Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 9/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

Adieu, réponds-moi vite.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Croisset, 21 septembre 1845.]

Je suis aise, mon bon Ernest, de te savoir si près de moi. Si j’étais libre, j’irais moi-même te voir pour ne pas priver ta mère du temps que, je l’espère, tu lui déroberas pour moi. Viens, ne fût-ce qu’un après-midi, prends un convoi du matin, tu seras rentré le soir aux Andelys. – Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, pauvre vieux ! Nous devons avoir bien des choses à nous dire. Je te remercie de la lettre de Lorelli, je lui répondrai.

Adieu, je t’attends d’un moment à l’autre.

Tout à toi.

Mille choses aux tiens.

 

– 340 –

À ALFRED LE POITTEVIN

[Rouen, avant le 15 janvier 1846.]

Nous allons mieux depuis dimanche. Plus de fièvre ; la suppuration s’arrête. Et il est presque certain qu’il ne se reforme pas de foyer dans la cuisse. Mais l’estomac est toujours aussi mauvais, quoiqu’il n’y ait plus de vomissements depuis bientôt 48 heures. Le quinquina passe. Tout cela ne dit pas encore grand-chose. Mais au moins l’inquiétude en est calmée. Adieu, je m’attends à avoir une lettre de toi aujourd’hui ou demain.

T[out] à t[oi].

Mardi, 9 heures du matin.

 

À ALFRED LE POITTEVIN

[Rouen, janvier-février 1846.]

Il va y avoir aujourd’hui au Journal de Rouen quelques sommes versées. – D’ici à quelques jours il y en aura beaucoup.

Mais les bureaux ne ferment-ils pas à 2 heures ? –

Il faudrait, tout de suite, obtenir du Journal de Rouen la certitude qu’il publiera une liste pour demain.

Ne crains-tu pas, à cause de la rivalité entre le Journal de R[ouen] et le Mémorial, que ce dernier voyant qu’on porte tout au Journal de R[ouen] n’y mette ensuite de la mauvaise volonté. Dans ce cas il faudrait mieux diviser. – N’importe,

 

– 341 – pour demain il faut une somme ronde au Journal de R[ouen]. C’est là l’urgent.

Adieu, viens ce soir quand tu voudras.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen, fin janvier 1846.]

Voilà déjà quinze jours que tout est fini, mon pauvre Ernest, et je ne t’ai pas envoyé le moindre mot, pas le plus petit souvenir ! ce n’est pas faute d’avoir pensé à toi, mon vieil ami ! Car il me semblait que tu manquais à ce deuil de famille.

Tu as connu, tu as aimé l’homme bon et intelligent que nous avons perdu, l’âme douce et élevée qui est partie.

Je voudrais maintenant pouvoir m’enfermer à l’aise dans ma chambre et causer avec toi longuement de tous nos souvenirs anciens.

Mais je n’ai pas le temps. Je suis pressé, accablé de toutes parts. – Caroline est accouchée d’une petite fille. Mais au bout de cinq ou six jours elle a été prise d’accès de fièvre pernicieuse qui nous ont donné les inquiétudes les plus graves. Elle va mieux maintenant, bien même, et ses médecins trouvent qu’il n’y a plus l’ombre d’inquiétude à avoir. – Il a fallu se débattre beaucoup pour les affaires d’Achille que l’on voulait tout bonnement mettre à la porte de l’hôpital en récompense des services rendus par son père. C’était l’œuvre du sieur Leudet. Mais j’ai pris la haute main des affaires, j’ai été à Paris deux fois (j’y retourne demain) et

 

– 342 – j’ai si bien fait que jusqu’à présent rien ne doit nous faire douter qu’il ne succède en tout et pour tout à son père.

Dans tout cela mes nerfs ont été si horriblement secoués que je ne les sens plus. – Je suis peut-être guéri. Ça m’a peut-être fait l’effet d’une brûlure qui enlèverait une verrue.

Que te dire de ma mère ? C’est la douleur incarnée ! le cœur se navre à la regarder. Si elle n’est pas morte, ou si elle n’en meurt pas, c’est qu’on ne peut pas mourir de chagrin.

Il y a eu, comme écho affaibli de notre désespoir, et en allégement à nos peines, une immense sympathie dans le public. – La ville lui fait son tombeau et le public lui élève une statue.

