Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 10/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

– 372 – pour la tyrannie antique que je regarde comme la plus belle manifestation de l’homme qui ait été. Je suis avant tout l’homme de la fantaisie, du caprice, du décousu. J’ai songé longtemps et très sérieusement (ne va pas rire, c’est le souvenir de mes plus belles heures) à aller me faire renégat à Smyrne. À quelque jour j’irai vivre loin d’ici et l’on n’entendra plus parler de moi. Quant à ce qui d’ordinaire touche les hommes de plus près et ce qui pour moi est secondaire, en fait d’amour physique, je l’ai toujours séparé de l’autre. Je t’ai vu railler cela l’autre jour à propos de J.J.. C’était mon histoire. Tu es bien la seule femme que j’aie aimée et que j’ai eue. Jusqu’alors j’allais calmer sur d’autres les désirs donnés par d’autres. Tu m’as fait mentir à mon système, à mon cœur, à ma nature peut-être qui, incomplète d’elle-même, cherche toujours l’incomplet.

J’en ai aimé une depuis 14 ans jusqu’à 20 sans le lui dire, sans lui toucher, et j’ai été près de trois ans ensuite sans sentir mon sexe. J’ai cru un moment que je mourrais ainsi, j’en remerciais le ciel. – Je voudrais n’avoir ni corps ni cœur, ou plutôt je voudrais être crevé car la mine que je fais ici-bas est d’un ridicule exagéré. C’est là ce qui me rend défiant et timide de moi-même. Tu es la seule à qui j’aie osé vouloir plaire, et peut-être la seule à qui j’aie plu. Merci, merci. Mais me comprendras-tu jusqu’au bout, supporteras-tu le poids de mon ennui, mes manies, mes caprices, mes abattements et mes retours emportés ? Tu me dis par exemple de t’écrire tous les jours, et si je ne le fais tu vas m’accuser. Eh bien, l’idée que tu veux une lettre chaque matin m’empêchera de la faire. Laisse-moi t’aimer à ma guise, à la mode de mon être, avec ce que tu appelles mon originalité. Ne me force à rien, je ferai tout. Comprends-moi et ne m’accuse pas. Si je te jugeais légère et niaise comme les autres femmes je te paierais de mots, de promesses, de

– 373 – serments. Qu’est-ce que cela me coûterait ? Mais j’aime mieux rester en dessous qu’au-dessus de la vérité de mon cœur.

Les Numides, dit Hérodote, ont une coutume étrange. On leur brûle tout petits la peau du crâne avec des charbons pour qu’ils soient ensuite moins sensibles à l’action du soleil qui est dévorante dans leur pays. Aussi sont-ils de tous les peuples de la terre ceux qui se portent le mieux. Songe que j’ai été élevé à la Numide. N’avait-on pas beau jeu à leur dire : Vous ne sentez rien, le soleil même ne vous chauffe pas. – Oh, n’aie pas peur, pour avoir du caille au cœur il n’est pas moins bon. Eh bien non, en me sondant, je ne me trouve pas meilleur que mon voisin. J’ai seulement assez de perspicacité et quelque délicatesse dans les manières.

Voilà le soir qui vient. J’ai passé mon après-midi à t’écrire. À 18 ans, à mon retour du Midi, j’ai écrit pendant six mois des lettres pareilles à une femme que je n’aimais pas. – C’était pour me forcer à l’aimer, pour faire du style sérieux. Et ici c’est tout le contraire, le parallélisme est accompli. – Encore un dernier mot. J’ai à Paris un homme à mes ordres, dévoué jusqu’à la mort, actif, brave, intelligent, une grande et héroïque nature aux volontés de la mienne. – En cas de besoin compte sur lui comme sur moi. J’attends demain tes vers, dans quelques jours tes deux volumes. Adieu, pense à moi, oui embrasse ton bras. Tous les soirs ce sont tes œuvres que je lis. J’y recherche des traces de toi-même. J’en trouve quelquefois. – Adieu, adieu, je mets ma tête sur tes seins et je te regarde de bas en haut comme une madone.

11 heures du soir.

 

– 374 –

Adieu, je ferme ma lettre. C’est l’heure où, seul et pendant que tout dort, je tire le tiroir où sont mes trésors. Je contemple tes pantoufles, le mouchoir, tes cheveux, le portrait, je relis tes lettres, j’en respire l’odeur musquée. Si tu savais ce que je sens maintenant !… dans la nuit mon cœur se dilate et une rosée d’amour le pénètre. Mille baisers, mille, partout, partout.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de samedi au dimanche, minuit.

[8-9 août 1846.]

Le ciel est pur, la lune brille, j’entends des marins chanter qui lèvent l’ancre pour partir avec le flot qui va venir. – Pas de nuage, pas de vent. La rivière est blanche sous la lune, noire dans l’ombre. Les papillons se jouent autour de mes bougies et l’odeur de la nuit m’arrive par mes fenêtres ouvertes. Et toi, dors-tu ? – Es-tu à ta fenêtre ? Penses-tu à celui qui pense à toi ? Rêves-tu ? Quelle est la couleur de ton songe ? – Il y a huit jours que s’est passée notre belle promenade au bois de Boulogne, quel abîme depuis ce jour-là ! Ces heures charmantes, pour les autres sans doute, se sont écoulées comme les précédentes et comme les suivantes, mais pour nous ç’a été un moment radieux dont le reflet éclairera toujours notre cœur. C’était beau de joie et de tendresse, n’est-ce pas, ma pauvre âme ? Si j’étais riche j’achèterais cette voiture-là et je la mettrais dans ma remise sans jamais plus m’en servir. – Oui je reviendrai et bientôt. Car je pense à toi toujours, toujours je rêve à ton visage, à tes épaules, à ton cou blanc, à ton sourire, à ta voix passionnée, violente et douce à la fois

 

– 375 – comme un cri d’amour. Je te l’ai dit, je crois, que c’était ta voix surtout que j’aimais.

J’ai attendu ce matin le facteur une grande heure sur le quai. Il était aujourd’hui en retard. Que cet imbécile-là, avec son collet rouge, a sans le savoir fait battre de cœurs ! Merci de ta bonne lettre. Mais ne m’aime pas tant, ne m’aime pas tant. Tu me fais mal ! Laisse-moi t’aimer, moi. – Tu ne sais donc pas qu’aimer trop, ça porte malheur à tous deux. C’est comme les enfants que l’on a trop caressés étant petits. Ils meurent jeunes. La vie n’est pas faite pour cela. Le bonheur est une monstruosité ! punis sont ceux qui le cherchent.

