Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 13/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

Je ne mettrai pas tes lettres dans une cassette comme toi, mais dans le pupitre de ma sœur que je vais avoir là sur la table où je lui donnais des leçons. Elle est là, à ma droite, recouverte d’une vieille étoffe de soie à ramages qui a été une robe de bal à ma grand-mère. Je ne mettrai pas autre chose dans le pupitre. Maintenant tous mes trésors sont dans le tiroir d’une étagère. Sais-tu que je ne regarde jamais ta médaille sans attendrissement ? tu ne t’imagines pas combien j’ai trouvé cela bien et singulièrement tendre. Je me souviens de ta figure quand tu me l’as offerte. Je ne t’ai pas assez remerciée, j’en étais embarrassé et tout gauche, j’étais sot et stupide. Oh ! un baiser pour cela, un bon baiser, un long, un doux, un de ceux dont parle Montaigne (les âcres baisers de la jeunesse, longs, savoureux, gluants).

Adieu, ma pauvre, ma chère adorée (tu n’aimes pas ce mot-là, tant pis, il m’est venu sous la plume). Écris-moi, pense à moi. Je prends ta jolie tête par les deux oreilles et j’applique ta bouche sur la mienne. Il est minuit, je vais me coucher. Que le Dieu des songes t’envoie à moi !

 

– 459 –

À LOUISE COLET

[Croisset,] vendredi, 10 h[eures] du soir.

[18 septembre 1846.]

Tu es une charmante femme, je finirai par t’aimer à la folie ! Merci de tes vers sur Mantes, ils m’ont beaucoup plu, sois-en sûre. Il y en a de beaux, ceux-ci par exemple :

 

Tout semblait rayonner du bonheur de nos âmes,

La nature et le ciel confondaient leur splendeur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Là, par un long baiser suivi d’autres sans nombre,

Nous avons commencé notre fête d’amour.

 

et ensuite le mouvement :

 

Descendons du ciel sur la terre…

 

J’ai beaucoup ri à la description de l’auberge.

 

En nous voyant entrer, l’hôte a compris d’ailleurs

Que nous ferions largesse, et, sur notre visage,

Il a lu notre amour comme un heureux présage.

 

J’aime beaucoup « le perdreau succulent de Rosni » et « l’écrevisse au goût fin que dans la Seine on pêche ». Ceci est une faute de géographie culinaire. Je ne pense pas qu’on pêche d’écrevisses dans la Seine à Mantes. N’importe, mais ce qu’il y a de meilleur, c’est ceci : « Nous mangeâmes tous deux », etc., jusqu’à : « Quel repas, quel attrait ! » J’attends la lacune avec impatience. C’est là l’endroit le plus délicat.

 

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J’en suis curieux. La fin est d’une belle teinte ; mais tu devrais, au commencement, tâcher d’intercaler quelque chose pour l’intelligent préposé du chemin de fer. Il faut que le magnétisme qui attire deux êtres soit bien fort et bien vrai. Il découle d’eux sans doute d’une manière irrésistible puisqu’il se fait comprendre même des êtres qui lui sont étrangers.

Tu me juges donc un homme très gai, que tu m’envoies toutes les facéties que tu peux recueillir ? C’est une attention qui me touche, car il est vrai que je les aime, surtout quand elles sont aussi bonnes que celles de Mme Gay et de son vaillant époux. Mais il me semble que tu me prends tour à tour pour ce que je ne suis pas. Tantôt tu fais de moi une espèce de maudit de mélodrame, et la fois suivante tu m’assimiles au commis voyageur. Entre nous, je ne suis ni si haut ni si bas ; tu me vulgarises ou me poétises trop. C’est toujours la rage féminine de nier les demi-teintes et de ne pas vouloir, ou pouvoir, rien entendre aux natures complexes. Et il y a si peu de natures simples ! Tu as dit, sans le sentir, un mot d’une portée sublime : « Je crois que tu n’aimes sérieusement que les charges. » Si on le prend à la lettre, il est horriblement faux, car, aimant beaucoup le grotesque, je sens peu le ridicule, ce comique convenu. Mais si on veut lui donner, à ce mot, une signification plus vaste, il se peut qu’il y ait du vrai. Eh bien non ! quand j’y repense. Autrefois je saisissais assez nettement dans la vie les choses bouffonnes des sérieuses ; j’ai perdu cette faculté ! L’élément pathétique est venu pour moi se placer sous toutes les surfaces gaies, et l’ironie plane sur tous les ensembles sérieux. Ainsi donc le sens dans lequel tu dis que je me plais aux farces n’est pas vrai ; car, où en trouve-t-on, de la farce, du moment que tout l’est ? Je sais bien, ma pauvre vieille (ne t’indigne pas du mot, c’est ma meilleure expression de

– 461 – cœur), que tout ça ne te plaît pas trop à entendre ; mais que veux-tu ? Tel je suis ! Quant à mon fatalisme que tu me reproches, il est ancré en moi. J’y crois fermement. Je nie la liberté individuelle parce que je ne me sens pas libre ; et quant à l’humanité, on n’a qu’à lire l’histoire pour voir assez clairement qu’elle ne marche pas toujours comme elle le désirerait. Si tu désires entamer une discussion à ce sujet (qui ne sera pas amusante), je ne bouderai pas. Mais finissons toutes ces niaiseries, et embrassons-nous bien, car je veux te remercier encore une fois de ta bonne lettre de ce matin.

Tu me dis, cher ange, que je ne t’ai pas initiée à ma vie intime, à mes pensées les plus secrètes. Sais-tu ce qu’il y a de plus intime, de plus caché dans tout mon cœur et ce qui est le plus moi dans moi ? Ce sont deux ou trois pauvres idées d’art couvées avec amour ; voilà tout. Les plus grands événements de ma vie ont été quelques pensées, des lectures, certains couchers de soleil à Trouville au bord de la mer, et des causeries de cinq ou six heures consécutives avec un ami qui est maintenant marié et perdu pour moi. La différence que j’ai toujours eue, dans les façons de voir la vie, avec celles des autres, a fait que je me suis toujours (pas assez, hélas !) séquestré dans une âpreté solitaire d’où rien ne sortait. On m’a si souvent humilié, j’ai tant scandalisé, fait crier, que j’en suis venu, il y a déjà longtemps, à reconnaître que pour vivre tranquille il faut vivre seul et calfeutrer toutes ses fenêtres, de peur que l’air du monde ne vous arrive. Je garde toujours malgré moi quelque chose de cette habitude. Voilà pourquoi j’ai, pendant plusieurs années, fui systématiquement la société des femmes. Je ne voulais pas d’entrave au développement de mon principe natif, pas de joug, pas d’influence. J’avais fini par n’en plus désirer du tout. Je vivais sans les palpitations de la chair et du cœur, et

– 462 – sans m’apercevoir seulement de mon sexe. J’ai eu, je te l’ai dit, presque enfant, une grande passion. Quand elle a été finie, j’ai voulu alors faire deux parts, mettre d’un côté l’âme que je gardais pour l’Art, de l’autre le corps qui devait vivre n’importe comment. Puis tu es venue, tu as dérangé tout cela. Voilà que je rentre dans l’existence de l’homme !