Adieu, cher vieux, à bientôt un plus long entretien.

Je t’embrasse.

Ton pauvre ami.

 

À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN

[Rouen, 1er février (?) 1846.]

Excuse-moi, mon cher ami, si je n’ai pas répondu plus tôt à ton souvenir. – Je n’ai pas eu le temps, tant nous avons été pressés, accablés, anéantis. Tous les malheurs possibles sont venus fondre sur nous comme une grêle continue. Ma sœur qui vient d’accoucher il y a quelques jours a été très malade des suites de son accouchement. – Elle va mieux maintenant.

 

– 343 –

On a intrigué et remué pour avoir la place de mon père que l’on voulait ravir à Achille. Il a fallu s’occuper de tout cela.

Tu vois, mon vieux, dans quel horrible pétrin nous avons été et nous sommes encore un peu.

Cette semaine j’irai à Paris. Je te verrai. Présente nos respects et amitiés à ton père et à ta mère.

Adieu, à bientôt.

Ton tout dévoué.

Dimanche matin.

 

À ALFRED LE POITTEVIN

[Paris, 10 février 1846.]

J’ai reçu ce matin un mot d’Hamard qui m’apprend que la souscription ne marche pas du tout. Le Journal de Rouen n’a pas encore publié une liste. C’est stupide. Va donc voir Grout, je te remets l’affaire, fais nommer une commission, active-nous ça. Aie surtout soin de dire que nous tenons à Pradier. Il y a déjà eu un retard funeste, il faut tâcher de le réparer. Ici la chose ira assez bien.

Je suis surchargé de besogne. Je ne sais quand je reviens à Rouen. Ce sera peut-être à la fin de la semaine, peut-être avant, peut-être après. Je me couche à 1 heure du matin et à 7 je suis debout. Je mène une vie d’une activité étrange.

J’ai acheté ton pot de poudre dentifrice.

 

– 344 –

Et la pièce de Bouilhet ?

Adieu, pense à moi et écris-moi. Si je n’ai pas le temps de t’envoyer des lettres, j’ai le temps de lire les tiennes.

Tibi.

Mardi soir 11 heures.

 

À MAXIME DU CAMP

[Rouen, 15 mars 1846].

Hamard sort de ma chambre où il sanglotait, debout, au coin de ma cheminée. Ma mère est une statue qui pleure.

Caroline parle, sourit, nous caresse, nous dit à tous des mots doux et affectueux. Elle perd la mémoire, tout est confus dans sa tête, elle ne savait pas si c’était moi ou Achille qui était parti à Paris. Quelle grâce il y a dans les malades et quels singuliers gestes !

Le petit enfant tette et crie. Achille ne dit rien et ne sait que dire. Quelle maison ! quel enfer !

Et moi j’ai les yeux secs comme du marbre. C’est étrange, autant je me sens expansif, fluide, abondant et débordant dans les douleurs fictives, autant les vraies restent dans mon cœur âcres, dures ; elles s’y cristallisent à mesure qu’elles y viennent.

Il semble que le malheur est sur nous et qu’il ne s’en ira que quand il se sera gorgé de nous.

 

– 345 –

Encore une fois je vais revoir les draps noirs et j’entendrai l’ignoble bruit des souliers ferrés des croque-morts qui descendent l’escalier.

J’aime mieux n’avoir pas d’espoir et entrer au contraire par la pensée dans mon chagrin qui va venir.

M. Marjolin arrive ce soir, que fera-t-il ?

Adieu, cher vieux. J’ai eu hier soir un pressentiment que quand je te reverrais je ne serais pas gai ! Encore adieu.

 

C’est par le convoi de 9 h[eures] que M. Marjolin doit repartir demain.

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] mercredi matin. [25 mars 1846.]