Ma mère a été hier et avant-hier dans un état affreux. Elle avait des hallucinations funèbres. J’ai passé mon temps auprès d’elle. Tu ne sais pas ce que c’est que le fardeau d’un tel désespoir à porter seul. Souviens-toi de cette ligne si jamais tu te trouves la plus malheureuse de toutes les femmes. Il y [en] a une qui l’est plus qu’on ne peut l’être, le degré au-dessus est la mort ou la folie furieuse. Avant de [te] connaître j’étais calme, je l’étais devenu. J’entrais dans une période virile de santé morale. Ma jeunesse est passée. La maladie de nerfs qui m’a duré deux ans en a été la conclusion, la fermeture, le résultat logique. Pour avoir eu ce que j’ai eu il a fallu que quelque chose, antérieurement, se soit passé d’une façon assez tragique dans la boîte de mon cerveau. – Puis tout s’était rétabli. J’avais vu clair dans les choses et dans moi-même, ce qui est plus rare. Je marchais avec la rectitude d’un système particulier fait pour un cas spécial. J’avais tout compris en moi, séparé, classé, si bien qu’il n’y avait pas jusqu’alors d’époque dans mon existence où j’aie été plus tranquille, tandis que tout le monde au contraire trouvait que c’était maintenant que j’étais à plaindre. Tu es venue du bout de ton doigt remuer tout cela.

– 376 –

La vieille lie a rebouilli, le lac de mon cœur a tressailli. Mais c’est pour l’océan que la tempête est faite ! – Des étangs, quand on les trouble, il ne s’exhale que des odeurs malsaines. Il faut que je t’aime pour te dire cela. Oublie-moi si tu peux, arrache ton âme avec tes deux mains et marche dessus pour effacer l’empreinte que j’y ai laissée. – Allons, ne te fâche pas. – Non, je t’embrasse, je te baise, je suis fou. Si tu étais là, je te mordrais. J’en ai envie, moi que les femmes raillent de ma froideur et auquel on a fait la réputation charitable de n’en pouvoir user, tant j’en usais peu. Oui je me sens maintenant des appétits de bêtes fauves, des instincts d’amour carnassier et déchirant, je ne sais pas si c’est aimer. C’est peut-être le contraire. Peut-être est-ce le cœur en moi qui est impuissant. La déplorable manie de l’analyse m’épuise. Je doute de tout, et même de mon doute. Tu m’as cru jeune et je suis vieux. J’ai souvent causé avec les vieillards des plaisirs d’ici-bas. Et j’ai toujours été étonné de l’enthousiasme qui ranimait alors leurs yeux ternes, de même qu’ils ne revenaient pas de surprise à considérer ma façon d’être et ils me répétaient : À votre âge ! à votre âge ! vous ! vous ! – Qu’on ôte l’exaltation nerveuse, la fantaisie de l’esprit, l’émotion de la minute, il me restera peu. Voilà l’homme dans sa doublure. Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un sens terre à terre mais en saisir l’intensité métaphysique. – Je me dis toujours que je vais faire ton malheur, que sans moi ta vie n’aurait pas été troublée, qu’un jour viendra où nous nous séparerons (et je m’en indigne d’avance), alors la nausée de la vie me remonte sur les lèvres et j’ai un dégoût de moi-même inouï, et une tendresse toute chrétienne pour toi. –

D’autres fois, hier par exemple quand j’ai eu clos ma lettre, ta pensée chante, sourit, se colore et danse comme un feu joyeux qui vous envoie des couleurs diaprées et une

– 377 – tiédeur pénétrante. Le mouvement de ta bouche quand tu parles se reproduit dans mon souvenir, plein de grâces, d’attraits, irrésistible, provocant ; ta bouche toute rose et humide qui appelle le baiser, qui l’attire à elle avec une aspiration sans pareille. – La bonne idée que j’ai eue de prendre tes pantoufles ! si tu savais comme je les regarde ! Les taches de sang jaunissent, elles pâlissent, est-ce leur faute ? nous ferons comme elles : un an, deux ans, six, qu’est-ce que cela importe ! Tout ce qui se mesure passe, tout ce qui se compte a un terme. Il n’y a en fait d’infini que le ciel qui le soit à cause de ses étoiles, la mer à cause de ses gouttes d’eau, et le cœur à cause de ses larmes. Par là seul il est grand. Tout le reste est petit. – Est-ce que je mens ? Réfléchis, tâche d’être calme. Un ou deux bonheurs le remplissent, mais toutes les misères de l’humanité peuvent s’y donner rendez-vous. Elles y vivront comme des hôtes. –

Tu me parles de travail, oui, travaille, aime l’art. De tous les mensonges c’est encore le moins menteur. Tâche de l’aimer d’un amour exclusif, ardent, dévoué. Cela ne te faillira pas. L’Idée seule est éternelle et nécessaire. Il n’y en a plus de ces artistes comme autrefois, de ceux dont la vie et l’esprit étaient l’instrument aveugle de l’appétit du beau, organes de Dieu par lesquels il se prouvait à lui-même. Pour ceux-là le monde n’était pas. Personne n’a rien su de leurs douleurs. Chaque soir ils se couchaient tristes et ils regardaient la vie humaine avec un regard étonné comme nous contemplons des fourmilières. –

Tu me juges en femme, dois-je m’en plaindre ? Tu m’aimes tant que tu t’abuses sur moi. Tu me trouves du talent, de l’esprit, du style, moi, moi. Mais tu vas me donner de la vanité, moi qui avais l’orgueil de n’en pas avoir ! Regarde comme tu perds déjà à avoir fait ma connaissance.

– 378 –

Voilà la critique qui t’échappe. Et tu prends pour un grand homme le monsieur qui t’aime. Que n’en suis-je un ! pour te rendre fière de moi (car c’est moi qui suis fier de toi. Je me dis : c’est elle pourtant qui t’aime ! est-il possible ! c’est celle-là !). Oui je voudrais écrire de belles choses, de grandes choses et que tu en pleures d’admiration. Je ferais jouer une pièce, tu serais dans une loge. Tu m’écouterais, tu entendrais m’applaudir. Mais au contraire, me montant toujours à ton niveau est-ce que la fatigue ne va pas te prendre !… Quand j’étais enfant j’ai rêvé la gloire comme tout le monde, ni plus ni moins. Le bon sens m’a poussé tard mais solidement planté. Aussi est-il fort problématique que jamais le public jouisse d’une seule ligne de moi, et si cela arrive ce ne sera pas avant dix ans au moins. Je ne sais pas comment j’ai été entraîné à te lire quelque chose. Passe-moi cette faiblesse. Je n’ai pu résister à la tentation de me faire estimer par toi. N’étais-je pas sûr du succès ? quelle puérilité de ma part ! Ton idée était tendre de vouloir nous unir dans un livre, elle m’a ému. Mais je ne veux rien publier. C’est un parti pris. Un serment que je me suis fait à une époque solennelle de ma vie. Je travaille avec un désintéressement absolu et sans arrière-pensée, sans préoccupation ultérieure. Je ne suis pas le rossignol, mais la fauvette au cri aigre qui se cache au fond des bois pour n’être entendue que d’elle-même. Si un jour je parais ce sera armé de toutes pièces, mais je n’en aurai jamais l’aplomb. Déjà mon imagination s’éteint, ma verve baisse, ma phrase m’ennuie moi-même et si je garde celles que j’ai écrites, c’est que j’aime à m’entourer de souvenirs, de même que je ne vends pas mes vieux habits. Je vais les revoir quelquefois dans le grenier où ils sont et je songe au temps où ils étaient neufs et à tout ce que j’ai fait en les portant. – À propos, nous étrennerons donc la robe bleue ensemble. Je tâcherai d’arriver un soir

