Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
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Quant à l’idée de la patrie, c’est-à-dire d’une certaine portion de terrain dessinée sur la carte et séparée des autres par une ligne rouge ou bleue, non, la patrie est pour moi le pays que j’aime, c’est-à-dire celui que je rêve, celui où je me trouve bien. Je suis autant Chinois que Français, et je ne me réjouis nullement de nos victoires sur les Arabes parce que je m’attriste à leurs revers. J’aime ce peuple âpre, persistant, vivace, dernier type des sociétés primitives et qui, aux haltes de midi, couché à l’ombre, sous le ventre de ses chamelles, raille en fumant son chibouk notre brave civilisation qui en frémit de rage. Où suis-je ? où vais-je ? comme dirait un poète tragique de l’école de Delille, en Orient, le diable m’emporte ! Adieu, ma sultane ! N’avoir pas seulement à t’offrir une cassolette de vermeil pour faire brûler des parfums quand tu vas venir dormir dans ma couche ! Quel ennui ! Mais je t’offrirai tous ceux de mon cœur. Adieu, un long, un bien long baiser et d’autres encore.
À LOUISE COLET
[Croisset,] nuit de vendredi, 1 heure.
[Nuit du 14 au 15 août 1846.]
Qu’ils sont beaux les vers que tu m’envoies ! Leur rythme est doux comme les caresses de ta voix quand tu mêles mon nom dans ton gazouillage tendre. Pardonne-moi de les trouver des plus beaux que tu aies faits. Ce n’est pas de l’amour-propre que j’ai senti en pensant qu’ils étaient faits pour moi, non, c’était de l’amour, de l’attendrissement. Sais-tu que tu as des enlacements de sirène à prendre les plus durs ? Oui, ma belle, tu m’as enveloppé de ton charme, tu m’as pénétré de ta substance. Oh ! si je t’ai pu paraître
– 401 – froid, si mes satires sont rudes et te blessent, je veux, quand je te reverrai, te couvrir d’amour, de voluptés, d’ivresse : je veux te gorger de toutes les félicités de la chair, t’en rendre lasse, t’en faire mourir. Je veux que tu sois étonnée de moi et que tu t’avoues dans l’âme que tu n’avais même pas rêvé des transports pareils. C’est moi qui ai été heureux, je veux que tu [le] sois à ton tour. Je veux que dans ta vieillesse tu te rappelles ces quelques heures-là et que tes os desséchés en frémissent de joie en y repensant. – N’ayant pas encore reçu la lettre de Phidias (je l’attends avec impatience et dépit) je ne peux être chez toi dimanche soir, et puis nous n’aurions pas la nuit. D’ailleurs tu auras du monde. Il faudrait que je sois habillé et conséquemment que j’emportasse du bagage, or je veux venir sans rien, sans paquets ni malles, pour être plus libre, sans rien qui me gêne. Je comprends bien l’envie que tu as de me revoir, dans ce même lieu avec les mêmes personnes, j’aimerais cela aussi. Ne nous accrochons-nous pas toujours à notre passé si récent qu’il soit ? Dans notre appétit de la vie nous remangeons nos sensations d’autrefois, nous rêvons celles de l’avenir. Le monde n’est pas assez large pour l’âme, elle étouffe dans l’heure présente. Je pense souvent à la lampe d’albâtre, va, à son chaînon qui la tient suspendue. Regarde-la quand tu liras ceci et remercie-la de m’avoir prêté sa lumière. Du Camp (c’est cet ami dont je t’ai parlé dans une lettre précédente) est arrivé aujourd’hui ici où il doit passer un mois (adresse-lui toujours tes lettres comme celle de ce matin), il m’a apporté ton portrait. Le cadre est en bois noir ciselé, la gravure saillit bien. Il est là, ton bon portrait, en face de moi, posé doucement sur un coussin de mon sopha en perse, dans l’angle, entre deux fenêtres, à la place où tu t’assoirais si tu venais ici. C’est sur ce meuble-là que j’ai passé tant de nuits dans la rue de l’Est. Dans le jour quand j’étais las je me
– 402 – couchais dessus et je m’y rafraîchissais le cœur par quelque grand rêve poétique ou par quelque vieux souvenir d’amour. Je l’y laisserai comme cela, – on n’y touchera pas (l’autre est dans mon tiroir avec le sachet, sur tes pantoufles). Ma mère l’a vu, ta figure lui a plu, elle t’a trouvée jolie, l’air animé, ouvert et bon, ce sont ses mots. Je lui ai dit qu’on venait de tirer la gravure, comme j’étais à te faire visite, et qu’on t’en apportait plusieurs épreuves, qu’alors tu en avais fait cadeau aux personnes qui se trouvaient là.
Tu me demandes si les quelques lignes que je t’ai envoyées ont été écrites pour toi, tu voudrais bien savoir pour qui, jalouse ? – Pour personne, comme tout ce que j’ai écrit. Je me suis toujours défendu de rien mettre de moi dans mes œuvres, et pourtant j’en ai mis beaucoup. J’ai toujours tâché de ne pas rapetisser l’Art à la satisfaction d’une personnalité isolée. J’ai écrit des pages fort tendres sans amour, et des pages bouillantes, sans aucun feu dans le sang. – J’ai imaginé, je me suis ressouvenu et j’ai combiné. Ce que tu as lu n’est le souvenir de rien du tout. Tu me prédis que je ferai un jour de belles choses. Qui sait ? (c’est là mon grand mot). J’en doute, mon imagination s’éteint, je deviens trop gourmet. Tout ce que je demande c’est à continuer de pouvoir admirer les maîtres avec cet enchantement intime pour lequel je donnerais tout, tout. Mais quant à arriver à en devenir un, jamais, j’en suis sûr. Il me manque énormément, l’innéité d’abord, puis la persévérance du travail. On n’arrive au style qu’avec un labeur atroce, avec une opiniâtreté fanatique et dévouée. Le mot de Buffon est un grand blasphème : le génie n’est pas une longue patience, mais il a du vrai et plus qu’on ne le croit de nos jours surtout.
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J’ai lu ce matin des vers de ton volume avec un ami qui est venu me voir. C’est un pauvre garçon qui donne ici des leçons pour vivre et qui est poète, un vrai poète qui fait des choses superbes et charmantes et qui restera inconnu parce qu’il lui manque deux choses : le pain et le temps. Oui nous t’avons lue, nous t’avons admirée. Crois-tu qu’il ne m’est pas doux de me dire : elle est à moi pourtant. Il y aura dimanche 15 jours, quand tu es restée à genoux par terre me regardant avec tes yeux doucement avides, je contemplais ton front en songeant à tout ce qui était dessous, je regardais ta tête, entourée de tes cheveux légers et nombreux, avec un ébahissement infini.
