Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 23/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

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Il fait beau temps ; le soleil commence à casse-briller ; le Nil est tout plat comme un fleuve d’huile. À notre gauche, nous avons toute la chaîne arabique qui, le soir, est violet et azur. À droite, des plaines, puis le désert. Les rives du Nil ressemblent aux bords de la mer ; on a plutôt l’air d’être sur les grèves de l’océan ; par moments il y a des plages aussi étendues à peu de chose près que celles du Mont-Saint-Michel. Il fait un silence absolu, nous n’entendons rien que l’eau couler. Quelquefois, au loin, une bande de chameaux qui passe. Sur le bord de l’eau, des oiseaux qui viennent boire. De place en place un bouquet de palmiers qui renferme un village dont les maisons sont construites de roseaux et de terre. Quand nous descendons et que nous y allons, les enfants se sauvent à toutes jambes de peur de nos fusils, les femmes se voilent et détournent la tête.

Nous menons une bonne vie, pauvre vieille adorée. – Ah ! comme je te regrette ! Comme tout cela te plairait ! Si tu savais quel calme tout autour de nous, et dans quelles profondeurs paisibles on se sent errer l’esprit ! Nous paressons, nous flânons, nous rêvassons. Le matin je fais du grec, je lis de l’Homère ; le soir j’écris. – Dans le jour, bien souvent, nous mettons nos fusils sur nos dos et nous allons chasser. Je deviens habile. Et cela me fait bougrement rire ! moi chasseur ! tu vas me traiter d’infâme blagueur si je te disais que samedi dernier nous avons tué 54 pièces de gibier. Toutes tourterelles et pigeons. Ils sont perchés sur des palmiers. On n’a [qu’à] tirer. – Nous vivons de notre chasse. Joseph se livre à son goût effréné pour la cuisine et nous fait des frigourtins tant qu’il peut, mais il commence à trouver que nous avons assez de pigeons et de tourterelles. C’est vrai. Nous ne vivons que de ça. Ce soir, il faut espérer, nous aurons du bœuf pour quelques jours. Nous buvons de l’eau pour tout liquide. Nous nous nourrissons de confitures de

– 767 – dattes, d’oranges, de figues et d’autres choses légères. J’engraisse d’une manière ignoble. Sassetti devient comme un ballon. Maxime seul reste maigre. Nos matelas, ou plutôt notre matelas est épais comme une couverture et notre couverture comme un bas de laine. Nous n’y dormons pas moins quelquefois quinze heures de suite.

Dans ce moment-ci, 1 heure de l’après-midi, Max[ime] est étendu, à ma droite sur son lit, où il lit. – Je t’écris sur un pliant, sur mes genoux, dans notre chambre commune. Sur la planche qui me sert de lit (on le retire tous les matins et on le remet le soir) et qui le jour nous sert de table, mes affaires sont étalées et plus loin il y a 2 verres d’excellente limonade.

 

Parle-moi de toi, de tout, de ta maison ? Comment t’es-tu arrangée avec tes domestiques ? quels sont ceux que tu as ? etc. ? etc. ? Comment va le père Le Poittevin ? et sa femme ? tu peux lui dire que je pense à Alfred sans cesse, son souvenir m’accompagne partout. Au lieu d’oublier je me souviens de plus en plus.

 

Comment est la nouvelle institutrice ? et les études ? et le jeune Narcisse ? – À quelle époque reviendras-tu à Croisset ? est-il question avec Mme Cloquet du voyage d’Angleterre ? viendra-t-elle chez toi cet été ? elle t’avait promis de dénicher les Collier ? – Écrivez-moi toujours au Caire jusqu’à ce que je vous dise un autre endroit.

Adieu, pauvre vieille tant aimée. Que ma lettre te parvienne et qu’elle t’apporte tous les baisers de tendresse que je t’envoie.

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Ton ABOU-SCHENEP.

 

Mes lettres t’arrivent-elles coupées, c’est-à-dire ayant des coups de canif du lazaret ? N’oublie pas de répondre là-dessus.

 

À SA MÈRE

Entre Menieh et Siout, 23 février 1850.

L’homme envoyé au Caire porter ma lettre datée du 13 de Benisouëf m’en a apporté une de toi, pauvre chérie ; elle était déjà toute chargée d’arabe pour m’être expédiée à Keneh où j’espère en trouver d’autres. Quant à celles que je t’écris sur le Nil, j’ai bien peur que tu n’en reçoives guère ; il y a tant de hasard dans ces envois et les occasions sont si rares. Je commence celle-ci sans savoir comment la faire parvenir jusqu’au Caire. Peut-être aurai-je la chance de rencontrer une barque qui descend et de la lui remettre. Autrement il faudra se confier à la poste du gouvernement à Siout, et quelle poste !

Nous avons fait de Benisouëf une excursion au lac Mœris et dans la province du Fayoum. Il est probable qu’une fois revenus au Caire nous monterons sur des dromadaires et nous irons visiter avec plus de détails le lac Mœris. Les ruines que les Arabes disent être de l’autre côté (sont-ce celles du labyrinthe ?) paraissent en mériter la peine. Nous avons pendant ces 4 jours couché par terre sur des nattes, et vécu complètement à l’arabe. Sauf les puces, tout a bien été. Le premier jour à Medinet-el-Fayoun nous avons été reçus par un chrétien de Damas qui nous a donné l’hospitalité

– 769 – complète, qui nous a prêté ses chevaux pendant 2 jours, hébergés encore au retour du lac, et fait reconduire jusqu’à Benisouëf. Le tout pour l’amour de nos beaux yeux. Il y avait chez lui un prêtre catholique (qui ressemblait peu aux nôtres) : comme nous étions chez des chrétiens on faisait force consommation de petits verres, et au dessert notre hôte, s’échauffant d’enthousiasme à propos de Napoléon, était un peu paf. Sais-tu comme gravure ce qu’il y avait de suspendu aux murs de son divan ? une vue de Quillebeuf et une vue de Graville (il ne savait pas ce que ça représentait, c’étaient de vieilles rocamboles qui lui venaient de M. Drovetti, l’ancien consul d’Alexandrie dont Chateaubriand parle dans son voyage) ; cela m’a fait plaisir.

Notre homme était assez instruit en matière religieuse. Nous avons causé (avec l’aide de Joseph bien entendu) de saint Antoine (nous étions dans son pays), d’Arius, de saint Athanase, etc. C’était superbe.