Mon cher vieux, je n’ai pas voulu que tu vinsses ici. J’ai redouté ta tendresse. J’avais assez de la vue d’Hamard sans la tienne. Peut-être eusses-tu été encore moins calme que nous. Dans quelque temps je t’appellerai et je compte sur toi. C’est hier à 11 heures que nous l’avons enterrée, la pauvre fille. On lui a mis sa robe de noce, avec des bouquets de roses, d’immortelles et de violettes. J’ai passé toute la nuit à la garder. Elle était droite, couchée sur son lit, dans cette chambre où tu l’as vue faire de la musique. Elle paraissait bien plus grande et bien plus belle que vivante avec ce long voile blanc qui lui descendait jusqu’aux pieds. – Le matin quand tout a été fait je lui ai donné un long et dernier baiser d’adieu dans son cercueil. Je me suis penché

 

– 346 – dessus, j’y ai entré la tête et j’ai senti le plomb me plier sous les mains. C’est moi qui l’ai fait mouler. – J’ai vu les grosses pattes de ces rustres la manier et la recouvrir de plâtre. J’aurai sa main et sa face. Je prierai Pradier de me faire son buste et je le mettrai dans ma chambre. J’ai à moi son grand châle bariolé, une mèche de cheveux, la table et le pupitre sur lequel elle écrivait. Voilà tout, voilà tout ce qui reste de ceux qu’on a aimés !

Hamard a voulu venir avec nous. – Arrivés là-haut (dans ce cimetière derrière les murs duquel j’allais en promenade avec le collège et où Hamard m’a vu pour la première fois), sur le bord de la fosse il s’est agenouillé et lui a envoyé des baisers en pleurant. – La fosse était trop étroite, le cercueil n’a pas pu y entrer. On l’a secoué, tiré, tourné de toutes les façons, on a pris un louchet, des leviers, et enfin un fossoyeur a marché dessus (c’était la place de la tête) pour le faire entrer. – J’étais debout à côté, mon chapeau dans les mains, je l’ai jeté par terre en criant.

Je te dirai le reste de vive voix, car j’écrirais trop mal tout cela. J’étais sec comme la pierre d’une tombe, mais horriblement irrité. J’ai voulu te raconter ce qui précède, pensant que ça te ferait plaisir. Tu as assez d’intelligence et tu m’aimes assez pour comprendre ce mot « plaisir » qui ferait rire le bourgeois.

Nous voilà revenus à Croisset depuis dimanche. (Quel voyage, seul avec ma mère et l’enfant qui criait !) La dernière fois que j’en étais parti c’était avec toi ; tu t’en souviens. De quatre qui y habitaient, il en reste deux. – Les arbres n’ont pas encore de feuilles, le vent souffle, la rivière est grosse, les appartements sont froids et dégarnis.

 

– 347 –

Ma mère va mieux qu’elle ne pourrait aller. Elle s’occupe de l’enfant de sa fille, couche dans sa chambre, la berce, la soigne le plus qu’elle peut. Elle tâche de se refaire mère. Y arrivera-t-elle ? – La réaction n’est pas encore venue et je la crains fort.

Nous allons avoir des embêtements forcés, à cause de la mineure. L’arrangement à l’amiable n’est plus possible. Il faut que la justice s’en mêle. En admettant qu’on se dépêche beaucoup nous n’en serons pas quittes avant trois mois. – Il faut aussi, et c’est le plus pressé, que nous cherchions un logement à Rouen. –

Je suis accablé, abruti, j’aurais bien besoin de reprendre une vie calme, car j’étouffe d’ennui et d’agacement. Quand retrouverai-je ma pauvre vie d’art tranquille et de méditation longue ! Je ris de pitié sur la vanité de la volonté humaine quand je songe que voilà six ans que je veux apprendre le grec et que les circonstances ont été telles que je n’en suis pas arrivé aux verbes.

Adieu, cher Maxime. Je t’embrasse tendrement.

Il va sans dire que cette lettre est pour toi seul et que tout ce qu’il y a n’en doit pas sortir.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Croisset,] 5 avril [1846].

Eh bien, pauvre vieux, encore un ! Tu n’as pas eu le temps de répondre à la lettre où je te parlais de la mort de mon père, que je t’en envoie une autre où je te parle de celle de ma sœur ! La prochaine sera peut-être pour te dire celle

– 348 – de ma mère ! Qui sait ! Je m’attends à tout. Je suis comme un pavé de grande route, le malheur marche sur moi et piétine à plaisir.

Quel changement depuis que nous ne nous sommes vus ! Mon père parti d’abord, puis elle ensuite, ma pauvre Caroline que j’aimais tant, dont j’étais si fier ! – Tu l’as connue toi, mon bon Ernest, nous avons joué ensemble autrefois quand nous étions enfants. – Ton souvenir est lié au sien dans toutes les scènes tendres qui me reviennent maintenant à l’esprit.