 

– 379 – vers 6 heures. Nous aurons toute la nuit et le lendemain. Nous la flamberons, la nuit ! Je serai ton désir, tu seras le mien et nous nous assouvirons l’un de l’autre pour voir si nous en pouvons nous rassasier. Jamais, non, jamais ! Ton cœur est une source intarissable, tu m’y fais boire à flots. Il m’inonde. Il me pénètre. Je m’y noie. Oh ! que ta tête était belle, toute pâle et frémissante sous mes baisers. Mais comme j’étais froid ! Je n’étais occupé qu’à te regarder. J’étais surpris, charmé. C’est maintenant, si je t’avais… Allons, je vais revoir tes pantoufles. Ah ! elles ne me quitteront jamais celles-là ! Je crois que je les aime autant que toi. Celui qui les a faites ne se doutait pas du frémissement de mes mains en les touchant, je les respire, elles sentent la verveine, et une odeur de toi qui me gonfle l’âme.

Adieu ma vie, adieu mon amour, mille baisers partout. Que Phidias m’écrive, je viens. Cet hiver il n’y aura plus moyen de vous [sic] voir. Mais je viendrai à Paris pour 3 semaines au moins. Adieu, je t’embrasse là où je t’embrasserai, là où j’ai voulu. J’y mets ma bouche, je me roule sur toi, mille baisers. Oh ! donne-m’en, donne-m’en !

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche matin 10 heures.

[9 août 1846.]

Enfant, ta folie t’emporte. Calme-toi ; tu t’irrites contre toi-même, contre la vie. Je t’avais bien dit que j’avais plus de raison que toi. Crois-tu aussi que je ne sois pas à plaindre ? Ménage tes cris ; ils me déchirent. Que veux-tu faire ? Puis-je quitter tout et aller vivre à Paris ? C’est impossible. Si

– 380 – j’étais entièrement libre, j’irais ; oui, car toi étant là, je n’aurais pas la force de m’exiler, projet de ma jeunesse et qu’un jour j’accomplirai. Car je veux vivre dans un pays où personne ne m’aime, ni ne me connaisse, où mon nom ne fasse rien tressaillir, où ma mort, où mon absence ne coûte pas une larme. J’ai été trop aimé, vois-tu ; tu m’aimes trop. Je suis rassasié de tendresses, et j’en veux toujours, hélas ! Tu me dis que c’est un amour banal qu’il me fallait : il ne m’en fallait aucun, ou le tien, car je ne puis en rêver un plus complet, plus entier, plus beau. Il est maintenant dix heures ; je viens de recevoir ta lettre et d’envoyer la mienne, celle que j’ai écrite cette nuit. À peine levé, je t’écris encore sans savoir ce que je vais te dire. Tu vois bien que je pense à toi. Ne m’en veux pas quand tu ne recevras pas de lettres de moi. Ce n’est pas ma faute. Ces jours-là sont ceux où je pense peut-être le plus à toi. Tu as peur que je ne sois malade, chère Louise. Les gens comme moi ont beau être malades, ils ne meurent pas. J’ai eu toute espèce de maladies et d’accidents : des chevaux tués sous moi, des voitures versées, et jamais je n’ai été écorché. Je suis fait pour vivre vieux, et pour voir tout périr autour de moi et en moi. J’ai déjà assisté à mille funérailles intérieures ; mes amis me quittent l’un après l’autre, ils se marient, s’en vont, changent ; à peine si l’on se reconnaît et si l’on trouve quelque chose à se dire. Quel irrésistible penchant m’a donc poussé vers toi ? J’ai vu le gouffre un instant, j’en ai compris l’abîme, puis le vertige m’a entraîné. Comment ne pas t’aimer, toi si douce, si bonne, si supérieure, si aimante, si belle ! Je me souviens de ta voix, quand tu me parlais le soir du feu d’artifice. C’était une illumination pour nous, et comme l’inauguration flamboyante de notre amour.

Ton logement ressemble à un que j’ai eu à Paris pendant près de deux ans, rue de l’Est 19. Quand tu passeras par là

– 381 – regarde le second. De là aussi, la vue s’étendait sur Paris. Dans l’été, la nuit, je regardais les étoiles, et l’hiver le brouillard lumineux de la grande ville qui s’élevait au-dessus des maisons. On voyait, comme de chez toi, des jardins, des toits, les côtes environnantes.

Quand je suis entré chez toi, il m’a semblé me retrouver dans mon passé et que j’étais revenu à un de ces crépuscules beaux et tristes de l’année 1843, quand je humais l’air à ma fenêtre, plein d’ennui et la mort dans l’âme. Si je t’avais connue alors ! Pourquoi donc cela n’a-t-il pas eu lieu ? – J’étais libre, seul, sans parents ni maîtresse, car je n’en ai jamais eu, de maîtresse. Tu vas croire que je mens ; je n’ai jamais rien dit de plus exact, et la raison la voici : le grotesque de l’amour m’a toujours empêché de m’y livrer. J’ai quelquefois voulu plaire à des femmes, mais l’idée du profil étrange que je devais avoir dans ces moments-là me faisait tellement rire que toute ma volonté se fondait sous le feu de l’ironie intérieure qui chantait en moi l’hymne de l’amertume et de la dérision. Il n’y a qu’avec toi que je n’ai pas encore ri de moi. Aussi, quand je te vois si sérieuse, si complète dans ta passion, je suis tenté de te crier : « Mais non, mais non, tu te trompes ! prends garde ! pas à celui-là ! » Le ciel t’a faite belle, dévouée, intelligente ; je voudrais être autre que je ne suis pour être digne de toi ; je voudrais avoir les organes du cœur plus neufs ! Ah ! ne me ranime pas trop, je flamberais comme la paille. – Tu vas croire que je suis égoïste, que j’ai peur de toi. Eh bien ! oui je suis épouvanté de ton amour, parce que je sens qu’il nous dévore l’un [et] l’autre, toi surtout. Tu es comme Ugolin dans sa prison, tu manges ta propre chair pour assouvir ta faim.

Un jour, si j’écris mes mémoires, – la seule chose que j’écrirai bien, si jamais je m’y mets, – ta place y sera, et

– 382 – quelle place ! car tu as fait dans mon existence une large brèche. Je m’étais entouré d’un mur stoïque ; un de tes regards l’a emporté comme un boulet. Oui, souvent il me semble entendre derrière moi le froufrou de ta robe sur mon tapis. Je tressaille et je me retourne au bruit de ma portière que le vent remue comme si tu entrais. Je vois ton beau front blanc ; sais-tu que tu as un front sublime ? trop beau même pour être baisé, un front pur et élevé, tout brillant de ce qu’il renferme. Retournes-tu chez Phidias, dans ce bon atelier où je t’ai vue pour la première fois, au milieu des marbres et des plâtres antiques ?