C’est une vie de prince que celle que l’on mène sur les canges. On est là dans sa maison et, sans se déranger, l’on voyage. Tout à l’heure après le dîner (le vent a tombé à l’entrée de la nuit et nous sommes amarrés), nous nous sommes promenés sous un bois de palmiers à côté d’un grand champ de cannes à sucre : la lune casse-luisait, les chiens aboyaient et le Nil qui ressemble plutôt à une mer qu’à un fleuve s’étendait à notre gauche comme une immense plaque d’argent, tandis qu’à droite la chaîne arabique s’étendait comme une longue falaise blanche.

On va tant qu’il [y] a du vent (il est meilleur pour nous depuis 4 à 5 jours), on s’arrête, on met pied à terre… Les marins sur le pont, quand il fait beau, se livrent à des danses de la plus honteuse obscénité ! Juge de ma satisfaction.

 

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Tantôt vers midi nous avons passé au bas d’une montagne au haut de laquelle était un couvent de Coptes. – Nos gaillards nous guettaient. Nous les avons vus descendre tout nus les rochers à pic, se jeter à l’eau et venir à la nage vers notre bateau. Bientôt nous en avons eu cinq ou six d’accrochés au bordage et qui nous demandaient l’aumône. Nos marins tapaient dessus à coups de cordes et Joseph avec ses pincettes, et tout cela pour les décourager un peu et qu’il n’en vienne pas davantage. On leur donne quelques piastres, ils les mettent dans leur bouche et s’en retournent par le même chemin. Mais ce qu’il y a eu de beau tantôt, c’est que c’est arrivé à un moment où l’on changeait de manœuvre, le grotesque du bord (il y en a un qui fait beaucoup de farces) était en train de danser ; il les a engueulés avec des gestes peu convenables. C’était un charivari de coups, de gueulades, d’hommes nus, vraiment bon.

 

Tu ne me dis pas grand-chose dans tes lettres, pauvre vieille. Elles sont restreintes comme si tu avais peur de parler. Il me semble que tu es très triste et que tu te contrains pour ne rien dire. Mais avec qui t’épancheras-tu si ce n’est pas avec moi ? raconte-moi donc toutes tes inquiétudes, écris-moi tout ce que tu penses, tout ce qui se passe en toi, ou autour de toi, même d’insignifiant. Comment passes-tu ta journée ? Qu’est-ce que tu fais, pauvre mère tant aimée, depuis le matin jusqu’au soir ! Parle-moi de la petite, de ta maison, etc.

Il est possible que nous allions, étant en Syrie, cet été, à Larnaka. Dis cela à Mme Vasse et si elle veut t’envoyer une lettre pour moi.

 

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Hier soir et ce soir Max[ime] a tué deux grues énormes. Elles avaient près de 5 pieds de haut et de loin semblaient presque des autruches. Nous en avons coupé les pattes, le bec, les plumes. Il paraît que nous tuerons des crocodiles. Ce sera gars.

 

Ici j’entame un chapitre sur lequel tu me parais revenir avec prédilection et auquel je ne comprends goutte. Tu ne sais que t’imaginer, pauvre vieille, pour te tourmenter l’esprit. Quel est le sens de ceci : qu’il faut que j’aie une place, « une petite place », dis-tu. Et d’abord, 1° laquelle ? Je te défie de m’en trouver une, de spécifier en quoi, de quelle nature elle serait. Franchement et sans se faire illusion, y en a-t-il une seule que je sois capable de remplir ? Tu ajoutes : « qui ne t’occuperait pas beaucoup et ne t’empêcherait pas de faire autre chose ». Voilà l’illusion ! voilà ce que s’était dit aussi Bouilhet en commençant la médecine, ce que je m’étais dit en commençant mon droit et qui a manqué me faire crever de rage contenue. Quand on fait une chose, il la faut faire en entier et la faire bien. Ces existences bâtardes où l’on vend du suif toute la journée et où l’on fait des vers le soir après dîner sont faites pour les intelligences banales également bonnes à la selle et au cabriolet, pire espèce qui ne sait pas sauter un fossé ni tirer une charrue.

Enfin il me semble que l’on prend une place pour l’argent, pour l’honneur, ou pour fuir l’oisiveté ; or tu m’accorderas, pauvre vieille, que je m’occupe assez pour n’avoir pas besoin de chercher quoi faire ; 2° si c’est pour l’honneur, ma vanité est telle que je ne me sens honoré par rien : une position si haute qu’elle soit, et ce n’est pas là ce

– 772 – que tu demandes, ne me donnera jamais la satisfaction que m’accorde ma propre estime quand j’ai troussé congrûment quelque chose à ma guise. Et enfin si c’est pour l’argent, les places ou la place que je pourrais avoir, serait trop minime pour apporter un changement notable à mon revenu. Pèse toutes ces raisons, ne te heurte pas à une idée creuse. Est-ce qu’il est une position quelconque où je pourrais être plus près de toi, plus à toi ? et puis n’est-ce pas là, en partie, le principal de la vie : ne pas trop s’embêter ?

Adieu, pauvre vieille, je t’embrasse à deux grands bras. Je clorai ma lettre et la daterai quand je te l’enverrai.

Mille tendresses.

À toi.

Ton fils qui t’aime de tout son cœur.

Maxime me charge de te dire que j’ai la figure large comme un soleil.

 

25. Nous arrivons à Siout à l’instant. Demain matin dès 6 heures j’irai voir pour la poste. Rien de nouveau ; temps superbe ; 25 degrés de chaleur ; des bandes d’oiseaux sur le Nil à n’en plus finir ; de place en place dans les montagnes, des trous dans la roche qui sont les anciennes maisons des ermites de la Thébaïde. Adieu, mille baisers, encore à toi.

GUSTAVE.

 

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À SA MÈRE

Entre le mont Farchout et Keneh,

3 mars 1850.

Il y a 6 jours, j’ai remis au médecin de Siout une lettre pour toi. Sans doute que celle-ci t’arrivera en même temps et que tu vas recevoir deux lettres par le même courrier. En revanche il est fort probable que tu n’en recevras pas du tout par le prochain, ni peut-être par l’autre, car une fois Keneh passé il n’y a plus d’agent français et les communications deviennent de plus en plus difficiles. Au reste, pauvre chérie, si tu es privée de mes nouvelles, ce n’est pas ma faute, car je fais pour que tu en reçoives tout ce qu’il est, je crois, humainement possible de faire en Égypte. Je voudrais que tu en eusses tous les jours de l’année si c’était possible. Il y a des moments où je devine, il serait mieux de dire : où je sens, que tu es inquiète et je me ronge à part moi de n’y pouvoir porter remède. Mais tout va bien, pauvre mère aimée, rassure-toi. À mesure que je voyage, je m’aperçois combien tous les dangers et difficultés diminuent. Cela se déférocise de plus en plus.