Je ne voudrais pas que tu me visses maintenant. Je suis laid à faire peur. J’ai un énorme clou à la joue droite, qui m’enfle l’œil et me distend le haut de la figure. Je dois être ridicule. Si tu me voyais ainsi l’amour bouderait peut-être car le grotesque lui fait peur. Mais va, je serai propre quand tu me reverras, comme autrefois, comme tu m’aimes. Dis-moi si tu te sers de la verveine, en mets-tu sur tes mouchoirs ? mets-en sur ta chemise, mais non ne te parfume pas, le meilleur parfum c’est toi, l’exhalaison de ta propre nature. Allons, demain matin peut-être aurai-je une lettre.
Adieu, je te mords ta lèvre. Y est-elle toujours la petite tache rouge ?
Adieu, mille baisers. À lundi peut-être, je réapprendrai la saveur des tiens.
À toi, à toi corps et âme.
G.
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À LOUISE COLET
[Croisset, 17 août 1846.]
La malédiction s’en mêle ! Au reste il en est toujours ainsi. Ne suffit-il pas que nous désirions quelque chose pour que nous ne puissions l’obtenir ? C’est là la loi de la vie. Impossible me sera d’être à Paris ce soir. J’ai la tête toute enveloppée de linges et de bouillie à cause de mes affreux clous qui me tiennent tout le corps. Je suis couché sans pouvoir remuer et t’écris ceci couché. Mais je me traite avec un acharnement qu’on n’a jamais vu. Nous en rirons ensemble. Je n’ose croire que j’arriverai à Paris demain mardi, il se pourrait pourtant mais n’y compte pas. Ce serait donc pour mercredi, toujours à l’heure dite.
Il m’a été impossible hier dimanche de t’envoyer un mot. Je comptais sur le domestique de mon frère qui vient ici dîner tous les 8 jours, et il n’est pas venu. Je participe au dépit et à l’anxiété que tu vas avoir ce soir à 4 heures et demie quand je n’arriverai pas. Mais pardonne-le-moi. J’en souffre plus que toi. Allons, ma belle, un peu de patience, dans quelques heures tu me verras.
Ne pouvant dormir cette nuit j’ai rallumé mon flambeau et lu L’Expiation et La Provinciale à Paris dont tu ne m’avais pas parlé et qui m’a beaucoup fait rire. C’est un chef-d’œuvre. Une chose complète, charmante, pleine d’esprit. – Nous causerons de L’Expiation.
Adieu, je rage mais je te baise sur la bouche, adieu, adieu, à toi, à toi.
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À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi matin. [18 août 1846.]
Me voilà sur pied, grâce à mon entêtement. En suivant mon propre instinct je me suis débarrassé en 2 jours de ce qui aurait duré 8. Et cela malgré l’avis de tout le monde. – Il ne me reste plus que des cicatrices.
J’arriverai demain chez toi de 4 heures et demie à 5 heures. J’y compte, c’est sûr… à moins que le diable cette fois ne s’en mêle. Il s’est tellement mêlé de mes affaires qu’il pourrait encore se mêler de celle-ci. À demain donc. Irons-nous prendre Phidias pour dîner ? Quel est ton avis ? Réfléchis bien d’avance à tout cela… Ah, dans une trentaine d’heures je me mettrai donc en route. Écoule-toi, journée ! écoule-toi, nuit longue !
Il pleut maintenant, le temps est gris. Mais le soleil est dans mon âme.
Adieu, je voudrais bien remplir ces 4 petites pages mais le facteur va arriver tout à l’heure. Je m’empresse de fermer ceci et de le cacheter.
Mille amours.
À demain les vrais, demain je te toucherai. Je crois quelquefois que c’est un rêve que j’ai lu et que tu n’existes pas.
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À LOUISE COLET
[Croisset,] jeudi, 1 heure du matin.
[20-21 août 1846.]
Seul maintenant ! – tout seul ! C’est un rêve. Oh qu’il est loin ce passé si récent ! Il y a des siècles entre tantôt et maintenant. Tantôt j’étais avec toi. Nous étions ensemble, notre pauvre promenade au bois ! Comme le temps était triste ce soir quand je t’ai quittée. Il pleuvait. Il y avait des larmes dans l’air. Le temps était sombre.
Je repense à notre dernière réunion à l’hôtel, avec ta robe de soie, ouverte, et la dentelle qui serpentait sur ta poitrine. Toute ta figure était souriante, ébahie d’amour et d’ivresse. Comme tes yeux doux brillaient ! Il y a 24 heures, t’en souviens-tu ! Oh ne pouvoir rien ressaisir d’une chose passée ! Adieu, je vais me coucher et lire dans mon lit avant de m’endormir la lettre que tu avais écrite en m’attendant. Adieu, adieu, mille baisers d’amour. – Si tu étais là je t’en donnerais comme je t’en ai donné. J’ai encore soif de toi. Je ne suis pas assouvi, va ! Adieu, adieu.
À LOUISE COLET
[Croisset,] vendredi soir, minuit.
[21-22 août 1846.]
Je t’ai écrit hier au soir un mot que je t’envoie avec cette lettre. J’avais prévenu qu’on m’avertisse du facteur. Comme je dormais encore mon domestique a jugé convenable de n’en rien faire et le facteur qui n’avait pas de lettres à remettre est passé net devant la grille. Je comptais sur mon beau-frère qui va presque tous les jours à Rouen. Il est parti
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à 8 heures du matin sans rien dire. Tu vois qu’il m’a été impossible de te faire arriver mon baiser d’adieu ce soir. Mais demain quelque temps qu’il fasse j’irai moi-même à Rouen et je porterai ceci à la poste avant 11 heures pour que tu l’aies le jour même. Tu as dû bien t’ennuyer aujourd’hui. Comme tu as pensé à moi, n’est-ce pas ? Que la journée a été longue. Et pour moi donc ! Et puis il a tant plu ! J’ai eu le cœur serré jusqu’à la nuit. Il y a 48 heures, quelle différence, ma pauvre bien-aimée ! Ma tristesse pourtant n’a rien d’amer. Tu m’as mis tant de joie dans le cœur qu’il m’en reste quelque chose, même quand je ne t’ai plus. Ton souvenir est radieux, doux, attendrissant. Je revois l’expression heureuse de ton beau visage quand je te regardais de près. Sais-tu que je vais finir par ne plus pouvoir vivre sans toi ; la tête parfois m’en tourne. Ton image m’attire, me donne je vertige. Que devenir ? N’importe, aimons-nous, aimons-nous. C’est si doux, si bon. – Tiens, je n’ai pas un seul mot à te dire, tant je suis plein de toi. Si ce n’est l’éternel mot : je t’aime.
J’ai été touché du présent de ta médaille. Mon premier mouvement a été de la refuser. Il me semblait que c’était trop te prendre, que je ne méritais pas cela. Puis comme j’ai compris le besoin que tu avais de me donner quelque chose qui te fut cher et que j’ai senti toute la peine que je te ferais, j’ai accepté. J’en suis content maintenant. Je la regarde avec orgueil comme si tu étais ma fille. Ce n’est pas pourtant à cause de ton esprit que je t’aime. C’est à cause de je ne sais quoi, à cause de tes yeux, à cause de ta voix, à cause de tout, à cause de toi.