Il doit venir bientôt, ce bon Phidias ; j’attends un mot de lui qui servira de prétexte pour m’absenter un jour. Puis, vers les premiers jours de septembre, j’en trouverai un pour aller jusqu’à Mantes ou à Vernon ; puis après nous verrons. Mais à quoi bon s’habituer à se voir et à s’aimer ? Pourquoi nous combler du luxe de la tendresse, si nous devons vivre ensuite misérables ? À quoi bon ? Mais si nous ne pouvons faire autrement ?

Adieu, chère âme. Je viens de descendre dans le jardin, et sur une haie de rosiers j’ai cueilli cette petite rose que je t’envoie. Je dépose dessus un baiser. Mets-la de suite sur ta bouche et puis tu devines où…

Adieu, mille tendresses. À toi du soir au matin, du matin au soir.

 

– 383 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi dans l’après-midi.

[11 août 1846.]

Tu donnerais de l’amour à un mort. Comment veux-tu que je ne t’aime pas ? Tu as un pouvoir d’attraction à faire dresser les pierres à ta voix. Tes lettres me remuent jusqu’aux entrailles. N’aie donc pas peur que je t’oublie ! Tu sais bien qu’on ne quitte pas les natures comme la tienne, ces natures émues, émouvantes, profondes. Je m’en veux, je me battrais de t’avoir fait peine. Oublie tout ce que je t’ai dit dans la lettre de dimanche. Je m’étais adressé à ton intelligence virile, j’avais cru que tu saurais t’abstraire de toi-même et me comprendre sans ton cœur. Tu as vu trop de choses là où il n’y en avait pas tant, tu as exagéré tout ce que je t’ai dit. Tu as peut-être cru que je posais, que je me donnais pour un Antony de bas étage. Tu me traites de voltairien et de matérialiste. Dieu sait si pourtant je le suis ! Tu me parles aussi de mes goûts exclusifs en littérature, qui auraient dû te faire deviner ce que je suis en amour. Je cherche vainement ce que cela veut dire. Je n’y entends rien. J’admire tout, au contraire, dans la bonne foi de mon cœur, et si je vaux quelque chose, c’est en raison de cette faculté panthéistique et aussi de cette âpreté qui t’a blessée. Allons, n’en parlons plus. J’ai eu tort, j’ai été sot. J’ai fait avec toi ce que j’ai fait en d’autres temps avec mes mieux aimés : je leur ai montré le fond du sac, et la poussière âcre qui en sortait les a pris à la gorge. Que de fois, sans le vouloir, n’ai-je pas fait pleurer mon père, lui si intelligent et si fin ! Mais il n’entendait rien à mon idiome, lui comme toi, comme les autres. J’ai l’infirmité d’être né avec une langue spéciale dont seul j’ai la clef. Je ne suis pas malheureux du tout ; je ne suis blasé sur rien ; tout le monde me trouve d’un

 

– 384 – caractère très gai, et jamais de la vie je ne me plains. Au fond je ne me trouve pas à plaindre, car je n’envie rien et ne veux rien. Va, je ne te tourmenterai plus ; je te toucherai doucement comme un enfant qu’on a peur de blesser, je rentrerai en dedans de moi les pointes qui en sortent. Avec un peu de bonne volonté, le porc-épic ne déchire pas toujours. Tu dis que je m’analyse trop ; moi je trouve que je ne me connais pas assez ; chaque jour j’y découvre du nouveau. Je voyage en moi comme dans un pays inconnu, quoique je l’aie parcouru cent fois. Tu ne me sais pas gré de ma franchise (les femmes veulent qu’on les trompe ; elles vous y forcent et, si vous résistez, elles vous accusent). Tu me dis que je ne m’étais pas montré comme cela d’abord ; rappelle au contraire tes souvenirs. J’ai commencé par montrer mes plaies. Rappelle-toi tout ce que je t’ai dit à notre premier dîner ; tu t’es écriée même : « Ainsi vous excusez tout ! il n’y a plus ni bien ni mal pour vous. » Non, je ne t’ai jamais menti ; je t’ai aimée instinctivement, et je n’ai pas voulu te plaire de parti pris. Tout cela est arrivé parce que cela devait arriver. Moque-toi de mon fatalisme, ajoute que je suis arriéré d’être Turc. Le fatalisme est la Providence du mal ; c’est celle qu’on voit, j’y crois.

Les larmes que je retrouve sur tes lettres, ces larmes causées par moi, je voudrais les racheter par autant de verres de sang. Je m’en veux ; cela augmente le dégoût de moi-même. Sans l’idée que je te plais, je me ferais horreur. Au reste, il en est toujours ainsi : on fait souffrir ceux qu’on aime, ou ils vous font souffrir. Comment se fait-il que tu me reproches cette phrase : « Je voudrais ne t’avoir jamais connue ! » Je n’en sais pas de plus tendre. – Veux-tu que je dise celle que j’y mettrais en parallèle ? C’en est une que j’ai poussée la veille de la mort de ma sœur, partie comme un cri et qui a révolté tout le monde. On parlait de ma mère :

– 385 –

« Si elle pouvait mourir ! » Et, comme on se récriait : « Oui, si elle voulait se jeter par la fenêtre, je la lui ouvrirais tout de suite. » À ce qu’il paraît que tout cela n’est pas de mode et paraît drôle ou cruel. Que diable dire quand le cœur vous crève de plénitude ? Demande-toi s’il y a beaucoup d’hommes qui t’auraient écrit cette lettre qui t’a fait tant de mal. Peu, je crois, auraient eu ce courage et cette abnégation gratuite d’eux-mêmes. Cette lettre-là, amour, il faut la déchirer, n’y plus penser, ou la relire de temps à autre quand tu te sentiras forte.

À propos de lettres, quand tu m’écriras le dimanche, mets-la de bonne heure ; tu sais que les bureaux ferment à deux heures. Hier je n’en ai pas reçu. J’avais peur de je ne sais quoi. Mais aujourd’hui je les ai reçues toutes deux et la petite fleur avec. Merci de l’idée de la mitaine : si tu pouvais t’envoyer toi-même avec ! Si je pouvais te cacher dans le tiroir de mon étagère qui est là à côté de moi, comme je t’enfermerais à clef !

