Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 18/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

À toi.

 

À LOUISE COLET

La Bouille, 16 [août 1847].

J’avais pensé à prétexter une course à Rouen et à aller à Paris pour ta fête. Mais il m’eût fallu pour cela être absent deux jours (vu l’heure des bateaux), temps qui eût été un peu long pour faire une simple visite. Quant à venir ici, il n’y faut pas songer. Le pays consiste en une douzaine de maisons sur le quai. Il n’y a pas d’endroit où se voir. Patience donc, mon pauvre cœur ; cet hiver j’espère aller passer une quinzaine à Paris. Je pourrais à la rigueur m’en passer (c’est

– 609 – pour consulter quelques livres à la Bibliothèque royale, dont j’ai besoin) mais je saisirai ce prétexte. Présentement donc je n’avise pas comment nous voir. Peut-être dénicherai-je quelque chose. Mais ça me paraît difficile, – vu un tas de choses que je t’expliquerai et qui sont aussi pénibles qu’ennuyeuses.

Merci de tes offres, merci de ton dévouement. Mais je n’ai besoin maintenant de rien. Dans un avenir qui est peu éloigné peut-être je serai sans doute sans le liard, ce dont je me moque complètement. Quand j’en serai là, si j’y viens, je ne souffrirai plus sans doute de beaucoup de choses qui me feraient souffrir maintenant. Mais quant à gagner de l’argent non, non, et à en gagner avec ma plume jamais ! jamais !

Je n’en fais pas le serment, parce que l’on a l’habitude de violer les serments mais je dis seulement que cela m’étonnerait fort, vu que le métier d’homme de lettres me répugne prodigieusement.

J’écris pour moi, pour moi seul comme je fume et comme je dors. – C’est une fonction presque animale tant elle est personnelle et intime. Je n’ai rien en vue quand je fais quelque chose, que la réalisation de l’Idée, et il me semble que mon œuvre perdrait même tout son sens à être publiée. Il y a des animaux qui vivent dans la terre et des plantes qu’on ne peut pas cueillir et qu’on ignore. Il y a peut-être aussi des esprits créés pour les coins inabordables. À quoi servent-ils ? à rien. Ne serais-je pas de cette famille ?

Quoi qu’il en soit je m’inocule sainte Thérèse et je commence à lire Aristophane en grec.

Parle-moi de tes affaires littéraires ? Quand penses-tu avoir fini ton drame ? etc., etc.

 

– 610 –

Je ne t’en écris pas plus long ce soir car je suis excédé par un mal de dents et un mal d’oreilles qui m’ont agacé toute la journée. Quelle sotte mécanique que la nôtre !

Adieu, chère amie, mille tendresses pour ton cœur, mille caresses pour ton corps.

 

À LOUISE COLET

[La Bouille,] dimanche, 11 h[eures] du soir.

[29 août 1847.]

Non, je suis encore ici à La Bouille et ta lettre écrite mercredi, au soir, et timbrée de Paris du 26 ne m’a été renvoyée que hier dans la matinée. Mais Dieu merci à la fin de cette semaine nous déménageons, ainsi tu peux m’écrire à Croisset. – À propos de lettre il me semblait que je t’avais répondu relativement à celle de Fougères : que je l’avais reçue, sois sans crainte.

Tant mieux pour toi que l’officiel soit enfin parti. Il y a des gens dont la présence étouffe. – Je suis aise pour toi de ce débarras. Ce ne sont pas en effet les grands malheurs qui sont à craindre dans la vie, mais les petits. J’ai plus peur des piqûres d’épingle que des coups de sabre, de même qu’on n’a pas besoin à toute heure de dévouements et de sacrifices, mais qu’il nous faut toujours de la part d’autrui des semblants d’amitié et d’affection, des attentions et des manières enfin. J’éprouve la vérité de ceci fort cruellement dans ma famille où je subis maintenant tous les embêtements, toutes les amertumes possibles… Ah ! le désert ! le désert ! une selle turque ! – un défilé dans la montagne et l’aigle qui crie dans un nuage…

 

– 611 –

As-tu vu quelquefois en te promenant sous les falaises, appendue au haut d’un rocher, quelque plante svelte et folâtre qui épanchait sur l’abîme sa chevelure remuante ? Le vent la secouait comme pour l’enlever et elle, elle se tendait dans l’air comme [pour] partir avec lui. Un[e] seule racine imperceptible la clouait sur la pierre tandis que tout son être semblait se dilater, s’irradier à l’entour pour voler au large. Eh bien, que le vent plus fort un jour l’emporte, que deviendra-t-elle ? Le soleil la séchera sur le sable, la pluie la pourrira en lambeaux. Moi aussi je suis attaché à un coin de terre. À un point circonscrit dans le monde, et plus je m’y sens attaché, plus je me tourne et me retourne avec fureur du côté du soleil et de l’air. (Tu m’accuses dans ton cœur de n’avoir pas même le désir de te voir. Mais quand même tu ne serais pas toi, n’importe d’où il me viendrait, crois-tu qu’un peu d’amour ne me serait pas bon ?…) Et je me demande : quand tout lien sera brisé, quand j’aurai donné sur ma ville la malédiction de l’adieu, où irai-je ?

Si tu savais, après tout, quelle est ma vie ! – Quand je descends le soir après une journée de 8 heures de travail, la tête remplie de ce que j’ai lu ou écrit, préoccupé, agacé souvent, je m’assois pour manger en face de ma mère qui soupire en pensant aux places vides, et l’enfant se met à crier ou à pleurer ! Souvent maintenant elle a, dans ses indispositions, des attaques de nerfs mêlées d’hallucinations comme j’en avais, et c’est moi qui suis là, méthode peu curative pour mon propre compte. Et pour finir c’est mille autres choses encore. Mon frère et sa femme se conduisent à peu près aussi indélicatement que possible. J’ai pris le parti d’avaler tout pour faire croire aux autres que les pilules sont bonnes mais il y en a de dures à digérer. Tout ça me fournit par moments des aspects très grotesques que je me plais à étudier. C’est une compensation au moins. Et enfin mon

– 612 – beau-frère est revenu tout à coup d’Angleterre dans un état mental déplorable. Il joue [avec] son enfant de manière à la tuer (ce à quoi je m’attends) et ma mère est dans des angoisses perpétuelles, de sorte qu’il faut toujours être là, ou avec lui, ou avec elle, ou avec eux. Je ne sais pas pourquoi je me suis laissé aller à te parler de ces misères, pauvre ange, comme si tu n’avais pas assez des tiennes. Causons de toi plutôt. Quand ton drame est-il enfin fini ? Quand réunis-tu ton comité pour le lui lire ? Comptes-tu toujours sur Rachel ? Tu vas aller à la campagne avec Henriette. Je pense souvent à cet enfant. Il me semble qu’elle m’est quelque chose et que je lui suis un peu parent. Je lui souhaite de grands gazons et des papillons.