As-tu pensé à ceux qui viendront maintenant dormir dans notre lit ? Qu’ils se douteront peu [de] ce qu’il a vu ! Ce serait une belle chose à écrire que l’histoire d’un lit ! Il y a
– 408 – ainsi dans chaque objet banal de merveilleuses histoires. Chaque pavé de la rue a peut-être son sublime.
As-tu vu Phidias ? Pourquoi n’est-il pas venu ? Je suis sûr que c’est une galanterie qu’il a cru nous faire en nous privant de sa présence. Il a pensé que nous avions des adieux à nous donner. S’il a agi dans ce sentiment, c’est bien et il faut lui en savoir gré. Tâche de savoir quand et si il vient à Rouen. Le bon dîner que nous avons fait ensemble avant-hier (avant-hier, que c’est loin déjà !). Le soir, quand je te donnais le bras, dans quel calme et dans quel oubli j’étais ! Et quand nous sommes rentrés, que nous avons été seuls, quand j’ai senti tes membres doux sur les miens… Ah ne m’accuse plus de ne voir jamais que la misère de la vie. Pourquoi donc une heure d’ivresse est-elle payée par un mois d’ennui ? Compte les larmes que tu as déjà répandues. Elles excèdent le nombre de mes baisers n’est-ce pas ? et pourtant n’avons-nous pas été heureux ?
En nous promenant hier en voiture, nous parlant, nous tenant les mains, je rêvais à ce qu’aurait pu être notre existence si nous eussions été dans des positions différentes, si j’habitais Paris, toujours, si tu étais seule, si j’étais libre. Nous étions là comme de jeunes époux, riches, beaux, dans leur lune de miel… Te la figures-tu cette vie-là, passée, douce et remplie, à travailler ensemble, à nous aimer…
Aujourd’hui je n’ai rien fait. – Pas une ligne d’écrite ou de lue. J’ai déballé ma Tentation de saint Antoine et je l’ai accrochée à ma muraille, voilà tout. J’aime beaucoup cette œuvre. Il y avait longtemps que je la désirais. Le grotesque triste a pour moi un charme inouï. Il correspond aux besoins intimes de ma nature bouffonnement amère. Il ne me fait pas rire mais rêver longuement. Je le saisis bien partout où il
– 409 – se trouve et comme je le porte en moi ainsi que tout le monde voilà pourquoi j’aime à m’analyser. C’est une étude qui m’amuse. Ce qui m’empêche de me prendre au sérieux, quoique j’aie l’esprit assez grave, c’est que je me trouve très ridicule, non pas de ce ridicule relatif qui est le comique théâtral, mais de ce ridicule intrinsèque à la vie humaine elle-même et qui ressort de l’action la plus simple, ou du geste le plus ordinaire. Jamais par exemple je ne me fais la barbe sans rire, tant ça me paraît bête. Tout cela est fort difficile à expliquer et demande à être senti. Tu ne le sentiras pas toi qui es d’un seul morceau, comme un bel hymne d’amour et de poésie. Moi je suis une arabesque en marqueterie, il y a des morceaux d’ivoire, d’or et de fer. Il y en a de carton peint. Il y en a de diamant. Il y en a de fer-blanc. – J’ai lu l’article d’Al. Aubert. Ce n’est pas cela qu’il fallait dire. Il y avait plus, il fallait creuser le volume. La critique, assez juste en superficie, manque de pénétration et de force. Il n’a pas été à la moelle. Adieu, je t’embrasse partout. Pense à moi, je pense à toi. Ou plutôt non, pense moins à moi, travaille, sois sage, sois heureuse par la pensée. Reprends la muse qui t’a consolée dans les plus mauvais jours. Moi je suis pour les jours de bonheur.
Adieu, je te baise sur les lèvres.
À LOUISE COLET
[Croisset, dimanche 23 août 1846.]
Quand le soir est venu, que je suis seul, bien sûr de n’être pas dérangé et qu’autour de moi tout le monde dort, j’ouvre le tiroir de l’étagère dont je t’ai parlé et j’en tire mes reliques que je m’étale sur ma table, les petites pantoufles
– 410 – d’abord, le mouchoir, tes cheveux, le sachet où sont tes lettres, je les relis, je les retouche. Il en est d’une lettre comme d’un baiser, la dernière est toujours la meilleure. Celle de ce matin est là. Entre ma dernière phrase et celle-ci qui n’est pas finie je viens de la relire afin de te revoir de plus près et de sentir plus fort le parfum de toi-même. Je rêve à la pose que tu dois avoir en m’écrivant et aux longs regards vagues que tu jettes en retournant les pages. C’est sous cette lampe qui a donné sa lumière à nos premiers baisers, et sur cette table où tu écris tes vers. Allume-la le soir ta lampe d’albâtre, regarde sa lueur blanche et pâle en te ressouvenant de ce soir où nous nous sommes aimés. Tu m’as dit que tu ne voulais plus t’en servir, pourquoi ? Elle est quelque chose de nous. Moi je l’aime. J’aime tout ce qui est chez toi ou à toi, tout ce qui t’entoure et te touche. Sais-tu que je suis tout dévoué à M. et Mme Ségalas qui étaient là, et même à ce bon bibliophile dont la visite prolongée m’agaçait les nerfs. Pourquoi ? qui le dira ? C’est l’effet de la joie que j’avais. Elle débordait de moi et retombait presque sur les indifférents et sur les choses inertes. Quand on aime, on aime tout, tout se voit en bleu quand on porte des lunettes bleues. L’amour comme le reste n’est qu’une façon de voir et de sentir. C’est un point de vue, un peu plus élevé, un peu plus large, on y découvre des perspectives infinies et des horizons sans bornes. Mais par-derrière ! par-derrière, détourne la tête ! Voilà ce que les femmes ne veulent pas s’entendre dire, voilà ce qui t’afflige de moi, c’est ce mot. Ne me crois donc pas dur si je suis sage, ne me juge pas froid parce que je suis prudent et surtout, ma pauvre chérie, que ton cœur ne me calomnie pas de ce que peut-être je suis bon. Sais-tu que tu es cruelle ? Tu me reproches de ne pas t’aimer, et tu en tires toujours l’argument de mes départs. C’est mal. Puis-je rester ? Que ferais-tu à ma place ? Tu me
– 411 – parles toujours de tes douleurs, j’y crois, j’en ai vu la preuve, je la sens en moi, ce qui est mieux. Mais j’en vois une autre douleur, une douleur qui est là à mon côté et qui ne se plaint jamais, qui sourit même, et auprès de laquelle la tienne, si exagérée qu’elle puisse être, ne sera jamais qu’une piqûre auprès d’une brûlure, une convulsion à côté d’une agonie. Voilà l’étau où je suis. Les deux femmes que j’aime le mieux ont passé dans mon cœur un mors à double guide par lequel elles me tiennent. Elles me tirent alternativement par l’amour et par la douleur. Pardonne-moi si ceci te fâche encore. Je ne sais plus que te dire, j’hésite maintenant. Quand je te parle j’ai peur de te faire pleurer et, quand je te touche, de te blesser. Tu te rappelles mes caresses violentes et comme mes mains étaient fortes, tu tremblais presque ! Je t’ai fait crier deux ou trois fois. Mais sois donc plus sage, pauvre enfant que j’aime, ne te chagrine pas pour des chimères ! Tu me reproches l’analyse. Mais toi tu mets dans mes mots une subtilité funeste. Tu n’aimes pas mon esprit, ses fusées te déplaisent, tu me voudrais plus uni de ton, plus monotone de tendresse et de langage. Et c’est toi ! toi ! qui fais comme les autres, comme tout le monde, qui blâmes en moi la seule chose bonne, mes soubresauts et mes élans naïfs ! Oui, toi aussi tu veux tailler l’arbre et, de ses rameaux sauvages mais touffus qui s’élancent en tous sens pour aspirer l’air et le soleil, faire un bel et doux espalier que l’on collerait contre [un] mur et qui alors, il est vrai, rapporterait d’excellents fruits qu’un enfant pourrait venir cueillir sans échelle. Que veux-tu que j’y fasse ? J’aime à ma manière ; plus ou moins que toi ? Dieu le sait. – Mais je t’aime, va, et quand tu me dis que j’ai peut-être fait pour des femmes vulgaires ce que je fais pour toi, je ne l’ai fait pour personne, personne – je te le jure. Tu es bien la seule et la première pour laquelle seulement j’aie fait un voyage et que j’aie assez
– 412 – aimée pour cela, puisque tu es la première qui m’aime comme tu m’aimes. Non jamais avant toi une autre n’a pleuré des mêmes larmes, et ne m’a regardé de ce regard tendre et triste. Oui le souvenir de la nuit de mercredi est mon plus beau souvenir d’amour. C’est celui-là, si je devenais vieux demain, qui me ferait regretter la vie.