Tu as réveillé en moi tout ce qui y sommeillait ou y pourrissait peut-être ! J’ai déjà été aimé et beaucoup, quoique je sois de ces gens qu’on oublie vite, et plus propres à faire naître l’émotion qu’à la faire durer. On m’aime toujours un peu comme quelque chose de drôle. L’amour, après tout, n’est qu’une curiosité supérieure, un appétit de l’inconnu qui vous pousse dans l’orage, poitrine ouverte et tête en avant.

Je reprends et je dis qu’on m’a aimé ; mais jamais comme toi, et jamais non plus il n’y a eu entre moi et une femme l’union qui existe entre nous deux. Jamais je ne me suis senti envers aucune un dévouement aussi profond, une propension aussi irrésistible, une communion aussi complète. Pourquoi dis-tu sans cesse que j’aime le clinquant, le chatoyant, le pailleté ! Poète de la forme ! c’est là le grand mot à outrages que les utilitaires jettent aux vrais artistes. Pour moi, tant qu’on ne m’aura pas, d’une phrase donnée, séparé la forme du fond, je soutiendrai que ce sont là deux mots vides de sens. Il n’y a pas de belles pensées sans belles formes, et réciproquement. La Beauté transsude de la forme dans le monde de l’Art, comme dans notre monde à nous il en sort la tentation, l’amour. De même que tu ne peux extraire d’un corps physique les qualités qui le constituent, c’est-à-dire couleur, étendue, solidité, sans le réduire à une abstraction creuse, sans le détruire en un mot, de même tu n’ôteras pas la forme de l’Idée, car l’Idée n’existe qu’en vertu

– 463 – de sa forme. Suppose une idée qui n’ait pas de forme, c’est impossible ; de même qu’une forme qui n’exprime pas une idée. Voilà un tas de sottises sur lesquelles la critique vit. On reproche aux gens qui écrivent en bon style de négliger l’Idée, le but moral ; comme si le but du médecin n’était pas de guérir, le but du peintre de peindre, le but du rossignol de chanter, comme si le but de l’Art n’était pas le Beau avant tout !

On va, accusant de sensualisme les statuaires qui font des femmes véritables avec des seins qui peuvent porter du lait et des hanches qui peuvent concevoir. Mais s’ils faisaient au contraire des draperies bourrées de coton et des figures plates comme des enseignes, on les appellerait idéalistes, spiritualistes. Ah oui ! c’est vrai : il néglige la forme, dirait-on ; mais c’est un penseur ! Et les bourgeois, là-dessus, de se récrier et de se forcer à admirer ce qui les ennuie. Il est facile, avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. C’est là la manie actuelle ; on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, ah ! fi donc ! C’était bon autrefois, quand on n’avait pas la mission sociale du poète. Il faut que chaque œuvre

maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué ; il faut donner une portée philosophique à un sonnet, qu’un drame tape sur les doigts aux monarques et qu’une aquarelle adoucisse les mœurs. L’avocasserie se glisse partout, la rage de discourir, de pérorer, de plaider ; la muse devient le piédestal de mille convoitises. Ô pauvre Olympe ! ils seraient capables de faire sur ton sommet un plant de pommes de terre ! Et s’il n’y avait que les médiocres qui s’en mêlassent, on les laisserait faire. Mais la vanité a chassé

– 464 – l’orgueil et établi mille petites cupidités là où régnait une large ambition. Les forts aussi, les grands, se sont dit à leur tour : pourquoi mon jour n’est-il pas venu déjà ? Pourquoi ne pas agiter à chaque heure cette foule, au lieu de la faire rêver plus tard ? Et alors ils sont montés à la tribune ; ils sont entrés dans un journal, et les voilà appuyant de leur nom immortel des théories éphémères.

Ils travaillent à renverser quelque ministre qui tombera sans eux, quand ils pourraient, par un seul vers de satire, attacher à son nom une illustration d’opprobre. Ils s’occupent d’impôt, de douanes, de lois, de paix et de guerre ! Mais que tout cela est petit ! Que tout cela passe ! Que tout cela est faux et relatif ! Et ils s’animent pour toutes ces misères ; ils crient contre tous les filous ; ils s’enthousiasment à toutes les bonnes actions communes ; ils s’apitoient sur chaque innocent qu’on tue, sur chaque chien qu’on écrase, comme s’ils étaient venus pour cela au monde. Il est plus beau, ce me semble, d’aller à plusieurs siècles de distance faire battre le cœur des générations et l’emplir de joies pures. Qui dira tous les tressaillements divins qu’Homère a causés, tous les pleurs que le bon Horace a fait en aller dans un sourire ? Pour moi seulement, j’ai de la reconnaissance à Plutarque à cause de ces soirs qu’il m’a donnés au collège, tout pleins d’ardeurs belliqueuses comme si alors j’eusse porté dans mon âme l’entraînement de deux armées.

Je ne sais pas si tout cela est lisible ; j’écris trop vite.

Adieu, cher amour. Il n’y a pas moyen de [te] faire la moindre surprise. Je voulais te donner une ceinture turque et tu la demandes avant que je l’aie reçue. Pouvais-tu imaginer que je n’y pensais pas ! Mille baisers. Merci des

 

– 465 – autographes. Ce n’est pas que j’en sois amateur ; mais tout ce qui te touche m’intéresse.

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset, vers le 20 septembre 1846.]

… sur autrui. Mais celui-là n’a rien de ce qu’il faut pour réussir à Paris. Le chic (qui est tout) lui manque totalement et il restera à la porte avec sa connaissance des partitions étrangères et sa science harmonique, tandis qu’on lui préférera quelque agréable monsieur qui portera des manchettes et saura saluer en entrant.

Enfin, vieux, fais là-dedans ce que tu pourras.

À ta sagesse.

Le tien.

 

Je commence à être embêté de Sakountala. N’y travaillant que le soir (puisque toute la journée est au latin et au grec), je trouve que ça n’avance pas vite. – Ce qui de toutes ces lectures me servira, je le crois, le plus si jamais je tente mon conte oriental auquel loin d’avancer je ne pense plus, ce sera ce bon Chardin. Il y a une foule de détails techniques.

J’ai lu hier dans mon après-midi presque tout un chant de L’Énéide. Dire que j’ai copié cela cent fois en pensum ! Quelle infamie ! quelle ignorance, quelle misère !! J’ai craché dessus de dégoût. J’en ai eu des pâmoisons d’ennui. Et c’est

 

– 466 – beau ! beau ! beau ! à chaque vers j’étais étonné, ravi, je m’en voulais, je n’en revenais pas.