Tu me demandes si j’ai lu l’affaire Praslin. – Par fragments. C’est toujours moins canaille que les autres scandales, puisque c’est le mot. Et ça m’a fait plaisir, en ce sens que j’y ai vu que l’homme n’était pas encore mort et que l’animal, malgré les habits dont on le couvre, les cages où on le met et les idées qu’on lui fourre, restait toujours avec ses vieux instincts naturels de bassesse et de sang. On a beau, depuis qu’on fait des civilisations, vouloir fausser la lyre humaine, on en hausse ou monte bien quelques cordes mais elle reste toujours complète.

Adieu, pauvre chérie, un bon baiser. Place-le où tu voudras et qu’il y reste.

 

– 613 –

À LOUISE COLET

Croisset, vendredi soir, 11 heures.

[17 septembre 1847.]

J’ai envoyé tantôt à Rouen chercher le paquet que tu m’y avais adressé. Heureusement que tu n’y avais pas intercalé de billet, il eût été probablement lu et alors… en aurais-je eu à subir de ces aimables plaisanteries !

Je lirai les lettres de Mme de Praslin. Le peu que j’en connais me paraît curieux. J’y ai été frappé d’une chose, c’est que ces lettres m’ont rappelé par places la couleur des tiennes. Tu vas rire mais ce rapprochement, quelque fou qu’il soit, m’a sauté aux yeux par sa justesse. Il faut croire que le rapprochement n’ira pas plus loin et que je ne t’assassinerai jamais ! Mais qui sait ! N’importe, ce serait drôle.

C’était, après tout, un homme de mœurs aimables que M. de Praslin. Mais il n’aimait pas les grosses femmes.

Dis-moi donc quels étaient ces détails que l’on a omis à dessein dans la publication de cette affaire et qu’est-ce que c’était que ce liquide répandu sur les draps de la Duchesse. Dans ta lettre qui était adressée à Fougères tu me parlais de révélations curieuses de l’institutrice. Quelles sont-elles ?

J’ai feuilleté le livre de Thoré, quel bavardage ! que je m’estime heureux de vivre loin de tous ces gaillards-là ! quelle fausse instruction ! quel placage, quel vide ! Je suis las de tout ce qu’on dit sur l’art, sur le beau, sur l’idée, sur la Forme. C’est toujours la même chanson et quelle chanson ! Plus je vais, et plus j’ai en pitié tous ces gens-là et tout ce qu’on fait maintenant. Il est vrai que je passe actuellement toutes mes matinées avec Aristophane. Voilà qui est beau et

– 614 – verveux et bouillant. Mais ce n’est pas décent, ce n’est pas moral, ce n’est même pas convenable, c’est tout bonnement sublime.

Du haut de l’Arc de Triomphe les Parisiens, même ceux qui sont à cheval, ne paraissent pas grands. Quand on est huché sur l’antiquité les modernes non plus ne vous semblent pas fort élevés de stature. Quand je me sonde là-dessus je ne crois pas qu’il y ait chez moi sécheresse ni endurcissement à cette restriction graduelle de mes admirations. À mesure que je me détache des artistes je m’enthousiasme davantage pour l’art. J’en arriverai pour mon propre compte à ne plus oser écrire une ligne, parce que de jour [en jour] je me sens de plus en plus petit, mince, et faible. La Muse est une vierge qui a un pucelage de bronze, et il faut être un luron pour…

Non l’épouvante du pauvre artiste devant la Beauté, si c’est impuissance, n’est ni dureté ni scepticisme. La mer paraît immense vue du rivage… Montez sur le sommet des montagnes, la voilà plus grande encore. Embarquez-vous dessus, tout disparaît : des flots, des flots… Que suis-je, moi dans ma petite chaloupe ! « Préservez-moi, mon Dieu, la mer est si grande et ma barque est si petite ! » c’est une chanson bretonne qui dit cela et je le dis aussi en songeant à d’autres abîmes.

 

Du Camp n’a pu et n’aurait pu aller chez toi pour prendre ta commission. Revenu à Paris il est parti de suite pour Vichy d’où il doit être revenu le soir même et je l’attends ici demain à 10 heures du soir. Nous allons passer un mois ensemble à écrire notre voyage que nous avions commencé en route.

– 615 –

Je vais demain voir cet ami malade dont je t’ai parlé. Il est pire, ça m’assombrit. Un ami qui meurt c’est quelque chose de vous qui meurt.

Adieu, chère amie, je t’embrasse tendrement.

À toi.

Tu ferais bien pour tes maux de cœur d’aller à la campagne chez ces bons bourgeois. Prends beaucoup de bains tièdes, fais-toi soigner, et bois de la camomille.

Adresse-moi les lettres que tu m’écriras au nom de Du Camp.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche soir.

[Septembre 1847.]

J’ai écrit à D. pour les lettres. Je lui en avais déjà parlé, vous savez. Je vous dirai exactement et entièrement, comme je le dois, quelle sera sa réponse. Quoi qu’il arrive, soyez, ma chère Louise, sans la moindre inquiétude et sur le présent et sur l’avenir. J’ai peur, d’après tout ce que vous me dites de votre santé, que vous ne finissiez par devenir malade. Soignez-vous, soyez sage, je veux dire raisonnable. Tâchez surtout de refréner cette susceptibilité nerveuse qui est la calamité des natures d’artiste et la source de presque toutes leurs douleurs tant au moral qu’au physique. Quant à moi mes nerfs ne vont pas mieux. Je m’attends d’un jour à l’autre à avoir quelque attaque assez grave, car voilà quatre mois révolus que je n’en ai eu, ce qui est, depuis un an, le délai habituel. – Au reste je m’en f… comme dirait Phidias. À

– 616 – force de temps tout s’use. Les maladies comme le reste, et j’userai celle-là à force de patience, sans remède, ni rien. Je le sens, et j’en suis presque sûr. – Pardon, pauvre âme, de vous entretenir de ces misères. Mais ce sont les moindres. J’en ai d’autres, la famille etc. ! Oh si vous saviez l’envie, le besoin que je me sens de faire mon paquet et de partir bien loin dans un pays dont je n’entende pas la langue, loin de tout ce qui m’entoure, de tout ce qui m’oppresse ! Penser que jamais sans doute je ne verrai la Chine ! que jamais je ne m’endormirai au pas cadencé des chameaux ! que jamais peut-être je ne verrai dans les forêts luire les yeux d’un tigre accroupi dans les bambous ! Vous pouvez traiter tout cela comme des appétits d’imagination qui ne méritent pas de pitié. Mais j’en souffre tant, quand j’y pense, ce qui malheureusement m’arrive souvent, que vous en seriez émue si vous pouviez voir ce qu’il y a là de lamentable et d’irrémédiable. – Je vis dans une fosse et quand je lève la tête pour regarder le ciel c’est vous que je vois en haut, penchée sur le bord et pleurant.