Merci de l’envoi de la lettre du philosophe. J’ai compris le sens de cet envoi. C’est encore un hommage que tu me rends, un sacrifice que tu voudrais me faire. C’est me dire : encore un que je mets à tes pieds, vois comme je n’en veux pas, car c’est toi que j’aime. Tu me donnes tout, pauvre ange, ta gloire, ta poésie, ton cœur, ton corps, l’amour des gens qui te convoitent, tu me prodigues tes richesses pour ma satisfaction et pour mon orgueil. Eh bien, sois contente. Je suis heureux et je suis fier de toi. Oui heureux, je le répète. Tu m’apparais toujours dans ma pensée avec une douceur exquise. Ton cœur est comme ta peau d’une suavité chaude, étonnante.
Mon frère a vu tantôt ton portrait. Il t’a reconnue pour avoir, dit-il, dansé avec toi chez Phidias il y a 10 ans. Il m’a dit que tu étais jolie. J’ai répondu : « … oui… pas mal », car j’avais envie de crier ce qui se passait dans ma poitrine. Je souffrais de son air froid.
Adieu. C’est ta fête. Je t’envoie pour bouquet le meilleur de mes baisers. Reçois ton monde, sois pour lui bonne et aimable comme tu l’es. – Reprends ta vie, travaille, du courage ; avec quelque effort l’habitude puis le goût t’en reviendra. Fais cela pour moi, je t’en prie, ne te laisse pas aller au courant de ta tristesse. Le chagrin a des allèchements perfides.
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Encore adieu, et encore un baiser sur ta bouche où je puise ton âme.
Si tu ne m’envoies pas la statuette avec les livres, tu peux bien ne pas mettre sur la boîte : envoi de Pr[adier].
À LOUISE COLET
[Croisset,] lundi soir. [24 août 1846.]
Je ne pourrai t’écrire demain, chère bien-aimée, ni peut-être après-demain mais vendredi au plus tard (je tâcherai que ce soit jeudi) tu recevras de moi une longue lettre. Nous partons demain matin (je ferai en sorte que ce ne soit qu’après l’arrivée du facteur), pour un petit voyage à 9 lieues d’ici d’où nous ne reviendrons que mercredi dans la nuit. Nous allons visiter quelques anciennes abbayes gothiques, Jumièges, où est enterrée Agnès Sorel, Saint-Wandrille, etc. Je penserai à toi pendant ce voyage. Je te regretterai. Si tu savais comme mes jours sont longs et comme mes nuits sont froides maintenant, veuves qu’elles sont de toute félicité d’amour !
Je ne fais rien, je ne lis plus, je n’écris plus. Si ce n’est à toi. Où est ma pauvre et simple vie de travail d’autrefois ? Je dis autrefois parce que c’est déjà loin. Je ne la regrette pas, parce que je ne regrette rien. Cela comme tu le dis est dans mon système. Si c’est arrivé, c’est que cela devait être. Et puis je goûte dans ta pensée tant de douceur, je retourne avec un charme si profond ton souvenir dans mon cœur ! Vingt fois par jour je te replace sous mes yeux, avec les robes que je te connais, les airs de tête que je t’ai vus. Je te déshabille et te rhabille tour à tour. Je revois ta bonne tête à
– 414 – mes côtés sur mon oreiller, ta bouche s’avance, tes bras m’entourent.
Tu te complais dans le sublime cynisme de ton amour à l’hypothèse d’un enfant qui peut naître. Tu le désires, avoue-le ; tu le souhaites comme un lien de plus qui nous unirait, comme un contrat fatal qui riverait l’une à l’autre nos deux destinées. Oh ! il faut que ce soit toi, chère et trop tendre amie, pour que je ne t’en veuille pas d’un souhait si épouvantable pour mon bonheur. Moi qui m’étais juré de ne plus attacher d’existence à la mienne je donnerais donc naissance à une autre. Si cela arrive je ne me plaindrai pas. Qui sait même si dans la stupide inconséquence de notre cœur l’homme n’éprouvera pas un spasme de joie divine. Je l’aimerai cet enfant de nous. Si tu mourais je l’élèverais et toute ma tendresse sans doute se reporterait sur lui. Mais cette idée seule me fait froid dans le dos, et si pour l’empêcher de venir au monde il fallait que j’en sortisse, la Seine est là, je m’y jetterais à l’heure même avec un boulet de 36 aux pieds. – Ne crains de moi ni reproches ni rudesses. N’aurais-tu pas ta part de douleurs, les miennes se tairont et resteront dans l’ombre. J’avoue que dans 15 jours je serai peut-être débarrassé d’un poids énorme. L’étourderie que j’ai commise me restera toujours à l’âme comme l’épée de Damoclès. Dans toutes nos ivresses cette prévision sera sur ma tête. Qu’importe ! ce n’est pas là le meilleur de notre amour. Ce n’est que la saulce comme dirait Rabelais, la viande c’est ton âme. Tu as pleuré la première fois mercredi, tu croyais que je n’étais pas heureux, était-ce vrai ? Oui je l’étais, comme je ne l’ai pas été, tout autant que je peux l’être. Je le serai plus encore, car je t’aime de plus en plus, je voudrais te le redire toujours, te le prouver sans cesse.