Si tu étais là, que de choses j’aurais à te dire ! mon vieil ami, mon vieux camarade, toi qu’elle confondait dans ses jeux et qu’elle ne distinguait pas de son frère. –

Quelques jours avant de mourir, elle a parlé de toi dans son délire ; elle croyait que tu étais à la maison. Elle parlait aussi de son père, elle s’étonnait de ne le pas voir. Comme elle a souffert ! comme elle a souffert ! Tantôt elle poussait des cris déchirants ou geignait douloureusement. Il n’y a ni mot ni description qui te puisse donner une idée de l’état de ma mère… J’ai un triste pressentiment sur son compte et malheureusement je suis payé pour croire à mes pressentiments.

Écris-moi donc longuement, souvent, le plus longuement possible. Où est le temps où nous nous voyions tous les jours ? Nos pauvres jeudis du collège, où sont-ils ?

Adieu, je t’embrasse bien tendrement.

Fais-moi le plaisir d’envoyer la lettre ci-jointe en y mettant l’adresse. C’est pour Lorelli, je ne lui avais pas encore répondu.

 

– 349 –

À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN

[Croisset,] 5 avril. 1846.

Quand tu m’as quitté la dernière fois, quand tu m’as vu repartir pour Rouen, tu t’es dit sans doute que, le temps venant, les jours s’écoulant, ma douleur allait passer, que je me consolerais à la longue de la mort de mon père et que je finirais enfin par rentrer dans le calme dont il y a si longtemps que je suis privé. Ah oui ! du calme ! Y en a-t-il pour les pavés de la grande route qui sont broyés par les roues des chariots ? Y en a-t-il pour l’enclume ?

En plaçant ma vie au-delà de la sphère commune, en me retirant des ambitions et des vanités vulgaires pour exister dans quelque chose de plus solide, j’avais cru que j’obtiendrais, sinon le bonheur, du moins le repos. Erreur ! Il y a toujours en nous l’homme, avec toutes ses entrailles et les attaches puissantes qui le relient à l’humanité. Personne ne peut échapper à la douleur. J’en sais quelque chose. Notre dernier malheur a été encore plus horrible que l’autre, en ce qu’il était moins prévu, moins probable. Et puis, voir mourir un être jeune, dans toute la plénitude de sa beauté et de son intelligence, c’est quelque chose qui révolte ; on éprouve le sentiment d’une atroce injustice.

Reste toujours comme tu es, ne te marie pas, n’aie pas d’enfants, aie le moins d’affections possible, offre le moins de prise à l’ennemi.

J’ai vu de près ce qu’on appelle le bonheur et j’ai retourné sa doublure ; c’est une dangereuse manie que de vouloir le posséder.

Écris-moi quelquefois, tiens-moi au courant de tes travaux ; je ne sais maintenant quand j’irai à Paris. Adieu.

– 350 –

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] mardi, 2 heures d’après-midi.

[7 avril 1846.]

J’ai pris une feuille de grand papier avec l’intention de t’écrire une longue lettre. Peut-être ne vais-je pas t’envoyer trois lignes, c’est comme ça viendra. Le temps est gris, la Seine est jaune, le gazon est vert, les arbres ont à peine des feuilles. Elles commencent, c’est le printemps, l’époque de la joie et des amours : « Mais il n’y a pas plus de printemps dans mon cœur que sur la grande route où le hâle fatigue les yeux, où la poussière se lève en tourbillons. » Te rappelles-tu où cela est ? C’est de ce vieux Novembre. J’avais 19 ans quand j’ai écrit cela, il y a six ans bientôt. C’est étrange comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J’ai eu tout jeune un pressentiment complet de la vie. C’était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s’échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en avoir mangé pour savoir qu’elle est à faire vomir. Je ne me plains pas de cela, du reste. Mes derniers malheurs m’ont attristé mais ne m’ont pas étonné. Sans rien ôter à la sensation je les ai analysés en artiste. Cette observation a mélancoliquement récréé ma douleur. Si j’avais attendu de meilleures choses de la vie, je l’aurais maudite. – C’est ce que je n’ai pas fait. Tu me regarderais peut-être comme un homme sans cœur si je te disais que ce n’est pas l’état présent que je considère comme le plus pitoyable de tous. Dans le temps que je n’avais à me plaindre de rien je me trouvais bien plus à plaindre. Après tout, cela tient peut-être à l’exercice, à force de s’élargir pour la souffrance l’âme en arrive à des capacités prodigieuses ; ce qui la comblait naguère à la faire crever en couvre à peine le fond maintenant. – J’ai au moins une consolation énorme, une base sur laquelle je m’appuie, c’est celle-ci : « Je ne vois