Nous voilà ce soir ou demain au milieu, à peu près, de notre voyage du Nil, et sans doute que tu ne fais maintenant que recevoir à peine la nouvelle de notre départ. Tu vois que ça avance pourtant. Les jours se passent, les semaines, les mois, pour moi bien différents et occupés, pour toi sans doute bien pareils et bien vides. Enfin voilà l’été, bientôt après l’été, l’hiver, et après l’hiver, ton cher fieux.

Depuis ma dernière lettre je n’ai absolument rien de neuf à te dire. Le temps est très beau, nous avons un vent de Nord qui nous pousse au derrière très vite. Et s’il continue nous serons dans une quinzaine à Wadi-Halfa. Nous allons

– 774 – toujours, ne nous arrêtant que pour faire des provisions et remettre mes lettres. C’est en redescendant le Nil que nous verrons tout ce qu’il y a à voir. Sans doute qu’à notre passage à Girgeh (au retour) nous nous arrêterons pour faire deux expéditions, la première jusqu’à Kosseïr sur les bords de la mer Rouge et la seconde à l’oasis de Thèbes. Chacune nous demandera peut-être cinq ou six jours.

Nous menons une vie de fainéantise et de rêvasserie. Toute la journée vautrés sur notre tapis, nous fumons des chibouks et des narguilehs en absorbant de la limonade et en regardant les rives du fleuve. Ce sont plutôt des rivages. – Ça ressemble à la mer, on croit faire une longue navigation et toujours longer les côtes d’un continent. Dans des moments, on se croit dans un lac immense dont on ne voit pas les limites. La chaîne arabique ne nous quitte pas sur la gauche. C’est tantôt une falaise coupée à pic, d’autres fois elle se mamelonne en monticules que de grandes lignes de sable parallèles rayent en gris comme le dos d’une hyène.

À propos de bêtes féroces, aujourd’hui nous avons vu pour la première fois plusieurs crocodiles qui se chauffaient au soleil. – Nous sommes descendus pour en chasser. Max[ime] en a tiré plusieurs et n’en a tué aucun. C’est fort difficile, à cause de l’extrême pusillanimité de cette grosse bête qui fuit au moindre bruit. Quant à du danger, il n’y en a aucun.

 

Je t’écris sur le pont, il fait beaucoup de vent, mon papier vole sur mes genoux. Le ciel est tout bleu d’un ton cru. Les voiles claquent, l’eau fait son bruit autour de la carcasse de notre cange qui file penchée sur tribord.

 

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De temps à autre on rencontre une cange qui descend vers Le Caire. Le plus souvent c’est un Anglais qui voyage. Les drogmans des deux bateaux s’appellent. On se met sur le pont, et on se regarde passer sans rien [dire]. Quand le bateau que l’on croise porte pavillon tricolore, on se salue de quatre coups de fusil, on se crie les nouvelles politiques et quelquefois on se met en panne pour se faire une visite. Il y a quelques jours, à Benisouëf, nous sommes ainsi montés à bord d’une cange où voyageait un certain M. Robert, du Dauphiné, en compagnie d’un Polonais dont j’ai, bien entendu, oublié le nom, en sa qualité de nom polonais. Quand il a su le mien, il s’est mis à me dire : « Ah ! Monsieur, vous portez le nom d’un homme que j’ai bien connu » (cela m’a fait dresser les oreilles) ; « j’ai connu un célèbre médecin qui s’appelait comme vous », etc. Lui ayant dit que c’était mon père, il m’a fait beaucoup de politesses et de compliments. Ce Polonais a habité Neufchâtel, m’a demandé des nouvelles de plusieurs familles de Rouen, entre autres, de M. de Milleville, et il connaît Orlowski. C’est un homme de taille moyenne, brun, avec de très beaux yeux noirs. Le médecin de Siout, à qui j’en ai parlé et qui l’avait vu quelques jours avant nous, croit que c’est un médecin lui-même. Cette rencontre inattendue m’a fait un singulier plaisir, que tu comprendras mieux que je ne pourrais te l’écrire.

Quant à nos santés, elles sont excellentes ; nous engraissons tous, Max[ime] y compris, ce qui peut paraître fabuleux. Si nous écoutions Joseph, nous crèverions de cuisine. Il ne rêve que plats sucrés qu’il appelle des douces, et ragoûts qu’il appelle des petites friddousses. Au reste, nous

 

– 776 – fondrons cet été en Syrie, où nous mènerons une vie plus rude.

Adieu, pauvre vieille bien chérie, prends courage, ne te désole pas du retard de mes lettres. – Écris-m’en de longues. Je t’embrasse dans toute la longueur de tes deux pauvres joues maigres. Encore mille tendresses.

À toi, ton fils.

 

Il va sans dire qu’à toutes les lettres que je t’écris, Maxime me dit toujours de te dire mille choses. Fais de même bien des compliments à tout le monde une fois pour toutes, c’est convenu. Car répéter cela chaque fois, c’est bien embêtant. J’écrirai un de ces jours, d’ici un mois, à Bezet qui est une bien grande canaille, dis-le-lui de ma part si tu veux. Au reste nous devenons d’une paresse révoltante.

 

À SA MÈRE

Avant Esneh, 8 mars 1850.

Encore un petit mot que je t’envoie, pauvre vieille, je n’ai absolument rien à te dire si ce n’est que je t’embrasse. À mesure que nous nous éloignons du Caire, je multiplie mes lettres dans la crainte que plusieurs ne soient perdues. Je ne sais pourquoi en effet j’ai le pressentiment qu’il s’en égare beaucoup, et que tu dévores d’inquiétudes ton pauvre cœur. Jusqu’à présent au moins j’ai eu des occasions mais, une fois Esneh passé, où en trouverais-je ? Il est donc fort possible, presque certain même qu’au-delà de Syène (ou Assouan) je ne pourrai rien t’envoyer. Ne t’étonne donc pas si tu étais un

– 777 – mois et même plus (qui sait ?) sans rien recevoir. Le chancelier du Caire chargé de recevoir nos lettres n’est pas des plus gracieux. Qu’est-ce que tout cela leur fait ! ils peuvent retarder d’une heure l’envoi d’une lettre, et te voilà pour 3 semaines de plus sans nouvelles. Si cela arrive deux ou trois fois de suite par des hasards différents, te voilà pendant des mois sans savoir ce que ton fils est devenu et ma bonne femme galope dans les hypothèses funèbres.