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Adieu, mille baisers partout. À toi celui que tu aimes et qui t’aime.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mercredi, 10 h[eures] du soir.
[26 août 1846.]
C’est une attention douce que tu as de m’envoyer chaque matin je récit de la journée de la veille. Quelque uniforme que soit ta vie tu as au moins quelque chose à m’en dire. Mais la mienne est un lac, une mare stagnante que rien ne remue et où rien n’apparaît. Chaque jour ressemble à la veille. Je puis dire ce que je ferai dans un mois, dans un an. Et je regarde cela non seulement comme sage, mais comme heureux. Aussi n’ai-je presque jamais rien à te conter. Je ne reçois aucune visite, je n’ai à Rouen aucun ami. Rien du dehors ne pénètre jusqu’à moi. Il n’y a pas d’ours blanc sur son glaçon du pôle qui vive dans un plus profond oubli de la terre. Ma nature m’y porte démesurément, et en second lieu pour arriver là j’y ai mis de l’Art. Je me suis creusé mon trou et j’y reste ayant soin qu’il y fasse toujours la même température. Qu’est-ce que m’apprendraient ces fameux journaux que tu désires tant me voir prendre le matin avec une tartine de beurre et une tasse de café au lait ? Qu’est-ce que tout ce qu’ils disent m’importe ? Je suis peu curieux des nouvelles, la politique m’assomme, le feuilleton m’empeste. Tout cela m’abrutit ou m’irrite. Tu me parles d’un tremblement de terre à Livourne. Quand je serais à ouvrir la bouche là-dessus pour en laisser sortir les phrases consacrées en pareil usage : « C’est bien fâcheux ! quel affreux désastre ! est-il possible ! oh mon
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Dieu ! » cela rendra-t-il la vie aux morts, la fortune aux pauvres ? Il y a, dans tout cela, un sens caché que nous ne comprenons pas et d’une utilité supérieure sans doute, comme la pluie et le vent. Ce n’est pas parce que nos cloches à melons ont été cassées par la grêle qu’il faut vouloir supprimer les ouragans. Qui sait si le coup de vent qui abat un toit ne dilate pas toute une forêt ? Pourquoi le volcan qui bouleverse une ville ne féconderait-il pas une province ? – Voilà encore de notre orgueil. Nous nous faisons le centre de la nature, le but de la création et sa raison suprême. Tout ce que nous voyons [ne] pas s’y conformer nous étonne, tout ce qui nous est opposé nous exaspère. Que j’en ai entendu, miséricorde ! que j’en ai subi l’an dernier de ces magnifiques dissertations sur la trombe de Monville ! « Pourquoi cela est-il venu ? Comment ça se fait-il ? Conçoit-on ça ? Est-ce l’électricité d’en haut ou celle d’en bas ? En une seconde trois fabriques de renversées et 200 hommes de tués ! Quelle horreur ! » Et les mêmes gens qui disaient cela, parlaient tout en tuant des araignées, en écrasant des limaces ou, pour respirer seulement, absorbaient peut-être par l’aspiration de leurs narines des myriades d’atomes animés. (Monville, vois-tu, a été une infirmité pour moi. J’ai vu ça de trop près, j’en ai entendu causer, disserter et baver tout un hiver, j’en suis saoul !)
Quant à la seconde chose dont tu me parles, la proclamation de Schamyl ça peut être curieux, c’est vrai. Mais il y a tant de choses curieuses dans ce monde ! surtout pour un homme qui peut dire comme l’Angély : « Moi je vis par curiosité », qu’on n’y suffirait pas, s’il fallait les voir toutes. Oui j’ai un dégoût profond du journal, c’est-à-dire de l’éphémère, du passager, de ce qui est important aujourd’hui et de ce qui ne le sera pas demain. Il n’y a pas d’insensibilité à cela. Seulement je sympathise tout aussi bien, peut-être
– 417 – mieux, aux misères disparues des peuples morts auxquelles personne ne pense maintenant, à tous les cris qu’ils ont poussés et qu’on n’entend plus. Je ne m’apitoye pas davantage sur le sort des classes ouvrières actuelles que sur les esclaves antiques qui tournaient la meule, pas plus ou tout autant. Je ne suis pas plus moderne qu’ancien, pas plus Français que Chinois, et l’idée de la patrie c’est-à-dire l’obligation où l’on est de vivre sur un coin de terre marqué en rouge ou en bleu sur la carte et de détester les autres coins en vert ou en noir m’a paru toujours étroite, bornée et d’une stupidité féroce. Je suis le frère en Dieu de tout ce qui vit, de la girafe et du crocodile comme de l’homme, et le concitoyen de tout ce qui habite le grand hôtel garni de l’univers. Je n’ai pas compris ton étonnement relativement à la beauté de cette proclamation. Pour moi je pense que c’est parce que 1° il est barbare, 2° musulman et surtout fanatique, qu’il a dit de belles choses. La poésie est une plante libre. Elle croît là où on ne la sème pas. Le poète n’est pas autre chose que le botaniste patient qui gravit les montagnes pour aller la cueillir.
Et maintenant que j’ai déchargé mon cœur, car voilà plusieurs fois que nous revenons sur ce sujet que tu ne veux pas comprendre, parlons de nous et embrassons-nous doucement, longuement, sur les deux lèvres.
Nous avons fait hier et aujourd’hui une belle promenade ; j’ai vu des ruines, des ruines aimées de ma jeunesse, que je connaissais déjà, où j’étais venu souvent avec ceux qui ne sont plus. J’ai repensé à eux, et aux autres morts que je n’ai jamais connus et dont mes pieds foulaient les tombes vides. J’aime surtout la végétation qui pousse dans les ruines, cet envahissement de la nature qui arrive tout de suite sur l’œuvre de l’homme quand sa main n’est
– 418 – plus là pour la défendre me réjouit d’une joie profonde et large. La Vie vient se replacer sur la Mort, elle fait pousser l’herbe dans les crânes pétrifiés et, sur la pierre où l’un de nous a sculpté son rêve, réapparaît l’Éternité du Principe dans chaque floraison des ravenelles jaunes. – Il m’est doux de songer que je servirai un jour à faire croître des tulipes. Qui sait ? l’arbre au pied duquel on me mettra donnera peut-être d’excellents fruits. Je serai peut-être un engrais superbe, un guano supérieur.
