Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
– 735 – claquent dans l’air comme des coups de fouet. Vous frôlez tous les coutumes de l’Orient et vous coudoyez tous ses peuples (je parle d’ici, du Caire). On voit à la fois le papas grec en longue barbe, qui chemine sur sa mule, l’Arnaute en veste brodée, le Copte en turban noir, le Persan dans sa pelisse de fourrures, le Bédouin du désert au visage couleur de café, et qui marche gravement, tout enveloppé dans des couvertures blanches…
On se figure en Europe le peuple arabe très grave. Ici il est très gai, très artiste dans sa gesticulation et son ornementation. Les circoncisions et les mariages ne semblent être que des prétextes à réjouissances et à musiques. Ce sont ces jours-là que l’on entend dans les rues le gloussement strident des femmes arabes qui, empaquetées de voiles et les coudes écartés, ressemblent sur leurs ânes à des pleines lunes noires s’avançant sur je ne sais quoi à quatre pattes. L’autorité est si loin du peuple que ce dernier jouit (en paroles) d’une liberté illimitée. – Les plus grands écarts de la presse donneraient une idée faible des facéties que l’on se permet sur les places publiques. Le saltimbanque, ici, touche au sublime du cynisme. Si Boileau, qui trouvait que le latin dans les mots blesse l’honnêteté, eût connu l’arabe, qu’aurait-il dit, bon Dieu ! Du reste cet arabe-là n’a guère besoin de drogman pour se faire comprendre ; la pantomime explique la glose. Il n’y a pas qu’aux animaux que l’on ne fasse participer à d’obcènes rébus.
Pour qui voit les choses avec quelque attention, on retrouve encore bien plus qu’on ne trouve. Mille notions que l’on n’avait en soi qu’à l’état de germe, s’agrandissent et se précisent, comme un souvenir renouvelé. Ainsi, dès en débarquant à Alexandrie, j’ai vu venir devant moi toute vivante l’anatomie des sculptures égyptiennes : épaules
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élevées, torse long, jambes maigres, etc. Les danses que nous avons fait danser devant nous ont un caractère trop hiératique pour ne pas venir des danses du vieil Orient, lequel est toujours jeune parce que là rien ne change. La Bible est ici une peinture de mœurs contemporaines. – Savez-vous qu’il y a quelques années on punissait encore de la peine de mort le meurtrier d’un bœuf ? tout comme au temps d’Apis ! – Vous voyez qu’il y a de quoi s’amuser et dire sur tout cela bien des sottises. – Quant à nous autres, nous nous en abstenons le plus possible. – Si nous publions quelque chose, ce serait au retour, mais d’ici là que rien ne transpire. Lavollée m’avait demandé quelques articles ou des bouts de lettres pour La Revue orientale. – Il s’en passera malgré mes promesses, mon intention bien arrêtée étant de ne rien publier d’ici à longtemps encore, pour plusieurs motifs que je regarde comme très graves et que je vous expliquerai plus tard, cher ami.
Vous devinez, d’après ce qui précède, la manière dont nous vivons. Nous courons toute la journée les bazars, les mosquées, les tombeaux. Nous rentrons le soir éreintés et nous ronflons comme des toupies d’Allemagne. Quelquefois nous nous arrêtons pour déjeuner chez un restaurant turc. Là on déchire la viande avec ses mains, on recueille la sauce avec son pain, on boit de l’eau dans des jattes, la vermine court sur la muraille, et toute l’assistance rote à qui mieux mieux : c’est charmant. Vous croirez difficilement que nous y faisons d’excellents repas et que l’on y prend du café dont l’arome est capable de vous attirer, vous, de Paris jusqu’ici. Néanmoins la première fois que j’y fus, j’ai beaucoup pensé à Mme Cloquet qui regarde déjà Toulon comme si disgusting ! Comme je me souviens qu’elle est fort patriote, vous pouvez lui faire cette confidence : à savoir, qu’il est pour moi presque impossible que, d’ici à quelque temps, l’Angleterre
– 737 – ne devienne pas maîtresse de l’Égypte. Elle tient déjà Aden rempli de troupes. Le transit de Suez sera très commode pour vous faire arriver un beau matin les uniformes rouges au Caire. On apprendra cela en France 15 jours après, et l’on sera fort étonné ! Souvenez-vous de ma prédiction. – Au premier mouvement qui se passera en Europe, l’Angleterre prendra l’Égypte, la Russie Constantinople, et nous autres, par représailles, nous irons nous faire massacrer dans les montagnes de la Syrie. Il n’y a rien ici pour s’opposer à une invasion. Dix mille hommes y suffiraient (des Français surtout, à cause du souvenir de Bonaparte que les Arabes regardent presque comme un demi-dieu, le mot n’est pas trop fort). Mais ce n’est pas pour nous que cuit la pâte. Les employés européens tourneront casaque au gouvernement local qu’ils détestent et tout sera fini. Quant au peuple arabe, il lui est fort indifférent de savoir à qui il appartiendra ; sous des noms différents il restera toujours le même, n’y gagnant rien, parce qu’il n’a rien à y perdre. – Abbas-Pacha (je vous le dis dans l’oreille) est un crétin presque aliéné, incapable de rien comprendre ni de rien faire. Il désorganise l’œuvre de Méhémet ; le peu qui en reste ne tient à rien. Le servilisme général qui règne ici (bassesse et lâcheté) vous soulève le cœur de dégoût, et sur ce chapitre bien des Européens sont plus Orientaux que les Orientaux.
Si vous voyez Clot-Bey, remerciez-le d’avance pour nous des recommandations qu’il nous a données pour Linant-Bey, elles nous ont été fort agréables. Au reste nous avons été reçus par tout le monde supérieurement. Soliman-Pacha nous traite presque comme ses enfants. – Il est probable que nous allons partir avec lui pour la Haute-Égypte. Ce vieux brave est un excellent homme, franc comme un coup d’épée et grossier comme un juron. – Quant
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à Clot-Bey, c’est en Égypte qu’il faut venir pour l’apprécier. Ce qu’il a fait est énorme, je vous assure.
Nous allons quelquefois chez Gaetani-Bey qui a été enchanté de recevoir une carte de vous et qui nous a demandé beaucoup de vos nouvelles. – Du reste, cher ami, vous êtes connu ici comme à Paris et il n’y a pas si mince médecin (arabe même !) qui n’ait entendu parler de vous, ou ne vous ait lu dans quelque traduction italienne.
Quant à nos chères santés elles sont jusqu’à présent, grâces à Dieu, satisfaisantes. Il est vrai que nous nous observons scrupuleusement, usant de sobriété et de prudence le plus possible.