Je m’aperçois, pauvre vieille, que je te cadotte d’une correspondance passablement nulle. C’est qu’à moins de se piéter pour faire du Style, il m’est impossible de te rien dire. Nous sommes envahis malgré nous par une paresse contemplative des plus délicieuses, mais des plus stériles quant à présent, et puis j’ai peur de passer du temps à t’écrire quelque chose qui se trouve égaré. Ainsi je n’envoie rien à Bouilhet, un de ces jours pourtant je m’y mettrai. Tous les matins je lis un peu d’Homère en grec, et Maxime de Bible. Tout le reste de la journée nous ne faisons rien qu’ouvrir les yeux et nous nous couchons le soir à 9 heures.

Il est impossible de rien préciser quant à notre navigation sur le Nil. Ce soir le vent est tombé, il est probable que nous allons avoir vent de Sud pour quelque temps ; ainsi, quoique à 4 ou 5 heures de Esneh, si nous n’y arrivions que dans 3 jours, rien de bien surprenant. De là j’enverrai ce mot à une espèce d’Arabe à Keneh qui est une espèce d’agent français.

Hier nous avons passé devant Thèbes. Je casse-pétais intérieurement. Les montagnes (c’était au coucher du soleil) étaient indigo, les palmiers noirs comme de l’encre, le ciel rouge et le Nil semblait un lac d’acier en fusion. La chaleur commence, nous sommes en habits d’été (arabes). J’ai vu à

 

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Keneh des femmes noires en robes bleu ciel surchargées d’ornements en or, colliers, bracelets, amulettes, etc. Elles se tenaient assises devant la porte de leurs maisons faites en boue du Nil. Le toit est composé avec des cannes à sucre et vous vient à la hauteur de l’épaule. Tout cela est crâne. Dans peu de jours nous serons en Nubie ; là on commence à voir des messieurs et des dames tout nus et dégouttelants de graisse de mouton dont ils se frottent le corps.

Adieu, pauvre vieille, bon courage toujours. Je te surembrasse comme je t’aime. À toi de tout son cœur, ton fils.

 

Si tu t’ennuies beaucoup, comme je le présume, et que tu ne saches que lire, il y a un livre anglais sur l’Égypte assez estimé quoique garni de quelques bévues. On en dit beaucoup de bien généralement. Voici son titre : An account on modern egyptian customs by D[oc]tor Lane , 2 petits volumes in-12 ; cela doit se trouver à Paris à la librairie Baudry. – Ça te distraira peut-être. Du reste je ne le connais pas, j’en ai seulement entendu parler ici.

 

À SA MÈRE

Assouan (= Syène), 12 mars [1850].

Nous voilà à Assouan devant la première cataracte, ayant encore pour arriver au terme de notre voyage du Nil 65 lieues à faire, environ ; si nous avons bon vent, il y en a pour une dizaine de jours. Puis nous redescendrons tout doucement, nous arrêtant à peu près partout. Ce qu’il y a à voir ici est énorme. Tout cela est bien beau, pauvre vieille.

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S’il n’y avait eu que le voyage d’Égypte, certainement, comme te l’a dit le Dr Pouchet, que tu aurais pu m’accompagner. Mais pour le reste c’eût été difficile. Te vois-tu grimpée sur les chameaux ? et Lilinne en croupe ? – Il faudrait des années et non des semaines. Nous voyageons lentement du reste, ne nous fatiguant pas, regardant avec de longues contemplations tout ce qui nous passe sous le nez, dormant beaucoup, mangeant de même, engraissant comme des porcs et ayant des teints d’une fraîcheur charmante, malgré le culottage du soleil sur nos cuirs.

Wadi-Halfa n’est pas sur ta carte d’Égypte, car à proprement parler nous allons sortir d’Égypte (c’est à une vingtaine d’heures de marche plus bas que le dernier nom écrit). Nous entrons dans la Nubie. – La nature est tout autre. Le paysage est d’une férocité nègre : des rochers tout le long du Nil, qui maintenant devient resserré, des palmiers de 50 pieds de haut au moins et des montagnes de sable qui, au soleil, semblent être de poudre d’or. – Nous nous sommes promenés tantôt dans l’île d’Éléphantine. Des enfants tout nus nous suivaient sous les palmiers. Au seuil des huttes, des femmes couleur de café brûlé, n’ayant qu’un petit caleçon en cuir pour tout vêtement, nous regardaient passer, ouvrant tout ébahis leurs grands yeux de faïence. Le soleil se couchait sur les montagnes, une grande prairie verte s’étendait devant nous, entre des dattiers qui l’encadraient, et au loin le Nil brillait dans la découpure inégale des rochers de granit qu’il traverse. Pour passer le fleuve, les gens du pays s’y prennent de la façon suivante : on commence par ôter sa chemise que l’on roule en turban sur sa tête, on monte à califourchon sur deux bottes de roseaux lié[e]s ensemble et terminées en pointe à chaque bout, puis, avec une rame, on pousse l’eau alternativement à droite et à gauche. Au milieu de l’eau on voit ainsi ces tritons noirs qui

– 780 – s’en vont tranquillement, les jambes accroupies devant eux, sur leur singulière nacelle.

Ce matin on nous a apporté une grande cigogne en vie. Après l’avoir gardée une heure, nous l’avons relâchée. Elle avait les pattes roses, et le corps tout blanc.

L’autre jour, au moment de partir d’Esneh, des Bédouins nous ont vendu pour 4 piastres (20 sous) une gazelle qu’ils avaient tuée le matin. Pendant deux jours nous avons vécu dessus, c’est excellent. Nous avons gardé sa tête et Joseph a découpé sa peau pour m’en faire un tapis. Il ne serait pas difficile d’en avoir une en vie. Je voudrais bien en rapporter une à Croisset pour la petite. Mais l’embarras que ça nous causerait m’empêchera de réaliser cette envie que j’ai depuis longtemps. En fait de crocodiles, nous en voyons toujours. Les gredins ont la vie dure. Il faudrait les surprendre pendant leur sommeil, mais je crois qu’ils sont toujours éveillés. Pour des momies, nous n’avons pas encore commencé nos recherches. Du reste c’est bientôt, en redescendant, que nous allons nous mettre à travailler. Maxime va recommencer ses rages photographiques. Il faut espérer que pendant ce temps-là j’écrirai à ce malheureux Bouilhet dont je n’ai aucune nouvelle. J’écrirai aussi à Baudry à qui je l’ai promis. Je n’ai pas reçu de lettres de toi depuis le milieu du mois dernier. Je comptais en avoir ici. Il faut se résigner jusqu’à notre retour à Assouan qui n’aura pas probablement lieu avant un bon mois. Ça fera deux mois sans rien recevoir de toi. Tu vois, pauvre chérie, que tu n’es pas la plus mal partagée sous le rapport des lettres. Car tu as dû depuis mon départ du Caire en avoir beaucoup. Mais résigne-toi (je t’en avertis d’avance) à n’en plus recevoir d’ici à assez longtemps. Une fois passé Assouan il n’y a plus de poste, il est impossible, je crois, qu’il n’y ait donc une grande