Ce polisson de Phidias est donc tout à fait pris dans les liens de la dame blonde ? Depuis le temps qu’il y est, doit-il avoir consommé de filets de bœuf ! Quelle excellente et bonne nature ! Je t’ai vu en blâmer le côté flottant, préhensible, malléable. Aujourd’hui tu voudrais que je lui ressemblasse, pour que je cède quand tu me dis : reste. Tu t’étonnes que je n’aie pas eu de faiblesses. Si, j’en ai eu, j’[en] ai eu d’immenses avec toi. C’est moi qui le sais parce que c’est moi qui les ai senties. – Pour ce qui est de ces départs fixés d’avance et auxquels je n’ai jamais manqué, n’aurais-je pas pu, si je ne t’avais jugée supérieure, te faire un mensonge anodin comme on en fait en pareil cas, avoir l’air de céder, et accorder à tes instances ce que j’aurais eu décidé d’avance ? Mais non, à partir de ce soir où tu m’as baisé sur le front je me suis juré à moi-même de ne jamais te mentir. C’est le procédé le plus rude, le plus brutal, peut-être le moins tendre, diras-tu ? Mais je crois que ce serait te mépriser qu’agir autrement, et t’avilir même. Tu n’es pas faite pour être servie par un amour faux et grimaçant. J’aimerais mieux te faire une balafre au visage qu’une grimace derrière le dos.
Il t’a fait plaisir, pauvre ange, le bouquet de fête que je t’ai envoyé ! Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée de mettre dans
– 419 – ma lettre ces fleurs significatives car je n’en connaissais pas le sens symbolique. C’est Du Camp qui me l’a appris en me donnant le conseil de m’en servir. J’ai pensé que cet enfantillage amuserait ton cœur. Il a bien amusé le mien ! Sais-tu quelque chose qui m’a touché dans ta lettre, c’est cette course dans le bois de Boulogne dont tu me parles. Ça m’a fait froid à moi-même. Je me suis senti à ta place. Je me suis vu, les rôles intervertis. Et ton enfant qui t’embrassait les mains ! Donne-lui pour cela un baiser de ma part. J’y repense aussi souvent à ce bon bois de Boulogne. Te souviens-tu de notre première promenade le 30 juillet ? Comme Henriette dormait sur les coussins ! Et le doux mouvement des ressorts, et nos mains, et nos regards plus confondus qu’elles. Je voyais tes yeux briller dans la nuit. J’avais le cœur tiède et mou… Je buvais avec extase les longues effluvions de ta prunelle fixée sur la mienne… Quand tout cela reviendra-t-il ? qui le sait ? qui le sait ? Oh ne m’accuse jamais d’oubli, ne m’accuse jamais ! Ce serait une cruauté infâme. – Aime-moi toujours, car moi aussi je t’aime sans cesse. Adieu, mille baisers sur ta belle gorge, sur ces seins que tu offres à mes lèvres avec un si doux sourire quand tu me dis : « Je te plais donc ? m’aimes-tu ? » Si tu me plais, si je t’aime ! Un sourd qui me verrait t’écrire le saurait, il n’aurait qu’à regarder mon corps. Encore adieu, mille amours. Sois sans crainte, chère amie, j’ai reçu la lettre où tu me parles de ton sang qui doit revenir le 10.
– 420 –
À LOUISE COLET
[Croisset, 27 ou 28 août 1846.]
Je prends cette feuille de papier. Tout mon papier à lettres est bordé de noir. Je n’en ai pas là d’autre et je ne veux pas que ce que je t’envoie soit entouré de deuil. C’est bien assez, n’est-ce pas, pauvre ange que je fais souffrir déjà tant sans le vouloir, qu’il y en ait souvent au fond de la chose, sans qu’il y en ait dessus. Je voudrais ne t’envoyer que de douces paroles et de tendres mots, de ces mots suaves comme un baiser que quelques-uns trouvent, mais qui chez moi restent au fond du cœur et expirent sur les lèvres. Si je pouvais, chaque matin ton réveil serait parfumé par une page embaumée d’amour, récréé par une mélopée divine qui te tiendrait tout le jour dans une extase céleste. Mais j’ai trop crié dans ma jeunesse pour pouvoir chanter, ma voix est rauque. Merci de la petite fleur d’oranger. Toute ta lettre en sent bon. Qu’elle ait été cueillie sur un arbuste donné par une femme ou un homme elle n’en est pas moins belle pour moi, va ; elle est venue de toi, envoyée par toi c’est tout ce qu’il me faut. Cette attention du reste m’a ému. Je t’ai bien reconnue là. Comment fais-tu pour avoir tant de voluptés dans des niaiseries, pour donner un ragoût si puissant à des riens ? Je me sens pour toi une tendresse étrange, profonde, intime, mais ce qui m’afflige c’est la pensée que je ne te vaux pas. Que tu étais digne d’un autre homme et d’un autre amour. Je cherche partout à faire quelque chose pour te prouver le mien et les preuves que tu m’en demandes sont justement les seules que je ne puisse donner. Ma vie est rivée à une autre, et cela sera tant que cette autre durera. Algue marine secouée au vent je ne tiens plus au rocher que par un fil vivace. Une fois rompu, où
– 421 – volera-t-elle la pauvre plante inutile ? Mais d’ici là, qu’elle demeure où Dieu veut qu’elle soit, où il faut qu’elle reste.
J’ai lu cette nuit ton travail sur Mme du Châtelet qui m’a beaucoup intéressé. Il y a de beaux fragments de lettres. En voilà encore une qui a aimé et qui n’a pas été heureuse. La faute n’en était ni à M. de Voltaire ni à Saint-Lambert ni à elle ni à personne. Mais à la vie elle-même qui n’est complète que du côté de l’infortune. J’aime beaucoup là-dedans le rôle de Voltaire. Quel homme intelligent ! et bon. Ceci t’indigne. Mais y en a-t-il beaucoup qui eussent fait comme lui et sacrifié leur vanité à la tendresse que leur maîtresse a pour un autre. C’est qu’il ne l’aimait plus, dira-t-on ? qui l’a su ? personne, pas même lui peut-être. Et puis ceux qu’on croit ne plus aimer on les aime encore. Rien ne s’éteint complètement. Après le feu la fumée, qui dure plus longtemps que lui. – Je suis sûr qu’il l’a plus regrettée que tout le monde, plus qu’elle ne l’eût regretté peut-être s’il fût mort avant elle. Il a dû se passer alors quelque chose d’énorme et de complexe dans l’âme de ce prodigieux homme. J’aurais voulu te voir développer, analyser ce point, bien indiqué du reste et lumineux pour moi. La figure de Mme du Châtel[et], leur vie à Cirey, les phases successives de leur passion, tout cela est assez en relief, ferme et sobre. C’est une bonne chose. Quant au livre d’historiettes morales, l’enfant de mon frère ne le lira pas vu que selon la façon abominable dont on l’élève elle ne sait pas encore lire, bien qu’elle ait six ans. Mon autre nièce est trop petite, je le lui lirai plus tard. Mais c’est moi qui vais le lire, je me referai enfant petit et simple. J’ai toujours envié d’avoir le talent d’amuser les enfants en leur racontant des histoires. Mais ce talent me manque complètement quoique j’aime beaucoup les enfants. Ils sont charmants, disait un Anglais, mais on devrait les étouffer quand ils ont l’âge de raison. – Et le
– 422 – nôtre ? cher amour. – Voilà un sujet où tu ne m’entends pas. Tu t’étonnes des jérémiades, dis-tu, que je m’apprête à t’envoyer. Mes douleurs te paraissent égoïstes à côté des tiennes. Mais c’est l’idée des douleurs qui en résulteraient pour toi qui cause toute ma peine. Crois-tu que cela ne soit pas navrant pour moi ? si je ne t’aimais pas, qu’est-ce que cela me ferait ? ma vanité au contraire en serait satisfaite. Non, c’est ma tendresse pour toi qui en est déchirée. Adieu, chère Louise, adieu, je pense à toi, pense à moi. Mille et mille baisers sur tes yeux bleus pour en boire les larmes quand il en vient.