 

– 351 – plus ce qui peut m’arriver de fâcheux. » Il y a la mort de ma mère que je prévois plus ou moins prochaine, mais avec moins d’égoïsme je devrais l’appeler pour elle. Y a-t-il de l’humanité à secourir les désespérés ?

As-tu réfléchi combien nous sommes organisés pour le malheur ? On s’évanouit dans la volupté, jamais dans la peine. Les larmes sont pour le cœur ce que l’eau est pour les poissons. Je suis résigné à tout, prêt à tout, j’ai serré toutes mes voiles et j’attends le grain, le dos tourné au vent et la tête sur ma poitrine. On dit que les gens religieux endurent mieux que nous les maux d’ici-bas, mais l’homme convaincu de la grande harmonie, celui qui espère le néant de son corps en même temps que son âme retournera dormir au sein du Grand Tout pour animer peut-être le corps des panthères ou briller dans les étoiles, celui-là non plus n’est pas tourmenté. On a trop vanté le bonheur mystique. Cléopâtre est morte aussi sereine que saint François. – Je crois que le dogme d’une vie future a été inventé par la peur de la mort ou l’envie de lui rattraper quelque chose. –

C’est hier que l’on a baptisé ma nièce. L’enfant, les assistants, moi, le curé lui-même qui venait de dîner et était empourpré ne comprenaient pas plus l’un que l’autre ce qu’ils faisaient. En contemplant tous ces symboles insignifiants pour nous je me faisais l’effet d’assister à quelque cérémonie d’une religion lointaine exhumée de sa poussière. C’était bien simple et bien connu et pourtant je n’en revenais pas d’étonnement, le prêtre marmottait au galop un latin qu’il n’entendait pas, nous autres nous n’écoutions pas, l’enfant tenait sa petite tête nue sous l’eau qu’on lui versait, le cierge brûlait et le bedeau répondait amen. Ce qu’il y avait de plus intelligent à coup sûr, c’était

 

– 352 – les pierres qui avaient autrefois compris tout cela et qui peut-être en avaient retenu quelque chose.

Je vais me mettre à travailler enfin ! enfin ! Voilà trois jours que je fais un peu de grammaire grecque. J’ai envie, j’ai besoin de piocher démesurément et longtemps, mais je vais être dérangé. Nous déménageons. Je vais faire arranger ma chambre d’ici. Il faudra que j’aille à Paris pour le tapis et les rideaux. Ce sera probablement dans un mois ou six semaines.

Est-ce d’avoir plus que jamais touché du doigt la vanité de nous-mêmes, de nos plans, de notre bonheur, de la beauté, de la bonté, de tout, mais je me fais l’effet d’être borné et bien médiocre. Je deviens d’une difficulté artiste qui me désole, je finirai par ne plus écrire une ligne. Je crois que je pourrais faire de bonnes choses mais je me demande toujours à quoi bon. C’est d’autant plus drôle que je ne me sens pas découragé. Je rentre au contraire plus que jamais dans l’idée pure, dans l’infini. J’y aspire, il m’attire. Je deviens brahme ou plutôt je deviens un peu fou. C’est sans rire : je voudrais être né brahme, je te montrerai des fragments du Bhagavad Gita et tu comprendras mon envie. – Je doute fort que je compose rien cet été. Si c’était quelque chose ce serait du théâtre. Mon conte oriental est remis à l’année prochaine et peut-être à la suivante et peut-être à jamais. – Si ma mère meurt, mon plan est fait, je vends tout et je vais vivre à Rome, à Syracuse ou à Naples. Me suis-tu ? Mais fasse le ciel que je sois un peu tranquille ! Un peu de tranquillité, grand Dieu ! un peu de repos, rien que cela, je ne demande pas de bonheur ! – Et toi, bon vieux Max, que deviens-tu ? Prends garde d’aimer trop cette bonne Marthe. Tu goûtes avec elle de grandes joies, c’est triste. La félicité est un manteau de couleur rouge qui a une doublure en

– 353 – lambeaux. Quand on veut s’en recouvrir, tout part au vent, et l’on reste empêtré dans ces guenilles froides que l’on avait jugées si chaudes. – J’ai peur pour toi quand je te vois une amour sérieuse. La vérole est moins à craindre que la passion. On cautérise les chancres de la pine, mais non pas ceux du cœur.