– 781 – lacune dans ma correspondance. Je voudrais bien savoir si tu reçois toutes mes lettres. Cela m’inquiète. Le plaisir du voyage ne me fait pas t’oublier, pauvre mère tant aimée. Écris-moi donc plus longuement, tu ne me dis rien ; es-tu bien triste ? à quoi passes-tu ton temps ? comment Achille est-il avec toi ? ce point m’importe. As-tu passé le mois de mars à Paris ? Caroline Bonenfant est-elle avec toi ? à propos de Paris, quoique je présume que tu y es maintenant, je ne t’adresse pas mes lettres chez Fovard, au risque d’un peu de retard. Voilà plusieurs courriers que Maxime n’a reçu de ses nouvelles. C’est l’époque de Pâques, bientôt ; il peut être à Elbeuf. Il peut être absent, malade, etc. J’aime mieux t’écrire à Rouen toujours.

Aujourd’hui nous avons rencontré une de nos connaissances du Caire, le baron Ança, un commensal de notre hôtel. Il s’en retournait. C’est un Sicilien, exilé politique, ancien membre du gouvernement provisoire de son pays. – Sa cange est la dernière que nous rencontrerons, il n’y en a plus au-dessus de nous. Nous en croisons maintenant qui descendent aussi vers Le Caire. Ce sont des bateaux de marchands pleins de négresses et de dents d’éléphants. Cela a du chic.

Nous avons eu à Esneh une soirée d’almées (danseuses). C’était convenable ; je ne dis que cela ! – car ça mériterait une description très stylée. Une de ces femmes avait comme animal domestique un mouton familier tacheté de henné jaune (par gentillesse) et avec une muselière en velours. Il la suivait comme un chien. Cela m’a fait penser au mouton de l’Hôtel des Farces et m’a rudement fait rire. Quant aux danses de ces dames, c’est une des choses les plus merveilleuses qu’il soit possible de voir. Cela seul vaut le voyage (sans enthousiasme).

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Adieu, pauvre vieille. Compte les jours, ils s’écouleront, va. Nous causerons de tout cela dans un an, au coin de mon feu, toi sur ma petite chaise de soie, moi dans mon fauteuil. Tu me diras toutes tes inquiétudes et moi mes satisfactions, nous confondrons tout cela, et je t’embrasserai pour tout de bon sur ta pauvre mine triste. En attendant, il faut le faire par la plume.

À toi, tout à toi,

ton GUSTAVE.

 

Je suis tourmenté par l’idée de t’apporter une ineptie pour le père Lefébure afin qu’il la mette dans sa collection et que ça contribue à l’ornement de sa « magnifique propriété ». – Mais je ne sais quoi trouver d’assez stupide.

« Il principe » à faire chaud, comme dit Joseph. 25 degrés Réaumur. Du reste nous ne nous en apercevons pas, nous sommes tous en culottes turques, ce qui avec nos restes d’habits européens nous fait des balles assez farces.

 

À LOUIS BOUILHET

13 mars 1850, à bord de notre cange,

à 12 lieues au-delà de Syène.

Dans 6 ou 7 heures nous allons passer sous le tropique de ce vieux mâtin de Cancer. Il fait dans ce moment 30 degrés de chaleur à l’ombre ; nous sommes nu-pieds, en chemise ; je t’écris sur mon divan au bruit des tarabouks de nos matelots qui chantent en frappant dans leurs mains. Le soleil tape d’aplomb sur la tente de notre pont. Le Nil est

 

– 783 – plat comme un fleuve d’acier. Il y a de grands palmiers sur les rives. Le ciel est tout bleu. Ô pauvre vieux ! pauvre vieux de mon cœur !

Qu’est-ce que tu fais, toi, à Rouen ? Il y a longtemps que je n’ai reçu de tes lettres, ou pour mieux dire je n’en ai encore reçu qu’une, datée de la fin de décembre et à laquelle j’ai répondu immédiatement. Peut-être en ai-je une autre d’arrivée au Caire, ou qui est en route maintenant pour parvenir jusqu’à moi. – Ma mère m’écrit qu’elle ne te voit guère souvent. Pourquoi cela ? Si ça t’embête trop, fais-le un peu, à cause de moi et tâche de me dire qu’est-ce qui se passe dans ma maison, sous tous les rapports possibles. – As-tu été à Paris ? es-tu retourné chez Gautier ? et Pradier, l’as-tu vu ? Qu’est-ce qu’est devenu le voyage en Angleterre à propos du conte chinois ? Melœnis doit être achevé ? Envoie-m’en la fin, infâme canaille. Je rogogne souvent de tes vers, va, pauvre vieux bougre. J’ai besoin tout de suite de te faire une réparation éclatante relativement au mot vagabond appliqué au Nil :

 

Que le Nil vagabond roule sur ses rivages.

 

Il n’y a pas de désignation plus juste, plus précise, ni plus large à la fois. – C’est un fleuve cocasse et magnifique, qui ressemble plutôt à un océan qu’à autre chose. Des grèves de sable s’étendent à perte de vue sur ses bords, sillonnées par le vent comme les plages de la mer. Cela a des proportions telles que l’on ne sait pas de quel côté est le courant, et souvent on se croit enfermé dans un grand lac. Ah mais ! Si tu t’attends à une lettre un peu propre, tu te trompes. Je t’avertis très sérieusement que mon intelligence a beaucoup baissé. Cela m’inquiète, ce n’est pas une plaisanterie, je me

– 784 – sens très vide, très aplati, très stérile. Qu’est-ce que je vais faire une fois rentré au gîte, publierais-je, ne publierais-je ? qu’écrirai-je ? et même écrirai-je ? l’histoire de saint Antoine m’a porté un coup grave, je ne le cache pas. J’ai essayé en vain de bâtir quelque chose du conte oriental. J’ai pensé pendant deux jours à l’histoire de Mycerinus dans Hérodote (ce roi qui baise sa fille). Mais tout cela est parti comme c’était venu. En fait de travail je lis tous les jours de L’Odyssée en grec. Depuis que nous sommes sur le Nil j’en ai absorbé quatre chants. Comme nous reviendrons par la Grèce, ça pourra me servir. Les premiers jours je m’étais mis à écrire un peu, mais j’en ai, Dieu merci, bien vite reconnu l’ineptie. Il vaut mieux être œil, tout bonnement. Nous vivons, comme tu le vois, dans une paresse crasse, passant toutes nos journées couchés sur nos divans à regarder ce qui se passe, depuis les chameaux et les troupeaux de bœufs du Sennaâr jusqu’aux barques qui descendent vers Le Caire chargées de négresses et de dents d’éléphants. Nous sommes maintenant, mon cher Monsieur, dans un pays où les femmes sont nues, et l’on peut dire avec le poète « comme la main », car pour tout costume elles n’ont que des bagues. J’ai baisé des filles de Nubie qui avaient des colliers de piastres d’or leur descendant jusque sur les cuisses, et qui portaient sur leur ventre noir des ceintures de perles de couleur. Et leur danse ! sacré nom de Dieu !!! Procédons par ordre cependant.