Y a-t-il du nouveau pour le drame ? à quand ? qu’a-t-on décidé ? J’ai bien envie de le voir, allez. Mon cœur en bat d’avance comme si je voyais se lever le rideau du 1er acte.

J’ai fini le dernier chapitre de La Bretagne ; il me faut bien encore six belles semaines pour corriger l’ensemble, enlever des répétitions de mots, et élaguer quantité de redites. C’est un travail délicat, long et ennuyeux. Maintenant que je n’écris plus je vais reprendre ce brave Aristophane et mes lectures religieuses. Mon copiste va si lentement, est si bête et si sot que je ne sais quand il aura fini et quand je pourrai vous prêter le manuscrit qui sera mien, des deux que nous ferons faire. Si nous eussions eu deux mille francs dans notre poche, au lieu de faire copier

– 617 – nous en eussions fait tirer deux exemplaires imprimés pour nous seuls, ce qui eût été plus commode à lire.

Adieu, ma chère Louise, je vous embrasse sur le cœur, de tout le mien.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi soir.

[23 septembre 1847.]

J’ai été malade tous ces jours-ci, ma chère amie. Mes nerfs m’ont repris, j’ai eu une attaque il y a une huitaine et j’en suis resté passablement malade et irrité. Le travail que je fais maintenant – j’écris enfin, chose rare chez moi – ne contribue pas peu non plus à me mettre dans un état peu normal. Voilà pourquoi je n’ai pas répondu à ta lettre, encore moins aimable que les autres, mais j’ai assez de bourrasques aussi pour tolérer les orages chez les autres. Convenons que l’homme (ou la femme ; l’un et l’autre vaut mieux) est une triste machine. Je suis furieusement lassé de la mienne. Il y a des saisons où il vous prend des redoublements de lassitude, comme on a après le dîner des envies de vomir. La vie après tout n’est-elle pas une indigestion continuelle ? Je te renverrai d’ici à peu les papiers Praslin. Je ne les ai pas lus, car M. et Mme Praslin m’assomment également. Mais quelque chose de sublime, c’est le discours du sieur Pasquier. Est-ce fin ? Miséricorde ! Quelle honnêteté de sentiments ! Quelle bénignité de style ! Ô pair de France, que nos morales et nos littératures diffèrent !

Nous sommes occupés maintenant à écrire notre voyage et, quoique ce travail ne demande ni grands raffinements

 

– 618 – d’effets ni dispositions préalables de masses, j’ai si peu l’habitude d’écrire et je deviens si hargneux là-dessus, surtout vis-à-vis de moi-même, qu’il ne laisse pas que de me donner assez de souci. C’est comme un homme qui a l’oreille juste et qui joue faux du violon ; ses doigts se refusent à reproduire juste le son dont il a conscience. Alors les larmes coulent des yeux du pauvre racleur et l’archet lui tombe des doigts…

Quand ce livre sera fini (dans 6 semaines environ), ce sera peut-être drôle à cause de sa bonne foi et de son sans-façon ; mais bon ? Au reste, comme nous le ferons recopier pour en avoir chacun un exemplaire, tu pourras le lire si tu veux.

Voilà bientôt le mois d’octobre. Quand est-ce que les Français rouvrent ? Quand présentes-tu ton drame ? Je suis fort impatient de cela. Si je ne veux pas de bruit pour moi (faisant un peu peut-être comme le renard ?), si de jour en jour j’en deviens plus reculé, plus insoucieux et plus insensible, toute ma vanité s’est reportée sur les autres.

Oh, pauvre amie, si l’on t’applaudit bien, crois-tu que les bravos ne retentiront pas encore plus fort dans mon cœur que dans la salle ?

Adieu. Sur le front un long et tendre baiser. À toi.

 

– 619 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] nuit de samedi, 2 h[eures].

[Octobre 1847.]

J’ai remis hier moi-même au chemin de fer un paquet contenant les papiers Praslin, le livre de Thoré et La Jeunesse de Gœthe. Tu as dû le recevoir hier, ou aujourd’hui. Je t’eusse envoyé tout cela plus tôt mais j’ai préféré faire ma commission moi-même pour qu’elle fût mieux faite, et comme je ne vais presque jamais à Rouen voilà la cause de ce retard dont au reste je te demande pardon.

Comment vas-tu, chère amie ? Que devient le corps et l’âme ? Pégase et le pot au feu ? je veux dire l’art et la vie. J’ai été assez vexé pour toi de l’engrossement de Rachel. Que décides-tu ? Si j’ai un conseil à te donner c’est d’attendre qu’elle ait pondu son enfant pour lui donner le tien. – On n’a presque pas d’exemple d’une pièce jouée par elle qui soit tombée. Si sans elle ton œuvre triomphe, avec elle le succès sera plus complet. Si elle doit échouer, son aide la fera toujours vivre quelque temps. Je n’ai d’ailleurs quand j’y réfléchis, et j’y rêve souvent, rien de vraiment solide à te communiquer là-dessus. Consulte les gens habitués aux chances dramatiques. En fait de succès et de chutes à prédire, je n’y entends goutte. J’aurais en poche l’Hamlet de Shakespeare et les Odes d’Horace, que j’hésiterais à les publier. Mais tout le monde n’est pas tenu d’avoir sur l’intelligence du public le préjugé que j’en ai. –

Tu me demandes des renseignements sur notre travail à nous deux, Max[ime] et moi. Sache donc que je suis harassé d’écrire. Le style, qui est une chose que je prends à cœur m’agite les nerfs horriblement, je me dépite, je me ronge. Il y a des jours où j’en suis malade et où la nuit j’en ai la fièvre.

– 620 –

Plus je vais et plus je me trouve incapable de rendre l’Idée. – Quelle drôle de manie que celle de passer sa vie à s’user sur des mots, et à suer tout le jour pour arrondir des périodes. – Il y a des fois, il est vrai, où l’on jouit démesurément, mais par combien de découragements et d’amertumes n’achète-t-on pas ce plaisir ! Aujourd’hui, par exemple, j’ai employé 8 heures à corriger cinq pages et je trouve que j’ai bien travaillé. Juge du reste, c’est pitoyable. – Quoi qu’il en soit j’achèverai ce travail qui est par son objet même un rude exercice, puis l’été prochain je verrai à tenter Saint Antoine. Si ça ne marche pas dès le début je plante le style là, d’ici à de longues années. Je ferai du grec, de l’histoire, de l’archéologie, n’importe quoi, toutes choses plus faciles enfin. Car je trouve, trop souvent, bête la peine inutile que je me donne.

Voici donc ce que nous faisons. Ce livre aura XII chapitres. J’écris tous les chapitres impairs, 1, 3, etc. Max[ime] tous les pairs. C’est une œuvre, quoique d’une fidélité fort exacte sous le rapport des descriptions, de pure fantaisie et de digressions. Écrivant dans la même pièce il ne peut se faire autrement que les deux plumes ne se trempent un peu l’une dans l’autre. L’originalité distincte y perd peut-être. Ce serait mauvais pour toute autre chose, mais ici l’ensemble y gagne en combinaisons et en harmonie. – Quant à le publier ce serait impossible. Nous n’aurions, je crois, pour lecteur que le procureur du roi à cause de certaines réflexions qui pourraient bien ne lui pas convenir. Quand il sera recopié et corrigé je te prêterai mon exemplaire. Si ça t’ennuie tu ne le liras pas, mais je te prierai de ne pas le jeter au feu. C’est une faiblesse.