Adieu. Je t’embrasse. Tibi.

 

À MAXIME DU CAMP

[Croisset,] mardi, 11 heures du soir. [Mai 1846.]

Ta bonne lettre m’a fait plaisir, pauvre vieux. C’est comme ça que je les aime. Il m’a semblé, en la lisant, que je causais avec toi. Et pourtant le contenu m’a affligé, car je t’y vois bien triste, bien embêté, bien las. Un autre que moi te dirait : prends-moi pour exemple, regarde-moi et ne te plains pas trop. Ce serait stupide. L’ennui n’a pas de cause, vouloir en raisonner et le combattre par des raisons, c’est ne pas le comprendre. – Il fut un temps où je regorgeais d’éléments de bonheur et où j’étais vraiment très à plaindre. Les deuils les plus tristes ne sont pas ceux que l’on porte sur son chapeau. Je sens ton vide. Mais qui sait ? la grandeur y est peut-être, l’avenir y germe. Prends garde seulement à la Rêverie, c’est un vilain monstre qui attire et qui m’a déjà mangé bien des choses. C’est là la Sirène des âmes. Elle chante, elle appelle à elle et l’on n’en revient plus. J’ai grande envie ou plutôt grand besoin de te voir. J’ai mille choses à te dire. Et de tristes ! Il me semble quant à moi que je suis maintenant dans un état inaltérable. C’est une illusion sans doute, mais je n’ai plus que celle-là, si c’en est une. Quand je pense à tout ce qui peut survenir, je ne vois pas ce qui pourrait me

– 354 – changer, j’entends le fond, la vie, le train ordinaire des jours. Et puis je commence à prendre une habitude du travail dont je remercie le ciel. Je lis ou j’écris régulièrement de 8 à 10 heures par jour et si on me dérange quelques instants, j’en suis tout malade. Bien des jours se passent sans que j’aille au bout de la terrasse. Le canot n’est seulement à flot. J’ai soif de longues études et d’âpres travaux. La vie interne que j’ai toujours rêvée commence enfin à surgir. Dans tout cela la poésie y perdra peut-être, je veux dire l’inspiration, la passion, le mouvement instinctif. J’ai peur de me dessécher à force de science et pourtant d’un autre côté je suis si ignorant que j’en rougis vis-à-vis de moi-même. – Il est singulier comme, depuis la mort de mon père et de ma sœur, j’ai perdu tout amour d’illustration. Les moments où je pense au succès futur de ma vie d’artiste, à l’application de ce que je travaille, sont les moments exceptionnels. Je doute bien souvent si jamais je ferai imprimer une ligne. Sais-tu que ce serait une belle idée que celle du gaillard qui jusqu’à 50 ans n’aurait rien publié et qui d’un seul coup ferait paraître, un beau jour, ses œuvres complètes, et puis qui s’en tiendrait là ? – Hélas ! je rêve aussi, je rêve comme toi de grands voyages à cheval, avec un domestique, et dans notre costume convenu et je me demande si dans 10 ans, dans 15 ans, ce ne serait pas plus sage que de rester à Paris à faire l’homme de lettres, à faire le pied de grue devant le comité des Français, à saluer MM. les critiques, à me disputer avec mes éditeurs et à payer des gens pour écrire ma biographie parmi les grands hommes contemporains. Un artiste qui serait vraiment artiste et pour lui seul, sans préoccupation de rien, cela serait beau. Il jouirait peut-être démesurément. Il est probable que le plaisir qu’on peut avoir à se promener dans une forêt vierge ou à chasser le tigre est gâté par l’idée qu’on doit en faire une description bien arrangée pour plaire

 

– 355 –

à la plus grande masse de bourgeois possible. Enfin vers la trentaine je verrai, d’ici là j’apprends la grammaire grecque et j’étudie le buddhisme. Je vis seul, très seul, de plus en plus seul. Mes parents sont morts. Mes amis me quittent ou changent : « Celui, dit Çakya-Mouni, qui a compris que la douleur vient de l’attachement se retire dans la solitude comme le rhinocéros. » Je t’expliquerai le sens du mot « attachement » qui est tout spécial.

