Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
– 579 – seulement un chapitre de la tienne ? Je n’en demande pas, mais c’est pour te faire voir que je ne suis pas ni si dur, ni si renfermé, ni si âpre, et quoique tu me demandes une bonne brutalité pour en finir, jamais tu ne l’auras.
Pourquoi ne pas s’aimer comme on doit s’aimer quand on a de l’esprit. Pourquoi tout bonnement n’avoir pas du plaisir à être ensemble, en chercher, se l’écrire de temps à autre, se revoir le visage épanoui et le cœur ouvert, et que tout soit là. C’est bien la peine de ne pas être tout à fait des imbéciles pour vivre comme des fous. Quand on veut qu’une rivière coule plus vite on la resserre, elle devient plus profonde, mais l’eau en est trouble. Quand on se mouche trop fort on fait venir le sang. Quand on plonge trop avant on se brise la tête. Quand on aime déraisonnablement on souffre démesurément.
Je ne suis ni enfant, ni niais. Je n’ai pas cette adoration de moi que tu me reproches dans ton dernier billet avec un ton de grand-mère qui va mal à ta bouche rose, à tes dents blanches et à tes épaules luisantes, et la preuve que je ne donne pas dans les tons crus et dans les idées absolues, c’est qu’autant j’aime dans l’art les amours désordonnées, et les passions hurlantes, autant me plaisent dans la pratique les amitiés voluptueuses et les galanteries sentimentales. Que tu trouves ça rococo ou ignoble, c’est possible. Avec de l’ardeur il y a moyen que ce ne soit pas ennuyeux, avec du cœur que ce ne soit pas sale.
Adieu, un bon baiser où tu voudras, et si tu me gardes rancune de quelque chose, moi je te pardonne toutes les lettres que tu m’écris. Ce sont de celles que forcément l’homme le plus indiscret garderait, car elles ne me font pas honneur.
– 580 –
Encore adieu, à toi.
À LOUISE COLET
[Rouen,] dimanche [7 mars 1847.]
Que ce ne soit plus à l’amant que tu te sois adressée je le conçois. Que ce ne soit même pas à l’ami c’est un tort. L’homme intelligent donc va répondre avec autant d’intelligence qu’il va pouvoir. Je suis parti samedi soir très tard. Fatigué, ennuyé, accablé des trois jours que j’avais passés à Paris et me jurant de n’y plus remettre les pieds d’ici à longtemps. J’y allais chercher un peu d’air, de distraction et je n’y ai trouvé que tristesse, angoisses et chagrins de toute nature. On me reproche de trop vivre seul, d’être égoïste, exclusif, de demeurer enfermé chez moi, dans moi, et toutes les fois que j’en sors c’est pour être heurté par quelque chose, blessé par n’importe qui.
Quant à ce qui s’est passé entre nous le vendredi j’avoue que j’ai été d’abord démesurément scandalisé de voir ton chagrin, dont je ne pouvais m’empêcher de mettre le motif en parallèle avec l’autre chagrin qui m’avait inondé pendant toute la journée. Et le motif c’était que j’avais été un jour sans te voir, que j’étais arrivé le mercredi, etc. ! Quand commençant à perdre la tête, parce que je me contenais pour ne pas éclater, je t’ai dit à demain, c’était pour en finir, pour mettre court à cela. J’étouffais, j’étais à bout. La lettre écrite à la troisième personne que j’ai reçue le samedi au soir a achevé de me décider à partir. Quand j’ai eu relu tes soupçons relativement à la femme de Phidias je me suis dit : « C’est le bouquet ! il ne manquait plus que ça ; que faire et que dire à des choses semblables ? » Si Phidias t’en a parlé
– 581 – lui-même je suis sûr que ce ne peut être qu’une farce qu’il aura voulu te faire ou une idée subite qui lui sera passée dans le cerveau. – Si cette femme m’avait dit quelque chose aux sens, ou au cœur, ou à l’esprit (je parle ton langage, car pour moi tout cela a beaucoup de rapport), bref si je l’avais aimé[e] j’aurais essayé de l’avoir, je le confesse. – N’en ayant jamais eu l’idée même dans le temps où je la voyais plusieurs fois par semaine, maintenant comme jadis il n’existe entre nous qu’un rapport d’amitié assez vague et une familiarité assez amusante. C’est une créature que j’aime à voir, encore plus de loin que de près, car de près tout perd et se rétrécit. Je me suis gardé de vouloir être autre chose auprès d’elle qu’un analyste. Car si « j’avais été serré dans ses bras » je ne l’aurais plus jugée. Ceci s’adresse à l’Artiste : cette femme-là me semble le type de la femme avec tous ses instincts, un orchestre de sentiments femelles. Or pour entendre l’orchestre on ne se met pas dedans, mais au-dessus, au fond de la salle. Voilà la vérité toute pure. Crois-y, tu feras bien. N’y crois pas, tant pis.
Parlons de nous maintenant. Tu me demandes que je t’envoie au moins un dernier mot d’adieu. Eh bien, du plus profond de mon cœur je te donne la plus intime et la plus douce bénédiction qu’on puisse répandre sur la tête de quelqu’un. Je sais que tu aurais tout fait pour moi, que tu le ferais encore, que ton amour aurait mérité un ange et je me désole de n’y avoir pu répondre. Mais est-ce ma faute ? est-ce ma faute ? J’aurais voulu t’aimer comme tu m’aimais, je me suis débattu en vain contre la fatalité de ma nature, néant, néant. Le chardon n’est bon qu’aux ânes, tant pis pour ceux qui se couchent dessus comme on fait sur le gazon. Les atomes crochus, comme auraient dit les philosophes du siècle passé, qui sont en nous, sont les uns répulsifs, les autres attractifs. Les quelques-uns d’attractifs
– 582 – qu’il y avait dans nos deux êtres ont tourbillonné d’abord et se sont rencontrés les premiers. Puis les répulsifs sont venus, ils ont monté comme une avalanche immense.