Du Caire à Benisouëf, rien de bien curieux. Nous avons mis dix jours à faire ces 25 lieues à cause du Kamsin (ou Simoûn meurtrier) qui nous a retardés. Rien de ce que l’on dit sur lui n’est exagéré. C’est une tempête de sable qui vous arrive. Il faut s’enfermer et se tenir tranquille. Nos provisions seules en ont beaucoup souffert, la poussière pénétrant partout, jusque dans les boîtes de fer-blanc fermées de force.

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Le soleil, ces jours-là, a l’air d’un disque de plomb, le ciel est pâle, les barques tournoient sur le Nil comme des toupies. On ne voit pas un oiseau, pas une mouche. Arrivés à Benisouëf, nous avons fait une course de cinq jours au lac Mœris. Mais comme nous n’avons pu aller jusqu’au bout, nous y retournerons une fois revenus au Caire. Jusqu’à présent du reste nous avons vu peu de chose ; car nous profitons du vent pour aller au plus loin de notre voyage ; et c’est en revenant que nous nous arrêterons partout. Comme nous avons l’intention d’aller à Kosseïr, sur les bords de la mer Rouge, et à la grande oasis de Thèbes, il est certain que nous ne serons pas revenus au Caire avant la fin de mai, ce qui nous remet en Syrie au mois de juin. – Ainsi donc, jusqu’à nouvel ordre, écris-moi au Caire. –

À Medinet-el-Fayoun nous avons logé chez un chrétien de Damas qui nous a donné l’hospitalité. Il y avait chez lui, logeant comme commensal habituel, un prêtre catholique qui m’a tout l’air de piner la dame du lieu. Ô les prêtres ! D’abord i se nourrissent mieux que nous. Si celui-là ne se nourrissait pas mal, il buvait mieux. Sous prétexte que les musulmans ne prennent pas de vin, ces braves chrétiens se gorgent d’eau-de-vie. La quantité de petits verres que l’on siffle par confraternité religieuse est incroyable. Notre hôte était un homme un peu lettré, et comme nous étions dans le pays de saint Antoine nous avons causé de lui, d’Arius, de saint Athanase, etc. Le brave homme était ravi. Sais-tu ce qu’il y avait de suspendu aux murs de la chambre où nous avons couché ? une gravure représentant une vue de Quillebeuf, et une autre une vue de l’abbaye de Graville ! Cela m’a fait bien rêver. Quant au propriétaire, il ne savait pas ce que ces deux images figuraient. Quand on voyage ainsi par terre, le soir vous couchez dans des maisons de boue desséchée, dont le toit en cannes à sucre vous laisse

– 786 – contempler les étoiles. À votre arrivée, le sheik chez lequel vous logez fait tuer un mouton, les principaux du pays viennent vous faire une visite, et vous baiser les mains l’un après l’autre. On se laisse faire avec un aplomb de grand sultan, puis on se met à table, c’est-à-dire le cul par terre tous en rond autour du plat commun, dans lequel on plonge les mains, déchiquetant, mâchant, et rotant à qui mieux mieux. C’est une politesse du pays, il faut roter après les repas. Je m’en acquitte mal. En revanche je pète beaucoup et vesse encore plus.

De retour à Benisouëf nous avons tiré un coup (ainsi qu’à Siout) dans une hutte si basse qu’il fallait ramper pour y entrer. On ne pouvait s’y tenir que courbé ou à genoux. On baisait sur une natte de paille, entre quatre murs de limon du Nil sous un toit de bottes de roseaux, à la lumière d’une lampe posée dans l’épaisseur de la muraille.

Nous avons dû à un pays qui s’appelle Gebel-Zéir un tableau assez bon. Sur le haut d’une montagne dominant le Nil se trouve un couvent de Coptes. Ils ont l’habitude, dès qu’ils aperçoivent une cange de voyageurs, de descendre de leur montagne, de se foutre à l’eau et de venir à la nage vous demander l’aumône. On en est assailli. Vous voyez ces gaillards tout nus descendre les rochers à pic, et nager vers vous à toute force de jarret en criant tant qu’ils peuvent : « batchis, batchis, cawadja christiani » = « Donnez-nous de l’argent, Monsieur chrétien », et comme en cet endroit il y a beaucoup de cavernes, l’écho répète avec un bruit de canon : cawadja, cawadja… Les vautours et les aigles volent sur vos têtes, le bateau file sur l’eau avec ses deux grandes voiles étendues. En ce moment-là, un de nos matelots (le grotesque du bord) dansait tout nu une danse lascive qui consistait à essayer de s’enculer soi-même. Pour chasser les

– 787 – moines chrétiens, il leur a présenté son vi et son cul en faisant mine de leur pisser et chier sur la tête (ils étaient cramponnés au bordage de la cange). Les autres matelots leur criaient des injures avec les noms répétés d’Allah et de Mohammed. Les uns leur foutaient des coups de bâton, d’autres des coups de cordes, Joseph tapait dessus avec les pincettes de la cuisine. C’était un tutti de calottes, de vis, de culs nus, de gueulades et de rires. Dès [qu’]on leur a donné quelque argent, ils le mettent dans leur bouche et remontent chez eux par le même chemin. – Si on ne leur administrait ainsi de bonnes rossées, on se trouverait assailli d’une telle quantité qu’il y aurait danger de faire chavirer la cange.

Ailleurs ce ne sont plus les hommes qui viennent vous voir, mais les oiseaux. Il y a à Sheik-Saïd un santon (chapelle-tombeau bâtie en l’honneur d’un saint musulman) où les oiseaux vont, d’eux-mêmes, déposer la nourriture qu’on leur donne. Cette nourriture sert aux pauvres voyageurs qui passent par là. Nous autres qui avons lu Voltaire, nous ne croyons pas à ça. Mais on est si arriéré ici ! On y chante si peu Béranger ! (« Comment, Monsieur, on ne commence pas à civiliser un peu ces pays ? l’élan des chemins de fer ne s’y fait-il pas sentir ? quel y est l’état de l’instruction primaire ? etc. ») Si bien que lorsqu’on passe devant ce santon, tous les oiseaux viennent entourer le bateau, se poser sur les manœuvres… on leur émiette du pain, ils tournoient, gobent sur l’eau ce qu’on leur a jeté, et repartent.