Allons, ris ! Aujourd’hui je suis gai, je ne sais pas pourquoi ; la douceur de tes lettres de ce matin me passe dans le sang. Mais ne me conte plus des lieux communs comme celui-ci : que c’est l’argent qui m’a empêché d’être heureux ; que, si j’avais travaillé, j’aurais été mieux. Comme s’il suffisait d’être garçon apothicaire, boulanger ou négociant en vins pour ne pas s’ennuyer ici-bas ! Tout cela m’a été trop dit par une foule de bourgeois pour que je veuille l’entendre dans ta bouche : ça la gâte ; elle n’est pas faite pour cela. Mais je te sais gré d’approuver mon silence littéraire. Si je dois dire du neuf, quand le temps sera venu il se dira de lui-même. Oh ! que je voudrais faire de grandes œuvres pour te plaire ! Que je voudrais te voir tressaillir à mon style ! Moi qui ne désire pas la gloire (et plus naïvement

– 386 – que le renard de la fable), je voudrais en avoir pour toi, pour te la jeter comme un bouquet, afin que ce soit une caresse de plus et une litière douce où s’étalerait ton esprit quand il rêverait à moi. Tu me trouves beau ; je voudrais être beau, je voudrais avoir des cheveux bouclés, noirs, tombant sur des épaules d’ivoire, comme les adolescents grecs ; je voudrais être fort, pur. Mais quand je me regarde dans la glace et que je pense que tu m’aimes, je me trouve d’un commun révoltant. J’ai les mains dures, les genoux cagneux et la poitrine étroite. Si j’avais seulement de la voix, si je savais chanter, oh ! comme je modulerais ces longues aspirations qui sont obligées de s’envoler en soupirs ! Si tu m’avais connu il y a dix ans, j’étais frais, embaumant, j’exhalais la vie et l’amour ; mais maintenant je vois la maturité toucher à la flétrissure. Que n’es-tu la première femme que je connaisse ! Que n’ai-je pour la première fois senti dans tes bras les ivresses du corps et les spasmes bienheureux qui nous tiennent en extase !

J’ai regret de tout mon passé ; il me semble que j’aurais dû le tenir en réserve, dans une vague attente, pour te le donner au jour venu. Mais je ne me doutais pas qu’on pût m’aimer ; encore maintenant cela me paraît hors nature. Pour moi de l’amour ! que c’est drôle ! Et j’ai donné, comme un prodigue qui veut se ruiner en un seul jour, toutes mes richesses petites et grandes. J’ai aimé furieusement des choses sans nom. J’ai idolâtré des femmes viles, j’ai sacrifié à tous les autels et bu à toutes les barriques. Ah ! mes richesses morales ! J’ai jeté aux passants les grosses pièces par la fenêtre, et avec les louis j’ai fait des ricochets sur l’eau. Cette comparaison, qui n’en est pas une mais un pur rapprochement, peut te donner l’homme. Quand j’étais à Paris, je dépensais six ou sept mille francs par an et je me passais bien de dîner trois fois par semaine. En fait de

– 387 – sentiments je suis de même : avec ce qui gorgerait un régiment je crève de misère ! L’indigence est dans ma nature ; mais ne me juge pas abattu, brisé. Je l’ai été jadis, je ne le suis plus. Il fut un temps où j’ai été malheureux. Les reproches que tu m’adresses aujourd’hui auraient pu être justes alors. – Je vais écrire à Phidias, mais je ne sais pas trop comment lui tourner ça pour lui dire qu’il me fasse venir tout de suite. – S’il est à la campagne ? – Où ? Quand revient-il ? – J’arriverai un soir, je resterai la nuit et le jour suivant jusqu’à 7 heures, c’est convenu. À partir de jeudi adresse-moi tes lettres ainsi : M. DU CAMP chez M. G. FL., parce que les lettres que je reçois de toi tous les jours sont censées être de lui et, quand il sera ici, ça paraîtrait singulier que j’en reçusse tout de même. On pourrait m’interroger, etc. Au reste si tu éprouves pour cela la moindre répugnance, ne le fais pas, je m’en moque ; – j’ai la pudeur de toi ; – je crois toujours, si je prononçais seulement ton nom, que je rougirais, qu’on s’apercevrait de tout.

J’ai lu le volume de Saintes et folles et presque toutes tes poésies. Ce que j’aime surtout, c’est l’histoire de Démosthène, Phenaretta et le conte de M. Georges de Senneval, l’histoire de l’homme laid. Il y a une pièce de vers qui m’a remué profondément, c’est l’Enthousiasme. Il m’a semblé que c’était moi qui l’avais faite. – J’ai relu cent fois celle À une amie, c’est-à-dire à toi, celle-là que tu m’as dite sur mon lit, mes bras passés autour de toi, et me regardant dans les yeux. – Tu voulais que je t’envoie quelque chose sur nous. Tiens, voilà une page faite il y a 2 ans à cette époque (c’est un fragment de lettre à un ami) :

« … Il coulait de ses yeux un fluide lumineux qui semblait les agrandir ; ils étaient immobiles et fixes. Ses épaules nues (car elle était sans fichu et sa robe semblait

– 388 – lâche autour d’elle), ses épaules nues étaient d’un vermeil pâle, lisses et solides comme du marbre jauni. Des veines bleues couraient dans sa chair ardente. Sa gorge battante s’abaissait et montait pleine d’un souffle étouffé qui m’emplissait la poitrine. Il y avait un siècle que cela durait. Toute la terre avait disparu. Je ne voyais que sa prunelle qui se dilatait de plus en plus, je n’entendais que sa respiration qui bruissait seule dans le silence où nous étions plongés.

« Et je fis un pas, je l’embrassai sur ses yeux qui étaient tièdes et doux. Elle me regardait tout étonnée. “M’aimeras-tu, disait-elle ? m’aimeras-tu bien ?” Je la laissais parler sans lui répondre et je la tenais dans mes bras à sentir son cœur battre.

« Elle se dégagea de moi. “Ce soir je reviendrai… laisse-moi… laisse-moi, à ce soir !” Elle s’enfuit.

« Au dîner elle garda son pied sur le mien, et me touchait quelquefois le coude en détournant la tête d’un autre côté. » – Est-ce vrai ?

Tu veux que je te montre le latin ? à quoi bon ? et d’ailleurs il faudrait que je le sache moi-même. – Tu es plus qu’indulgente quand tu me traites d’homme qui sait les langues anciennes à fond. J’espère arriver dans quelques années à les lire à peu près couramment. Par lettre, il me semble difficile d’arriver à faire quelque chose de bon, au reste nous en causerons. – Je n’ai pas le cœur au travail. Je ne fais rien, je marche de long en large dans mon cabinet, je me couche sur mon divan de maroquin vert et je pense à toi. L’après-midi surtout m’est d’une longueur fatigante. L’esprit m’ennuie ; je voudrais être complètement simple pour t’aimer comme un enfant, ou bien alors être un Gœthe ou un Byron. – Aussitôt que j’aurai la lettre de Phidias, je laisse là

– 389 – mon ami (quoiqu’il vienne exprès ici) et j’accours. Tu vois bien que je n’ai plus ni cœur ni volonté, ni rien. Je suis quelque chose de flasque et d’attendri qui marche à ton ordre. Je vis en rêve dans les plis de ta robe, au bout des boucles légères de tes cheveux. J’en ai là, oh ! qu’ils sentent bon ! Si tu savais comme je pense à ta bonne voix, à tes épaules dont j’aime à humer l’odeur ! Tiens, je voulais travailler, ne t’écrire que ce soir. Je n’ai pas pu. Il a fallu céder. –

Adieu donc, adieu, je dépose sur ta bouche un long et gros baiser.