Oui, comme tu le dis, la campagne est belle, les arbres sont verts, les oiseaux chantent et les lilas sont encore en fleurs. Mais de cela, comme du reste du monde, je n’en jouis que par ma fenêtre.

Tu ne saurais croire comme je t’aime, pauvre vieux, de plus en plus l’attachement que j’ai pour toi augmente. Je me cramponne à ce qui me reste, comme Claude Frollo suspendu sur l’abîme. Je veux décidément aller à Paris vers le 20. Que Touzan s’arrange comme il voudra. Tâche qu’il ait quelque chose de fait ou de commencé au moins, car j’ignore complètement où il en est. J’aime mieux qu’il ne soit pas trop avancé pour pouvoir lui donner des conseils. Dis-lui que le menuisier a fini. – Je partirai par un convoi de midi, je resterai le lendemain et le surlendemain jusqu’à 7 heures, c’est convenu.

Tu me parles de scénario. Envoie-moi (ou tu m’expliqueras) celui que tu veux me montrer. Le sieur Alfred s’occupe de tout autre chose. C’est un bien drôle d’être.

Les affaires d’Achille paraissent tirer à leur fin. Il est nommé professeur de clinique adjoint avec 6 mois de cours. Le logement sera arrangé d’ici à peu. Il y a des chances pour et contre.

 

– 356 –

Ah ! ma santé que j’oubliais. Eh bien, mes clous se calment un peu, j’ai la jambe plus propre, quant à mes nerfs il n’y a rien. Voilà bientôt sept mois que j’ai eu ma dernière attaque. Ça paraît vouloir en rester là.

J’ai relu l’Hist[oire] romaine de Michelet. – Non, l’antiquité me donne le vertige. J’ai vécu à Rome, c’est sûr, du temps de César ou de Néron. – As-tu pensé quelquefois à un soir de triomphe quand les légions rentraient, que les parfums brûlaient autour du char du triomphateur, et que les rois captifs marchaient derrière, et ce vieux cirque ensuite ! C’est là qu’il faut vivre, vois-tu. On n’a d’air que là et on en a, de l’air poétique, à pleine poitrine comme sur une haute montagne, si bien que le cœur vous en bat. Ah ! à quelque jour je m’en foutrai une saoulée avec la Sicile et la Grèce. Seras-tu mon homme alors quand je te dirai : mon vieux, achète ta carabine et fais-toi couper ta veste légère, répondras-tu : en route et vive la Muse !

Que le ciel le veuille.

Mille tendresses profondes.

 

À ALFRED LE POITTEVIN

[Croisset,] samedi, 7 heures du soir.

[Mai (?) 1846.]

Mon cher Vieux,

Ne viens pas demain à Croisset, je serai à Rouen. Ma mère arrive à 1 heure. J’irai au-devant d’elle au chemin de fer. Si ce n’était pas par ce convoi-là, ce serait par un autre ; en tout cas nous serions dérangés, je ne serais pas libre.

– 357 –

Viens le jour que tu voudras et indique-moi-le d’avance, tout de suite, s’il te plaît. Je t’attends toujours à dix heures et demie pour déjeuner.

Adieu.

Le tien.

 

À SON COUSIN BONENFANT

[Croisset, avant le 21 mai 1846.]

Merci, mon cher ami, de la peau de loup ; qu’il figure dans mon cabinet ou ailleurs, le poil de ce sauvage habitant de nos forêts, horreur des timides brebis, épouvante des paisibles pasteurs, fléau des campagnes etc. n’en sera pas moins doux à la plante de mes pieds, et agréable encore davantage en ce qu’il me rappellera nos bons Nogentais.

Pour consoler Leclère de la perte de son chien je te prie de lui remettre de ma part une petite gratification de 40 francs en l’engageant à persévérer dans ses exploits. S’il me tue un tigre, je lui donne une meute.

Envoie-moi donc cette dépouille à Paris rue Notre-Dame-des-Victoires, 26, chez M. Touzan tapissier. Je serai moi-même à Paris jeudi, ainsi je pourrai veiller à la confection de la chose.