Tantôt ma mère et moi nous avons parlé de voyage, et d’un voyage comme je veux en faire avec toi, notre voyage à pied, en Bretagne. Elle a approuvé ce projet, elle t’aime, elle a deviné ton cœur, ce qui n’est pas difficile car il brille sous ta figure comme une lampe sous son globe. Elle m’a dit qu’elle le ferait bien l’année prochaine, si elle a de l’argent, mais en poste avec sa fille et Hamard, et nous rejoignant seulement dans les villes, tous les huit ou quinze jours, selon que nous voudrions. Ainsi nous serions totalement libres et seuls. Si ça te va dans un an, ça me va, sinon, non.

Encore mille tendresses.

Semper tibi.

 

Pas plus de nouvelles de Touzan que s’il était mort. Je lui ai écrit hier que je le remerciais de ses services et de sa politesse. C’est un drôle !

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche soir, 10 heures.

[20 septembre 1846.]

Je m’étais couché tard hier. On m’a réveillé pour m’apporter ta lettre. Je l’ai lue encore presque endormi et les yeux bouffis. C’est venu comme un de ces bons baisers avec lesquels les mères réveillent leurs enfants, caresse matinale qui bénit toute la journée. J’aime tant tes lettres, elles sont si

 

– 467 – bien toi. Elles émanent si bien de ton pauvre cœur ; elles sont comme ta figure, tour à tour ardentes, tristes, rêveuses, et toujours aimantes et douces. Entre les lignes, il me semble que je t’aperçois me sourire. Quand mes yeux s’arrêtent au bas des pages, je vois ton long regard tendre qui vient à moi. Mais pourquoi me caches-tu encore tes chagrins ? Je veux que tu me dises tout, entends-tu ? tout, que tu me donnes des détails. Tu m’en donnes sur beaucoup de gens que je ne connais pas, pourquoi m’en prives-tu sur toi ? Il est triste, n’est-ce pas, d’être obligé de vivre et surtout d’avoir besoin d’argent pour accomplir cette fonction. C’est ici une des plaies cachées de ma nature, mais plaie énorme. Je suis démesurément pauvre. Quand je dis cela à ma mère ou quand je le laisse percer, – elle qui ne comprend pas qu’on désire rien que ce qu’elle a perdu, et qui ne saisit pas que les besoins de l’imagination sont les pires de tous, – cela la blesse. Elle pense à notre père qui nous a acquis par son travail une aisance honnête. – Eh bien, je soutiens que c’est un malheur immense, en cela qu’on le sent chaque jour, que d’être né dans la médiocrité, avec des instincts de richesse. On en souffre à toute minute, on en souffre pour soi, pour les autres, pour tout. Tu vas rire de tout cela, moi j’en ris aussi et je me trouve d’un suprême ridicule. J’ai voulu m’en corriger, impossible, ça empire au lieu de diminuer. Je suis d’une cupidité excessive, en même temps que je ne tiens à rien. On viendrait m’apprendre que je n’ai plus le sou, que je n’en dormirais pas moins cette nuit. Quant à l’envie et à la jalousie, ce sont deux sentiments dont, en me sondant bien, je ne vois pas l’apparence en moi. J’ai souvent joui du bonheur des autres ; quant à m’en affliger, jamais. Mais mon faible, c’est un besoin d’argent qui m’effraie. C’est un appétit de choses splendides qui, n’étant pas satisfait, augmente, s’aigrit et tourne en manie. Tu me demandais l’autre jour à

 

– 468 – quoi je passais mon temps avec Du Camp ? Nous avons pendant trois jours travaillé sur la carte à un grand voyage en Asie qui devait durer six ans, et nous coûter, de la manière dont il était conçu, 3 millions 600 mille et quelques francs.

Nous avons tout arrangé, achats de chevaux, d’équipements, de tentes, paye des hommes d’escorte, costumes, armes, etc. Nous nous étions si bien monté la tête que nous en avons été un peu malades : lui surtout a eu la fièvre. N’est-ce pas bête ? Mais qu’y faire si c’est dans mon sang ? Est-ce ma faute ? Il me faudrait seulement pour vivre en garçon à Paris une trentaine de mille livres de rente. Jamais je ne les aurai, et comme je ne serai jamais propre à gagner 2 liards, je m’en irai vivre dans quelque coin où il y ait du soleil, ce qui me tiendra lieu d’habit. – Et le beau de là-dedans, c’est que mon parti en est pris, et pris d’avance. Oui, j’aurais voulu être riche parce que j’aurais fait de belles choses. J’aurais fait de l’art pratique, j’aurais été grand et beau. Il eût fait bon me connaître. La canaille m’eût aimé, je l’aurais soûlée chaque soir avec plaisir !

Les philanthropes sont contents d’eux quand ils ont donné une paire de sabots à un homme qui allait nu-pieds, et une soupe à celui qui mangeait un morceau de pain sec. J’aurais fait mieux, j’aurais procuré le plaisir à ceux qui sont tristes et prodigué le superflu à ceux qui ont le nécessaire. Axiome : le superflu est le premier des besoins. Quand vous sortez, vous cherchez vos gants avant votre bourse, que vous oubliez plutôt qu’eux. Sais-tu à quoi j’ai pensé ces jours-ci ? À deux meubles que je voudrais me faire confectionner : le premier serait pour être mis dans un salon voûté en dôme bleu, c’est un divan en peau de cygne ; et le second c’est un divan en plumes de colibris ! En voilà assez

– 469 – pour m’occuper toute une journée et me rendre triste le soir. Ne crois pas que je sois paresseux, que je passe mes journées à regarder le plafond en rêvant à toutes ces songeries ; je suis naturellement actif et laborieux. Je lis, j’écris, je m’occupe ; mais j’ai des bondissements intérieurs qui m’emportent malgré moi.

L’histoire de ce bon bibliophile qui t’a aimée sans te le dire m’a touché. Pauvre homme ! il a dû souffrir ! Je ne sais pas si c’est parce que j’avais un pressentiment qu’il t’aimait que je me suis de suite senti à lui vouloir du bien. À propos, pendant que j’y pense, demande donc à ton cousin, puisqu’il a habité Cayenne, qu’il te donne des nouvelles de deux personnes, M. Brache et Mme Foucaud de Langlade. Cette dernière doit n’y être plus depuis longtemps.

Je t’envoie un mot pour remettre à Phidias quand tu sauras où on peut le trouver. Le mieux sera le plus tôt possible. Lis-le, tu verras de quoi il est question, et si tu connais quelqu’un qui puisse rendre service à mon protégé, cela me fera grand plaisir. Je suis tout dévoué à ce brave garçon qui se rallie à mes souvenirs les plus gais et les plus tendres aussi. C’est lui qui faisait jouer à ma sœur du Mozart et du Beethoven. J’ai beaucoup ri avec lui autrefois, et beaucoup bu aussi. Maintenant entre lui et moi, comme avec tous les autres du reste, il n’y a plus rien de commun. Cela est venu par la force des choses ; j’ai changé, j’ai grandi. Voilà une nature heureuse. Il a été dans la plus atroce misère sans en être affecté, et quand il a pu, il s’en est donné à cœur joie. C’est une belle et bonne âme, et la plus généreuse que je connaisse sous son enveloppe commune. Quand il n’a plus d’argent, il donne ses habits, ses meubles. Je l’ai vu hébergeant et nourrissant sept personnes à la fois. Comme il n’avait pas de drap pour le 7ième, il le faisait coucher avec lui.