À LOUISE COLET
[Croisset,] dimanche, 2 h[eures] d’après-midi.
[30 août 1846.]
De la colère ! grand Dieu ! De l’aigreur, et de la verte, de la salée ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que tu aimes les disputes, les récriminations et tous ces amers tiraillements quotidiens qui finissent par faire de la vie un enfer réel ? Je n’y comprends rien. Tu te plains de mes duretés, mais il me semble que je ne t’en ai jamais envoyé de pareilles. Peut-être t’en ai-je envoyé de plus fortes, diras-tu, chacun s’illusionne. Mais je vois dans ta lettre de ce matin quelque chose de plus et comme un parti pris d’être aigre ou de le paraître. Qui sait ? C’est peut-être une tentative, un essai. Tu me reproches sans cesse que je pose, que je suis théâtral, que j’ai de l’orgueil, que je me pavane de mes tristesses comme un matamore de ses cicatrices. Selon toi je te chagrine à plaisir, faisant semblant de pleurer pour voir couler tes larmes. Voilà une atroce idée. Comment peux-tu m’aimer si
– 423 – tu me regardes comme un si pauvre personnage ? Tu dois me mépriser alors. Peut-être en effet me méprises-tu ? Tu en es déjà aux regrets sans doute, tu vois que tu t’es trompée et c’est moi que tu accuses de cette illusion perdue. Souviens-toi donc que ma première parole a été un cri d’avertissement pour toi, et lorsque l’entraînement nous a saisis ensemble dans son tourbillon, je n’ai cessé de te dire de te sauver quand il en était temps encore. Était-ce de la vanité cela ? était-ce de l’orgueil ? n’aurais-je pas pu au contraire mentir, me grandir, me dresser, me faire sublime. Tu m’aurais cru tel. C’est alors que tu aurais cru que j’étais bon parce que j’aurais été hypocrite.
Mais que te dire ? que faire ? Je m’y perds. Il me faut du courage pour t’écrire, persuadé chaque fois que tout ce que je t’écris te blesse. Les caresses que les chats donnent à leur femelle les ensanglantent et ils s’échangent des coups au milieu de leurs plaisirs. Pourquoi y reviennent-ils ? la nature les y pousse, je suis donc de même. Chaque parole de moi est une blessure que je te fais, chaque élan de tendresse est pris comme un outrage. Ah ma pauvre femme chérie, je ne m’attendais pas à tout cela, même dans la prévision la plus éloignée des infortunes possibles. – As-tu pu penser que si tu avais un enfant de moi je t’en aimerais moins ? Mais je t’en aimerais plus au contraire. Mille fois plus. Ne me serais-tu pas bien plus attachée par la douleur, par la reconnaissance et par la pitié même ? Ce dernier mot-là te choque encore peut-être. Mais ne le prends pas à son sens banal et étroit, prends-le par ce qu’il porte en lui de plus intime, de plus ému et de plus désintéressé. – Tu penses qu’à cause de cette appréhension continuelle, d’une vie future qui peut résulter d’une minute d’égarement il n’y aura plus entre nous ni entraînement ni ivresse ? Au contraire. C’est cet entraînement pour moi qui trouble l’amour, puisque après lui
– 424 – le remords surgit. Pourquoi mêler l’idée d’un affreux malheur pour toi au bonheur que tu me donnes ? Si je n’ai pas le sens commun d’habitude, comme tu me le répètes, il me semble qu’ici ce n’est pas moi qui en manque. Si je ne recherchais que mon plaisir, si je ne demandais à l’amour que ses joies physiques, mes façons, cela paraîtra clair à tout le monde, seraient différentes. Allons donc, chère amie, je ne suis pas encore si grossier que vous le dites, et j’aime quelque chose encore plus que votre beau corps, c’est vous-même. Sais-tu ce qui te manque à toi, ou plutôt par où tu pèches, c’est par l’esprit. Tu en vois là où il n’y en a pas. Aux endroits où on n’a pas eu l’idée d’en mettre. Tu développes, tu amplifies, tu outres tout. Où diable as-tu jamais trouvé que je t’aie dit quelque chose d’analogue à ceci : « que jamais je n’avais aimé les femmes que j’avais possédées et que celles que j’avais aimées ne m’avaient rien accordé » ? Je t’ai dit tout bonnement que j’avais aimé pendant six ans une femme qui de sa vie ne l’a su. Cela lui eût paru bête. Ça me le paraît bien maintenant à moi. Ensuite, jusqu’à toi, je n’ai pas aimé car je ne voulais pas aimer, voilà tout. Ne crois donc pas que j’appartienne à la race vulgaire de ces hommes qui se dégoûtent après le plaisir, l’amour n’existant chez eux qu’en vertu de la convoitise. Non, ce qui s’élève en moi ne s’y abat pas si vite. Si la mousse pousse sur les édifices de mon cœur sitôt qu’ils sont bâtis, il faut du temps pour qu’ils tombent en ruines si jamais ils y tombent tout à fait. – Moque-toi tant que tu voudras de moi, de ma vie, de cet orgueil démesuré que tu viens de découvrir, découverte dont tu es le Christophe Colomb, et de mes croyances panthéistes. Il n’y a pas dans tout cela la moindre envie de t’amuser et de paraître original. Je n’affecte pas la bizarrerie. Si j’en ai, tant pis ou tant mieux. Je lirai les paroles de
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Descartes à Campanella à ce sujet mais je ne crois pas qu’elles me démontreront le contraire.
Il faut avoir la rage de l’excentrique pour en découvrir en moi, en moi qui mène la vie la plus bourgeoise et la plus ignorée de la terre. Je mourrai dans mon coin sans qu’on puisse, je l’espère bien, me reprocher ni une mauvaise action ni une mauvaise ligne, par la raison que je ne m’occupe pas des autres et ne ferai rien pour qu’ils s’occupent de moi. Je ne saisis pas bien l’extravagance d’une si vulgaire existence. – Mais en dessous de celle-là il en est une autre, une autre secrète, toute radieuse et illuminée pour moi seul. Et que je n’ouvre à personne parce qu’on en rirait. Est-ce donc si fou ?
Ne crains pas que j’aie montré tes lettres à qui que ce soit. Non, sois-en sûre. Du Camp sait seulement que j’écris à une femme à Paris qui peut-être cet hiver aura besoin de son secours pour nos lettres. Il me voit chaque jour t’écrire. Mais il ne sait pas encore ton nom. En faisant autant de son côté il n’a rien à me demander pas plus que moi à lui. Seulement l’autre jour il m’a prêté le cachet où est sa devise.