Aimant avant tout la paix et le repos je n’ai jamais trouvé en toi que trouble, orages, larmes ou colère. – Tu m’as boudé une fois pour avoir dit à un cocher de te ramener chez toi, quelle figure n’as-tu pas faite au dîner avec Max[ime], quelle bordée ai-je essuyée au chemin de fer pour avoir manqué un rendez-vous, etc. Mais je ne te reproche rien, il n’était pas plus en ton pouvoir de t’empêcher de tout cela qu’il n’était du mien de n’en pas souffrir, et d’en souffrir d’une double façon. Sentimentalement et intellectuellement. Les scènes que tu as faites chez Du Camp et à l’hôtel où tu t’es fait ramener deux fois pour demander si j’étais parti ne laissent pas non plus que de me donner un air assez ridicule. J’ai la faiblesse d’aimer le convenable. Tout le mal est venu d’une erreur primitive. Tu t’es trompée en m’acceptant, ou alors il eût fallu changer. Mais peut-on changer ? Tes idées de moralité, de patrie, de dévouement, tes goûts en littérature, tout cela était antipathique à mes idées, à mes goûts. Homme de fantaisie avant tout, esprit désordonné, pouvais-je, malgré l’attrait de ta personne, me plier toujours et me courber à cette étroite loi du devoir et de la règle que tu posais devant chaque chose ? Amoureux exclusif de la ligne pure, du galbe saillant, de la couleur criante, de la note sonore, je retrouvais toujours chez toi je ne sais quel ton noyé de sentiment qui atténuait tout, et altérait jusqu’à ton esprit. Jamais tu n’as, je ne dis pas répondu, mais eu la moindre pitié pour mes instincts de luxe. Un tas de besoins qui me rongent comme de la vermine, et dont je te laissais voir le moins possible n’ont excité en toi que le dédain dont le bourgeois m’accable. Les trois quarts de ma journée habituellement se passent à admirer Néron, Héliogabale ou
– 583 – quelque autre figure secondaire, qui converge comme des astres autour de ces soleils de beauté plastique. Quel enthousiasme alors voulais-tu que j’aie pour les petits dévouements moraux, pour les vertus domestiques ou démocratiques que tu voulais que j’admirasse ? L’explication pourrait se continuer plus longue. Mais elle est assez pénible pour moi pour que [je] la finisse vite. Oh, pourquoi, pourquoi donc encore une fois m’as-tu connu ? De quelle faute, pauvre femme, est-ce l’expiation ? Tu méritais mieux que ça.
Si gardant ton corps qui est beau, ton esprit qui est charmant, tu avais été une femme comme les autres, aimant dans la mesure qu’il faut pour épicer la vie et non pour la brûler, tu n’aurais pas tant souffert, ni moi non plus. Quand j’aurais été à Paris j’aurais été te voir. Nous nous serions embrassés, quittés, et revus, chacun vivant comme devant sans s’inquiéter l’un de l’autre. Mais non, tu as cru que j’étais jeune, que j’étais frais, que j’étais pur. Il y a des gens frisés, cors[et]és et fardés qui ont encore l’air jeune. Au lit ce sont des vieillards décrépits. – Il y a des cœurs pareils, que des maladies ont usés et que de grands excès ont rendus invalides. – Tu as voulu, toi, tirer du sang d’une pierre. Tu as ébréché la pierre et tu t’es fait saigner les doigts. Tu as voulu faire marcher un paralytique, tout son poids est retombé sur toi et il est devenu plus paralytique encore.
Non, il n’y a ni aigreur, ni colère, ni haine, mais il y a une profonde et triste conviction. Il y a toujours un sentiment qui n’a pas de nom, formé de beaucoup d’autres comme ces édifices qui ne sont ni en pierre de taille, ni en maçonnerie, ni en bois, il y a toujours un dévouement tout prêt et, si le mot ne te blesse pas, une gratitude démesurée. Tu me demandes que nos souvenirs au moins me rappellent quelque chose ; eh bien, comme le premier soir un chaste
– 584 – baiser sur le front. Adieu, figure-toi que je suis parti pour un long voyage. – Adieu encore, rencontres-en un plus digne, pour te le donner j’irais le chercher au bout du monde. Sois heureuse.
À LOUISE COLET
[Rouen,] samedi matin.
[20 mars 1847.]
Je n’ai gardé de notre dernière entrevue ni irritation ni colère. J’ai pu en être blessé, mais quant à t’en tenir rancune, jamais, jamais, non, jamais contre toi le moindre sentiment méchant, ce serait infâme, pauvre cœur. Ce qui m’en a profondément attristé, humilié, si tu veux, navré est plutôt le mot, c’est que j’y ai vu plus que jamais l’incompatibilité native de nos humeurs. Ce ne sont pas les grands malheurs qui font le malheur, ni les grands bonheurs qui font le bonheur, mais c’est le tissu fin et imperceptible de mille circonstances banales, de mille détails ténus qui composent toute une vie de calme radieux ou d’agitation infernale. On n’a que faire journellement des grandes vertus ni des beaux dévouements. Le caractère est tout. Le tien est irritable, par bonds et par soubresauts : tu as le cœur trop tendre et la tête trop dure.
Tu me demandes par quoi j’ai passé pour en être arrivé où je suis. Tu ne [le] sauras pas, ni toi ni les autres, parce que c’est indisable. La main que j’ai brûlée et dont la peau est plissée comme celle d’une momie, est plus insensible que l’autre au froid et au chaud. Mon âme est de même, elle a passé par le feu. Quelle merveille qu’elle ne se réchauffe pas au soleil ! Considère cela chez moi comme une infirmité,
– 585 – comme une maladie honteuse de l’intérieur, que j’ai gagnée pour avoir fréquenté des choses malsaines, mais ne t’en désole pas, car il n’y a rien à faire. Ne me plains pas, car ce n’en vaut pas la peine. Ne t’indigne pas, ce serait inintelligent.
Tu veux savoir si ton image revient souvent à ma pensée ? Oui, elle y revient souvent ; mais quelle image ! attristée, pleurante, désolée, comme une apparition qui me poursuit de sa tristesse. J’ai presque oublié ton rire. Et toi aussi peut-être ? Ah ! pourquoi le ciel ne t’a-t-il pas faite une de ces femmes légères qui ne prennent de la vie que le plaisir, qui ont au cœur comme au corps un organe pour jouir, sans que le jeu des autres s’en trouve troublé. Ou pourquoi plutôt n’es-tu pas venue il y a 6 ou 8 ans ? Je me répète cela à satiété, car c’est alors que j’étais l’homme qu’il te fallait. Car il te faut des illusions à toi, tu les aimes. Aime-t-on autre chose ? Chaque jour je m’aperçois du peu que j’ai et la profondeur de mon vide n’est égale qu’à la patience que je mets à la contempler. Il me semble pourtant que j’aime quelque chose, toi, par exemple, je t’aime. Mais quand je te vois si différente de moi, je me dis : non, c’est elle. – J’aime l’art et je n’y crois guère. On m’accuse d’égoïsme, et je ne crois pas plus à moi qu’à autre chose. J’aime la nature, et la campagne me semble souvent bête. J’aime les voyages, et je déteste me remuer.
Si tu as de nouveaux chagrins chez toi, il y a parité entre nous ; mon beau-frère devient fou. On cache cela encore, mais cela est. Je n’avais pas assez du désespoir à mon chevet, la folie va s’y joindre. Escorté d’elle, quelle figure fais-je au milieu ? Ma société est contagieuse et mauvaise. Je fais plus de mal aux autres qu’ils ne m’en font, et que je
– 586 – n’en ai. Tant pis pour les autres, car ce n’est certes pas intentionnel.