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J’y suis entré un matin. L’étranger avait pour bonnet de nuit une casquette d’été que son hôte lui avait prêtée : c’était d’un comique achevé. J’aimerais à le voir réussir dans sa demande. Je le crois un vrai artiste. Parles-en à Chopin si tu vas chez G[eorge] Sand, c’est son ami intime et son camarade d’enfance.

N’aie pas peur que je fasse la cour à ma cousine la Champenoise. L’idée m’en fait rire. C’est une figure qui n’excite pas. Ma belle-sœur a vu tantôt ton portrait qu’elle ne connaissait pas. Elle a d’abord trouvé que tu ressemblais à une dame de sa connaissance, puis en le regardant de plus près, elle a trouvé que non et, faisant attention aux papillotes : « Est-ce qu’elle en a autant que ça ? – Oui. C’est comme des oreilles de caniche ! » Voilà son éloge. J’ai trouvé ça drôle. Et moi, ai-je pensé, je suis le berger de ce caniche.

Adieu chère aimée, mille baisers sur tes beaux yeux et sur ces longues papillotes dont je vais quelquefois respirer un peu l’odeur dans la petite pantoufle à crevés bleus, car c’est là que j’ai serré la mèche ; la mitaine est dans l’autre, la médaille à côté, et à côté les lettres.

 

À JAMES PRADIER

Croisset, près Rouen, lundi matin.

[21 septembre 1846.]

Une fois que vous avez rendu service aux gens, on n’entend plus parler de vous. Quand vous vous êtes remué pour eux, vous croyez avoir tout fait. Vous vous trompez ; il serait bien aimable de leur donner signe de vie quelquefois.

 

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Quand vous venez à Rouen, vous ne me faites pas de visites ; et, quand je vais à Paris, on ne vous trouve pas. Vous serez bien forcé, au moins cette fois, de me répondre, si vous êtes un peu brave homme, comme j’en suis sûr.

Vous m’avez dit, lors de nos affaires (qui, Dieu merci ! sont finies : Achille est installé à l’Hôtel-Dieu et tout prêt à vous y recevoir, si vous vous y présentez), que vous connaissiez Mlle Bertin, et, partant, tout le Journal des Débats. Mlle Bertin est une notabilité musicale qui pourrait nous rendre service. J’ai encore l’air d’un fier intrigant, n’est-ce pas ? Il y a de quoi rire. Voici l’histoire :

Il s’agit de l’Opéra et de la place d’Habeneck, qui va être vacante par suite de la paralysie d’iceluy. Ce n’est pas moi qui la demande, cette place, mais un de mes amis, un homme de talent, d’un talent vrai et sérieux, que l’on appelle Orlowski. Il a été premier alto à l’Opéra-Comique, chef d’orchestre à Rouen, où il a monté La Juive d’une façon telle qu’il s’est acquis, de ce jour-là, la protection et l’amitié d’Halévy, qui va appuyer sa demande. Il est venu en France comme premier grand prix du Conservatoire de Varsovie. C’est un artiste possédant à fond les partitions étrangères, une vraie nature musicale qui va se perdre et pourrir en province.

Ainsi, ce n’est pas un sot que je vous recommande ; ou plutôt c’en est un ! Car le pauvre garçon manque absolument de chic, qualité indispensable pour réussir à Paris ; et il restera à la porte, avec toute sa science musicale (tout son génie peut-être !) tandis qu’on lui préférera quelque aimable monsieur, compositeur de romances andalouses. Si Mlle Bertin pouvait le recommander à Pillet ou à Cavé, en même temps qu’elle me ferait grand plaisir, elle ne ferait rien

 

– 472 – que de juste. Si elle connaît Chopin, le pianiste, c’est un ami intime d’Orlowski, qui lui donnerait sur son compte tous les renseignements possibles pour tranquilliser sa conscience d’artiste. La nomination dépend de M. Duchâtel. Je doute que vous lui ayez donné des leçons de latin, ou même de français ! Si vous le connaissiez, ce serait superbe !

Dites-moi un peu, quand vous me répondrez, ce que vous faites. Où en est votre Démosthène ? Parlez-moi un peu de vos travaux. Cet hiver, si je vais à Paris, j’espère avoir avec vous quelques bonnes causeries un peu littéraires et classiques qui me seront sans doute utiles, amusantes à coup sûr. Adieu, mon cher maître. Je vous recommande bien sérieusement mon chef d’orchestre et je vous serre les mains. À vous de cœur.

Il ne se présente pour cette place aucun concurrent sérieux ; c’est ce qui engage mon ami à se présenter. S’il avait vu parmi ses concurrents un homme connu, il se serait retiré.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi, 10 heures du matin.

[22 septembre 1846.]

Je suis obligé d’aller à Rouen pour recevoir la statue que le mouleur de Phidias m’envoie (c’est L’Eau qui écoute, une de celles de la fontaine de Nîmes, tu sais). Je pensais n’y aller que demain pour divers arrangements de notre logement d’hiver et je voulais t’écrire ce soir tout à mon aise une lettre que j’aurais mise à la poste avant 11 heures pour qu’elle t’arrivât le soir. Mais je n’irai pas demain. Tous ces

 

– 473 – dérangements m’assomment. Aussi je me dépêche bien vite de t’envoyer quelques bons baisers pendant que le domestique s’apprête. Merci de l’envoi de ce matin, j’attendais le facteur sur le quai, sans en avoir l’air, et tout en fumant. Ce bon facteur ! Je lui fais donner à la cuisine un verre de vin pour le rafraîchir. Il aime beaucoup la maison et est très exact. Hier qu’il ne m’a rien apporté, il n’a rien eu. Tu m’envoies tout ce que tu peux trouver pour flatter mon amour ; tu me jettes à moi tous les hommages que tu reçois. J’ai lu la lettre de Platon avec toute l’intensité dont mon intelligence est susceptible, j’y ai vu beaucoup. Énormément. Le fond du cœur de cet homme-là, quoi qu’il fasse pour le montrer calme, est froid et vide. Sa vie est triste et rien n’y rayonne, j’en suis sûr. Mais il t’a beaucoup aimée et il t’aime encore d’un amour profond et solitaire, cela lui durera longtemps. Sa lettre m’a fait mal. J’ai découvert jusqu’au fond l’intérieur de cette existence blafarde, remplie de travaux conçus sans enthousiasme et exécutés avec un entêtement enragé qui, seul, le soutient. Ton amour y jetait un peu de joie, il s’y cramponnait avec l’appétit que les vieillards ont pour la vie. Tu étais sa dernière passion et la seule chose qui le consolât de lui-même. Il est, je crois, jaloux de Béranger. La vie et la gloire de cet homme ne doivent pas lui plaire. Le Philosophe d’ordinaire est une espèce d’être bâtard entre le Savant et le Poète et qui porte envie à l’un et à l’autre. La métaphysique vous met beaucoup d’âcreté dans le sang. – C’est très curieux et très amusant. J’y ai travaillé avec assez d’ardeur pendant deux ans, mais c’est un temps perdu que je regrette. Tu dis un mot bien vrai : « l’amour est une grande comédie et la vie aussi quand on n’y est pas acteur », seulement je n’admets pas que ça fasse rire. Il y a à peu près 18 mois, j’ai fait cette expérience sur nature vivante. C’est-à-dire que