J’irai à ta pièce comme je te l’avais promis, il me semble, et comme tu m’y invites. Doutes-tu du

– 621 – tressaillement que j’aurai au lever du rideau ? J’irai de toute façon et n’importe comment, à moins d’impossibilités dont je ne puis prévoir même l’hypothèse.

J’ai été dégoûté, quoique je me dégoûte de peu de choses, du tableau de Phidias avec Durasko et la catin d’iceluy. Ça m’a paru platement sale.

Adieu, ma vieille amie, dis-moi que tu es sinon heureuse, du moins calme. Le bonheur est un mensonge dont la recherche cause toutes les calamités de la vie, mais il y a des paix sereines qui l’imitent, et qui sont supérieures peut-être. Adieu encore, je te serre tendrement les mains, en dedans, et je t’embrasse sur l’âme.

À toi.

G.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] minuit, mardi.

[Octobre 1847.]

Je n’ai rien compris à ce que tu me dis, chère amie, relativement aux livres que je t’ai envoyés. Ne m’avais-tu pas demandé La Jeunesse de Gœthe ? Tu m’avais écrit que tu n’en avais pas d’autre exemplaire et que tu avais besoin de cet ouvrage. Encore une faute que j’ai faite ! À ce qu’il paraît qu’il est écrit dans le livre du destin que la plus insignifiante de mes actions te doit causer du chagrin ou de l’embarras. J’ai beau faire ou ne pas faire c’est tout un. Quand je ne t’écris pas tu trouves que je t’oublie, quand je t’écris je te blesse. Que j’agisse ou que je me tienne tranquille je te

 

– 622 – déchire… ce n’est pas toi que j’accuse, c’est une réflexion que je fais et que malheureusement je trouve très juste.

Est-ce que l’officiel est sans cesse sur ton dos et empeste toujours ta vie de sa présence ? C’est le plus grand supplice que l’on puisse endurer que de vivre avec des gens qu’on n’aime pas. J’ai connu peu d’êtres dont la société ne m’ait inspiré l’envie d’habiter le désert. – Pardon, pauvre amie, de t’avoir encore causé du désagrément par ce maudit envoi de livres, mais pouvais-je prévoir cela ?

J’ai reçu hier un mot de Phidias pour réclamer l’argent du buste de mon père, que la commission ne lui envoie pas (car on ne s’est pas encore décidé sur la place). Il me dit dedans : « La muse va faire jouer un drame aux Français, viendrez-vous applaudir ? » Certainement j’irai. Mais est-ce qu’il y a du nouveau ? est-il reçu ? quand le joue-t-on ? qu’est-ce que ça veut dire ?

Si j’avais quatre sous, j’irais à Paris le mois prochain. J’ai absolument besoin de quelques renseignements que je ne peux trouver qu’à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Mais pour aller à ta pièce je vendrais plutôt mes bottes, j’irais plutôt à pied.

Il est triste de n’être pas libre, de ne pouvoir aller où l’on veut et que la fortune toujours nous lie les pieds. L’hippogriffe c’est l’argent ! – À mesure que je vais pourtant je me fais à l’idée de la misère et par anticipation je m’y habitue. Autrefois j’avais là-dessus des désirs fort beaux, féconds, et d’où sortaient parfois de grandes choses comme il en jaillit de toute aspiration démesurée. Je vois que je me modère, j’en arrive à souhaiter presque le confortable, cent mille livres de rente comme tout le monde, de quoi vivre enfin ! C’est bien canaille ! Ne ris pas de cette confidence et

– 623 – ne me méprise pas pour te l’avoir faite. Elle touche à des choses de mon intérieur très profondes.

J’aurai fini La Bretagne dans un mois. J’ai encore deux chapitres. Après quoi je reprendrai ce vieux drôle d’Aristophane. Je serai content quand je serai débarrassé de ce travail. Au reste j’ai envie de te lire pour savoir ce que tu en penses. C’est une ratatouille assez farce, composée sans prétention mais avec conscience. Heureux ceux qui ne doutent pas d’eux et qui allongent au courant de la plume tout ce qui leur sort du cerveau. Moi j’hésite, je me trouble, je me dépite, j’ai peur, mon goût s’augmente à mesure que décroît ma verve et je m’afflige beaucoup plus d’un mot louche que je ne me réjouis de toute une bonne page.

J’ai relu hier au soir le chapitre Du cœur, de La Bruyère. C’est beau, bien beau, mais tout n’y est pas dit. Je n’y ai rien trouvé, par exemple, de relatif à nous deux.

Adieu, pauvre chère amie, je t’embrasse tendrement sur tes beaux yeux.

 

À LOUISE COLET

Croisset, jeudi soir. [Octobre 1847.]

Voilà l’hiver, le vent est froid, la campagne met son manteau de brume, c’est la saison où le feu se rallume et où recommencent les longues heures du soir passées à le voir brûler. Quand je vais me coucher et que je regarde dans mon fauteuil les derniers charbons qui s’éteignent, je te donne avant de m’endormir une bonne et longue pensée que je t’envoie, sans que tu le saches, et qui part de mon cœur comme un soupir. – J’éprouve la nuit un calme suprême.

– 624 –

Aux lumières des bougies studieuses l’intelligence s’allume et brille plus claire. Je ne vis bien maintenant qu’à leur lueur tranquille. Toute la journée je suis un peu malade et toujours irrité. Et puis j’écris maintenant et j’en ai si peu l’habitude que ça me met dans un état d’aigreur permanente. Je suis toujours dégoûté de ce que je fais. L’idée me gêne, la forme me résiste. À mesure que j’étudie le style je m’aperçois combien je le connais peu et j’en ai parfois des découragements si intimes que je suis tenté de laisser tout là et de me mettre à faire des choses plus aisées.

Oh l’art, l’art, quel gouffre ! et que nous sommes petits pour y descendre. Moi surtout ! tu me trouves, au fond de ton âme, un être assez mauvais doué d’un orgueil démesuré. Oh ! pauvre amie si tu pouvais assister à ce qui se passe en moi tu aurais pitié de moi, à voir les humiliations que me font subir les adjectifs et les outrages dont m’accablent les que relatifs.

Tu liras ce voyage quand il sera fini et recopié. – Il en existera deux copies, je te prêterai la mienne, mais il n’est pas prêt d’être achevé, ce ne sera pas, je crois, avant six semaines. Depuis quatre jours j’ai écrit trois pages et détestables ! lâches, molles, ennuyeuses. Tu vois que je ne vais pas vite. – Le seul mérite de ce travail c’est la naïveté des sentiments et la fidélité des descriptions. Il serait impubliable à cause des excentricités humoristiques qui s’y glissent à notre insu. Nous serions mis en pièces par tout ce qu’il y a d’honnêtes gens dans la Presse ou au moins prétendant l’être.