J’ai fait à Keneh quelque chose de convenable et qui, je l’espère, obtiendra ton approbation : nous avions mis pied à terre pour faire quelques provisions et nous marchions tranquillement dans les bazars, le nez en l’air, respirant l’odeur de santal qui circulait autour de nous, quand, au

– 788 – détour d’une rue, voilà tout à coup que nous tombons dans le quartier des garces. Figure-toi, ami, cinq ou six rues courbes avec des maisons hautes de 4 pieds environ, bâties de limon gris desséché. Sur les portes, des femmes debout, ou se tenant assises sur des nattes. Les négresses avaient des robes bleu ciel, d’autres étaient en jaune, en blanc, en rouge, – larges vêtements qui flottent au vent chaud. Des senteurs d’épices avec tout cela ; et sur leurs gorges découvertes de longs colliers de piastres d’or, qui font que, lorsqu’elles se remuent, ça claque comme des charrettes. Elles vous appellent avec des voix traînantes : « Cawadja, Cawadja » ; leurs dents blanches luisent sous leurs lèvres rouges et noires ; leurs yeux d’étain roulent comme des roues qui tournent. – Je me suis promené en ces lieux et repromené, leur donnant à toutes des batchis, me faisant appeler et raccrocher ; elles me prenaient à bras-le-corps et voulaient m’entraîner dans leurs maisons… Mets du soleil par là-dessus. Eh bien ! je n’ai pas baisé (le jeune Du Camp ne fit pas ainsi), exprès, par parti pris, afin de garder la mélancolie de ce tableau et faire qu’il restât plus profondément en moi. Aussi je suis parti avec un grand éblouissement, et que j’ai gardé. Il n’y a rien de plus beau que ces femmes vous appelant. Si j’eusse baisé, une autre image serait venue par-dessus celle-là et en aurait atténué la splendeur.

Je n’ai pas toujours mené avec moi un artistisme si stoïque. À Esneh j’ai en un jour tiré 5 coups et gamahuché 3 fois. Je le dis sans ambage ni circonlocution. J’ajoute que ça m’a fait plaisir. Kuchuk-Hanem est une courtisane fort célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était 2 heures de l’après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d’un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le

– 789 – nez et qui la suivait comme un chien. C’était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d’or avec une pierre verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu couvert d’une gaze violette, elle se tenait debout au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l’entourait. – C’est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l’eau de rose. Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée. Un triple collier d’or était dessus. On a fait venir les musiciens et l’on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t’ai parlé. Mais c’était pourtant bien agréable sous un rapport, et d’un fier style sous l’autre. En général les belles femmes dansent mal. J’en excepte une Nubienne que nous avons vue à Assouan. Mais ce n’est plus la danse arabe, c’est plus féroce, plus emporté. Ça sent le tigre et le nègre.

Le soir, nous sommes revenus chez Kuchuk-Hanem. Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres !!!…). La feste a duré depuis 6 heures jusqu’à 10 heures 1/2, le tout entremêlé de coups pendant les entractes. Deux joueurs de rebeks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchuk s’est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un pli de leur turban afin qu’ils ne vissent rien.

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Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t’épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l’exposer par des gestes, pour vous la faire comprendre, et encore ! j’en doute.

Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Kuchuk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient bien pu venir, sachant qu’il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Kuchuk. Nous nous sommes couchés sur son lit fait de cannes de palmier. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d’Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur ma veste de soie.

Je l’ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d’avoir dansé, elle avait froid. – Je l’ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s’est endormie, les doigts passés dans les miens. Pour moi, je n’ai guère fermé l’œil. J’ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C’est pour cela que j’étais resté. En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs… et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. À 3 heures je me suis levé pour aller pisser dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s’est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s’est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir. Quant aux coups, ils ont été bons. Le 3e surtout a été féroce, et le

– 791 – dernier sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d’une façon triste et amoureuse.

Le matin, à 7 heures, nous sommes partis. J’ai été (avec un matelot) chasser tout seul dans un champ de coton, sous des palmiers et des gazis. La campagne était belle. Des Arabes, des ânes, des buffles allaient aux champs. Le vent soufflait dans les branches minces des gazis. Cela sifflait comme dans des joncs. Les montagnes étaient roses, le soleil montait, mon matelot allait devant moi, se courbant pour passer sous les buissons et me désignant d’un geste muet les tourterelles qu’il voyait sur les branches. Je n’en ai tué qu’une : je n’en voyais pas. Je marchais poussant mes pieds devant moi, et songeant à des matinées analogues… à une entre autres, chez le marquis de Pomereu, au Héron, après un bal. Je ne m’étais pas couché et le matin j’avais été me promener en barque sur l’étang, tout seul, dans mon habit de collège. Les cygnes me regardaient passer et les feuilles des arbustes retombaient dans l’eau. C’était peu de jours avant la rentrée ; j’avais 15 ans.

Dans l’absorption de tout ce qui précède, mon pauvre vieux, tu n’as pas cessé d’être présent. C’était comme un vésicatoire permanent qui démangeait mon esprit et en faisait couler le jus en l’irritant davantage. Je regrettais (le mot est faible) que tu ne fusses pas là, je jouissais pour moi et pour toi, je m’excitais pour nous deux et tu en avais une bonne part, sois tranquille.

Comme Nature, ce que j’ai encore vu de mieux, ce sont les environs de Thèbes. À partir de Keneh l’Égypte perd son allure agricole et pacifique, les montagnes deviennent plus hautes, et les arbres plus grands. Un soir, dans les environs

 

– 792 – de Denderah, nous avons fait une promenade sous les dooms (= palmier de Thèbes) ; les montagnes étaient lie de vin, le Nil bleu, le ciel outremer et les verdures d’un vert livide ; tout était immobile ; ça avait l’air d’un paysage peint, d’un immense décor de théâtre fait exprès pour nous. Quelques bons Turcs fumaient au pied des arbres avec leurs turbans et leurs longues pipes. – Nous marchions entre les arbres.

À propos, nous avons vu déjà beaucoup de crocodiles. Ils se tiennent à l’angle des îlots, comme des troncs d’arbres échoués. Quand on en approche, ils se laissent couler dans l’eau comme de grosses limaces grises. Il y a aussi beaucoup de cigognes, et de grandes grues qui se tiennent au bord du fleuve par longues files alignées comme des régiments. Elles s’envolent en battant des ailes quand elles aperçoivent la cange…

Ici du reste, en Nubie, cela change. Il y a peu d’animaux, cela devient plus vide. Le Nil se resserre entre des rochers. Lui qui était si large est maintenant resserré, par places, entre des montagnes de pierre. Il a l’air de ne pas remuer et se tient tout plat, scintillant au soleil.