 

– 474 – l’expérience s’est trouvée faite d’elle-même. C’est moi qui n’ai pas voulu la voir complète. Je fréquentais une maison où il y avait une jeune fille charmante, admirablement belle, d’une beauté toute chrétienne et presque gothique, si je puis dire. Elle avait un esprit naïf, facile à l’émotion ; elle pleurait ou riait tour à tour, comme il fait tour à tour pluie et soleil. J’agitais au gré de ma parole tout ce beau cœur où il n’y avait rien que de pur. – Je la vois encore couchée sur son oreiller rose et me regardant, quand je lisais, avec ses grands yeux bleus. – Un jour nous étions seuls, assis sur un canapé. Elle me prit la main, me passa ses doigts dans les miens. Je me laissais faire sans penser à rien du tout car je suis très innocent la plupart du temps, et elle me regarda avec un regard… qui me fait encore froid. – La mère entra là-dessus, elle comprit tout, et sourit en songeant à la consommation du gendre. Je n’oublierai pas ce sourire. C’est ce que j’ai vu de plus sublime. Il était composé d’indulgence bénigne et de canaillerie supérieure. – Je suis sûr que la pauvre fille s’était laissée aller à un mouvement de tendresse invincible, à une de ces fadeurs de l’âme où il semble que tout ce qu’on a en vous se liquéfie et se dissout, agonie voluptueuse qui serait pleine de délices si on n’était prêt à éclater en sanglots ou à fondre en larmes. – Tu ne peux pas te figurer l’impression de terreur que j’en ai ressentie. J’en suis revenu chez moi bouleversé et me reprochant de vivre. Je ne sais pas si je m’étais exagéré les choses mais moi qui ne l’aimais pas, j’aurais donné ma vie avec plaisir pour racheter ce regard d’amour triste auquel le mien n’avait pas répondu.

Je t’engage à faire le pendant de La Provinciale à Paris : Le Colon à Paris, comme tu en as le dessein. Quelle atroce invention que celle du bourgeois, n’est-ce pas ? Pourquoi est-il sur la terre et qu’y fait-il, le misérable ! Pour moi, je ne sais pas à quoi peuvent passer leur temps ici les gens qui ne

– 475 – s’occupent pas d’art. La manière dont ils vivent est un problème. – Tu as peut-être raison sur ce que tu me dis que trop lire éteint l’imagination, l’élément individuel, seule chose après tout qui ait quelque valeur. – Mais je suis engagé dans un tas de travaux qu’il faut que je finisse, et puis maintenant j’ai toujours peur d’écrire, de manquer mes plans, de sorte que je recule devant l’exécution. Attends pour m’envoyer ce que tu veux, que Du Camp soit revenu. À son retour il viendra ici 2 jours. – J’attends néanmoins très incessamment la fin de Mantes.

Adieu, il est temps que je parte. À toi, cher amour, celui qui t’aime et t’embrasse sur les seins. Regarde-les et dis : il rêve votre rondeur et son désir pose sa tête sur vous.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] jeudi, 11 heures du matin.

[24 septembre 1846.]

Nous avons été cette nuit singulièrement troublés par une aventure dont malheureusement je n’ai pu goûter le grotesque puisque j’étais endormi et qu’au moment où ça s’est passé je rêvais un beau rêve : j’étais sur le bord de la mer sous de hautes falaises dans une grotte tapissée de varechs et de fucus. Je n’ai pas entendu le bruit qu’on faisait. On a volé chez mon beau-frère, et des voisins sont venus nous avertir avec des lanternes, des cannes et des parapluies pour leur servir de défense. Mon beau-frère couchait chez nous. Sa petite fille est malade et il n’y avait chez lui que son domestique, lequel dans sa frayeur a été tellement bouleversé qu’il a cassé un carreau et a voulu se jeter par la fenêtre. C’était à ce qu’il paraît fort drôle. Le pauvre diable

– 476 – n’est pas brave et il était fou de terreur. Il y a des natures réjouissantes, n’est-ce pas ? – Tout le monde ici est encore préoccupé de cela. On a enlevé une pendule et divers objets qu’on a retrouvés ensuite dans le jardin. Je regrette bien qu’on ne m’ait pas éveillé non pas pour voir le misérable (style de journaux), que personne n’a vu, mais pour considérer un peu la mine bête des gens qui le cherchaient. J’ai manqué là un bon tableau. C’est le second que je perds de ce genre. En Corse nous avions pour guide le chef des voltigeurs. – Un jour nous entendîmes tout à coup deux coups de feu qui semblaient dirigés vers nous. – Notre homme qui avait affaire, par sa place, avec tous les bandits du pays en fut convaincu à l’instant et il nous dit de nous tenir à distance et de marcher derrière lui. Il s’avança, la carabine en joue et le doigt sur la gâchette. Nous le suivions à dix pas, tenant nos chevaux par la bride. Cela dura ainsi 10 minutes et nous ne vîmes rien du tout. C’est une des plus grandes mortifications que j’aie éprouvée. Je ne suis pas d’une complexion héroïque mais le danger me plaît assez. Il m’amuse, c’est tout dire. Cette nuit il n’y avait de danger que de gagner un rhume et je n’en attrape jamais.

Tout ici va mal, ma nièce est malade. Elle vomit, comme son grand-père, comme sa mère. Elle suivra peut-être le même chemin qu’eux ; je m’y attends. Cet enfant ne vivra pas vieux, je crois. Elle a été entourée à son berceau de trop de larmes et de trop de baisers désespérés. – Cela porte malheur aux gens que de les trop aimer. Enfin que Dieu fasse comme il voudra ! Si cela doit être, ce sera. Du jour où mon père a été atteint j’ai vu de suite trois enterrements. Il y [en] a déjà deux de passés ; dans un temps plus ou moins éloigné il y en aura un autre, et celui-la je le souhaite c’est celui de ma mère. – Ce qu’il y a de bon c’est que je [le] lui ai dit. Elle m’a compris et m’a su de la reconnaissance pour ce

– 477 – désir homicide. – Nous sommes elle et moi fort inquiets (et nous ne le disons à personne) de l’état de mon beau-frère. Le chagrin l’a tellement brisé, ce pauvre garçon, que nous croyons qu’il se dérange. Sa tête n’y tiendra pas. Tout cela finira encore assez mal.