Et le drame de Madeleine, qu’est-ce qu’il devient ? quand la lecture ? quand la réception ? vers quelle époque crois-tu qu’il sera joué ? voilà surtout ce qui m’intéresse.

 

– 625 –

Que je te plains du retour de l’officiel ! – Après l’ennui de ne pas vivre avec les gens qu’on aime, ce qu’il [y] a de pis c’est de vivre avec ceux qu’on n’aime pas. Prends patience et détache-toi du contingent comme dirait le philosophe. Adieu, je t’embrasse. Où ? – Eh bien, sur le cœur.

 

À LOUISE COLET

[Croisset, 7 novembre 1847.]

Tu donnes dans cette manie des parents qui, cherchant une cause aux fredaines de leurs fils, la trouvent invariablement dans l’influence qu’exerce sur eux quelque mauvais garnement de leur connaissance et qui le plus souvent est étranger complètement à tous ces faits dont on leur attribue l’origine ! Toujours Du Camp ! éternellement Du Camp ! Ça devient en toi une maladie chronique ; franchement tu me prends pour un imbécile. Crois-tu que je n’agis qu’avec sa permission ? Rassure-toi. Sache d’abord qu’il ne lit pas du tout tes lettres quand il est ici, d’ailleurs il n’y est plus depuis quelque temps déjà, – et en second lieu, que je conserve encore quelque peu de mon libre arbitre. Quant à la conduite qu’il a tenue vis-à-vis de toi, il a cessé de te fréquenter sur une lettre où tu l’invectivais pour t’avoir refusé sa porte, à une heure où il avait une femme chez lui. Quand on fait ses affaires, on fait mal ordinairement celles des autres. C’est ce qui est arrivé. S’il n’avait pas eu de son côté une attache, il aurait peut-être été plus liant et plus patient. Mais, au fond, il trouvait que tu lui donnais beaucoup d’occupation. S’il a eu un autre motif pour rompre avec toi, il ne me l’a pas dit. Maintenant quant à te nuire vis-à-vis de moi, détrompe-toi : il ne m’a jamais donné sur ce

 

– 626 – chapitre aucun conseil ni avis. Au contraire il m’a dit toujours que tu m’aimais beaucoup. Voilà la vérité simple et pure. – N’en parlons plus si ça t’est indifférent.

Je t’ai dit que j’irai voir pour ton drame. J’irai. Si tu veux me l’envoyer pour le lire, envoie-le-moi à la fin de ce mois. J’aurai fini mon voyage et pourrai l’étudier plus tranquillement.

Tu es tellement disposée à tout prendre mal que cette expression de « vieille amie », que j’avais crue affectueuse, tu y as vu une intention ironique, et tu me la répètes pour me le faire sentir. Tu ajoutes que je serais piqué si je te savais avoir cette paix du cœur que je te souhaite. Ah ! tu me connais mal ! Tu ne me connais guère. On dit que c’est le premier amour qui est le plus fort. Je me rappelle celui-là, quoique ce soit de l’histoire bien ancienne, et que c’est si vieux qu’il me semble que ce n’est pas moi qui l’ai eu. Eh bien, dans ce temps-là, la femme que j’aimais m’aurait dit d’aller à trente lieues lui chercher un homme, j’y serais parti en courant et j’aurais été heureux de son bonheur. Il est vrai que je n’ai jamais été jaloux, et qu’on m’a toujours accusé de n’avoir pas d’âme. Et tu crois que maintenant, maintenant, après toutes les pluies qui m’ont tanné le cuir, je te tourmente à plaisir, que je pose et que je grimace ! Ah, ma foi non ! J’en aurais l’intention, que le courage me manquerait. Je ne suis ni chaste ni fort, mais faible et malléable : un rien m’émeut. Que ne suis-je insensible, au contraire, je n’aurais pas eu, ce soir encore pendant une belle demi-heure, des bougies qui me dansaient devant les yeux, qui m’empêchaient de voir.

Causer d’art comme avec un indifférent, dis-tu. Tu causes donc d’art avec les indifférents ? Tu regardes ce sujet

 

– 627 – comme tout secondaire, comme quelque chose d’amusant entre la politique et les nouvelles ? Pas moi, pas moi. J’ai revu ces jours-ci un ami qui habite hors la France. Nous avons été élevés ensemble, il m’a entretenu de notre enfance, de mon père, de ma sœur… du collège, etc. Tu crois que je lui ai parlé de ce qui me touche de plus près, de plus haut du moins, de mes amours et de mes enthousiasmes ? Je l’ai bien évité, vive Dieu ! car il aurait marché dessus. – L’esprit a sa pudeur. Il m’a assommé et je souhaitais son départ au bout de deux heures, ce qui n’empêche pas que je lui suis tout dévoué et que je l’aime beaucoup, si on appelle ça aimer. – De quoi causer si ce n’est d’art, est-ce avec le premier venu ? Tu es plus heureuse que moi alors, car moi je ne trouve personne. Tu veux que je sois franc ? Eh bien je vais l’être. Un jour, le jour de Mantes, sous les arbres, tu m’as dit « que tu ne donnerais pas ton bonheur pour la gloire de Corneille ». T’en souviens-tu ? Ai-je bonne mémoire ? Si tu savais quelle glace tu m’as versée là dans les entrailles et quelle stupéfaction tu m’as causée ! La gloire ! la gloire ! mais qu’est-ce que c’est que la gloire ! Ce n’est rien. C’est le bruit extérieur du plaisir que l’art nous donne. « Pour la gloire de Corneille » ! – mais pour être Corneille ! pour te sentir Corneille ! Je t’ai toujours vue d’ailleurs mêler à l’art d’autres choses, le patriotisme, l’amour, que sais-je ? un tas de choses qui lui sont étrangères pour moi, et qui loin de l’agrandir à mes yeux le rétrécissaient. Voilà un des abîmes qu’il y a entre nous. C’est toi qui l’as découvert et qui me l’as montré.