Mais ce que j’ai de plus doux dans le cœur et de meilleur encore c’est pour toi : c’est te donner de la monnaie souillée contre de l’or. – Si je n’ai que ça ? C’est le denier du pauvre.
Quand nous reverrons-nous ? Je n’en sais rien. Il vaut mieux pour toi que tu ne me voies pas. Est-ce que tu n’es pas ennuyée de vivre et de sentir ?
Adieu, je t’embrasse.
À LOUISE COLET
[Croisset,] mardi soir, 11 heures.
[13 avril 1847.]
Tu m’as dit que, tel que je suis, j’aurais dû me défendre, dès le commencement, de tout mouvement d’amour et, par devoir, refréner le désir que j’avais pour n’en pas faire ensuite souffrir personne. C’est vrai, c’est vrai. J’aurais dû ne pas me faire aimer. Je n’en suis pas digne et mieux que cela je n’y suis pas propre, ce n’est pas de mon monde à moi. Sois tranquille, va, tu es la dernière. J’ai admiré dans un temps l’héroïsme d’Origène, qui me paraît un des grands actes de bon sens dont un homme puisse s’aviser. Que n’en peut-on faire de même pour le cœur ! Mais où est le fer pour couper cet organe-là ? – S’il n’y avait que celui qui le porte qui en souffrît, le mal ne serait pas grand. Mais si on fait souffrir un autre ?… Crois-tu que moi, oui moi que tu accuses d’une personnalité si féroce je n’éprouve pas quand je pense à toi une angoisse indéfinissable qui me donne de
– 587 – moi-même un chagrin singulier ? Mais qu’y faire encore une fois, qu’y faire ? Est-ce ma faute si ce qui me paraît insignifiant te semble cruel, si mille choses que je fais te blessent jusqu’aux entrailles, si ce qui ne m’effleure même pas te déchire en entier ?
Tu as fait dernièrement tout ce que tu as pu pour me cacher ta douleur, elle perçait malgré toi. Comme la forme d’un mort sous son drap blanc, quelque propre qu’il soit, quelque parfumé qu’on l’ait choisi. Rien de ce qui se passait en toi ne m’échappait ; et toi, tu n’as pas saisi une minute la moindre chose de ce que je sentais. – Je remarque ceci que nous ne pouvons jamais nous quitter de bonne humeur et que nous nous séparons toujours mécontents l’un de l’autre. Vaudrait-il donc mieux ne pas se voir du tout et devenir étrangers, tout à fait oubliés l’un de l’autre, l’un à l’autre ? Mais cela est factice, intentionnel, ce serait du parti pris et de la pose vis-à-vis de soi-même. Rien ne se brise net dans le cœur. Les liens se dénouent d’eux-mêmes et ne se coupent pas. L’arbre se pourrit sur pied et ne tombe pas en un seul jour.
J’aurais dû, m’as-tu dit, ne pas revenir vers toi, laisser ta plaie se guérir. Je t’avais demandé conseil là-dessus. Je te le demande encore. Dans quelques jours je reviendrai. Si tu veux ne pas me voir tu ne me verras pas. – Personne ne te dira le jour où j’aurai passé par Paris. Peu à peu le temps passera, tu t’habitueras à penser que je ne suis plus. Les âcretés de mon souvenir s’effaceront, s’adouciront à force d’être touchées, et il ne restera plus peut-être dans ton cœur que quelque chose de vague et de doux, comme pour un rêve d’autrefois qu’on aime encore, quoiqu’on ne l’ait plus. Alors, quand tu en seras là, je reviendrai, je serai meilleur peut-être et toi plus sage.
– 588 –
Mais ne pense pas, je t’en prie, je t’en supplie, ne pense jamais que j’aie jamais voulu ni t’humilier ni te railler, et qu’il y ait eu en moi ironie, dédain ou intention de te faire souffrir ! Non, non, mille fois.
Je ne parle pas de moi. Je mets ici de côté ce que je pense, ce que je sens. Il ne s’agit que de toi. Réfléchis-y. Je peux te voir quelques heures dans quelques jours. Ce serait peu. Puis je serai longtemps sans revenir. Je ne te donne pas de conseils parce que tu accuserais soit mon indifférence soit mon amour d’y être intéressés. – Fais comme tu voudras, mais ensuite ne m’accuse plus. Accuse-toi.
Un temps viendra, si tu vieillis, où tu découvriras de la tendresse dans ce qui te semble cruel et de la délicatesse peut-être à ce que tu trouves outrageant.
Adieu, adieu. Si le ciel était juste, il te donnerait le bonheur que tu n’as pas trouvé en moi. – Y a-t-il à boire dans un verre vide ?
À ERNEST CHEVALIER
Croisset, mercredi 28 avril 1847.
Je pars demain matin pour Paris, et samedi je commence mon voyage de Bretagne. Avant de m’en aller, cher Ernest, je t’envoie un adieu comme si tu étais là. Si nous avions eu plus d’argent, plus de liberté surtout, en un mot si je ne me trouvais presque forcé de ne pas quitter ma mère qui est dans un vide si complet et si triste, au lieu de la Bretagne nous eussions pris la Corse. Je n’aurais pas été fâché d’aller revoir la baie d’Ajaccio, la plage de Carghèse et
– 589 – encore plus l’aimable substitut que je connais par-delà la Méditerranée.
Comme j’ai pensé à toi, à nous deux, lorsqu’il y a trois semaines est venu le temps de Pâques ! J’ai songé à ce vieux Jean qui se faisait payer de si longues bouteilles de vin blanc, à la vallée de Cléry où je t’ai vu te tordre de rire, au Château-Gaillard où nous fumions des cigares au soleil, couchés sur les cailloux. Te souviens-tu, vieux, du pâté d’Amiens que j’ai englouti à moi tout seul un vendredi saint et du petit vin de Collioure que je humais si lestement ? Étions-nous gais alors, et nous nous croyions tristes ! Nous l’étions aussi : mais que de bonnes bouffées de verve ! Maintenant tout ça s’est aplati, nivelé. Il me semble que les angles de ma vie se sont usés, sous le frottement déjà nombreux de tout ce qui a passé dessus. Si tu savais l’existence monotone, plate (et dont la régularité tranquille fait le seul charme) que mène ton Gustave que tu as connu si turbulent d’idées et si criard ! – Ma mère et moi nous sommes seuls maintenant à ce foyer jadis plein et chaud. On a beau dire, les souvenirs ne peuplent pas, au contraire ils élargissent votre solitude. – Mais je travaille, je lis beaucoup. – Je médite, et je n’écris pas, devenant de plus en plus rechigné et dégoûté de tout ce que je ne trouve point parfait. Ainsi la journée se passe et le lendemain recommence.