Dans quelques jours nous allons partir pour la Haute-Égypte, nous irons jusqu’à Ipsamboul (notre intention avait été un moment de pousser jusqu’au Sennaâr mais la saison est trop avancée, nous serions pris par les pluies et la chaleur). Nous serons de retour vers la fin d’avril ; en mai, nous comptons être en Syrie. – Avez-vous des nouvelles d’Ernest ? Si vous lui écrivez dites-lui, je vous prie, mille choses pour moi et que j’espère le voir cet automne. – Pourrait-il nous faire adresser un firman à Bagdad afin de nous faciliter la traversée de la Perse ? ceci est grave. Autre service encore, cher ami ; y aurait-il indiscrétion ou empêchement quelconque à ce que vous écrivassiez à Rachid-Pacha afin d’avoir dès à présent un firman impérial pour tout l’empire ottoman ? nous nous en servirions en Palestine, Syrie, Kurdistan surtout et Arménie pour le retour. Cela nous serait fort utile : nous allons écrire à cet effet au général Aupick ambassadeur à Constantinople. Nous l’obtiendrons, mais un bon appui de Reschid lui-même serait
– 739 – immense. Vous voyez comme la question est posée. Répondez-moi et agissez avec le même sans-gêne.
Ma mère me parle de vous en termes que je ne reproduis pas, vous devez les deviner. Je la recommande à votre excellent cœur. – Elle espère posséder Mme Cloquet quelque temps à Croisset ? Je n’en finirais pas s’il fallait vous aligner tout ce que Du Camp me charge de vous dire. Quant à vous, embrassez-vous bien de ma part. Écrivez-moi quand vous en aurez le temps et même quand vous n’en aurez pas le temps, au Caire jusqu’à nouvel avis.
Tout à vous. Ex imo.
Mes hommages bien affectueux à M[ada]me. Souvenir aux amis de la maison.
À LOUIS BOUILHET
[Le] Caire, 15 janvier 1850.
Ce matin à midi, cher et pauvre vieux, j’ai reçu ta bonne et longue lettre tant désirée. – Elle m’a remué jusqu’aux entrailles. J’ai mouillé. Comme je pense à toi, va ! inestimable bougre ! combien de fois par jour je t’évoque, et que je te regrette ! Si tu trouves que je te manque, tu me manques aussi. Et marchant le nez en l’air dans les rues, en regardant le ciel bleu, les moucharabis des maisons et les minarets couverts d’oiseaux, je rêve à ta personne, comme toi dans ta petite chambre de la rue Beauvoisine, au coin de ton feu, pendant que la pluie coule sur tes vitres et que Huard est là. Il doit faire froid à Rouen maintenant, de ce
– 740 – vieux bougre de froid embêtant. On a les pattes mouillées et on s’emmerde en pensant au soleil. Quand nous nous reverrons, il aura passé beaucoup de jours, je veux dire beaucoup de choses. Serons-nous toujours les mêmes, n’y aura-t-il rien de changé dans la communion de nos êtres ? J’ai trop d’orgueil de nous-mêmes pour ne pas le croire. Travaille toujours, reste ce que tu es. Continue ta dégoûtante et sublime façon de vivre, et puis nous verrons à faire résonner la peau de ces tambours que nous tendons si dru depuis longtemps. Je cherche partout à te rapporter quelque chose de chic. Jusqu’à présent je n’ai rien trouvé, si ce n’est que j’ai coupé à Memphis deux [ou] trois branches de palmier pour t’en faire des cannes. – Je me livre beaucoup à l’étude de la parfumerie et à la composition des onguents. J’ai avant-hier mangé la moitié d’une pastille, dont j’ai eu le corps eschauffé pendant 3 heures. Je cuydois avoir du feu à la langue. Je fréquente fort les bains turcs. J’ai dévoré les vers de Melœnis. – Voyons, Calmons-nous. Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire. Je casse-pète dans ce moment-ci. J’ai envie de te foutre une trépignée de coups de poing. Tout se heurte et s’embrouille dans mon cerveau malade. – Tâchons d’y mettre de l’ordre.
Et d’abord je ne suis pas de ces gens qui ne tiennent point leurs promesses (ou à leurs promesses ?). Oui, je l’ai dit. Je me le suis demandé et tout haut encore ! C’était le matin, le soleil se levait en face de moi, toute la vallée du Nil baignée dans le brouillard semblait une mer blanche, immobile, et le désert derrière avec ses monticules de sable, comme un autre océan d’un violet sombre, dont chaque vague eût été pétrifiée. Cependant, le soleil montait derrière la chaîne arabique, le brouillard se déchirait en grandes gazes légères, les prairies coupées de canaux étaient comme des tapis verts, arabesqués de galon, de sorte qu’il n’y avait
– 741 – que trois couleurs : un immense vert à mes pieds, au premier plan ; le ciel blond-rouge comme du vermeil usé, derrière et, à côté, une autre étendue mamelonnée d’un ton roussi et chatoyant ; puis les minarets blancs du Caire tout au fond, et les canges qui passaient sur le Nil, les deux voiles étendues (comme les ailes d’une hirondelle que l’on voit en raccourci) ; çà et là dans la campagne, quelques touffes de palmiers. Oui, c’est là, sur la pyramide de Chephren, au milieu de mes Arabes qui haletaient de m’avoir halé pour monter, et tout près de l’inscription Humbert frotteur que Max[ime] avait placée sans que je l’aie encore découverte, que, recueillant toutes les forces de mon âme, et tourné vers l’orient, je me suis demandé : « Qu’est-ce qui a le plus de moyens, de Pigny ou de Defodon ?!!! » Je l’ai répété, je l’ai crié aux échos. Il n’y a pas eu d’échos, et les vautours qui volaient autour de moi sont remontés plus haut, porter dans les cieux cette énigme éternelle.
Oui, nous avons eu de bonnes balles aux Pyramides. La nuit, le vent tapait sur notre tente à grands coups sourds, comme dans la voile d’un navire. – Une fois nous nous sommes relevés à 2 heures du matin, les étoiles brillaient. Le temps était sec et clair. Il y avait un chacal qui piaulait derrière la seconde Pyramide. Nos Arabes étaient couchés dans des fosses qu’ils se creusent dans le sable avec leurs mains pour dormir ; deux ou trois de leurs feux brûlaient. Quelques-uns, assis en cercle, fumaient leurs pipes et, parmi ceux-là, un vieux chantait quelque chose de monotone qui avait un refrain (c’était traînard et chanté à demi-voix). Nous sommes entrés dans toutes les Pyramides, nous avons rampé sur la poitrine dans les corridors, glissant sur les crottes de chauves-souris qui venaient voltiger autour de nos flambeaux, et nous retenant du mieux que nous pouvions sur la pente glissante des dalles. – Il y fait de 40 à 50 degrés
– 742 – de chaleur. On étouffe légèrement, mais au bout de peu de temps on s’y fait. Dans les puits de Saccara, nous nous sommes livrés au même exercice et nous en avons tiré quelques momies d’ibis qui sont encore dans leur pot.