Oui, quand je t’ai connue, j’ai été de suite disposé à t’aimer, je t’ai aimée. Après t’avoir eue je n’ai pas senti la lassitude que les hommes prétendent être infaillible, et j’ai été poussé vers toi de tout mon cœur et de tout mon corps. Mais à chaque fois que j’y allais il surgissait un débat, une

– 628 – querelle, une bouderie, un mot qui te blessait, une aventure enfin qui surgissait de terre et qui, comme un glaive à deux tranchants, nous faisait saigner l’un et l’autre. Je ne peux pas penser à toi, et aux meilleurs souvenirs qui en viennent, sans qu’ils soient gâtés de suite par l’idée d’une de tes souffrances qui s’y mêle. Quand j’allais à Paris c’étaient mes départs qui te faisaient pleurer. Maintenant c’est de ce que je n’y vais pas que tu m’en veux. Tu en arrives à me haïr à travers ton amour, tu le voudrais du moins. Que cela arrive donc si tu en dois être moins malheureuse ! À d’autres âges et dans d’autres circonstances, nous eussions peut-être bu la coupe en y mettant moins de fiel. Mais nous nous sommes rencontrés déjà plus que mûrs sous le rapport du cœur, ô ma vieille amie, et nous avons fait mauvais ménage comme les gens qui se marient vieux. À qui la faute ? Ni à l’un, ni à l’autre, à tous les deux peut-être. Tu ne m’as pas voulu comprendre, et moi je ne t’ai peut-être pas comprise. J’ai heurté en toi beaucoup de choses, tu m’as souvent démesurément froissé, mais j’y suis si habitué que je n’y aurais pris garde si tu ne m’avais averti toi-même de tous les coups que je te donnais.

C’est lamentable pourtant, car j’aime ton visage et tout ton être m’est doux ! Mais, mais, je suis si las ! si ennuyé, si radicalement impuissant à faire le bonheur de qui que ce soit ! Te rendre heureuse ! Ah, pauvre Louise, moi rendre une femme heureuse ! Je ne sais seulement pas jouer [avec] un enfant. Ma mère me retire sa petite quand j’y touche, car je la fais crier, et elle est comme toi, elle veut venir près de moi et m’appelle.

Oui, je me ferme, je m’éteins, ma mémoire s’en va, chaque jour je m’aperçois que j’ignore complètement beaucoup de choses que j’ai parfaitement sues. Si mon goût

– 629 – augmente je n’en écris qu’avec plus de difficulté. La phrase ne coule plus, je l’arrache et elle me fait du mal en sortant.

J’en suis arrivé, relativement à l’art, à ce qu’on éprouve relativement à l’amour quand on a passé déjà quelques années à méditer sur ces matières. Il m’épouvante. Je ne sais pas si cela est clair ; il me semble que oui.

Réveille donc ton sens critique et prends-moi par le côté ridicule, il est large en moi. Y es-tu décidée, je te faciliterai cette étude, elle m’amusera moi-même. Ce sera la contre-partie de tous les hymnes que je me suis chantés à ma louange, et quand le jour viendra où je ne te serai plus rien, écris-le, comme tu le dis, sans détour ni sans façon ; de ce jour-là commencera alors une nouvelle phase…

Addio Carissima.

 

LOUISE COLET À FLAUBERT

[Paris,] mardi 9 novembre 1847.

Voici la réponse que j’ai dû lui faire. Voilà comment s’est exprimée l’indignation du cœur.

Je crois, mon bien cher Gustave, que vous avez parfaitement tort d’avoir pris au pied de la lettre les paroles sur Corneille, seul souvenir qui vous soit resté de cette folle journée passée à Mantes. Ces paroles, que vous vous plaignez que je vous ai dites dans un élan de passion, auraient pu flatter votre orgueil, si elles ne touchaient pas votre cœur. Car, pour les avoir prononcées, il aurait fallu vraiment que je fusse bien pénétrée de la grandeur de votre amour, pour mettre la possession de cet amour au-dessus de

– 630 – celle du génie de Corneille. Moi qui, à dix-huit ans, belle, recherchée et inspirant un culte (dont le feuilleton provençal que j’ai eu la vanité de vous envoyer il y a un an a dû vous donner une idée), moi qui préférais alors la conviction d’avoir fait quatre beaux vers à l’amour le plus tendre et le plus dévoué, je serais à ce point déchue de ma nature ! Non, non, mon bel ami ; et si j’ai réellement prononcé cette hyperbole amoureuse, c’était sans doute pour répondre à quelque tendresse de votre part que j’avais la bêtise de croire sentie. Vous-même, n’avez-vous pas quelque petite hyperbole sur la conscience à vous reprocher ? ne m’avez-vous pas écrit un jour, que vous voudriez acheter la voiture où nous avons fait notre première promenade ? N’était-ce pas, comme sentiment tendre, bien peu intelligent et bien ridicule ? et à l’heure qu’il est, vous ne dépenseriez pas 16 fr[ancs] pour venir me voir. Si on vous offrait cette voiture, qu’en feriez-vous ? Sans doute des bûches pour vous chauffer. Il en est de même de mon hyperbole ; je la renie, je la démens et je la trouve stupide, maintenant que je connais bien la qualité de votre amour. M’offririez-vous en ce moment cent nuits comme celle de Mantes en échange de la satisfaction d’avoir fait mon drame, je vous répondrais : j’aime mieux mon drame, mon cher, j’aime mieux mon drame. Et cependant, pour avoir fait cette très médiocre pièce, je suis loin de me croire un Corneille. Voyez donc ce que ce serait, s’il s’agissait de la satisfaction intime de sentir que je suis un génie de cette trempe ! Voyons, interrogez-vous ! Croyez-vous qu’un amour comme le vôtre peut être mis en comparaison ?… Vous me dites fort galamment, mon très courtois chevalier, que j’occupais beaucoup trop Du Camp et que j’avais fini par le fatiguer (littéralement). Dans le monde où je suis habituée à vivre, un homme qui s’est fait volontairement le confident d’une femme (et vous

 

– 631 – conviendrez que je n’ai point recherché votre ami, que c’est vous qui avez pris l’initiative et me l’avez offert comme un frère dévoué) se croit tenu à des égards envers elle. Mais il paraît que dans le monde des étudiants, des viveurs, des jureurs et des fumeurs, les choses se pratiquent différemment, et que, lorsqu’une femme vous embête (expression consacrée), soit qu’il s’agisse d’amitié ou d’amour, on lui écrit des impertinences et on l’envoie promener. Cela a plus de chic.

Du reste, le temps est doux, tiède et triste, et bien fait pour les longues et philosophiques promenades. J’en profite pour marcher beaucoup et pour détourner le sang du cerveau.

Deux bons amis m’accordent des conseils assidus et détaillés pour la révision du style de mon drame. Je donne tout mon temps à ce travail, et j’espère beaucoup perfectionner mon œuvre. Quoi qu’il en soit, elle ne peut pas être représentée avant la fin de février. Si à cette époque quelque obstacle vous empêchait de venir à Paris, vous pouvez compter, mon cher Gustave, que vous aurez le premier exemplaire imprimé de ma Madeleine.

Vous me parliez dans votre avant-dernière lettre des livres de la Bibliothèque Sainte-Geneviève qui vous seraient nécessaires. J’ai oublié de vous offrir de le demander à M. de Pongerville, qui est un de mes meilleurs amis et mari de la marraine d’Henriette. Je pourrais, je crois, obtenir ces livres pour vous les envoyer, et vous épargner ainsi un voyage fatigant dans cette saison. Usez de moi, mon ami, si ma proposition vous agrée.