J’ai besoin cependant de prendre un peu l’air, de respirer à poitrine plus ouverte et je pars avec Du Camp nous promener sur les grèves de Bretagne, avec de gros souliers, le sac au dos, à pied. Nous reviendrons à la fin de juillet. Dans un mois ma mère viendra nous faire une visite à Vannes. Tâche, au milieu de tes préoccupations magistrales, de m’envoyer au moins une lettre pendant ce temps-là. Je serai à Brest vers le 10 juin, voilà l’endroit le plus sûr où tu
– 590 – peux m’adresser ton style ; ou si tu aimes mieux, adresse ta ou tes (ce sera meilleur) lettres à Achille pour me la ou les faire parvenir.
J’ai vu Alfred jeudi dernier. Son épouse va l’enrichir d’un fils ou d’une fille d’ici à quelques semaines. Voilà un crapaud qui me fera rire rien qu’à le regarder. Son père est toujours la même balle. Il végète comme par le passé et encore plus que par le passé dans une paresse profonde. C’est déplorable.
Hamard est parti en Angleterre où il doit, je crois, rester un an. Il y a du dérangement dans le cerveau de ce pauvre garçon qui a eu plus de vent dans sa voile qu’il n’en pouvait porter. En reviendra-t-il plus sain ? Je le souhaite mais je n’y crois guère.
Je comprends bien, va, les ennuis que tu éprouves là-bas, et les aspirations qui te prennent à tes heures de délaissement vers le sol natal. La patrie est peut-être comme la famille, on n’en sent bien le prix que lorsqu’on [n’]en a plus.
Adieu, cher ami, continue à poursuivre le crime et à protéger les mœurs. Porte-toi bien, voilà tout ce que je demande, et pense à ton vieux.
À LOUISE COLET
[Paris, ultima du 30 avril 1847.]
Jamais je n’ai eu tant conscience du peu de talent qui m’est départi à exprimer des idées par des mots. Tu me demandes une explication franche, nette. Mais ne te l’ai-je
– 591 – pas donnée cent fois et, j’ose dire, dans chaque lettre, depuis des mois entiers ? Que veux-tu que je te redise que je ne t’aie dit ?
Tu veux savoir si je t’aime, pour trancher tout d’un bon coup et en finir franchement ; n’est-ce pas ce que tu m’écris hier ? C’est une question trop large pour qu’on y réponde par un oui ou par un non. C’est ce que je vais pourtant tâcher de faire afin que tu ne m’accuses plus de toujours biaiser. J’espère qu’aujourd’hui au moins tu me rendras justice. Je ne suis pas gâté de ce côté.
Pour moi, l’amour n’est pas et ne doit pas être au premier plan de la vie. Il doit rester dans l’arrière-boutique. Il y a d’autres choses avant lui dans l’âme qui sont, il me semble, plus près de la lumière, plus rapprochées du soleil. Si donc tu prends l’amour comme un mets principal de l’existence : non. Comme assaisonnement : oui.
Si tu entends par aimer, avoir une préoccupation exclusive de l’être aimé, ne vivre que par lui, ne voir que lui au monde de tout ce qu’il y a sur le monde, être plein de son idée, en avoir le cœur comblé ainsi que le tablier d’une enfant qui est rempli de fleurs et qui déborde de tous côtés, quoiqu’elle en porte les coins dans sa bouche et qu’elle le serre avec ses mains, sentir enfin que votre vie est liée à cette vie-là et que cela est devenu un organe particulier de votre âme : non !
Si tu entends par aimer, vouloir prendre de ce double contact la mousse qui flotte dessus sans remuer la lie qui peut être au fond, s’unir avec un mélange de tendresse et de plaisir, se voir avec charme et se quitter sans désespoir (alors qu’on n’était pas désespéré non plus quand on embrassait dans leur bière ses plus tendrement chéris),
– 592 – pouvoir vivre l’un sans l’autre, puisqu’on vit bien sevré de tout ce qu’on convoite, orphelin de tout ce qu’on a aimé, veuf de tout ce qu’on rêve, mais éprouver pourtant à ces rapprochements des défaillances qui font sourire comme par des chatouillements étranges, sentir enfin que cela est venu parce que ça devait venir et que ça se passera parce que tout passe, en se jurant d’avance de n’accuser ni l’autre ni soi-même, et, au milieu de cette joie, vivre comme on vit, si ce n’est un peu mieux, avec un fauteuil de plus pour y poser notre cœur les jours de fatigue, sans que pour cela on n’en soit pas beaucoup plus amusé de se lever tous les matins ; si tu admets qu’on puisse aimer et en même temps être pris d’une pitié démesurée en comparant les admirations de l’amour aux admirations de l’art, ayant pour tout ce qui vous fait rentrer dans l’organisme d’ici-bas un dédain facétieux et amer ; si tu admets qu’on puisse aimer quand on sent qu’un vers de Théocrite vous fait plus rêver que vos meilleurs souvenirs, quand il vous semble en même temps que les grands sacrifices (j’entends ce à quoi on tient le plus, la vie, l’argent) ne vous coûteraient rien et que les petits vous coûtent : oui.
Ah quand je t’ai vue, pauvre amie, t’embarquer si jolie dans cet océan (rappelle-toi mes premières lettres), ne t’ai-je pas crié : « Non ! reste, reste au rivage, dusses-tu y vivre toujours pauvre ! »…
Maintenant, ôte de ton esprit les suppositions qui y sont relativement aux influences étrangères que tu crois agir sur moi, ma mère, Phidias, Max[ime]. Il n’en est rien, pas plus Max[ime] que les autres. Je ne sache jusqu’à présent que personne m’ait fait faire quelque chose en bien ou en mal, ou donné même une opinion. Je ne me raidis contre rien, mais
– 593 – cela se trouve ainsi tout naturellement, sans que je sache comment.
Quant à tes dissensions avec Max[ime], il faut songer que dans tout cela il venait chez toi pour servir tes intérêts et non les siens. Il a pu être blessé (vu qu’il se blesse fort aisément, en quoi nous différons, tu vois, malgré le pacte qui nous lie, comme tu dis) de plusieurs choses véhémentes que tu lui as écrites, ou même fatigué d’être si souvent employé à cause de moi ; le rôle de confident, s’il est honorable, n’est pas toujours amusant. Tu le calomnies, du reste, il t’était tout dévoué, le pauvre garçon. À l’occasion il le serait encore.
Un mot. Tu reviens sur nos dissemblances d’intelligence, sur Néron, etc. (Néron !) N’en parlons plus ! ce sera plus sage. Ces explications-là, outre qu’elles me sont difficiles à produire, me font un mal affreux. Oui, un mal inouï. Car elles touchent de trop près au plus profond de mon moi.
Si cette lettre te blesse, si c’est là le coup que tu attendais, il me semble qu’il n’est pas si rude. Tu me priais tant de t’assommer ! N’en accuse au reste que toi seule. Tu m’as demandé à genoux que je t’outrage ; eh bien non, je t’envoie un bon souvenir.