Minuit. Je viens de relire tes lettres, de regarder encore tout ; je t’envoie un dernier baiser pour la nuit. Je viens d’écrire à Phidias. Je crois lui avoir fait comprendre que je veux venir de suite à Paris. Je la porterai demain à la poste à Rouen, avec celle-ci. J’espère arriver à temps pour que celle-ci t’arrive demain soir.

Adieu, mille baisers à n’en plus finir. À bientôt ma belle, à bientôt.

 

À ERNEST CHEVALIER

Croisset, 12 août 1846.

Je n’entends pas plus parler de toi que si tu étais mort. C’est mal, c’est mal, vieux, à toi de ne pas le faire, à moi de ne pas te le rappeler plus souvent. Combien nous sommes de temps sans nous écrire ? Ce n’est pas pourtant la quantité d’amis qui m’entoure qui peut me faire oublier les anciens car je suis seul, seul comme le mâtin. Tu es donc bien occupé à tes réquisitoires, que tu ne peux trouver une

– 390 – minute pour envoyer une page de souvenir à ton pauvre vieux.

Ici tout s’en va et me quitte jusqu’à mon domestique qui probablement me trouve trop ennuyeux maintenant et désire une société plus facétieuse. Alfred est marié, comme tu sais. Il est en Italie avec sa femme. À son retour il habitera Paris. Sa sœur se marie avec le frère de sa femme. Le mariage pleut, le temps est à l’orage, il fait jaune.

Moi je reste tel que tu m’as connu, sédentaire et calme dans ma vie bornée, le cul sur mon fauteuil et la pipe au bec. Je travaille, je lis, je fais un peu de grec, je rumine du Virgile ou de l’Horace, et je me vautre sur un divan de maroquin vert que j’ai fait confectionner récemment. Destiné à me mariner sur place j’ai fait orner mon bocal à ma guise et j’y vis comme une huître rêveuse.

Comme nous nous sommes séparés, cher Ernest ! Où est le temps d’autrefois, où sont nos bons jeudis désirés toute la semaine ? Te rappelles-tu notre pauvre théâtre, et celle qui jouait avec nous ? et puis, quand tu es venu au collège, nos excursions le soir à 4 heures chez cet estimable Beaufour, nos promenades sur les côtes voisines, la femme au goître, l’engueulade de Duguernay… Qu’il faisait chaud, et beau dans ce temps-là ! Chose triste ! en être déjà à vivre dans le souvenir, à peine à moitié du chemin se retourner pour contempler la route parcourue et regretter déjà tout ce qui n’est passé que d’hier. Un beau jour tu es parti à Paris, moi je suis resté. Et puis te voilà maintenant en Corse, à trois cents lieues de moi, au-delà de la France et de la mer, nous voyant une fois l’an et à peine, et autrefois nous causions ensemble toute la journée.

 

– 391 –

Quand viens-tu ici, quand te retrouverai-je ? Écris-moi toujours. Ma pauvre mère aura bien du plaisir à te voir. Elle parle souvent de toi, elle y pense encore plus.

Adieu, mon vieil ami, je t’embrasse, ne m’oublie pas, aime-moi toujours.

Ton vieux.

 

À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN

Croisset, 12 août 1846.

Je vais réclamer de toi un service que tu me rendras, je suis sûr, avec plaisir, si cela est en ton pouvoir. N’as-tu pas la permission de prendre chez toi des livres à la Bibliothèque royale ? Tu sais que je m’occupe aussi de l’Orient, dans un tout autre but que toi il est vrai. J’ai lu en fait de poèmes indiens tout ce que j’ai pu recueillir à Rouen de traductions françaises, latines et anglaises. – C’est pitoyable, on ne trouve ici rien du tout. Ne pourrais-tu pas demander pour toi et me l’envoyer l’Historia orientalis de Hottinger, le Sakountala, drame indien, et les Pouranas ? Que la traduction de ces deux ouvrages soit latine, française ou anglaise, peu m’importe. Tu me ferais de tout un paquet que tu m’enverrais par le chemin de fer chez Achille, rue du Contrat-Social, 33. Mais les vacances des bibliothèques sont peut-être commencées. Ou bien ne prête-t-on pas d’ouvrage pendant cette époque ?

Voilà ! vieux. Si tu pouvais faire ça, tu serais un estimable jeune homme.

 

– 392 –

Quand tu me répondras, tiens-moi au courant de tes travaux. Parle-moi de ton œuvre. J’aime ta constance. Avec l’âpreté que tu y as mise, tu dois arriver à faire quelque chose de solide. Quant à moi, j’épelle toujours le grec. Dieu sait quand je le lirai. Je me livre aussi présentement à la culture de Virgile et à la lecture du voyage de ce bon Chardin.

Adieu, vieux, je te serre les mains.

À toi.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mercredi soir. [12 août 1846.]

Tu auras été toute la journée d’aujourd’hui sans lettre de moi. Tu auras encore douté, pauvre amour. Pardonne-moi. La faute n’en est pas à ma volonté mais à ma mémoire. Je croyais qu’on avait pour la poste à Rouen jusqu’à 1 heure et ce n’est que jusqu’à 11. Mais va, si tu me gardes encore quelque rancune, je veux te la faire en aller lundi. Car j’espère en lundi. Phidias sera assez bon pour m’écrire. Je compte avoir son mot dimanche au plus tard. – Que j’aime le plan de la fête que tu m’exposes ! – J’en ai eu les yeux mouillés de tendresse. Oh oui tu m’aimes, en douter serait un crime. Et moi, si je ne t’aime pas, comment appeler ce que je ressens pour toi ? Chaque lettre que tu m’envoies m’entre plus avant dans le cœur. Celle de ce matin surtout, elle avait un charme exquis. Elle était gaie, bonne, belle comme toi. Oui aimons-nous, aimons-nous puisque personne ne nous a aimés. – J’arriverai à 4 heures à Paris, ou 4 heures un quart ? Ainsi avant 4 heures et demie je serai