Que me disais-tu donc dans ta lettre d’hier, encore des reproches ! Pourquoi ne viens-tu pas ? venir, toujours ! – Je suis tiraillé par tout le monde, tout le monde pèse sur moi, moi qui ne pèse sur personne. À peine si je puis retrouver ma personnalité dans le chaos de douleurs contraires qui m’assiègent.

Je t’aurais écrit hier soir une longue lettre en réponse à la tienne (ce sera pour demain) si je n’avais été à Rouen chercher mon frère pour ma nièce. – Je répondrai à toutes tes questions. Mais sois satisfaite de suite sur un point, c’est que « je ne presse aucune autre femme dans mes bras », suivant ton expression, aucune. Je peux vivre comme cela pendant des années. Le temps est loin où je me faisais un devoir d’aller régulièrement passer la nuit de la Saint-Sylvestre chez les filles pour inaugurer l’année. – Encore dans ce temps-là c’était plutôt une manie que l’attrait du plaisir. Maintenant, quand j’ai des désirs, une cuvette d’eau froide m’en débarrasse, voilà. J’ai trouvé la fameuse comparaison du bibliophile d’assez mauvais goût. Il posait en disant cela et parlait pour lui. On fait toujours de belles phrases quand on donne le bras à une jolie femme. Il n’est pas difficile de se faire passer pour un homme à grands sentiments quand on sait très bien qu’on ne vous en demandera pas la preuve.

Adieu, ma toute chérie, à demain une plus longue épître.

 

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À LOUISE COLET

[Croisset,] dimanche matin, 11 h[eures].

[27 septembre 1846.]

Enfin ! le quatrième jour je reçois une lettre. Je croyais que c’était un parti pris pour me tenter et pour voir qu’est-ce que je ferais. – Tiens, pendant que j’y pense, que je te donne de suite un conseil. Ne confie ton secret à personne, et pour les lettres ne te fie pas plus à ta couturière qu’à tout autre. On est toujours trahi par ces gens-là, tout aussi bien que par vos amis. Quoique ce soit une course épouvantable que d’aller rue Saint-Jacques cela vaudra mieux, cela sera plus sûr. Tu iras tous les deux jours (dans chaque lettre je t’annoncerai positivement le jour où la suivante arrivera à Paris). Retiens cette grande maxime, ma chère enfant : la défiance est la mère de la sûreté. – Tu t’étonnes que j’aie si bien jugé le Philosophe sans le connaître ? C’est que j’ai déjà, quoique je n’en aie pas l’air, quelque expérience des choses. Tu n’as pas voulu le croire quand je te l’ai dit dès le premier jour. Je suis mûr. Mûr avant l’âge c’est vrai parce que j’ai vécu en serre chaude. Je ne me pose jamais en homme qui a de l’expérience, ce serait trop sot. Mais j’observe beaucoup, et je ne conclus jamais : moyen infaillible de ne pas se tromper. – J’ai retourné et j’ai joué par-dessus la jambe, dans une affaire personnelle, des diplomates illustres, ce qui m’a donné un dégoût profond de leur capacité. La vie pratique m’est odieuse. La nécessité de venir seulement s’asseoir à heures fixes dans une salle à manger me remplit l’âme d’un sentiment de misère. Mais quand je m’en mêle (de la vie pratique), quand je m’y mets (à table), je m’y entends tout comme un autre. Tu voudrais me faire connaître Béranger. Je le désire aussi. C’est une grande nature qui me touche. Mais il a, je parle de ses

 

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œuvres, un malheur immense. C’est la classe de ses admirateurs. Il y a des génies énormes qui n’ont qu’un défaut, qu’un vice, c’est d’être sentis surtout par les esprits vulgaires, par les cœurs à poésie facile. Béranger, depuis 30 ans, défraye les amours d’étudiant et les rêves sensuels des commis voyageurs. Je sais bien que ce n’est [pas] pour eux qu’il a écrit. Mais c’est surtout ces gens-là qui le sentent. D’ailleurs on a beau dire, la Popularité, qui semble élargir le génie, le vulgarise parce que le vrai Beau n’est pas pour la masse, surtout en France. – Hamlet amusera toujours moins que Mademoiselle de Belle-Isle. Béranger, quant à moi, ne me parle ni de mes passions ni de mes rêves ni de ma poésie. Je le lis historiquement car c’est un homme d’un autre âge. Il était vrai dans son temps, il ne l’est plus pour le nôtre. Son amour heureux qui chante si joyeusement à la fenêtre de sa mansarde est pour nous, jeunes gens d’à présent, quelque chose de tout étrange ; on admire ça comme l’hymne d’une religion disparue mais on ne le sent pas. – J’ai vu tant d’imbéciles, tant de bourgeois étroits chanter ses Gueux et son Dieu des bonnes gens, qu’il faut vraiment que ce soit un grand poète pour avoir résisté dans mon esprit à tous ces ébranlements prodigieux. Ce que j’aime pour ma consommation particulière ce sont les génies un peu moins agréables au toucher, plus dédaigneux du peuple, plus retirés, plus fiers dans leurs façons et dans leurs goûts, ou bien le seul homme qui puisse remplacer tous les autres, mon vieux Shakespeare, que je vais recommencer d’un bout à l’autre, et ne quitter cette fois que quand les pages m’en seront restées aux doigts. – Quand je lis Shakespeare, je deviens plus grand, plus intelligent et plus pur. Parvenu au sommet d’une de ses œuvres, il me semble que je suis sur une haute montagne. Tout disparaît, et tout apparaît. On n’est plus homme. On est œil. Des horizons nouveaux

– 480 – surgissent, et les perspectives se prolongent à l’infini ; on ne pense pas que l’on a vécu aussi dans ces cabanes que l’on distingue à peine, que l’on a bu à tous ces fleuves qui ont l’air plus petits que des ruisseaux, que l’on s’est agité enfin dans cette fourmilière et que l’on en fait partie. J’ai écrit autrefois dans un mouvement d’orgueil heureux, (et que je voudrais bien retrouver), une phrase que tu comprendras. C’était en parlant de la joie causée par la lecture des grands poètes : « Il me semblait parfois que l’enthousiasme qu’ils me donnaient me faisait leur égal et me montait jusqu’à eux. » Allons, voilà mon papier plein et je ne t’ai pas dit un mot de ce que je voulais te dire. Il faut que j’aille à Rouen (mes agréables parents m’y font aller souvent, encore 15 jours comme ça, ce sont des promenades perpétuelles ; Molière a oublié une espèce de fâcheux, c’est le Parent), pour réclamer au chemin de fer un fauteuil que l’on m’envoie de Paris. C’est un grand fauteuil pour écrire, à dossier élevé, genre Louis XIII, en maroquin vert, et en bois tourné. Je l’étrennerai demain en t’écrivant. Allons, ma vieille, tu t’es encore fâchée de ce que j’ai dit sur la Saint-Sylvestre. Je t’avais dit cela tout bonnement pour te divertir. Je suis bien peu perspicace envers toi à ce qu’il paraît. Ma science croule devant les femmes. Il est vrai que c’est un chapitre où la ligne suivante vous prouve toujours que l’on n’a rien entendu à la précédente. –

Mille baisers sur ta bouche rose à la Mignard.