Tu te trompes en disant que je suis bon pour les autres, dur pour toi seule, et tu prends un exemple de ce que je n’en veux pas à Ph[idias] pour tous ses procédés. Ah non, Dieu non ! Il peut les redoubler, les exagérer tant qu’il voudra. J’en rirai. Qu’est-ce que ça me fait ? Qu’est-ce que je lui demande ? Sa société quand je vais le voir, lui enfin ; or s’il était autre, ce ne serait plus celui-là que je veux.
– 594 –
À LOUISE COLET
Nantes, 17 mai [1847].
Puisque vous vous obstinez à ne plus vouloir me donner de vos nouvelles et à vivre pour moi comme si vous étiez morte, je suis forcé de vous en demander moi-même. Qu’est-ce que vous faites et comment portez-vous la vie ? Si c’est moi qui ai causé votre malheur pourquoi aussi ne m’appelleriez-vous pas dans votre infortune ? Pourquoi ne guérirais-je pas d’une main la blessure que j’ai faite de l’autre ? Voyons, Louise, soyez bonne encore, ne me méprisez pas. Car je ne le mérite pas. Et ne m’oubliez pas complètement car moi je pense à vous souvent, tous les jours. Et j’avoue sans fierté que je souffre à l’idée que dans ton cœur tu m’accuses. – Pourquoi n’avez-vous pas pris les choses comme elles devaient être prises, et l’homme et le milieu où il se trouvait et toutes les exigences de sa vie ? Mais je ne veux pas vous faire de reproches. Étiez-vous libre d’aimer autrement ? est-ce qu’on est ce qu’on veut ? avons-nous seulement la certitude de nos désirs et de nos répulsions ? à qui n’est-il pas arrivé de douter de son affection la plus profonde et de se demander s’il ne prenait pas le change ?
Vous avez cru, par exemple, qu’intentionnellement je faisais tout ce que je pouvais pour me détacher de vous et que ma tête exigeait la dépossession de mon cœur. Eh bien non ! mille fois non ! Que n’aurais-je pas donné au contraire pour en avoir un à la hauteur du vôtre ! Je me suis montré ce que je suis, j’ai paru brutal parce que j’ai été franc, et dur parce que je n’ai pas été hypocrite.
Si je vous revois (si vous pensez que cela soit sans danger pour vous), ce ne sera pas un autre homme mais le
– 595 – même avec ce qu’il avait de bon et de mauvais. Si au contraire cette lettre reste encore sans réponse ce sera donc un adieu, un long adieu comme si l’un était parti pour les Indes et l’autre pour l’Amérique. Sur deux continents distincts, vous avec beaucoup de choses, moi avec presque rien. Nous penserons sans doute l’un à l’autre et nous nous enverrons dans l’âme des souhaits muets et des tendresses secrètes. Et puis ça passera et nous ensuite. Mais, quand vous aurez besoin d’un ami, Louise, rappelez-vous de moi, aux grandes occasions de douleur pensez à moi.
Adieu, et quand votre fille dormira cette nuit allez l’embrasser de ma part.
Poste rest[ante]. Vannes, jusqu’à la fin du mois.
À LOUISE COLET
Quimper, 11 juin [1847].
Mon vous n’exprime pas aussi bien ce que je suis pour toi, que tu. Je te tutoie donc, car j’ai pour toi un sentiment spécial et particulier, auquel en vain je cherche un nom juste sans le pouvoir trouver. Et si je t’écris ce n’est pas comme tu dis parce que je n’ai rien de mieux à faire, car souvent dans la journée je t’envoie de bonnes pensées. Oui souvent je songe à toi : je te vois, au milieu de ta triste vie, rendue plus triste par moi, seule dans ton petit boudoir, seule dans ta maison, isolée dans ton cœur, qui n’a pour habitants que des ennuis et des chagrins que j’ai augmentés, mon Dieu ! que j’ai augmentés. Voilà ce que je me reproche sans cesse. Mais est-ce ma faute encore un coup ! Plus tard si je vis, si tu vieillis, j’écrirai peut-être toute cette histoire qui n’en est
– 596 – même pas une. – Alors elle nous paraîtra peut-être à nous-mêmes toute simple et toute naturelle. Vues à distance les choses prennent des proportions régulières et se couvrent d’une couleur normale. – De près nous étions, au contraire, choqués de leur discordance et des tons criards qui les bigarraient. – Sache donc une fois pour toutes que jamais je ne me suis moqué de toi, je ne me suis jamais moqué de personne, si ce n’est de moi peut-être, et que tu n’as pas été ma dupe. Je crois n’en avoir encore fait aucune. Je l’ai quelquefois été au contraire. Me moquer de toi et pourquoi ? – Non, rassure-toi, rassure-toi et si tu doutes de mon amour, ne doute pas du moins de mon respect. Le mot peut te paraître ridicule mais il est d’une vérité intense et profonde. Oui, ton amour à toi m’inspire du respect. Parce qu’il me paraît singulièrement beau et singulièrement surnaturel. Tu m’accuses d’orgueil. Tout le monde me juge de même ; eh bien, accepte cette confidence. Avant toi, je n’ai pas été aimé ; en secret, je n’en sais rien. Mais de fait non, jamais. Tu es la première et la seule que j’aie vue m’aimer comme toi – d’une manière aussi douloureuse et partant aussi solide. Je t’aime avec les restes de mon cœur que d’autres amours ont dévoré jusqu’au dernier fil et je m’émeus d’une commisération amère, d’une tendresse âcre à sentir que je n’ai [que] cela pour satisfaire l’appétit de ton âme. Comme l’os est creux tu m’accuses. Accuses-en la vie elle-même qui est un triste régal. Tu m’as ôté une opinion que j’avais : c’est qu’une femme ne pouvait s’éprendre de moi et garder cette manie longtemps, ce qui me semblait impossible. Mais j’aimerais mieux être resté dans cette conviction, et pourtant je sens que t’ôter de moi ce serait m’ôter trop. Restes-y donc.
Je voulais te parler de mon voyage. Mais j’aime mieux te parler de toi et de nous. – À quoi cela m’avancera-t-il ce
– 597 – voyage ? à être un peu plus triste cet hiver. Ah ! pas de soleil, l’ombre est trop noire ensuite. Je hume l’air, j’aspire l’odeur des aubépines et des ajoncs. – Je marche au bord de la mer, j’admire les bouquets d’arbres, les coins de ciel floconnés, les couchers de soleil sur les flots et les goémons verts qui s’agitent sous l’eau comme la chevelure des Naïades, et le soir je me couche harassé dans des lits à baldaquin où j’attrape des puces. Voilà ! – Au reste j’avais besoin d’air. J’étouffais depuis quelque temps. – Tu me demandes si je suis plus heureux mais je ne me plains pas. Et si j’éprouve moins de désillusions, je n’en éprouve point. Franchement j’en ai peu éprouvé dans la vie, étant né avec une provision médiocre d’illusions. Quand on compte sur peu, on est toujours étonné de ce qu’on trouve. – Demain matin ou plutôt dans quelques heures (il est tard, tout dort et toi aussi peut-être…), nous partons pour Brest où nous ne devons arriver que dans 15 jours après avoir fait près de 80 lieues à pied sur le bord de la mer. À Brest donc je t’écrirai et j’espère une lettre plus longue.