– 393 – chez toi. Je me sens déjà montant ton escalier, j’entends le bruit de la sonnette… Madame y est-elle ? – Entrez. – Ah, je les savoure d’avance, ces 24 heures-là. Mais pourquoi faut-il que toute joie m’apporte une peine ? Je pense déjà à notre séparation, à ta tristesse. Tu seras sage, n’est-ce pas, car moi je sens que je serai plus chagrin que la première fois. Je ne suis pas de ceux chez lesquels la possession tue l’amour, elle l’allume au contraire. Vis-à-vis de tout ce que j’ai eu de bon je fais comme les Arabes qui à un jour de l’année se tournent encore du côté de Grenade et regrettent le beau pays où ils ne vivent plus. – Aujourd’hui, tantôt j’ai passé par hasard, à pied, dans la rue du collège. J’ai vu du monde sur le perron de la chapelle. C’était la distribution des prix. J’entendais les cris des élèves, le bruit des bravos, de la grosse caisse et des cuivres. Je suis entré. J’ai tout revu, comme de mon temps. Les mêmes tentures aux mêmes places. – J’ai rêvé à l’odeur des feuilles de chêne mouillées que l’on mettait sur nos fronts, j’ai repensé au délire de joie qui s’emparait de moi, ce jour-là, car il m’ouvrait deux mois de liberté complète ; mon père y était, ma sœur aussi, les amis morts, partis, ou changés. Et je suis sorti avec un serrement de cœur affreux. La cérémonie aussi était plus pâle. Il y avait peu de monde, en comparaison de la foule d’il y a 10 ans qui comblait l’église. On ne criait plus si fort. On ne chantait plus La Marseillaise que je hurlais avec tant de rage en cassant les bancs. Le beau public a perdu le goût d’y venir. Je me souviens qu’autrefois c’était plein de femmes en toilette. Il venait des actrices et des femmes entretenues titrées. Elles se tenaient en haut dans les galeries. Comme on était fier quand elles vous regardaient ! À quelque jour j’écrirai tout cela, le jeune homme moderne, l’âme qui s’ouvre à 16 ans par un amour immense qui lui fait convoiter le luxe, la gloire, toutes les splendeurs de la vie, cette poésie

– 394 – ruisselante et triste du cœur de l’adolescent, voilà une corde neuve que personne n’a touchée, Ô Louise, je vais te dire un mot dur, et pourtant il part de la plus immense sympathie, de la plus intime pitié. Si jamais vient à t’aimer un pauvre enfant qui te trouve belle, un enfant comme je l’étais, timide, doux, tremblant, qui ai[t] peur de toi et qui te cherche, qui t’évite, et qui te poursuive, sois bonne pour lui, ne le repousse pas, donne-lui seulement ta main à baiser. Il en mourra d’ivresse. Perds ton mouchoir, il le prendra et il couchera avec, il se roulera dessus en pleurant. Ce spectacle de tantôt a rouvert le sépulcre où dormait ma jeunesse momifiée, j’en ai ressenti les exhalaisons fanées. Il m’est revenu dans l’âme quelque chose de pareil à des mélodies oubliées, que l’on retrouve au crépuscule durant ces heures lentes où la mémoire, ainsi qu’un spectre dans les ruines, se promène dans nos souvenirs. Non, vois-tu, jamais les femmes ne sauront tout cela, jamais, elles le diront encore moins. Elles aiment bien, elles aiment peut-être mieux que nous, plus fort, mais pas si avant. Et puis suffit-il d’être possédé d’un sentiment pour l’exprimer ? Y a-t-il une chanson de table qui ait été écrite par un homme ivre ? Il ne faut pas toujours croire que le sentiment soit tout, dans les arts, il n’est rien sans la forme. Tout cela est pour dire que les femmes qui ont tant aimé ne connaissent pas l’amour, pour en avoir été trop préoccupées, elles n’ont pas un appétit désintéressé du Beau. Il faut toujours pour elles qu’il se rattache à quelque chose, à un but, à une question pratique, elles écrivent pour se satisfaire le cœur mais non par l’attraction de l’Art. Principe complet de lui-même et qui n’a pas plus besoin d’appui qu’une étoile. Je sais très bien que ce ne sont pas là tes idées. Mais ce sont les miennes. Plus tard je te les développerai avec netteté et j’espère te convaincre, toi qui es née poète. J’ai lu hier Le Marquis

– 395 – d’Entrecasteaux . C’est écrit d’un bon style, animé et sobre, ça dit quelque chose, ça sent. J’aime surtout le début, la promenade, et la scène de Madame d’En[trecasteaux] seule dans sa chambre avant que son mari n’entre. Quant à moi, je fais toujours un peu de grec. Je lis le voyage de Chardin pour continuer mes études sur l’Orient, et m’aider dans un Conte oriental que je médite depuis 18 mois. Mais depuis quelque temps j’ai l’imagination bien rétrécie. Comment volerait-elle, la pauvre abeille, elle a les pieds pris dans un pot de confitures et elle s’y enfonce jusqu’au cou. – Adieu, toi que j’aime, reprends ta vie habituelle, sors, reçois, ne refuse pas ta porte aux gens qui y étaient le dimanche où j’y étais. – J’aimerais même à les revoir, je ne sais pas pourquoi. Quand j’aime, mon sentiment est une inondation qui s’épanche tout à l’entour. Je suis disposé à rendre service à ce bon bibliophile, à Maître Ségalas, à cet autre imbécile qui était là, à tout ce qui t’approche, à tout ce qui te touche n’importe comment. Je pense souvent à Servanne. Si j’allais dans le midi, j’irais. – Non ne retournons pas ensemble rue de l’Est, le quartier latin seul me donne des nausées. Adieu, mille baisers, eh oui ! mille de ceux de l’Arioste et comme nous savons les faire.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi soir, 11 h[eures]. [13 août 1846.]

Ta lettre de ce matin est triste, et d’une douleur résignée. Tu m’offres de m’oublier si cela me plaît, tu es sublime. Je te savais bonne, excellente, mais je ne te savais pas si grande. Je te le répète, tu m’humilies par la comparaison que je fais de toi à moi. – Sais-tu que tu me dis

 

– 396 – des choses dures, et ce qu’il y a de pire c’est que c’est moi qui les ai provoquées. Tu me rends donc la pareille. C’est une représaille. Ce que je veux de toi je n’en sais rien. Mais ce que je veux moi c’est t’aimer, t’aimer mille fois plus. Oh ! si tu pouvais lire dans mon cœur tu verrais la place où je t’ai mise ! Je vois que tu souffres plus que tu ne l’avoues, tu t’es guindée pour écrire cette lettre, n’est-ce pas que tu as bien pleuré avant ? Elle est brisée, on y sent une lassitude de chagrin et comme l’écho affaibli d’une voix qui a sangloté. Avoue-le, dis-moi de suite, que tu étais dans un mauvais jour, que c’est parce que ma lettre t’avait manqué, sois franche, ne fais pas la fière. Ne fais pas comme j’ai trop fait. Ne retiens pas tes larmes. – Ça vous retombe sur le cœur, vois-tu, et ça y fait des trous profonds. – J’ai une pensée qu’il faut que je te dise. Je suis sûr que tu me crois égoïste. Tu t’en affliges et tu en es convaincue. Est-ce parce que j’en ai l’air ? Là-dessus, tu sais, chacun s’illusionne. Je le suis comme tout le monde, moins peut-être que beaucoup, plus peut-être que d’autres. Qui sait ? Et puis c’est encore là un mot qu’on jette à la tête de son voisin sans savoir ce qu’on veut dire. Qui ne l’est pas, égoïste, d’une façon plus ou moins large ? Depuis le crétin qui ne donnerait pas un sou pour racheter le genre humain jusqu’à celui qui se jette sous la glace pour sauver un inconnu, est-ce que tous, tant que nous sommes, nous ne cherchons pas suivant nos instincts divers la satisfaction de notre nature ? Saint Vincent de Paul obéissait à un appétit de charité, comme Caligula à un appétit de cruauté. Chacun jouit à sa mode et pour lui seul ; les uns en réfléchissant l’action sur eux-mêmes, en s’en faisant la cause, le centre et le but, les autres en conviant le monde entier au festin de leur âme. Il y a là la différence des prodigues et des avares. Les premiers prennent plaisir à donner, les autres à garder. Quant à l’égoïsme ordinaire tel