Du reste l’ascension des Pyramides, comme leur visite intérieure (cela est pourtant plus difficile) est une vraie niaiserie quant à la difficulté. Elles ont cela de drôle, ces braves Pyramides, que plus on les voit, plus elles paraissent grandes. – Au premier abord, n’ayant aucun point de repère à côté, on n’est nullement surpris de leur taille. À cinquante pas, chaque pierre n’a pas l’air plus considérable qu’un pavé. Vous vous en approchez. Chaque pavé a 8 pieds de haut et autant de large. Mais quand on monte dessus, que l’on est arrivé au milieu, cela devient immense. En haut on est tout stupéfait. Le second jour, comme nous revenions au soleil couchant d’une course à cheval que nous avions faite derrière, dans le désert, en passant près de la seconde Pyramide, elle m’a semblé tout à pic et j’ai baissé les épaules comme si elle allait [me] tomber dessus et m’écraser. Celle-ci a son sommet tout blanchi par les fientes d’aigles et de vautours qui planent sans cesse autour du sommet de ces monuments, ce qui m’a rappelé ceci de Saint Antoine : « Les dieux à tête d’ibis ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux… » Max[ime] répétait toujours : « Du côté de la Libye j’ai vu le Sphinx qui fuyait. Il galopait comme un chacal. » À propos de répéter, je ne prends pas un bain sans me redire ce vers, dont tu ne comprends pas toute la finesse, ainsi que Trissotin :
Où Rome dans les eaux se plonge avant la nuit.
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Ce vers-là ajoute au plaisir de mon bain. C’est comme une température plus chaude par-dessus la chaleur de l’étuve. Quant à ce vieux Sphinx qui est au pied des Pyramides et qui semble les garder, nous sommes arrivés dessus au triple galop. Et j’ai éprouvé là un bon vertige. Max[ime] était plus pâle que mon papier. C’est bougrement drôle, et difficile à faire comprendre, ça avait été plus fort que moi. J’étais parti en avant, laissant tout là. Maxime m’avait rejoint sur le sable, et nous galopions comme des furieux, l’œil tendu vers le Sphinx (Abou Eloul = le père de la terreur) qui grandissait, grandissait et sortait de terre comme un chien qui se lève. Aucun dessin que je connaisse n’en donne l’idée, si ce n’est une épreuve excellente que Max[ime] en a tiré[e] au photographe. Il a le nez mangé comme par un chancre, les oreilles écartées de la tête comme un nègre, on lui voit encore les yeux très expressifs et terrifiants ; tout le corps est dans le sable ; devant sa poitrine il y a un grand trou, reste des déblayements que l’on a essayés. – C’est là devant que nous avons arrêté nos chevaux, qui soufflaient bruyamment pendant que nous regardions d’un regard idiot. Puis la rage nous a rempoignés et nous sommes repartis à peu près du même train à travers les ruines des petites Pyramides qui parsèment le pied des grandes.
On n’a pas tous les jours des émotions aussi po-hê-tiques, Dieu merci, car le petit bonhomme en péterait. À Memphis il n’y a plus rien, qu’un colosse couché sur le ventre dans une mare, beaucoup de palmiers et des tourterelles dedans. En en revenant, j’ai trouvé sur la poussière un gros scarabée que j’ai empoigné et qui est piqué dans ma collection. –
DE SALTATORIBUS
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Nous n’avons pas encore vu de danseuses. Elles sont toutes en Haute-Égypte, exilées. Les beaux bordels n’existent plus non plus au Caire. La partie que nous devions faire sur le Nil, la dernière fois que je t’ai écrit, a raté. Du reste il n’y a rien de perdu. Mais nous avons eu les danseurs. Oh ! Oh ! Oh !
C’est nous qui t’avons appelé. – J’en ai été indigné, et très triste. Trois ou quatre musiciens jouant des instruments singuliers (nous en rapporterons) se tenaient debout au fond de la salle de l’hôtel pendant que sur une petite table un monsieur prenait son repas et que, nous autres, nous fumions nos pipes assis sur le divan. Comme danseurs, figure-toi deux drôles passablement laids, mais charmants de corruption, de dégradation intentionnelle dans le regard et de féminéité dans les mouvements, ayant les yeux peints avec de l’antimoine, et habillés en femmes. Pour costume, de larges pantalons, et une veste brodée qui descend jusqu’à l’épigastre, tandis que les pantalons, au contraire, retenus par une énorme ceinture de cachemire pliée en plusieurs doubles ne commencent à peu près qu’à la motte, de sorte que tout le ventre, les reins et la naissance des fesses sont à nu, à travers une gaze noire collée sur la peau, c’est-à-dire retenue par les vêtements inférieurs et supérieurs. Elle se ride sur les hanches comme une onde ténébreuse et transparente, à tous les mouvements qu’ils font. La musique va toujours du même train, sans arrêter, pendant 2 heures. La flûte est aigre, les tambourins vous retentissent dans la poitrine, le chanteur domine tout. Les danseurs passent et reviennent, ils marchent remuant le bassin avec un mouvement court et convulsif. C’est un trille de muscles (seule expression qui soit juste). Quand le bassin remue, tout
– 745 – le reste du corps est immobile. Lorsque c’est au contraire la poitrine qui remue, tout le reste ne bouge. Ils avancent ainsi vers vous, les bras étendus en jouant des crotales de cuivre, et la figure sous leur fard et leur sueur demeurant plus inexpressive qu’une statue. J’entends par là qu’ils ne sourient point. L’effet résulte de la gravité de la tête en opposition avec les mouvements lascifs du corps. Quelquefois ils se renversent tout à fait sur le dos par terre, comme une femme qui se couche pour se faire baiser, et se relèvent avec un mouvement de reins pareil à celui d’un arbre qui se redresse une fois le vent passé. – Dans les saluts et révérences leurs grands pantalons rouges se bouffissent tout à coup comme des ballons ovales, puis semblent fondre, en versant l’air qui les gonfle. De temps à autre pendant la danse, le cornac ou maquereau qui les a amenés folâtre autour d’eux, leur embrassant le ventre, le cul, les reins, et disant des facéties gaillardes pour épicer la chose qui est déjà claire par elle-même. C’est trop beau pour que ce soit excitant. Je doute que les femmes vaillent les hommes. La laideur de ceux-ci ajoute beaucoup comme art. J’en ai gobé une migraine pour le reste de la journée. Et il m’a fallu deux ou trois fois aller pisser séance tenante, effet nerveux que j’attribue plus particulièrement à la musique. Je ferai revenir ce merveilleux Hassan-el-Bilbeis. Il me dansera l’abeille en particulier. Par un tel bardache, ce ne doit pas être poires molles.