Adieu, chère amie, adieu, je t’embrasse sur les yeux pour les essuyer s’ils pleurent.
Amitiés et souvenir de Max[ime].
À LOUISE COLET
Saint-Brieuc, 7 juillet [1847].
J’attendais une lettre à Brest ; rien. Serai-je plus heureux à Saint-Malo ? Qu’y a-t-il donc ? es-tu malade ? que t’est-il arrivé ? pourquoi ce silence ? il fallait au moins m’en avertir ; si tu crois que mon amour se soucie peu de toi, il serait
– 598 – généreux et juste toutefois de penser que mon amitié peut s’en inquiéter. As-tu voulu m’oublier par le silence ? Mais un mot au moins ! un mot qui me dise : « Je ne veux plus songer à toi, adieu. » Je n’aurais rien dit. Est-ce que ma dernière lettre t’a encore blessée ? T’a-t-elle froissée de nouveau ? Toute ma conduite envers toi est comme serait celle d’un chirurgien qui panserait ses malades avec des gantelets de fer aux mains. Toutes les fois que je m’approche de toi je te déchire. Alors je recule et tu me rappelles – tu me rappelais du moins – et je reste impuissant et triste à contempler ce mal auquel je ne puis rien et que je gémis de ne pouvoir alléger. Eh bien oui, s’il y a dans mon cœur quelque chose de doux c’est pour toi. Je te voudrais heureuse. L’homme tel que je le rêve pour toi j’irais te le chercher au ciel s’il y était niché, et s’il y avait une échelle pour y monter. – Souvent maintenant quand je marche silencieux pendant des heures entières soit dans les sentiers de la campagne au milieu des blés, soit en poussant mes pas sur le sable et que j’écoute les coquilles se casser sous mes souliers et la mer souffler sa cadence, au large, ton idée me revient, elle me suit, elle m’accompagne, je revois ton visage, je me demande ce que tu fais, ce que tu penses, si c’est l’heure où tu sors… et puis comme de toi, ma pensée revient sur moi-même j’en deviens plus triste, plus sombre, j’en suis ému… et je m’ajoute : allons, elle a peut-être fait tout à l’heure un beau vers, elle le relit avec enthousiasme, elle est heureuse pour cette minute du moins. Que les autres lui coulent pareilles ! Si je te revoyais maintenant il me semble que je t’expliquerais un tas de choses qui me viendraient, et que tu comprendrais, et alors tu ne m’accuserais plus, tu ne pleurerais plus. Oh ! si je t’ai fait de la peine, si j’ai ouvert en toi, au lieu de cette source de joie que l’amour extrait des cœurs les plus arides, le lac morne
– 599 – des désespoirs latents, si voulant t’appuyer sur moi pour y asseoir ton âme tu n’as trouvé que douleur et amertume, si je t’ai menti enfin, si je te suis la désillusion de ce que tu croyais, ne m’en veux pas, ne m’en veux pas. Jamais je n’ai voulu te blesser, jamais, même au fond, même dans le recoin obscur pour tous, je n’ai eu pour toi un mouvement méchant, et si j’ai été dur c’est que je suis malade, va, souffrant, aigri, la vie m’éreinte comme un trot trop dur qui vous casse les reins. Il n’y a que seul que je ne souffre plus. Les meilleures affections m’irritent souvent démesurément. J’ai beau me retenir. Il en sort trop. Je trouve que le monde a raison de me trouver intolérant. Mais il ne sait pas en revanche tout ce que je tolère sans rien dire. Adieu, mon amie, adieu. Je serai à Rennes dans 10 jours et revenu je ne sais quand. Veux-tu que je t’embrasse, hein ? – Eh bien, si tu as peur que ça encore ne te remue, sur la main, et détourne la tête.
À ERNEST CHEVALIER
Saint-Malo, 13 juillet [18]47.
J’ai reçu ici avant-hier ta lettre qui a voyagé avant de m’arriver de Croisset à Rouen, de Rouen à Croisset et dans plusieurs villes de la Bretagne. Nous sommes aux deux bouts de la France, toi dans la baie d’Ajaccio, moi dans celle de Saint-Malo, toi en face de l’Italie, moi en face de l’Angleterre. Quoique ce pays soit fort beau d’un chic âpre et superbe j’aimerais mieux être de l’autre bord, auprès de cette vieille Méditerranée. Mais maintement, tout voyage m’est à peu près impossible. Ma mère n’a plus que moi, que moi seul, il y aurait cruauté à la quitter. Aussi la pauvre
– 600 – femme ne pouvant se passer de moi est venue (comme il en était convenu du reste) me rejoindre à Brest et nous avons fait tous ensemble les bouts de route qu’il fallait faire en voiture, nous retrouvant ainsi et nous séparant quand il nous plaisait. Nous terminons (hélas !), Max[ime] et moi, un voyage qui pour n’être pas au long cours, ce que je regrette, a été une fort jolie excursion. Sac au dos et souliers ferrés aux pieds nous avons fait sur les côtes environ 160 lieues à pied, couchant quelquefois tout habillés faute de draps et de lit et ne mangeant guère que des œufs et du pain faute de viande. Tu vois, vieux, qu’il y a aussi du sauvage sur le continent. Mais j’aime mieux la sauvagerie corse, celle-là du moins a moins de puces et plus de soleil. Or chaque jour j’ai de plus en plus besoin de soleil ; il n’y a guère que ça de beau au monde : ce grand bec de gaz suspendu là-haut par les ordres d’un Rambuteau inconnu.
En fait de monuments, nous en avons beaucoup vu de celtiques, et des dolmens ! et des menhirs ! et des peulvens ! des galgals, des borrows ! Mais rien n’est plus fastidieux que l’archéologie celtique, ça se ressemble d’une manière désespérante. En revanche nous avons eu de beaux moments à l’ombre des vieux châteaux, nous avons fumé de longues pipes dans mainte douve effondrée toute couverte d’herbe et parfumée par la senteur des genêts. – Et puis la mer ! la mer ! le grand air, les champs, la liberté, j’entends la vraie liberté, celle qui consiste à dire ce qu’on veut, à penser tout haut à deux, et à marcher à l’aventure en laissant derrière vous le temps passer sans plus s’en soucier que de la fumée de votre pipe qui s’envole.