 

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À LOUISE COLET

[Croisset,] lundi matin. [28 septembre 1846.]

Non encore une fois non. Je te le proteste, je te le jure, si les autres n’ont que du dédain après la possession je ne suis pas comme eux et je m’en fais gloire. La possession m’attache au contraire. Si je ne craignais pas de te choquer encore je te dirais cette phrase, ma foi je la dis : « Je suis comme les cigares, on ne m’allume qu’en tirant. » Tu as tort de me dire que tu es blessée dans ton orgueil. Pourquoi cela ? Ai-je rien fait qui t’humilie ? C’est plutôt moi qui devrais l’être, humilié, car tu fais tout ce que tu peux pour me prouver que je ne t’aime pas. Essaye tant que tu voudras, mon cœur me dit le contraire. Je serais un an sans te voir ni t’écrire que mon sentiment n’en baisserait pas d’un degré. Quand une chose une fois est entrée en moi, elle a du mal à en sortir. – J’irai dans 8 jours voir le secrétaire de la commission pour le buste de mon père et je lui dirai de hâter un peu les choses. Les vacances vont finir. On est de retour de la campagne. Nous allons tâcher de faire expédier la décision. Ça me procurera comme je te l’ai dit le moyen de passer à Paris au moins une douzaine de jours de suite, peut-être 15, le plus que je pourrai enfin. Mais quand sera-ce, je l’ignore. Voilà bientôt 10 mois que ça traîne. Ces Messieurs ne sont pas vifs. – Plains-moi, il va falloir peut-être que j’aille un de ces jours, demain ou après-demain sans doute, à Dieppe promener mes Champenois. Comme ils font là-bas nos affaires (le mari régit nos biens) gratis, ma mère trouve qu’il faut leur faire le plus de politesses possible. Elle reste toujours à garder la nourrice et l’enfant, de sorte que c’est moi qui ai cette corvée. Le soir c’est à peine si j’ai trois ou quatre heures de libres. – Nous avons eu ces jours-ci bien de

 

– 482 – l’inquiétude pour cet enfant. Mais Dieu merci, elle est passée. Ce sera pour plus tard à recommencer. –

J’ai été hier au chemin de fer réclamer mon fauteuil. Ça me serre le cœur de voir ces wagons qui partent sans que je monte dedans. J’ai suivi de l’œil les rails qui filent vers Paris. – Dans le débarcadère on roulait des voitures, on faisait les apprêts pour le départ de 4 heures. Que n’en suis-je, me disais-je ! Va, je t’ai donné là une bonne pensée de désir. C’est comme ce matin en m’éveillant je suis resté une grande heure dans mon lit à rêver à toi. Je me rappelais surtout un geste charmant de ta narine quand, couchée près de moi, tu te retournes sur le côté pour me voir ; tes bonnes papillotes s’épandent sur l’oreiller, tes membres sont dans les miens. Tiens ! Louise ! dans ce moment j’ai la tendresse au cœur, le feu dans le corps… À quoi ça me sert-il ! bon Dieu. À rien qu’à souffrir. Je souffre de toi, de ta douleur. Si tu veux m’être agréable, me rendre heureux, calme ton chagrin. C’est là tout ce que je te demande. Je ne t’écrirai plus que quand tu auras décidé positivement où il faut que je t’envoie mes lettres. Pèse bien tout et conclus ensuite. Je te remercie des renseignements que tu as demandés pour moi. Le Brache que je connais est un jeune homme avec lequel j’ai été au collège de Rouen. On l’a mis à la porte pour une affaire assez sale dont il était totalement innocent. – Quant à Mme Foucaud c’est bien celle-là que j’ai connue. Ton cousin est-il un homme assez sûr pour qu’on puisse lui confier une lettre avec certitude qu’elle sera remise ? car j’ai envie d’écrire à Mme Foucaud. C’est une vieille connaissance, n’en sois pas jalouse, tu liras la lettre si tu veux, à condition que tu ne la déchireras pas. Je m’en rapporterai à ta parole. Si je te regardais comme une femme commune je ne te dirais pas tout cela. Mais ce qui te déplaît peut-être c’est justement que je [te] traite comme un homme et non comme une femme.

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Tâche un peu d’employer quelque chose de ton esprit dans les rapports que tu as avec moi. Tu verras que ton cœur plus tard lui sera reconnaissant de cette impartialité. J’avais cru dès le début que je trouverais en toi moins de personnalité féminine, une conception plus universelle de la vie. Mais non ! Le cœur, le cœur ! ce pauvre cœur, ce bon cœur, ce charmant cœur avec ses éternelles grâces est toujours là, même chez les plus hautes, même chez les plus grandes. Les hommes d’ordinaire font tout ce qu’ils peuvent pour l’irriter, pour le faire saigner. Ils s’abreuvent avec une sensualité raffinée de toutes ces larmes qu’ils ne versent pas, de tous ces petits supplices qui leur prouvent leur force. Si je comprenais ce plaisir-là, j’aurais beau jeu à me le donner avec toi. Mais non, je voudrais faire de toi quelque chose de tout à fait à part, ni ami ni maîtresse. Cela est trop restreint, trop exclusif. On n’aime pas assez son ami, on est trop bête avec sa maîtresse. C’est le terme intermédiaire, c’est l’essence de ces deux sentiments confondus. – Je voudrais enfin qu’hermaphrodite nouveau tu me donnasses avec ton corps toutes les joies de la chair et avec ton esprit toutes celles de l’âme. Comprendras-tu cela ? je ne crois pas que ce soit clair. C’est une chose étrange avec toi combien j’écris mal, je n’y mets pas de vanité littéraire. Mais c’est ainsi, tout se heurte dans mes lettres. C’est comme si je voulais dire trois mots à la fois.

J’ai assez ri du désappointement de Phidias pour sa décommande. Il devait avoir une figure grotesque. Il faut convenir que les hommes sont drôles. Le souci financier surtout est très curieux à observer. – À sa place il est probable que j’aurais été encore plus vexé. Une fois qu’on a chaussé une idée il est toujours pénible de s’en défaire. C’est pour cela qu’il vaut mieux peut-être s’habituer à aller pieds nus. –

– 484 –

Je ne pourrai donc pas aller à Paris avant le retour de l’officiel. J’en enrage ! Mais tu vois toutes les raisons, pauvre amour. Il eût été si bon de passer encore une journée dans le genre de celle de Mantes. Mais est-ce que tu es tellement tenue quand il est là, qu’il te sera difficile de nous voir ? Tu auras mille prétextes pour sortir. Tu ne croirais pas une chose, c’est que j’ai une grande envie de le voir cet homme. Non pas que j’en sois jaloux, mais je suis jaloux de sa place, il aurait pu te rendre heureuse. Moi je ne le pourrai jamais. Il faut que ce soit une bien misérable nature pour ne l’avoir pas fait. Il me semble que si j’avais été ton mari nous eussions fait bon ménage. Après ça, il est probable que nous nous serions détestés. C’est ordinaire. L’union légitime, qui est l’anti-légitime, celle qui est hors nature et contre le cœur, suffit par sa légitimité même pour chasser l’amour.