Puisque nous causons de bardaches, voici ce que j’en sais. Ici c’est très bien porté. On avoue sa sodomie et on en parle à table d’hôte. Quelquefois on nie un petit peu, tout le monde alors vous engueule et cela finit par s’avouer. Voyageant pour notre instruction et chargés d’une mission par le gouvernement, nous avons regardé comme de notre devoir de nous livrer à ce mode d’éjaculation. L’occasion ne
– 746 – s’en est pas encore présentée, nous la cherchons pourtant. C’est aux bains que cela se pratique. On retient le bain pour soi (5 fr[ancs], y compris les masseurs, la pipe, le café, le linge) et on enfile son gamin dans une des salles. – Tu sauras du reste que tous les garçons de bain sont bardaches. Les derniers masseurs, ceux qui viennent vous frotter quand tout est fini, sont ordinairement de jeunes garçons assez gentils. Nous en avisâmes un dans un établissement tout proche de chez nous. Je fis retenir le baing pour moi seul. J’y allai. Le drôle était absent ce jour-là ! – J’étais seul au fond de l’étuve, regardant le jour tomber par les grosses lentilles de verre qui sont au dôme ; l’eau chaude coulait partout ; étendu comme ung veau je pensais à un tas de choses et mes pores tranquillement se dilataient tous. C’est très voluptueux et d’une mélancolie douce que de prendre ainsi un bain sans personne, perdu dans ces salles obscures où le moindre bruit retentit comme un bruit de canon, tandis que les kellaks nus s’appellent entre eux et qu’ils vous manient et vous retournent comme des embaumeurs qui vous disposeraient pour le tombeau. Ce jour-là (avant-hier lundi) mon kellak me frottait doucement, lorsque étant arrivé aux parties nobles, il a retroussé mes boules d’amour pour me les nettoyer, puis continuant à me frotter la poitrine de la main gauche, il s’est mis de la droite à tirer sur mon vi et, le polluant par un mouvement de traction, s’est alors penché sur mon épaule en me répétant : batchis, batchis (ce qui veut dire : pourboire, pourboire). C’était un homme d’une cinquantaine d’années, ignoble, dégoûtant. Vois-tu l’effet, et le mot batchis, batchis. Je l’ai un peu repoussé en disant làh, làh = non, non. Il a cru que j’étais fâché et a pris une mine piteuse. Alors je lui ai donné quelques petites tapes sur l’épaule en répétant d’un ton plus doux : làh, làh. Il s’est mis à sourire d’un sourire qui voulait dire : « Allons ! tu es un
– 747 – cochon tout de même, mais aujourd’hui c’est une idée que tu as de ne pas vouloir. » Quant à moi, j’en ai ri tout haut comme un vieux roquentin. – La voûte de la piscine en a résonné dans l’ombre. Mais le plus beau, c’était ensuite quand dans mon cabinet, enveloppé de linges et fumant le narguileh pendant qu’on me séchait, je criais de temps à autre à mon drogman resté dans la salle d’entrée : « Joseph, le gamin que nous avons vu l’autre jour n’est pas encore rentré ? – Non, Monsieur. – Ah sacré de nom de Dieu ! » et là-dessus le monologue de l’homme vexé.
J’ai vu il y a 8 jours un singe dans la rue se précipiter sur un âne et vouloir le branler de force. L’âne gueulait et foutait des ruades, le maître du singe criait, le singe grinçait. À part deux ou trois enfants qui riaient et moi que ça amusait beaucoup, personne n’y faisait guère attention. Comme je racontais ce fait-là à M. Belin, le chancelier du consulat, il m’a dit, lui, avoir vu une autruche vouloir violer un âne.
Max[ime] s’est fait polluer l’autre jour dans des quartiers déserts sous des décombres et a beaucoup joui. Assez de lubricités.
Nous avons été, moyennant batchis toujours (le batchis et le coup de bâton sont le fond de l’Arabe, on n’entend pas d’autre chose et l’on ne voit que ça), initiés psylles. On nous a mis des serpents autour du cou, autour des mains. On a récité sur nos têtes des incantations, on nous a soufflé dans la bouche et presque fait langue fourrée. C’était très amusant. Les hommes qui exercent d’aussi coupables industries exécutent leurs viles jongleries, comme dirait M. de Voltaire, avec une singulière habileté. À propos de M. de Voltaire, ce que tu me dis sur lui à propos de ta nuit passée à Mauny m’a ému. J’ai habité ce château pendant
– 748 – plusieurs mois, ayant 2 ans 1/2. Ce sont mes plus vieux souvenirs. Je me rappelle un rond de gazon, avec un maître d’hôtel en habit noir qui passait dessus, de grands arbres, et un long corridor au bout duquel à gauche était la chambre où je couchais.
Quelle révolution que la nomination de Chéruel ! Comme on a dû en parler ! le collège sera-t-il vide ! quelle décadence ! où est-il, le gaillard assez intrépide pour oser monter dans sa chaire ? Ce sera comme L[ouis] XVIII après Napoléon.
Et le mariage du fils Lormier ! de Lormier fils. Tâche de m’avoir de bons détails, hein ? ce doit être bougrement fort.
Nous devisons avec des prêtres de toutes les religions. C’est quelquefois réellement beau comme poses et attitudes de gens. Nous faisons faire des traductions de chansons, de contes, de traditions, tout ce qu’il y a de plus populaire et oriental. Nous employons des savants, cela est littéral. Nous avons de bonnes touches, beaucoup d’insolence, énormément de liberté de langage. Le maître d’hôtel où nous sommes trouve même que nous allons quelquefois un peu loin.
Un de ces jours nous allons nous livrer à la visite des sorciers, toujours dans le but de ces vieux mouvements.
Pauvre cher bougre, j’ai bien envie de t’embrasser. Je serai content quand je reverrai ta figure. Hier en lisant tes
– 749 – vers j’ai exagéré mon exagération pour me faire plaisir et m’illusionner comme si tu étais là !
Dans la strophe « Enfin la tête basse… » je n’aime pas « c’est une âme divine », pas plus que « qu’un double instinct domine ».
« Cependant sur les monts… » bon.
Beau, jeune, ivre d’amour et défiant les pleurs
me botte assez, mais la rime qui suit me paraît facile.
Je ne sais que penser du fracas de Marcia. Est-ce de très bon goût ? en somme, pourtant, ça fait de l’effet. Du reste c’est peut-être intentionnel de sa part, il faut qu’elle gueule d’autant plus que la gueulade ne dure pas longtemps.
La boule de Marcius est superbe. Excellent.
… ma jeunesse lointaine
Accourt comme un fantôme au-devant de mes pas
me paraît exquis comme grotesque contenu. Tout le mouvement de Paulus, magnifique. Très beau, trèès beaû, trèèès beaûû, jeune homme. Comme il faut pourtant que la critique se mêle toujours à l’éloge, le serpent aux fleurs, l’épine aux roses, et la vérole au cul, Marcia à Melænis la sorcière, ie treuve que la rétrospection
Tout s’agitait ensemble au fond de son cerveau
– 750 – rappelle quelque chose d’analogue au commencement du 3e chant, quand il est sur le mont Pincius, avant la rencontre de Mirax ???
là-bas sur le ciel noir
collines
fescennines
tiburtines
adorable ; et tout le mouvement qui finit avec des sanglots.
« faisait les noix… »
dont on avait semé les routes tiburtines, very good indeed. Taieb, comme dit un Arabe.
L’opinion du jeune Du Camp est que tu ailles lire Melœnis à Gautier. Mais ne lui laisse pas tes cahiers (le cahier !), il est homme à le perdre. Tiens-toi pour averti.
Va voir ma mère souvent, soutiens-la, écris-lui quand elle sera absente, la pauvre femme en a besoin. Tu feras là un acte de haut évangélisme et comme étude, tu y verras l’expansion pudique d’une bonne et droite nature.