Il paraît, toi, mon pauvre vieux ministère public, que tes amis les bandits t’embêtent toujours démesurément et que tu en as plein le cul, avant qu’un de ces beaux matins il ne
– 601 – t’arrive d’en avoir plein le dos ou plein la poitrine, ce que je ne te souhaite nullement. Aux vacances enfin nous pourrons tailler une petite bavette et contempler réciproquement nos deux balles. Réponds-moi à Croisset où je serai dans environ 3 semaines. J’y vais reprendre mon train de vie habituelle, mon grec, mes bouquins, mes savates et mon pantalon large.
Si la Corse te possède encore l’été prochain tu auras l’honneur probablement d’y recevoir le jeune Maxime Du Camp qui se propose de voir en même temps la Sardaigne. Je voudrais bien l’accompagner et tomber un beau matin dans ton parquet pour casser et briser tout, roter derrière la porte, renverser les encriers et chier devant le buste de S.M., faire enfin l’entrée du Garçon. À propos, pendant que j’y pense, connais-tu quelqu’un qui voudrait faire avec Paris le commerce de gourdes corses ? C’est un drôle de ma connaissance, M. Godillot, fondateur du bazar du voyage, qui voudrait lier des relations avec ce pays. Comme je lui ai dit que j’y avais été, que j’y avais un ami, il m’a prié de m’informer à qui s’adresser.
Adieu, mon cher Ernest, je t’embrasse.
À toi.
À LOUISE COLET
Pontorson, mercredi 1 heure.
[14 juillet 1847.]
Je t’envoie, ma chère amie, une fleur que j’ai cueillie hier au soleil couchant sur le tombeau de Chateaubriand. La mer était belle, le ciel était rose, l’air était doux. C’était un de
– 602 – ces grands soirs d’été tout flambants de couleurs, d’une splendeur si immense qu’elle en est mélancolique, un de ces soirs ardents et tristes comme un premier amour. La tombe du grand homme est sur un rocher en face des flots. Il dormira à leur bruit, tout seul, en vue de la maison où il est né. Je n’ai guère pensé qu’à lui tout le temps que j’ai passé à Saint-Malo ; et cette idée de se préoccuper de sa mort et de se retenir une place d’avance pour l’autre côté d’ici, qui me paraissait assez puérile, m’a semblé là très grande et très belle. Ce qui m’a fait retourner cette question que je n’ai pas résolue : y a-t-il des idées bêtes et des idées grandes ? Cela ne dépend-il pas de leur exécution ?
Ton histoire de forçat m’a ému jusqu’à la moelle des os. Et hier, toute la journée, j’y ai rêvé avec une telle intensité que j’ai repassé pas à pas par toute sa vie. Peut-être l’ai-je reconstruite telle qu’elle s’est passée (ainsi qu’il m’est arrivé de tomber juste en écrivant un chapitre d’entregent, comme on disait jadis, dialogues et poses, et avec une fidélité si exacte, quoique je n’avais rien vu de pareil, qu’un ami a failli s’en évanouir à la lecture, car il se trouvait que c’était son histoire). Mais, pour en revenir à notre homme, en voilà un qui doit trouver l’état social peu à son gré. Pauvre diable ! je me l’imagine le soir, à l’heure où ils rentrent tous, à 6 heures, quand on les fouille. Comme il doit rêver à Paris, à sa vie d’autrefois, aux théâtres qui s’ouvrent alors, aux quinquets de la rampe, et à la femme qu’il a vue dans ce milieu, et à cause de laquelle s’est ouvert son abîme ! Oui, j’aurais voulu le voir à Brest. Et puis il y a toujours à profiter dans la société de ces hommes-là : les gens qui méditent, c’est-à-dire les champignons intellectuels qui se pourrissent à leur place, comme moi, font bien de temps à autre d’approcher du feu. Ça leur fait jeter leur jus, ils n’en sont que plus secs après. La contemplation d’une existence rendue misérable
– 603 – par une passion violente, de quelque nature qu’elle soit, est toujours quelque chose d’instructif et de hautement moral. Ça rabaisse avec une ironie hurlante tant de passions banales et de manies vulgaires que l’on est satisfait en songeant que l’instrument humain peut vibrer jusque-là et monter à des tons si aigus. Mais ce qui m’a touché aussi, c’est toi recevant sa lettre et croyant que c’était de moi. Oh ! j’ai compris cela, va, et ce que tu as ressenti.
Je t’embrasse sur le cœur pour la peine que tu as eue. Il y a malentendu entre nous deux. Il me semble que successivement je t’avais dit que j’attendais de tes lettres à Brest, à Saint-Malo, à Rennes. Ainsi je serai encore à Rennes dans 4 ou 5 jours, puis à Fougères, puis à Caen, puis à Trouville.
Je reviendrai à Croisset pour regretter mon voyage, comme cela arrive toujours. Je vais tâcher, cet hiver, de travailler assez violemment. J’ai à lire Swedenborg et sainte Thérèse. Je recule mon Saint Antoine. Ma foi ! tant pis. Quoique je n’aie jamais compté faire là-dessus quelque chose de bon, plutôt ne rien écrire que de se mettre à l’œuvre à demi préparé.
Je suis curieux de voir ton drame. Quand comptes-tu le présenter ? Puisque nous en sommes sur le métier, je vais te donner ce qui s’appelle un conseil d’ami, et d’ami qui connaît ce dont il parle, hélas ! Si Beauvallet vient à Rouen et qu’il y joue ta Charlotte Corday, je crois, vu l’intelligence de mes chers concitoyens, qu’il fera, comme on dit, un four, c’est-à-dire ou qu’il n’y viendra personne ou qu’on sifflera. Que Beauvallet interroge tous ses camarades ; s’ils sont sincères, et qu’ils lui disent le contraire, je veux bien que le diable m’étouffe. D’abord : 1° tout ce qui est vers est sifflé à
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Rouen ; 2° tout ce qui est beau ; 3° les cochonneries seules réussissent. Voilà mon opinion, et ancrée si avant dans mon individu que, si jamais je faisais quelque chose pour la scène, je défendrais qu’on le jouât sur le théâtre du pays qui m’a donné le jour.
Quant à mon voyage, nous avions commencé à l’écrire, mais cette façon d’aller nous eût demandé six mois et trois fois plus d’argent que nous n’en avons. Or c’est encore une plaie que je t’ai cachée, mais qui est vive chez moi, celle-là. Combien de temps irai-je encore ? Au diable l’avenir. N’importe, il est toujours ennuyeux de ne pouvoir vivre à sa guise. L’histoire de Pétion et du praticien sont deux histoires embêtantes ; on n’aime pas ça. Nous en avons été fâchés pour toi. À propos, quelles sont donc les révélations de l’institutrice ? Je flaire du drôle.
Adieu, à toi.
Ex imo.
À LOUISE COLET
La Bouille, vendredi soir.
[6 août 1847.]