C’est en t’écrivant que j’étrenne ce fauteuil sur lequel je suis destiné, si je vis, à passer de longues années. Qu’y écrirai-je ? Dieu le sait. Sera-ce du bon ou du mauvais, du tendre ou de l’érotique, du triste ou du gai ? – De tout cela un peu, probablement, et rien en somme. N’importe, que cette inauguration bénisse tous mes travaux futurs ! Voilà l’hiver, la pluie tombe, mon feu brûle, voilà la saison des longues heures renfermées. Vont venir les soirées silencieuses passées à la lueur de la lampe à regarder le bois brûler et à entendre le vent souffler. Adieu les larges clairs de lune sur les gazons verts et les nuits bleues toutes mouchetées d’étoiles. Adieu ma toute chérie, je t’embrasse de toute mon âme.

J’ai appris hier le mariage de mon ami Cloquet. – Il épouse une jeune Anglaise qui a plusieurs H à son nom. – J’en ai eu pitié de cette pauvre fille, quoique je ne la connaisse pas. Il y avait autrefois en médecine un remède

– 485 – que l’on employait pour les rois en décrépitude, ils prenaient des bains de sang d’enfant. Beaucoup d’hommes encore pour se rajeunir s’immolent quelque cœur vierge afin de récréer leur vieillesse et de réchauffer leurs membres froids, et on appelle ces gens-là des âmes tendres qui ne peuvent pas se passer d’affection.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mercredi soir, 9 h[eures].

[30 septembre 1846.]

Franchement ! parle-moi franchement. C’est là ton mot et tu veux en même temps que je te ménage, dis-tu. Tu m’accuses d’être brutal et tu fais tout ce que tu peux pour me le rendre encore davantage. C’est une chose étrange et curieuse à la fois, pour un homme de bon sens, l’art que les femmes déploient pour vous forcer à les tromper ; elles vous rendent hypocrites malgré vous. Et puis elles vous accusent d’avoir menti, de les avoir trahies. – Eh bien non, ma pauvre chérie, je ne serai pas plus explicite que je l’ai été parce qu’il me semble que je ne peux pas l’être plus. Je t’ai toujours dit toute la vérité et rien que la vérité. Si je ne peux pas venir à Paris comme tu le désires c’est qu’il faut que je reste ici. Ma mère a besoin de moi. La moindre absence lui fait mal. Sa douleur m’impose mille tyrannies inimaginables. Ce qui serait nul pour d’autres est pour moi beaucoup. – Je ne sais pas envoyer promener les gens qui me prient avec un visage triste et les larmes dans les yeux. Je suis faible comme un enfant et je cède parce que je n’aime pas les reproches, les prières, les soupirs. – L’année dernière par exemple j’allais tous les jours en canot à la voile. Je n’y courais aucun risque

 

– 486 – puisque, outre mon talent maritime, je suis un nageur de force assez remarquable. Eh bien, cette année il lui a pris idée d’avoir de l’inquiétude. Elle ne m’a pas prié de ne plus me livrer à cet exercice qui pour moi et par les fortes marées comme maintenant est plein de charmes, je coupe la lame qui me mouille en rebondissant sur les flancs de l’embarcation, je laisse le vent enfler ma voile qui frissonne et bat avec des mouvements joyeux, je suis seul, sans parler, sans penser, abandonné aux forces de la nature et jouissant à me sentir dominé par elles. Elle ne m’a rien dit là-dessus, dis-je. Néanmoins j’ai mis tout mon attirail au grenier, et il n’est pas de jour où je n’aie envie de le reprendre. Je n’en fais rien pour éviter certaines allusions, certains regards, voilà tout. C’est de même que pendant 10 ans je me suis caché d’écrire pour m’épargner une raillerie possible. Il me faudrait un prétexte pour aller à Paris, et lequel ? Au voyage suivant, un second et ainsi de suite. N’ayant plus que moi qui la rattache à la vie ma mère est toute la journée à se creuser la tête sur les malheurs et accidents qui peuvent me survenir. Quand j’ai besoin de quelque chose je ne sonne pas, parce que si cela m’arrive je l’entends qui court toute haletante dans l’escalier pour venir voir si je ne me trouve pas mal, si je n’ai pas une attaque de nerfs, etc. Aussi je suis, par là, obligé de descendre chercher moi-même mon bois quand je n’en ai plus, mon tabac quand j’ai envie de fumer, ma bougie quand les miennes sont usées. Encore un coup, pauvre âme, je t’assure que si je pouvais non pas aller à Paris mais y vivre avec toi, près de toi du moins, je le ferais. Mais… Mais… hélas !

Je me souviens qu’il [y] a dix ans environ, c’était une vacance, nous étions tous au Havre. – Mon père y apprit qu’une femme qu’il avait connue dans sa jeunesse à 17 ans y demeurait avec son fils, alors acteur au théâtre de cette ville

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(il l’est encore, au Gymnase je crois ?). Il eut l’idée de l’aller revoir. Cette femme d’une beauté célèbre dans son pays avait été autrefois sa maîtresse. Il ne fit pas comme beaucoup de bourgeois auraient fait, il ne s’en cacha pas. Il était trop supérieur pour cela. Il alla donc lui faire visite. Ma mère et nous trois nous restâmes à pied dans la rue à l’attendre, la visite dura près d’une heure. Crois-tu que ma mère en fût jalouse et qu’elle en éprouvât le moindre dépit ? Non, et pourtant elle l’aimait, elle l’a aimé autant qu’une femme a jamais pu aimer un homme, et non pas quand ils étaient jeunes, mais jusqu’au dernier jour après 35 ans d’union. – Pourquoi toi te blesses-tu par avance d’un mot de souvenir que j’ai l’intention d’envoyer à Mme Foucaud ? Je fais plus que mon père car je te mets en tiers dans notre conversation qui se fait à travers l’Atlantique. – Oui je veux que tu lises ma lettre, si je lui en écris une, si tu le veux, si tu comprends d’avance le sentiment qui m’y porte. Tu trouves qu’il y a à cela de l’indélicatesse envers toi. Moi j’aurais cru le contraire, j’y aurais vu une marque de confiance peu commune. Je te livre tout mon passé et cela t’irrite ! Je te dis : tiens, voilà ce que j’ai aimé et c’est toi que j’aime. Cela te fait mal ! Ma parole d’honneur, il y a de quoi en perdre la tête. –

Continuer : partie 14 sur 31