Je regrette que Phidias ne vienne pas. C’est un excellent homme et un grand artiste, oui un grand artiste, un vrai Grec, et le plus ancien de tous les modernes. Un homme qui ne se préoccupe de rien, ni de la politique, ni du socialisme, ni de Fourier, ni des jésuites, ni de l’Université et qui comme le bon ouvrier, les bras retroussés, est là à faire sa tâche du matin au soir avec l’envie de la bien faire et l’amour de son art. Tout est là, l’amour de l’Art. Mais je m’arrête, ceci t’irrite encore, tu n’aimes pas à m’entendre dire que je m’inquiète plus d’un vers que d’un homme et que je porte plus de reconnaissance aux poètes qu’aux saints et aux héros. Qu’aurait-on pensé à Rome, du temps d’Horace, si quelqu’un
– 426 – fût venu lui dire : « Ô bon Flaccus, qu’est-ce que devient votre ode à Melpomène ? parlez-moi de votre passion pour le petit garçon perse que Pollion vous a cédé ; est-ce en asclépiades ou en ïambiques que vous allez nous entretenir de lui ? Tout ce que vous dites me préoccupe bien plus que la guerre des Parthes, que le collège des flamines et que la loi Valeria qu’on veut remettre sur le tapis… » Il y avait donc cependant quelque chose de plus sérieux que les hommes qui mouraient pour la patrie, que ceux qui priaient pour elle, que ceux qui travaillaient à la rendre plus heureuse : c’étaient ceux qui chantaient. Puisque ceux-là seuls survivent. On a découvert des mondes nouveaux pour les lire. On a inventé l’imprimerie pour les y répandre. Ah ! oui l’amour de Glycère ou de Lycoris passera encore par-dessus des civilisations futures. L’art comme une étoile voit la terre rouler sans s’en émouvoir ; scintillant dans son azur le beau ne se détache pas du ciel. Mais allons, tout cela te fâche. Que te dire donc ? que je t’embrasse. Je n’ai guère de place mais je t’envoie tout de même à travers ces lignes pressées un long et tendre baiser, comme à travers des barreaux.
À LOUISE COLET
[Croisset,] lundi soir 10 h[eures]. [31 août 1846.]
Nous sommes donc toujours triste, pauvre ange ! Pourquoi t’affecter à plaisir, t’affliger outre mesure ? À trente-trois lieues de distance, je ne peux pas essuyer les larmes qui coulent de tes bons yeux ; tu ne peux pas voir mes sourires quand je reçois tes lettres, ni la joie sans doute qui doit être sur mon visage quand je pense à toi ou quand je
– 427 – regarde ton portrait, ton portrait avec ses longues papillotes caressantes, celles-là mêmes qui m’ont passé sur les joues et que mes lèvres ont mordillonnées. De moi à toi il y a trop de plaines, de prairies et de collines pour que nous puissions nous voir. Je ne comprends pas toutes les peines que je te cause. Tu crois qu’une autre est encore dans mon cœur, qu’elle y est restée et si éclairée que tu n’as fait que passer dans son ombre. Oh ! non pas, non pas ! sois-en donc convaincue une fois pour toutes ! Tu parles de ma franchise cynique ; sois conséquente, crois-y, à cette franchise. Cela est vieux, bien vieux, oublié presque, à peine si j’en ai le souvenir. Il me semble même que ça s’est passé dans l’âme d’un autre homme. Celui qui vit maintenant et qui est moi ne fait que contempler l’autre qui est mort. J’ai eu deux existences bien distinctes. – Des événements extérieurs ont été le symbole de la fin de la première et de la naissance de la seconde. Tout cela est mathématique. Ma vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts opposés et de sensations multiples, a fini à 22 ans. À cette époque, j’ai fait de grands progrès tout d’un coup, et autre chose est venu. Alors j’ai fait nettement pour mon usage deux parts dans le monde et dans moi : d’un côté l’élément externe, que je désire varié, multicolore, harmonique, immense, et dont je n’accepte rien que le spectacle, d’en jouir ; de l’autre l’élément interne, que je concentre afin de le rendre plus dense et dans lequel je laisse pénétrer, à pleines effluves, les plus purs rayons de l’Esprit, par la fenêtre ouverte de l’intelligence. Tu ne trouveras pas cette phrase très claire. Il faudrait un volume pour la développer. Néanmoins je n’ai renoncé à rien de la vie, comme tu sembles le croire. J’ouvre, tout comme un autre, les narines pour sentir les roses et les yeux pour contempler la lune. Amour et amitié, je n’ai rien rejeté. J’ai au contraire pris des lunettes pour les
– 428 – distincter plus nettement. Fouille-moi tant qu’il [te] plaira, tu ne découvriras rien qui doive t’attrister, ni dans le passé, ni dans le présent. Je souhaiterais que tu pusses lire dans mon cœur : les larmes de doute et d’accablement que tu répands se changeraient en larmes de joie et de bonheur. Oui, je t’aime, je t’aime, entends-tu ? Faut-il le crier plus fort encore ? Mais si je n’ai pas l’amour ordinaire qui ne sait que sourire, est-ce ma faute ? Est-ce ma faute de ce [que] tout mon être n’a rien de doux dans ses allures ? Je te l’ai déjà dit, j’ai la peau du cœur, comme celle des mains, assez calleuse. Ça vous blesse quand on y touche. – Le dessous peut-être n’en est que plus tendre. Quand tu seras toujours, chère amie, à me reprocher de ne pas venir te voir, que puis-je te répondre ? C’est me tourmenter à plaisir en me rappelant (ce qui est inutile, grand Dieu ! car je me le figure assez) que tu en souffres et t’en tourmentes. Si je pouvais… si… si… toujours ce maudit conditionnel, mode atroce par lequel tous les temps du verbe passent ! – Je suis bien bête ce soir. C’est peut-être l’effet du beau clair de lune qu’il fait. Je viens de me promener sous les arbres et je t’ai souhaitée, appelée. Nous eussions fait une belle promenade, sans nous rien dire, en te tenant par la taille. Je rêvais à la blancheur de ta figure se détachant sur l’herbe verte pâlement éclairée, au bleu de tes yeux humide et pétillant de lumière comme le bleu tendre du ciel de cette nuit. – Aime-moi toujours, va ; prends-moi pour un bourru, pour un fou, pour tout ce que tu voudras, si tu veux, mais aime-moi encore, laisse là mes idées en paix. Qu’est-ce qu’elles te font ? Elles ne font de mal à personne et elles me font peut-être du bien. D’ailleurs, comme toute chose, n’ont-elles pas leur raison d’être ? À quoi bon les mauvaises herbes ? disent les braves gens, pourquoi poussent-elles ? Mais pour elles-mêmes, par Dieu ! Pourquoi poussez-vous, vous ? Merci, encore, des petites