Ah, vieux bardache, sans elle et toi je ne penserais guère à ma patrie, je veux dire à ma maison.
Prends-tu toujours des petits verres avec le père Parain ? et Deshayes ? Védie ? Mulot ? l’illustre Huard ? est-il toujours très exalté ? quelle tête ! T’empiffres-tu bassement chez Caban ? comme bassesse, j’en vois ici de
– 751 – gentils exemples. C’est antique. Vive un gouvernement despotique pour ravaler la dignité de l’homme. Miséricorde, quelles canailles que tous ces bougres-là !
Le soir, quand tu es rentré, que les strophes ne vont pas, que tu penses à moi, et que tu t’ennuies appuyé du bout du coude sur ta table, prends un morceau de papier et envoie-moi tout, tout. J’ai mangé ta lettre et l’ai relue plus d’une fois.
En ce moment j’ai l’aperception de toi en chemise auprès de ton feu, ayant trop chaud, et contemplant ton vi. À propos, écris donc cul avec un L et non cu. Ça m’a choqué.
Adieu, je t’embrasse et suis plus que jamais maréchal de Richelieu, juste-au-corps bleu, mousquetaire gris, régence et cardinal Dubois, sacrebleu.
À toi, mon solide.
Ton vieux.
À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN
[Le] Caire, 17 janvier 1850.
Tu t’étonnes sans doute, mon cher ami, en lisant le timbre de l’enveloppe que tu viens de décacheter. Je suis en Égypte depuis deux mois ; c’est le commencement d’un grand voyage que je vais faire à travers la Syrie, la Perse et l’Asie Mineure. Je serai de retour en France au printemps 1851.
Dans quelques jours je pars pour la Nubie et je ne veux pas te laisser plus longtemps sans te remercier de ton envoi,
– 752 – que du reste je ne connais pas. Ta lettre datée du 11 novembre m’est arrivée hier seulement. Ma mère, pas plus que toi, ne me dit le titre de ton ouvrage que je voudrais bien connaître.
Je suis parti de Paris sans avoir un moment pour te dire adieu. Un matin je suis entré au ministère. Je t’ai demandé, tu n’y étais pas.
Voici quel est notre itinéraire : au mois d’avril prochain, nous (je voyage avec Du Camp) serons de retour ici. De là nous irons à Jérusalem par le Sinaï et Lagabat ; de Jérusalem à Damas, Antioche, Beyrouth, Alep ; d’Alep à Birr, de Birr à Bagdad ; descendre le fleuve, Bassora, Chuster, Persépolis, Ispahan, Téhéran ; revenir par le Caucase, Constantinople (et la Grèce peut-être ?). Si tu as sur quelques-uns de ces points quelque instruction à me donner, un détail à chercher, une commission quelconque, je m’en acquitterai avec plaisir.
Écris-moi, si tu en as le temps ou la bonne volonté, tant que tu voudras et le plus que tu voudras. Quant à moi, je ne te promets rien, ayant tout au plus, le soir, le temps de prendre mes notes. J’espère bien que d’ici à 2 ans nous serons à causer de tout cela, au coin de mon feu, en fumant ces vieilles pipes de l’amitié. Tu peux m’écrire au Caire jusqu’au mois d’avril, à Jérusalem vers le mois de mai, à Bagdad en juillet.
Adieu, porte-toi bien, pioche toujours.
Je te serre les deux mains.
À toi.
– 753 –
À SA MÈRE
[Le] Caire, 18 janvier 1850.
Celle-ci ne sera pas si longue que les précédentes, pauvre chérie. Du reste, il me semble que tu ne dois pas te plaindre. En comptant 2 lettres à Bouilhet, 1 à Olympe, 1 à Achille, 1 à Cloquet, voici en 3 mois 20 lettres de moi. Je voudrais néanmoins t’en inonder. Quant aux tiennes, je les ai, Dieu merci, reçues toutes. Jusqu’à présent tu ne t’es trompée en rien. Suis toujours la même route, écris aux mêmes époques. Tu n’avais pas besoin de faire prendre des renseignements à Marseille, j’ai peur qu’on ne t’embrouille. C’est ce qui est arrivé pour Fovard. Se fiant peu à ce que Du Camp lui avait dit, il a été s’informer aux Affaires étrangères où l’on s’est trompé (peut-être a-t-il mal entendu ?) d’un jour, de sorte que ses lettres nous arrivent maintenant en retard d’un courrier.
J’ai reçu une bonne et longue lettre de Bouilhet, une de Bonenfant, puis une de Vasse, et une autre d’Ernest qui m’annonce sa nomination à Grenoble. – Vraiment, je suis tout essoufflé de correspondance, – si ce n’est avec toi, pauvre vieille adorée, je voudrais avec mes lettres nous faire un pont depuis Le Caire jusqu’à Rouen. Si tu savais comme je tombe aussi sur les tiennes, comme je quitte tout là pour les lire, puis je reste ensuite à regarder même ton écriture qui ressemble à ta pauvre mine tant aimée. Nous attendons le commencement des dervicheries et leur fin pour nous embarquer sur le Nil. Néanmoins nous cherchons une cange ; demain matin je vais aller à Boulack pour en examiner quelques-unes. Ce n’est pas une petite affaire. Du reste notre fidèle Joseph connaît un patron (= raïs) avec lequel il a déjà fait plusieurs fois ce voyage. Sais-tu combien de fois ce vénérable drogman a exécuté cette petite
– 754 – promenade ? 60 fois environ. C’est un bougre fort intelligent et dont nous sommes on ne peut plus satisfaits, c’est une bénédiction du ciel que d’être tombés sur un pareil homme. Car généralement tous les drogmans sont d’affreux gredins.
Ma santé va bien, je mange, dors et fiente à merveille, chose essentielle ici, où les selles ont une grande importance. La colique a ses dangers, les latrines sont pathétiques. Maxime m’a assuré qu’il t’écrirait bientôt sur mon compte une lettre d’injures où il relaterait toutes les lyres qui me tourmentent. Nous sommes tellement bêtes que nous en arrivons à pousser des cris inarticulés.
Notre ami le père Soliman-Pacha est de retour au Caire, nous l’irons voir après-demain ; il doit aller en Haute-Égypte. Peut-être irons-nous de compagnie.
Les fouilles de Matarié ont été une bonne charge. Nous n’avons pas trouvé un seul ouvrier ; d’ailleurs le gouvernement ne nous eût pas laissés tranquilles, le sheik du village a même été assez satisfait de nous voir partir. À force de voir rechercher leurs antiquités, les Égyptiens se sont persuadés que c’était de l’or en barre et en sont fort jaloux. Aussi l’exportation en est-elle difficile, obstacle que nous surmonterons moyennant cette vieille corruption, laquelle est fort aisée en ce pays.