 

– 397 – qu’on l’entend, quoiqu’il me répugne démesurément à l’esprit j’avoue que si je pouvais l’acheter je donnerais tout pour l’avoir. Être bête, égoïste, et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux. Mais si la première vous manque, tout est perdu. Il y a aussi un autre bonheur, oui il y en a un autre, je l’ai vu, tu me l’as fait sentir. Tu m’as montré dans l’air ses reflets illuminés, j’ai vu chatoyer à mes regards le bas de son vêtement flottant. Voilà que je tends les mains pour le saisir… et toi-même tu commences à remuer la tête et à douter si ce n’est pas une vision – (quelle sotte manie j’ai de parler en métaphores qui ne disent rien !). – Mais je veux dire qu’il me semble que toi aussi, tu as de la tristesse au cœur, et de cette profonde qui ne vient de rien et qui tenant à la substance même de l’existence est d’autant plus grande que celle-ci est plus remuée. Je t’en avais avertie, ma misère est contagieuse. J’ai la gale ! Malheur à qui me touche ! Oh ! ce que tu m’as écrit ce matin est lamentable et douloureux. Je me suis imaginé ta pauvre figure triste en songeant à moi, triste à cause de moi. Hier j’étais si bien, confiant, serein, joyeux comme un soleil d’été entre deux ondées. La mitaine est là. Elle sent bon, il me semble que je suis encore à humer ton épaule et la douce chaleur de ton bras nu. Allons ! voilà des idées de volupté et de caresses qui me reprennent, mon cœur bondit à ta pensée. Je convoite tout ton être, j’évoque ton souvenir pour qu’il assouvisse ce besoin qui crie au fond de mes entrailles, que n’es-tu pas là ! Mais lundi n’est-ce pas ? J’attends la lettre de Phidias. S’il m’écrit. Tout se passera comme il est convenu.

Sais-tu à quoi je pense ? à ton petit boudoir où tu travailles, où… (ici pas de mot, les trois points en disent plus que toute l’éloquence du monde). Je revois la pâleur de ta tête sérieuse quand tu te tenais par terre dans mes genoux…

– 398 – et la lampe ! Oh ! ne la casse pas, laisse-la, allume-la tous les soirs, ou plutôt à de certains jours solennels de ta vie intérieure, quand tu entameras quelque grand travail ou que tu le finiras. – Une idée ! J’ai de l’eau du Mississipi. Elle a été rapportée à mon père par un capitaine de vaisseau, qui la lui a donnée comme un grand présent. Je veux, quand tu auras fait quelque chose que tu trouveras beau, que tu te laves les mains avec, ou bien je la répandrai sur ta poitrine pour te donner le baptême de mon amour. Je divague, je crois, je ne sais ce que je disais avant de penser à cette bouteille. C’était la lampe, n’est-ce pas ? Oui je l’aime, j’aime ta maison, tes meubles. Tout si ce n’est l’affreuse caricature à l’huile qui est dans ta chambre à coucher. Je pense aussi à cette vénérable Catherine qui nous servait pendant le dîner, aux plaisanteries de Phidias, à tout, à mille détails niais qui m’amusent. Mais sais-tu les deux postures où je te revois toujours ? C’est dans l’atelier, debout, posant, le jour t’éclairant de côté, quand je te regardais, que tu me regardais aussi. Et puis le soir à l’hôtel, je te vois, couchée sur mon lit, les cheveux répandus sur mon oreiller, les yeux levés au ciel, blême, les mains jointes, m’envoyant des paroles folles. Quand tu es habillée tu es fraîche comme un bouquet. Dans mes bras je te trouve d’une douceur chaude qui amollit et qui enivre. Et moi, dis-moi comment je t’apparais, de quelle façon mon image vient-elle se dresser sous tes yeux ?… Quel pauvre amant je fais ! n’est-ce pas ! – Sais-tu que ce qui m’est arrivé avec toi ne m’est jamais arrivé ? (J’étais si brisé depuis trois jours et tendu comme la corde d’un violoncelle.) Si j’avais été homme à estimer beaucoup ma personne j’aurais été amèrement vexé. Je l’étais pour toi. Je craignais de ta part des suppositions odieuses pour toi, d’autres peut-être auraient cru que je les outrageais, elles m’auraient jugé froid, dégoûté ou usé. Je

 

– 399 – t’ai su gré de cette intelligence spontanée qui ne s’étonnait de rien quand moi je m’étonnais de cela comme d’une monstruosité inouïe. Il fallait donc que je t’aimasse, et fort, puisque j’ai éprouvé le contraire de ce que j’avais été à l’abord de toutes les autres, n’importe lesquelles. – Tu veux faire de moi un païen, tu le veux, ô ma Muse ! toi qui as du sang romain dans le sang. – Mais j’ai beau m’y exciter par l’imagination et par le parti pris… j’ai au fond de l’âme le brouillard du Nord que j’ai respiré à ma naissance. Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays comme pour se quitter eux-mêmes. Ils ont aimé le soleil tous les barbares qui sont venus mourir en Italie, ils avaient une aspiration frénétique vers la lumière, vers le ciel bleu, vers quelque existence chaude et sonore, ils rêvaient des jours heureux pleins d’amours, juteux pour leurs cœurs comme la treille mûre que l’on presse avec les mains. J’ai toujours eu pour eux une sympathie tendre comme pour des ancêtres. Ne retrouvais-je pas dans leur histoire bruyante toute ma paisible histoire inconnue ? Les cris de joie d’Alaric entrant à Rome ont eu pour parallèle, quatorze siècles plus tard, les délires secrets d’un pauvre cœur d’enfant. Hélas ! non je ne suis pas un homme antique, les hommes antiques n’avaient pas de maladies de nerfs comme moi, ni toi non plus tu n’es ni la Grecque ni la Latine, tu es au-delà : le romantisme y [a] passé. Le christianisme, quoique nous voulions nous en défendre, est venu agrandir tout cela mais le gâter, y mettre la douleur. Le cœur humain ne s’élargit qu’avec un tranchant qui le déchire. Tu me dis ironiquement, à propos de l’article du Constitutionnel, que je fais peu cas du patriotisme, de la générosité et du courage. Oh non, j’aime les vaincus, mais j’aime aussi les vainqueurs. Cela est peut-être difficile à comprendre, mais c’est vrai.

Continuer : partie 11 sur 31