Vous me dites que j’en arriverai à vous haïr ; vous me connaissez bien mal ; je n’ai jamais compris la haine et je ne

– 632 – crois pas, quelles que soient les transformations que vous ayez pu supposer en moi, que vous parveniez jamais à me faire éprouver un sentiment que toute ma nature repousse. Sur ce [mot illisible], mon ami, je baise cordialement vos beaux yeux, éblouis par toutes les visions de l’Orient, et auxquels je dois apparaître comme une image bien bourgeoise et bien terne quand ils daignent s’abaisser sur moi.

Je suis toujours votre vieille, fidèle et bien platonique amie.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche. [14 novembre 1847.]

Je pars demain d’ici pour R[ouen] et je vous envoie cette lettre (je dis vous car le tutoiement à ce qu’il paraît a passé de mode, c’est vous qui le voulez), je vous écris donc encore d’ici sur ma table dégarnie, car tout est emballé et expédié. Il me reste une goutte dans mon encrier, une plume aux trois quarts rongée et une feuille de papier. J’emploie le tout à votre souvenir, est-ce galant ? vous qui m’accusez d’être si rustre. Après tout, vous prouvez par là votre bon sens et vous vous rangez à l’avis commun. Mais savez-vous, chère Louise, que j’ai été un peu choqué de la catégorie où vous me faites entrer dans votre dernière lettre, et choqué de deux manières : dans ma petite vanité d’homme d’abord, et ensuite dans l’estime que j’ai pour votre esprit (je rapporte les choses chronologiquement). « Dans le monde des étudiants, des viveurs, des jureurs et des fumeurs » dites-vous. Fumeurs, passe : je fume, refume et surfume de plus en plus de bouche et de cerveau. Jureurs, il y a encore du vrai.

– 633 –

Mais je jure tellement en dedans qu’on doit me passer le peu qu’on en entend. Quant à étudiant, voilà qui m’humilie. Où diable avez-vous [vu] que j’aie ou aie eu la figure d’un étudiant ? Ce n’a jamais été, je crois, ni par la gaieté, ni par les mœurs. Savez-vous qu’au temps où j’en subissais le titre, je n’en acceptais pas la position, moi qui vivais tout seul dans ma triste chambre de la rue de l’Est, qui descendais une fois par semaine de l’autre côté de l’eau et pour aller dîner ; et encore ! moi qui ai passé ainsi deux ans à rugir de colère et à me cuire de chagrin ! Oh ! ma bonne vie d’étudiant ! Je ne souhaiterais pas à mon ennemi, si j’en avais un, une seule de ces semaines-là. Et c’est là n’est-ce pas que je suis devenu un viveur ! Il est joli votre viveur. Il consomme plus de quinine que de rhum et ses orgies sont si bruyantes qu’on ne sait pas s’il existe encore, dans sa propre ville, dans celle où il est né et où il habite. J’aime à croire que vous rectifierez ce jugement qui est faux. Je souhaiterais qu’il fût vrai, voilà tout.

Pour ce qui est de l’hyperbole de Corneille vous avez raison. Non seulement je crois mais j’ai toujours cru « qu’un amour comme le mien ne pouvait entrer en comparaison ». Vous auriez seulement dû élargir la proposition et dire ; n’importe quel[le] espèce d’amour. Si vous rétractez cette hyperbole, si vous vous en repentez enfin il n’en est pas de même relativement à la mienne, à celle de la voiture. Oui je voudrais l’avoir, et je n’en ferais pas des bûches comme vous le présumez. N’était-elle pas très commode ? – Non, non je ne crache pas sur ce souvenir, je le bénis, je le respecte, je l’aime.

Pourquoi aussi me reparler éternellement de D[u Camp] ? Je vous ai expliqué sa conduite, dit ses raisons. Mais où avez-vous [vu] que je les approuvasse ? ou que j’y

– 634 – aie donné la moindre adhésion ? J’ai exposé la vérité. Vous me demandiez de l’histoire, j’en ai fait. Tenez, dans ce moment-ci je voudrais vous voir, vous embrasser, vous parler doucement. Je suis sûr que vous m’écouteriez, que vous me tendriez à la fin une bonne main, une main attendrie et que vous concluriez comme mon professeur d’histoire par me dire : « drôle d’être », et puis ce serait tout.

Ah ! il faut que je vous remercie de l’offre obligeante que vous me faites pour les livres de Sainte-Geneviève. Merci, ce serait trop long et trop difficile : à moi de vous expliquer ce que je veux, à vous de comprendre. Ce sont des recherches assez disséminées qu’il faut que je fasse de côté et d’autre. J’avais le projet d’aller à Paris vers le milieu de février, époque où j’aurais quelques fonds nécessaires à y vivre. Si votre drame n’est joué qu’à la fin je retarderais de quelques jours. – Ou bien au contraire j’avancerais mon voyage pour y retourner ensuite exprès.

On termine ordinairement les lettres par une formule de politesse où le mot dévoué se trouve. Prenez la formule et ajoutez-y le sentiment et, de plus, sur vos deux mains, deux longs baisers que j’y dépose. Adieu, à vous.

Ex imo, ce qui veut dire du fond en latin.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, fin novembre 1847.]

Je vous aurais répondu plus tôt, ma chère amie, si je n’étais tellement harassé de ma Bretagne (que j’ai grand-hâte de finir) que je ne suis guère en état d’écrire même un bout de lettre. Répondez-moi, je vous prie, comment va votre

– 635 – santé d’abord, et le drame ensuite ? Quant à moi les nerfs me tourmentent toujours un peu, et de plus j’ai pour le moment un rhumatisme dans le cou qui me donne un air assez ridicule. Mais tout cela serait peu de chose sans le style, qui me gêne beaucoup plus que toutes les maladies du monde. Voilà trois mois et demi que j’écris sans discontinuer du matin au soir. Je suis à bout de l’agacement permanent que cela me procure, dans l’impossibilité incessante où je me trouve de rendre. Les bourgeois auront beau dire, cette crème fouettée n’est pas facile à battre. – Plus je vais, et plus je découvre de difficultés à écrire les choses les plus simples et plus j’entrevois de vide à celles que j’avais jugées les meilleures. Heureusement que mon admiration des maîtres grandit à mesure et, loin de me désespérer par cet écrasant parallèle, cela ravive au contraire l’indomptable fantaisie que j’ai d’écrire.

Vous parlez de la Cléopâtre de Mme de Girardin. J’ai lu cette ratatouille. Et je trouve que votre jugement est encore bien favorable sur elle. Où diable aussi s’aller attaquer à des sujets pareils ! Il y a des idées tellement lourdes d’elles-mêmes qu’elles écrasent quiconque essaie de les soulever. – Les beaux sujets font les œuvres médiocres. Byron a échoué à Sardanapale. Quel est le peintre qui rendra la figure de César ? – Et puis il a été donné à l’antiquité de produire des êtres qui ont, du fait de leur seul[e] vie, dépassé tout rêve possible. Ceux qui les veulent reproduire ne les connaissent pas, voilà ce que ça prouve. – Quand on est jeune on se laisse tenter volontiers par ces resplendissantes figures dont l’auréole arrive jusqu’à vous ; on tend les bras pour les rejoindre, on court vers elles… et elles reculent, elles reculent, elles montent dans leurs nuages, elles grandissent, elles s’illuminent et, comme le Christ aux apôtres, vous crient de ne pas chercher à les atteindre.