J’ai bien ri du mariage de Narcisse, ce gaillard-là s’insurge, c’est une forte tête. Il va peut-être passer pour original ! quel mâtin ! doit-il y avoir le soir dans la salle derrière le comptoir de bonnes conversations. Ce gredin de père Parain a dû jouir profondément de l’histoire de la charrette. Je suis une affreuse canaille de ne lui pas écrire par ce courrier, mais franchement je suis tellement talonné par la malle de l’Inde qui peut arriver d’un instant à l’autre
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(alors il y a branle-bas général dans les consulats et toutes les lettres partent pour Alexandrie) que je n’ai pas le temps. – J’ai écrit à M. Cloquet, à Bouilhet, à Vasse, à Ernest, et au directeur de la poste à Alexandrie pour Sassetti. – Ça me semble raisonnable.
Nous nous livrons à toute espèce d’exercices. Nous avons trouvé un homme fort instruit qui passe une partie de la journée avec nous à causer des usages et des religions de l’Orient. C’est un ancien musulman qui a habité longtemps la France où il s’est fait chrétien. Brave homme assez pauvre et d’une grande instruction locale. Nous balançons même à l’emmener avec nous sur le Nil. C’est encore une trouvaille de Joseph. – C’est l’époque du reste où toutes les barques sont sur le Nil. Mougel-Bey a dû partir ce matin avec sa femme et sa potée d’enfants pour la Nubie.
Un de ces jours nous allons aller voir des sorciers magiciens astrologues et tâcher d’en tirer quelque chose. Le Caire est inépuisable. – Plus j’y reste et plus nous trouvons à y découvrir. Halim-Effendi (l’individu ci-dessus mentionné) va me faire une partie de mon travail du Ministère du Commerce. Ce sera beaucoup mieux fait, et avec moins d’embêtement.
Allons, pauvre vieille, trois mois de passés. Sais-tu que 4 mois, c’est le quart de seize. Voilà le printemps bientôt, puis l’été, puis l’automne ; à l’entrée de l’hiver je t’annoncerai mon retour. Adieu, sois toujours raisonnable. J’ai quelquefois soif de toi. Je t’embrasse du plus profond de ma tendresse. Je pense bien souvent à Lilinne. Je ne la reconnaîtrai pas peut-être. Son petit babil doit bien t’amuser. Tant mieux que son père te laisse tranquille.
Adieu, je t’embrasse encore sur toute la figur[e].
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Ton fils qui t’aime.
À SON ONCLE PARAIN
Le Caire, samedi 2 février 1850.
[…] Oui, tout vous amuserait, pauvre père Parain, si vous étiez avec moi, depuis les boucles d’oreilles que les paysannes se passent dans le nez jusqu’aux harnachements des chevaux et des dromadaires. J’en ai vu (des chameaux, ne confondons pas) qui étaient couverts de perles de couleurs et qui portaient des miroirs aux genoux. C’était ceux qui accompagnaient la belle-mère d’Abbas-Pacha revenant de La Mecque. Je pense bien souvent à vous, allez. Je vous vois d’ici à côté de ma mère, près du feu, ou galopant à Croisset comme un lapin et revenant sur ce vénérable bateau de Bouille dont je plaignais tant le capitaine. Voyez-vous souvent le jeune Bouilhet et, lorsque vous vous rencontrez, prenez-vous ensemble le petit verre de l’amitié ?
[…] les portes grincent, les murailles dansent. Quand il fait grand vent, c’est une cachucha universelle. S’il pleuvait pendant douze jours de suite, Le Caire serait démoli. J’ai vu des maisons s’écrouler après trois jours de pluie. Du reste, nous allons d’ici à peu trouver un grand changement. Dans la Haute-Égypte, la chaleur ne nous manquera pas, quoique les nuits néanmoins soient très froides… On a vu des Arabes mourir gelés, tout comme en Russie. […]
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À SA MÈRE
[Le] Caire, 3 février 1850.
Deux lettres de toi ! pauvre chérie, l’une du 8 et l’autre du 18 janvier. Tu me parles de l’irrégularité des miennes, je n’y comprends rien. Je n’ai pas laissé manquer une poste sans t’en envoyer, et l’irrégularité dont tu te plains ne doit venir que du plus ou moins de temps que le bateau met à revenir de Beyrouth à Alexandrie, où il prend mes lettres pour les porter jusqu’à Marseille (en fait de lettres, pauvre vieille, nous mangeons notre pain blanc d’avance). J’ai reçu jusqu’à présent des tiennes aussi par tous les courriers. Nous partons pour la Haute-Égypte dès que Max[ime] aura reçu des glaces (pour sa photographie) qu’il attend d’Alexandrie. Sans ce malentendu nous devions partir ce soir même. Ce sera probablement pour mercredi prochain. Le soir de notre départ, nous devons dîner chez Soliman-Pacha. Notre barque nous attendra à sa porte et, après le dîner, s’il y a du vent, nous partirons. Nous allons remonter le plus vite possible, ne nous arrêtant que lorsque le vent défaillera (ce qui me paraît devoir se présenter souvent), et c’est en revenant que nous nous arrêterons à loisir. Il vaut mieux aller d’abord au plus loin et profiter du temps. Pour revenir c’est toujours facile : on n’a qu’à se laisser aller au courant du fleuve, pour peu qu’il y ait du vent de Sud, on est poussé lestement. Mais dans ce voyage de trois mois, j’ai peu de chance de recevoir exactement tes lettres et probablement qu’il y en aura plusieurs de perdues, du Caire jusqu’à l’endroit où le Consul me les enverra. Adresse-les toujours au Caire aux soins du Consul de France au Caire (ainsi). Il me les fera parvenir par les gouverneurs de province ou par des occasions. Les miennes ont plus de chance de t’arriver – personne ne peut, même ici, me donner de renseignements
– 758 – positifs là-dessus, ainsi attends-toi à de longs retards – mais, pauvre mère adorée, c’est maintenant qu’il faut t’armer de patience. Je te préviens d’avance pour que tu ne te désespères pas et, quand tu seras trop inquiète, relis cette page pour ton édification et sois sûre qu’il ne m’arrivera rien. – C’est un voyage qui ne présente de danger d’aucune nature. On est constamment en barque, c’est-à-dire dans sa maison. Nous avons des lettres de recommandation pour toutes les circonstances possibles, etc. Tu me parais bien inquiète sur la Perse ? – Nous n’avons ici rien entendu dire. Mais, chère vieille, je te renouvelle la proposition que je t’avais faite cet été, avant de partir. Si après l’Égypte, c’est-à-dire au mois de mai prochain, tu sentais que tu en as assez, que tu n’y tiens plus, dis un mot et après avoir vu la Syrie et la Palestine je reviendrais par Constantinople et Athènes, et tu me verrais en septembre prochain au lieu du mois de février ou de mars de l’autre année. Fais comme tu voudras, je ne dirai rien, pas même dans ma conscience. Du reste, nous n’y sommes pas encore.