Je reçois de Croisset votre lettre d’avant-hier. Encore des larmes, des récriminations et, ce qui est plus drôle, des injures. Et tout cela parce que je ne suis pas venu à un rendez-vous que je n’avais pas promis. Vous me direz qu’il était entendu tacitement entre nous que je devais m’y rendre. Mais si je n’ai pu, s’il existait des motifs que vous ne pouviez connaître, alors que dans la colère égoïste de votre amour vous m’envoyez de si belles choses, s’il y avait des
– 605 – obstacles enfin, des obstacles insurmontables ?… N’importe, n’est-ce pas ? vous vous souciez fort peu de tout ce qui m’arrive. Qu’importe l’état où je suis ; du moment que je ne quitte pas tout pour vous j’ai tort, j’ai tort et toujours tort. Ah Louise, vous dites que vous me plaignez, eh bien je vous plains aussi car vous m’avez appris une triste chose, c’est qu’il y a tout autant d’amertume et de misères dans l’amour heureux que dans l’amour dédaigné. – Goutte à goutte vous me les avez toutes distillées de façon, je vous jure, à n’en pas perdre le souvenir. Vous ne voulez pas du sentiment que j’ai pour vous, de cette pitié insultante qui ne provient selon vous que du remords. Ah ! vous parlez à un sourd. Je ne crois pas au remords. C’est un mot de mélodrame que je n’ai jamais cru vrai. Vous déclarez que je devais au moins vous envoyer des fleurs le 29 juillet. Vous savez bien que je n’admets pas davantage les devoirs, vous frappez mal en voulant frapper trop fort. Je ne ris pas de tout cela cependant comme vous le présumez car je ne ris plus et pour cause. Depuis quinze jours surtout j’ai éprouvé de telles choses que j’en ai perdu l’habitude, pour le moment du moins, cela reviendra peut-être.
Il me semble pourtant que la lettre que je vous ai écrite de Saint-Malo était affectueuse et bonne. Il paraît que non. Je me trompe peut-être. Vous êtes comme les autres après tout, comme tout le monde. J’ai beau faire tout ce que je peux. Je blesse toujours. Et moi ? Ah mais on suppose toujours que non. C’est comme un homme qui en tombant d’un clocher en écrase un autre dans sa chute. On plaint beaucoup celui qui a été écrasé mais celui qui en écrasant a été brisé du coup, ah bah ! c’était sa faute !
Quant à la lettre de Fougères je ne l’ai pas reçue. J’avais dit qu’on la fît suivre à Trouville. À Trouville elle n’y était
– 606 – pas. J’ai écrit hier pour la ravoir. Je suis revenu vite, en toute hâte, et je n’ai pu par conséquent l’avoir. Nous sommes revenus quinze jours plus [tôt] que nous ne le devions primitivement, ma mère m’ayant écrit de revenir le plus tôt possible. Le pays est accablé de maladies d’enfants, elle a fui de Croisset et s’est logée ici dans un taudis où j’ai le bonheur d’être. D’un moment à l’autre je m’attends à voir son enfant crever comme un pétard. J’y crois parce que je le redoute et que les choses que je crains ont l’habitude de se réaliser. Voilà pourquoi Max[ime] est revenu si vite à Paris et juste le 29 sans qu’il y eût pour cela la moindre intention ironique, soyez-en bien sûre. Je n’ai pas le cœur à l’ironie, vu le pétrin où je suis plongé. Tout me craque dans les mains pour le quart d’heure, parents, amis, argent et vous, vous sur qui je comptais toujours.
Vous me demandez un oubli absolu. Je pourrais vous en donner les marques mais que cela soit au fond, non. Vous n’avez pu vous résigner à m’accepter avec les infirmités de ma position, avec les exigences de ma vie. Je vous avais donné le fond, vous vouliez encore le dessus, l’apparence, les soins, l’attention, les déplacements, tout ce que je me suis tué à vous faire comprendre que je ne pouvais vous donner. Qu’il en soit comme vous voudrez ! Si vous me maudissez moi je vous bénis et toujours mon cœur remuera à votre nom. Vous croyez que je n’ai pas non plus fêté l’anniversaire mercredi et que je n’y songeais pas ! Adieu.
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À LOUISE COLET
[La Bouille,] mardi soir.
[10 août 1847.]
Merci, merci de ta lettre de dimanche. J’en ai ressenti dans l’âme un bien inouï et j’ai eu pour toi un élan de tendresse qui m’a porté vers toi tout entier. Mentalement je me suis jeté dans tes bras, sur ton cœur, j’aurais voulu y être ! Ne me juge pas sur l’apparence. Contrairement à beaucoup qui sont moins qu’ils ne paraissent je suis peut-être plus que le dehors ne dit.
Ce que je ferai de ton amour, « de ce pauvre amour » ? Mais je le garde, mais j’y compte. Tâche qu’il ne te fasse pas tant de mal à toi, voilà ce que je demande et ce que je désire. Modère cette violence de passion, cet emportement de caractère qui t’a fait déjà tant souffrir. Fais-toi vieille pour ma vieillesse.
Si je te parais si dur, c’est qu’on a beaucoup frappé sur moi et que j’ai du cal à quantité d’endroits sensibles. Si je te semble si froid, c’est que j’ai bien brûlé déjà et qu’il n’est pas étonnant que le charbon ne flambe plus si fort. Maintenant surtout j’ai plusieurs choses fâcheuses qui me surviennent, j’ai mal aux nerfs par moments (c’est la maladie des gens sensibles pourtant !). Un ami dont je t’ai peu parlé parce que nous ne nous voyons guère maintenant – il m’a quitté, il s’est marié – et que j’ai démesurément aimé dans ma jeunesse et auquel je porte encore un attachement profond, est malade d’une maladie incurable. Je le vois qui va se mourir. J’ai beaucoup vécu avec lui et si jamais j’écris mes mémoires, sa place qui y sera large ne sera guère qu’un grand côté de la mienne. Et puis, et puis, des ennuis d’intérieur fort tristes, et pour bouquet, des dettes.
– 608 –
Avec tout cela je lis sainte Thérèse et le docteur Strauss. J’ai des envies poignantes d’aller vivre hors la France. Il me revient, par bouffées, des besoins de pérégrinations démesurées. « Ah, qui me donnera les ailes de la colombe ? » comme dit le psalmiste. – Si je les avais, les ailes de la colombe, j’irais vers toi, chère et bonne amie, oui j’irais, quand ce ne serait que pour toi. Mais ce serait pour moi aussi, car je te désire souvent, et je pense à toi tous les jours. Si tu savais comme je suis enchaîné ici, oh les tyrannies douces !
Pourquoi, quand nous sommes ensemble, nos caractères et nos idées se heurtent-ils toujours ? il y a là quelque chose qui ne dépend pas de nous et qui est amèrement fatal. Nous essayerons de nous y prendre mieux, n’est-ce pas ?
Que je t’embrasse pour ton bon amour, pour ton bon cœur. N’aie plus de ces colères qui m’affligent et qui m’irritent. Adieu, un long baiser sur tes seins.