Avant-hier nous avons passé les cataractes ou, pour mieux dire, les cataractes de la première cataracte, car c’est tout un pays. Des nègres nus traversent le fleuve sur des troncs de palmier en ramant avec les deux mains. Ils disparaissent dans les tourbillons d’écume plus rapidement qu’un flocon de laine noire jeté dans un courant de moulin. Puis le bout de leur tronc d’arbre (sur lequel ils sont couchés) se cabre comme un cheval, on les revoit, ils arrivent à vous et montent à bord, l’eau ruisselle sur leurs corps lisses comme sur les statues de bronze des fontaines.

 

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La description de la manière dont on passe les cataractes est trop longue. Merde. Sache qu’un coup de gouvernail à faux casserait le bateau net sur les rochers. Nous avions environ 150 hommes pour haler sur notre bateau. Tout cela tire ensemble sur un long câble et gueule d’accord, en poussant de grands cris.

Nous sommes arrêtés dans ce moment faute de vent. Les mouches me piquent la figure ; le jeune Du Camp est parti faire une épreuve ; il réussit assez bien ; nous aurons, je crois, un album assez gentil. Quant au vice, il se calme. Il nous semble que j’hérite de ses qualités, car je deviens cochon. Je le sens profondément. Si le cerveau baisse, la pine se relève. – Ce n’est pas pourtant que je n’aie recueilli quelques comparaisons. J’ai eu des mouvements. Mais comment les employer et où ? Je ne t’ai pas encore, suivant la promesse que je t’avais faite, ramassé des cailloux du Nil, car le Nil a peu de cailloux. Mais j’ai pris du sable. Nous ne désespérons pas, quoique cela soit difficile, d’exporter (expression commerciale) quelque momie.

Écris-moi donc d’archi-longues lettres, envoie-moi tout ce que tu voudras, pourvu qu’il y en ait beaucoup.

Dans un an à cette époque-ci je serai de retour. Nous reprendrons nos bons dimanches de Croisset. Voilà bientôt 5 mois que je suis parti. Ah ! je pense à toi souvent, pauvre vieux. Adieu, nous t’embrassons, moi je te serre à deux bras, y compris tous tes cahiers.

À toi,

Ton G[USTA]VE FLAUBERT.

 

– 794 –

Si tu veux savoir l’état de nos boules, nous sommes couleur de pipe culottée. Nous engraissons, la barbe nous pousse. Sassetti est habillé à l’Égyptienne, et le comique du sieur Maxime consiste à me répéter : « Tiens, tu me dégoûtes. » Il m’a l’autre jour pendant 2 heures chanté du Béranger et nous avons passé la soirée jusqu’à 11 heures à maudire ce drôle. Hein ? comme la chanson des Gueux est peu faite pour les socialistes, et doit les satisfaire médiocrement.

 

Max[ime] exige que par pompe je date aussi ma lettre : par le 23° 39’ de latitude Nord.

Nous sommes maintenant juste sous le tropique, mais je ne le vois pas.

 

À SA MÈRE

24 mars [1850],

Dimanche des Rameaux, Ipsamboul.

Si celle-ci t’arrive, pauvre chère vieille, elle sera probablement encore mieux reçue que les autres, car il est probable que les derniers courriers ne t’en ont pas apporté. Tu recevras celle-ci de Wadi-Halfa, c’est-à-dire du point le plus éloigné de tout notre voyage. Avec des détours plus ou moins longs, nous n’allons plus faire maintenant que nous rapprocher insensiblement. Sais-tu que nous sommes à près de 14 cents lieues de distance ! Comme ça doit te paraître loin ! pauvre vieille, et comme cette carte d’Égypte te semble longue ! n’est-ce pas ? Quant à moi, ce n’est que par une réflexion assez longue que je peux calculer la distance qui

– 795 – nous sépare ; il me semble toujours que tu es près de moi, que nous ne sommes pas loin et que, si je voulais, je ne serais pas longtemps à te voir. Voilà près de deux mois sept semaines que je n’ai eu de tes nouvelles. J’ai encore une quinzaine à attendre avant d’être revenu à la 1re cataracte, où j’espère en trouver ? et encore c’est bien chanceux ! – Va, pauvre vieille, ceux qui restent ne sont pas les seuls à avoir de l’inquiétude. J’éprouve parfois des appétits de te voir qui me saisissent tout à coup comme des crampes de tendresse ; puis le voyage, la distraction de la minute présente fait passer cela. Mais c’est le soir avant de m’endormir que je te donne une bonne pensée ; et tous les matins quand je me réveille tu es le premier objet qui me vienne à l’esprit. – Mais, toi, je suis bien sûr que tu ne dépenses pas à moi. Je te vois toujours appuyée sur le coude, le menton dans ta main, et rêvant avec ton bon air triste. Songe donc, pauvre mère, que 5 est le tiers de 15. Tu me reverras au mois de février prochain. C’est encore l’été et l’hiver à passer.

Si nous n’avions pas eu du vent aussi défavorable, ou plutôt une absence de vent aussi complète, nous serions déjà de retour à Assouan (1re cataracte). Mais nous avons mis 15 jours à faire 60 lieues. Il y a des journées où nous n’avons pas fait une demi-lieue. – Ce matin le vent reprend, nous allons un peu, et nous espérons ne pas tarder à arriver à Wadi-Halfa, d’où nous allons redescendre piano, examinant tout à notre aise. Depuis que nous sommes partis du Caire, en effet, nous n’avons guère quitté la cange. Maintenant nous allons faire des stations pour examiner ces vieilles bougresses de ruines. – La chaleur commence à taper, il faisait hier au soir 34 degrés à 8 heures du soir. Et toute la journée le soleil avait été caché par les nuages. Au soleil, dans la journée d’avant-hier, nous avons eu 55 degrés centigrades. Nous avons été obligés de renoncer à notre

– 796 – amour désordonné pour marcher pieds nus. Même à travers de fortes chaussures, la chaleur du sol se fait sentir vigoureusement, comme si l’on marchait sur des plaques de cheminées tiédies. En somme, sous le soleil de Nubie, on est comme sous un vaste four de campagne. Mais une chose étrange, c’est que nous n’en sommes nullement gênés. Dans ces climats-ci la chaleur se supporte bien mieux que le froid qui, quelque mince qu’il soit (relativement), gêne beaucoup. – Dans ce moment je suis sans pantalon et sans habit, n’ayant pour tout vêtement que mon caleçon et une grande chemise blanche par-dessus.

Continuer : partie 24 sur 31