Je reviens à la cange. – Elle est peinte en bleu, son raïs (capitaine) s’appelle Ibrahim (Abraham). Il y a 9 hommes d’équipage. Pour logement, nous avons une première pièce où se trouvent deux petits divans en face l’un de l’autre. Ensuite une grande chambre à deux lits. Puis une espèce de recoin contenant d’un côté de quoi mettre nos effets, et de l’autre des kiques à l’anglaise, enfin une troisième pièce où couchera Sassetti et qui est notre magasin. Quant au drogman, il couchera sur le pont. C’est un monsieur qui ne s’est pas encore déshabillé depuis que nous l’avons, constamment vêtu de toile. Il trouve toujours qu’il « fa trop chaud ». Son langage est incroyable et sa personne plus curieuse encore. C’est du reste un rude et brave homme. On irait avec lui jusqu’aux Antipodes sans qu’il vous arrive une
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éclaboussure. – Pour ce qui est du jeune Sassetti dont tu me demandes des nouvelles, nous n’en sommes pas mécontents, quoiqu’il se soit un peu imbibé deux ou trois fois. – Je crois du reste qu’il s’ennuie ou plutôt qu’il n’est pas d’une très bonne santé, ce qui tient à son entêtement de ne pas vouloir se couvrir. Quant à la probité, irréprochable. À propos de santé, chère mère, puisque tu me reproches de ne pas te parler de la mienne ou des nôtres, voici maintenant notre bulletin : mon nez coule, et Maxime a l’épaule gauche 5 pouces plus haute que l’épaule droite. Ce qui veut dire qu’un rheûme m’est tombé sur l’estomach, et que mon compagnon, lui, a fait pis, puisqu’il a manqué de se tuer net en se laissant tomber par terre aux bains turcs. C’était en descendant un escalier. La rage du chibouk en est cause. Au lieu de se tenir des deux mains à la muraille pour éviter de glisser sur les dalles couvertes d’eau, il tenait sa pipe (qui était la mienne et dont le bouquin a été cassé du coup). L’équilibre lui a manqué et il est tombé raide par terre. Il s’est relevé aussitôt, mais, quoiqu’il y ait de cela cinq jours, il souffre encore des reins (quoique allant, comme d’usage) et est avantagé de la tournure qu’avait le père Fournier dans ses crises de rhumatisme. Quant à mon rhûme, il est depuis hier à peu près parti. Je mouche beaucoup, seulement. Mais j’ai toussé et craché comme 500 diables. Je crois que j’avais attrapé cela en restant pendant cinq heures debout sur un mur à voir la cérémonie du Dauseh. Voici ce que c’est : le mot Dauseh veut dire fête du piétinement, et jamais nom ne fut mieux donné. Il s’agit d’un homme qui passe à cheval sur plusieurs autres couchés par terre comme des chiens. À certaines époques de l’année cette fête se renouvelle, au Caire seulement, en mémoire et pour répéter le miracle d’un certain saint musulman qui est entré ainsi jadis dans Le Caire, en marchant avec son cheval sur des vases de verre
– 760 – sans les briser. Le sheik qui renouvelle cette cérémonie ne doit pas plus blesser les hommes que le saint n’a brisé les verres. Si les hommes en crèvent, c’est à cause de leurs péchés. – J’ai vu là des derviches qui avaient des broches de fer passées dans la bouche et dans la poitrine. Aux deux bouts de la tringle de fer étaient emmanchées des oranges. La foule des fidèles hurlait d’enthousiasme. Joins à cela une musique sauvage à rendre fou. Quand le sheik (le prêtre) à cheval a paru, mes gaillards se sont couchés par terre en tête-bêche ; on les a alignés comme des harengs et tassés les uns près des autres, pour qu’il n’y eût aucun interstice entre les corps. Un homme a marché dessus pour voir si ce plancher de corps était bien adhérent et alors, pour écarter la foule, une grêle, une tempête, un ouragan, une trombe de Monville de coups de bâton administrés par les eunuques s’est mis à pleuvoir de droite et de gauche, au hasard, sur ce qui se trouvait là. (Nous étions, nous autres, huchés sur un mur, Sassetti et Joseph à nos pieds. Nous y sommes restés depuis 11 heures jusqu’à près de 4. Il faisait très froid et nous avions à peine la place de bouger, tant il y avait de monde, et tant notre place était étroite. Mais elle était excellente et rien ne nous a échappé.) On entendait les bâtons de palmier sonner sourdement sur les tarbouchs comme les baguettes sur des tambours pleins d’étoupes, ou plutôt comme sur des balles de laine. Ceci est exact : le sheik s’est avancé, son cheval tenu par deux saïs et lui-même soutenu par deux autres. Le bonhomme en avait besoin. Les mains commençaient à lui trembler, une attaque de nerfs le gagnait et à la fin de sa promenade il était presque complètement évanoui. – Son cheval a passé au petit pas sur le corps de plus de 200 hommes couchés à plat sur le ventre. Quant à ceux qui en sont morts, c’est impossible à savoir ; la foule se rue tellement derrière le sheik, une fois qu’il est
– 761 – passé, qu’il n’est pas plus facile à savoir ce que sont devenus ces malheureux qu’à distinguer le sort d’une épingle jetée dans un torrent. La veille au soir, déjà, nous avions été dans un couvent de derviches où nous en avions vu un tomber en convulsions à force d’avoir crié Allah. Ce sont de gentils spectacles tout plein, et qui auraient bougrement fait rire M. de Voltaire. Quelles réflexions n’aurait-il pas faites sur le pauvre esprit humain ! sur le fanatisme ! la superstition ! Moi, ça ne m’a pas fait rire du tout. Cela est trop occupant pour être effrayant. Ce qu’il y a de plus terrible, c’est leur musique.
C’est un bien drôle de pays que ce pays. Hier, par exemple, nous étions dans un café qui est un des beaux cafés du Caire, et où il y avait en même temps que nous, dans le café, un âne qui chiait et un monsieur qui pissait dans un coin. Personne ne trouve ça drôle, personne ne dit rien. Quelquefois, un homme près de vous se lève et se met à dire sa prière, avec grandes prosternations et grandes exclamations, comme s’il était tout seul. On ne détourne même pas la tête, tant cela paraît tout naturel. Te figures-tu un individu récitant son bénédicité au Café de Paris ?
Le consul général d’Égypte est arrivé ici, ces jours derniers. Nous avons assisté à sa présentation chez Abbas-Pacha. Cette solennité fut assez pitoyable. Le luxe oriental était des plus médiocres. Vu qu’il n’y avait pas de luxe, et pour ce qui est de la couleur orientale, c’est de l’européenne et de la très piètre. Les mamelucks de Son Altesse sont habillés comme des domestiques de louage que l’on prend chez le cuisinier. Le café qui nous fut offert était exécrable. Mais la pipe du vice-roi était fort belle. Il y avait dessus, en diamants, de quoi assouvir la cupidité de cent marquises. Cependant et en somme tout cela était crânement plat.