– 636 –

Je suis curieux de voir les remarques du philosophe sur votre drame (et le drame lui-même, bien entendu). C’est un homme de goût, dans ce qu’il écrit du moins, et auquel il me semble que j’aurais confiance. Ne négligez rien, travaillez, refaites et ne laissez là l’œuvre que lorsque vous aurez la conviction de l’avoir amenée à tout le point de perfection qu’il vous était possible de lui donner. Le génie n’est pas rare maintenant mais ce que personne n’a plus et ce qu’il faut tâcher d’avoir c’est la conscience.

Je relis maintenant Don Quichotte dans la nouvelle traduction de Damas-Hinard. J’en suis ébloui, j’en ai la maladie de l’Espagne. Quel livre ! quel livre ! comme cette poésie-là est gaiement mélancolique !

Le temps est gris, le ciel blanchâtre et sale, terne et tiède comme l’ennui. J’ai pour horizon, toute la journée, en travaillant, les pains de sucre de la boutique d’un épicier. Mon Dieu, que la vie est bête ! –

Vous ne me dites pas si l’officiel est toujours le même insupportable personnage ? – Après ne pas vivre avec ceux qu’on aime, le plus grand supplice est de vivre avec ceux que l’on n’aime pas. C’est-à-dire avec plus des trois quarts du genre humain.

Adieu, ma chère Louise, je vous embrasse tendrement sur le cœur. À vous.

 

– 637 –

À LOUISE COLET

[Rouen,] samedi soir. [11-12 décembre 1847.]

Vous me dites d’être bon, de vous répondre tout de suite, vous faites presque appel à ma générosité, pauvre chère âme. Vous saviez bien que je ne vous refuserais pas. – Il y a vingt-six ans aujourd’hui, à cette heure, à peu près (il est 1 heure), je suis venu au monde. Souhaitez-moi que ce qui me reste à vivre soit plus facétieux que ce qui a été vécu et acceptez la dédicace de cet anniversaire. Ah, qu’il aurait mieux valu, je ne dis pas pour moi mais pour vous, que jamais vous ne me connaissiez ! – Vous me navrez de tristesse à vous voir si malheureuse, et quand je pense que c’est moi qui en suis la cause, moi ! moi ! Je ne valais pas tant d’amour, je vous l’ai dit dès le début. Si j’avais pu vivre à Paris vous n’auriez pas tant pleuré peut-être. Cet amour que vous trouvez que je vous refuse, il se fût en allé de votre cœur pièce à pièce, ou plutôt petit à petit emporté chaque jour par la pourriture de l’habitude. Les arrachements que vous ressentez auraient été des délabrements. Mais le bonheur ! le bonheur ! Allons donc, le croyez-vous possible n’importe où, n’importe comment, n’importe par qui ? N’y a-t-il pas, au fond des meilleures tendresses, des levains amers qui montent du fond à la surface et la troublent toujours, si pure qu’elle soit ? L’amour c’est le ciel, dit-on. Mais le ciel a des nuages sans compter les tempêtes.

Eh bien oui, patientez, nous nous reverrons, je veux vous revoir d’ailleurs, les baisers reviendront… mais ce sera pire encore pour vous après… – Tâchez de réfléchir là-dessus froidement, comme si c’était sur un autre, et vous verrez que j’ai raison et qu’il vaut mieux peut-être continuer votre malheur.

 

– 638 –

Ah, tutoyons-nous, voyons ! pas de petitesse, tâchons d’avoir de l’esprit puisque c’est un peu notre métier à tous deux.

Non je ne suis pas une abstraction et je n’ai pas ce calme divin dont vous parlez. Mais rassure-toi, quant à mes œuvres, ce ne sera pas le côté des passions qui manquera. J’en ai de vieilles provisions dans mon sac et comme j’en dépense peu elles ne s’usent pas vite. S’il fallait être ému pour émouvoir les autres je pourrais écrire des livres qui feraient trembler les mains et battre les cœurs et, comme je suis sûr de ne jamais perdre cette faculté d’émotion que la plume me donne d’elle-même sans que j’y sois pour rien et qui m’arrive malgré moi d’une façon souvent gênante, je m’en préoccupe peu et je cherche au contraire non pas la vibration mais le dessin.

Quant à ma santé dont tu t’inquiètes, sois convaincue une fois pour toutes que, quoi qu’il m’arrive et que je souffre, qu’elle est bonne en ce sens qu’elle ira loin (j’ai mes raisons pour le croire). Mais je vivrai comme je vis, toujours souffrant des nerfs, cette porte de transmission entre l’âme et le corps par laquelle j’ai voulu peut-être faire passer trop de choses. Ma nature, comme tu dis, ne souffre pas du régime que je mène, parce que je lui ai appris de bonne heure à me laisser tranquille. On s’habitue à tout, à tout, je le répète. À 15 ans j’ai passé un mois à ne faire que deux repas par semaine. De 21 ans à 24, deux ans et demi se sont écoulés sans que j’aie visité Paphos. – Et le singulier de tout cela c’est qu’il n’y a ni parti pris ni entêtement. Cela se fait je ne sais pourquoi, apparemment parce qu’il faut que ça se fasse. Je n’ai jamais éprouvé pour vivre la nécessité de la compagnie de personne. Le désir, oui, mais le besoin ?

 

– 639 –

Si j’étais riche, c’est-à-dire si j’avais le moyen de m’entourer de statues, de musique et de fleurs, si j’avais enfin la réalisation, et on l’a, quoi qu’on en dise, avec de l’argent quand on sait s’en servir, il est probable que j’en arriverais à ne plus manger que du pain sec et à ne plus dormir car je n’aurais plus ni faim ni sommeil. – Moi aussi comme toi j’éprouve qu’il me faudrait parfois une bonne brise sur le visage. – Au coin de mon feu je rêve des voyages, des courses à n’en plus finir par le monde, et plus triste ensuite je me remets à mon travail. Mon apathie à me mouvoir, à l’action en général quelle qu’elle soit, augmente. Voilà trois semaines que nous sommes ici à R[ouen]. Je n’ai depuis ce temps pris l’air que sur mon balcon. Je refais cependant des armes, avec furie même. C’est 3 demi-heures de rage furieuse par semaine. Après ma leçon j’en ai pour longtemps à râler dans un fauteuil. Mais je ne suis plus si vigoureux que dans ma jeunesse, où la sueur m’en coulait par terre comme de dessous le ventre des chevaux.

Continuer : partie 19 sur 31