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Tu me parles de ma mission. Je n’ai presque rien à faire et je crois que je ne ferai presque rien. Il me faudrait plus de toupet que je n’en ai pour demander une récompense après cela. Je deviens de moins en moins cupide de quoi que ce soit. Après mon retour, je reprendrai ma bonne et belle vie de travail, dans mon grand cabinet, sur mes bons fauteuils, auprès de toi, ma pauvre vieille, et ce sera tout. Ne me parle donc pas de me pousser : me pousser à quoi ? qu’est-ce qui me peut satisfaire, si ce n’est la volupté permanente de la table ronde ? N’ai-je pas tout ce qu’il y a de plus enviable au monde ? l’indépendance, la liberté de ma fantaisie, mes deux cents plumes taillées et l’art de s’en servir. Et puis c’est que l’Orient, l’Égypte surtout, est un pays raplatissant pour toutes les petites vanités mondaines. À force de parcourir tant de ruines, on ne pense pas à se dresser des bicoques. Toute cette vieille poussière vous rend indifférent de renommée. À l’heure qu’il est, je ne vois nullement (au point de vue littéraire même) la nécessité de faire parler de moi. Habiter Paris, publier, se remuer, tout cela me semble bien fatigant, vu de si loin. – Peut-être dans 10 minutes aurai-je changé d’avis. Mais je ne demande qu’une chose à mes semblables, c’est de me laisser tranquille comme je fais envers eux.
Tu me dis, pauvre mère bien aimée, qu’il est fâcheux pour toi de ne pouvoir me suivre pas à pas, de la pensée du moins. Prends ta carte d’Égypte et suis avec le bout de tes ciseaux le Nil en remontant jusqu’à Ipsamboul, jusqu’à Assouan si tu aimes mieux. C’est là que nous allons naviguer. Ces itinéraires ne peuvent pas être toujours aussi bien indiqués. Ainsi nous avons déjà retranché le Sennaâr. C’eût été une folie absurde dans la saison qu’il est. Notre intention d’aller à Jérusalem par Suez, Sinaï, Lagabat et Ébron me paraît devoir se borner à une intention. Ce serait
– 763 – l’affaire d’un mois dans le désert et de 2 mille francs rien qu’à payer en droit de passage à Lagabat. De plus une quarantaine de 12 jours avant d’entrer en Syrie. Il est fort probable que nous prendrons le paquebot d’Alexandrie pour Beyrouth (36 heures) et ainsi nous serons 10 jours au lieu de 30. Nous visiterons Lagabat, de Jérusalem. –
Écris-moi, comme tu l’as fait jusqu’à présent, de manière à ce que tes lettres arrivent à Marseille le 3 et le 23, bref, comme tu as fait jusqu’à présent à de rares exceptions près. Au reste les instructions précédentes étaient bonnes.
J’écris par le même courrier au père Parain. Tu m’annonçais dans ta lettre du 18 une lettre d’Achille. Elle ne m’est pas arrivée. Ce sera par le prochain courrier sans doute.
Écris-moi donc plus longuement. Mets-y-toi à plusieurs reprises si tu veux, peu m’importe. Ce n’est pas la qualité que je demande, mais la quantité. Pendant que tu seras à Paris, le mois de mars, j’ai envie d’adresser mes lettres à Fovard directement. Tu les auras plus tôt. Aimes-tu mieux ça ?
De dessus mon batiau, où nous aurons certainement du loisir, j’écrirai à Achille. – A-t-il quelquefois des nouvelles de Bizet ? C’est moi qui voudrais le voir habillé en Turc !
Tu me dis que tu ne penses qu’avec un frisson à notre embrassade du retour. Oh ! pauvre vieille, comme j’aurai peur, de Paris à Rouen, que le chemin de fer ne pète en l’air. Comme je courrai du débarcadère à Croisset. Non, tu ne sauras pas le jour. C’est une farce que je te ferai. Je casserai tout, je bousculerai tout, je sauterai par-dessus le mur et j’enfoncerai les fenêtres. Si tu penses à moi sans cesse, ton
– 764 – souvenir m’accompagne partout. Quand je relis tes lettres comme tout à l’heure tes deux dernières, je vois ta bonne mine penchée sur ton secrétaire et écrivant, en puisant de l’encre dans [un] de tes vastes encriers qui ont toujours trop de coton et pas assez d’encre.
Allons, adieu, pauvre vieille tant aimée. Je laisse ma lettre ouverte jusqu’au moment de la porter à la chancellerie du consulat. Si j’ai quelque chose à te dire encore, je te donnerai un petit bonjour de plus.
Adieu. Encore une fois je t’embrasse de tout mon cœur.
Ton fils qui t’aime.
5. – 2 heures de l’après-midi.
Le temps est superbe, le soleil brille, et il fait bon vent. Nous partons.
D’après de nouveaux renseignements que j’ai pris hier, il n’y a que de Keneh que je suis sûr de pouvoir envoyer des lettres au Caire. Ainsi, pauvre vieille, il serait fort possible, en comptant les choses au pis, que tu fusses 6 semaines sans recevoir de mes lettres. Attends-y-toi. Je ferai tout ce que je pourrai pour qu’il n’en soit rien. Je dis 6 semaines, et qui sait ? Tout dépend du vent, c’est-à-dire du hasard ? –
Encore adieu. Voilà pour ici l’été revenu à partir d’hier. Le ciel est tout bleu, le Nil plat comme une glace. Ça casse-brille de soleil et de lumière. Mille bons baisers encore une fois. À toi, pauvre chérie.
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À SA MÈRE
14 février [1850], à bord de la cange.
Benisouëf, à 25 heures du Caire.
N° 16 ou 17. Si j’ai marqué ma dernière lettre écrite du Caire avant de m’embarquer, ce doit être le n° 17. Prends 16 bis.
Nous allons tout à l’heure toucher à Benisouëf. Je vais à tout hasard envoyer un courrier porter cette lettre au Caire, chez notre maître d’hôtel qui m’a bien promis de les remettre au consul. Je tremble, pauvre chérie, qu’elle ne soit perdue, celle-ci comme les autres. C’est chanceux. L’homme qui va galoper porter ce morceau de papier à ton intention va faire ses cinquante lieues à pattes moyennant dix à 12 francs. Et s’il n’exécute pas fidèlement sa commission, il sera régalé de coups de bâton. Voilà comme on se comporte ici.
Depuis 8 jours que nous sommes partis, nous avons fait environ 25 lieues, ayant eu à partir du second jour le vent contraire, ou plutôt n’ayant guère eu de vent, si ce n’est cette nuit. On a été obligé presque tout le temps de haler sur la corde. Quand le vent manque, les hommes ôtent leur chemise, se jettent à l’eau et vont à la nage sur la rive tirer la corde. Ce matin, notre raïs en a flanqué un dans le fleuve d’un grand coup de pied dans le derrière, trouvant qu’il n’allait pas assez vite à une manœuvre. Quand on ne hale pas, on pousse du fond avec de grandes gaffes. De cette manière-là on fait en travaillant bien de 3 à 5 lieues par jour. Lorsqu’on a comme nous 260 lieues à faire, tu conçois que ça peut prendre un peu de temps. Il est vrai que par bon vent on peut faire une vingtaines de lieues dans sa journée. Pour revenir, le courant vous pousse.