Le Père Parain ne m’a chargé de rien relativement à la laiterie. Il vous écrira samedi. Nous menons toujours la même vie inséparable au coin de notre foyer commun, aussi immobiles que les bûches qui nous chauffent. Il lit du matin au soir soit le journal ou Lope de Vega et Calderon. Car tu

 

– 358 – sauras que c’est un enragé sur la littérature espagnole. Il vous reviendra hidalgo pour le moins. J’ai aussi à t’apprendre qu’il se fortifie dans la partie théorique du culottage des pipes. Quelquefois même il tire des diagnostics que l’expérience justifie par la suite.

Rien de nouveau, du reste, ici. La pluie dans la rue, la tristesse du temps au-dehors, et au-dedans ? autre tristesse ! – Nous causons souvent de vous et nous nous demandons si vous ne reviendrez pas nous faire une visite aux vacances ? ceci est une question, et non une invitation bien entendu, par la raison que ce serait vous faire injure que de vous en adresser une, n’êtes-vous pas invités nés, invités de droit et à beaucoup de titres encore ! –

Adieu, cher ami, embrasse pour moi la grosse mère Olympe et Bibi. Mille choses de tout le monde à vous autres, et à toi une poignée de main longue et forte dans chaque main.

À toi.

 

À ALFRED LE POITTEVIN

[Croisset,] dimanche soir,

10 heures et demie. [31 mai 1846.]

Ne m’ayant point demandé de conseils, il serait convenable de ma part de ne pas en donner. Ce n’est donc pas de cela que nous causerons. Ce sont beaucoup de prévisions que j’ai. Malheureusement, j’ai la vue longue, – je crois que tu es dans l’illusion et dans une énorme, comme toutes les fois du reste que l’on fait une Action quelle qu’elle soit. Es-tu sûr, ô grand homme, de ne pas finir par devenir

– 359 – bourgeois ? Dans tous mes espoirs d’art je t’unissais. C’est ce côté-là qui me fait souffrir.

Il est trop tard ! Qu’il en soit ce qu’il en sera ! Toujours tu me retrouveras. Reste à savoir si moi je te retrouverai. Ne te récrie pas ! Le temps, les choses sont plus forts que nous. Il faudrait un volume pour développer le moindre mot de cette page. Si personne plus que moi ne souhaite ton bonheur, personne plus que moi n’en doute. Par cela même qu’en le cherchant tu fais une chose anormale. Si tu l’aimes, tant mieux, si tu ne l’aimes pas, tâche de l’aimer.

Y aura-t-il encore entre nous de ces arcana d’idées et de sentiments inaccessibles au reste du monde ? Qui répondra ? personne.

Viens me voir, ou j’irai te voir quand tu le voudras. Seulement écris-moi au moins un jour à l’avance parce que, maintenant, je viens quelquefois à Rouen pour aider au déménagement.

Je n’ai rien dit à Hamard, celui-ci étant absent et ne devant revenir que mardi matin. Si rien ne t’empêche, tâche de venir mardi, ça m’arrangerait assez.

Adieu, Carissimo.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Croisset,] 4 juin [1846],

jeudi soir.

Pauvre vieux ! je sais bien qu’à 300 lieues de moi il y a des yeux pleins de larmes quand les miens pleurent, un cœur

 

– 360 – gros d’angoisses quand le mien se déchire. Je comprends, je plains ton isolement, la solitude d’affections où tu te trouves. Je souhaite comme toi et pour toi que tu reviennes en France. Il faut espérer que d’ici à quelque temps on te fera cette grâce ou plutôt cette justice car tu commences vraiment à avoir mérité de l’avancement pour l’embêtement que te donnent tes fonctions. N’est-ce pas qu’il faut avoir demeuré à l’étranger pour aimer son pays ? et n’avoir plus de famille pour en sentir le prix ? – J’attends avec impatience les vacances pour pouvoir passer ensemble quelques bonnes heures. Ma pauvre mère te reverra avec bien du plaisir, elle te reverra avec joie car tu es mêlé à trop de choses tendres du temps de son bonheur pour que tu ne lui sois pas cher. N’aimons-nous pas à retrouver sur les gens et même sur les meubles et les vêtements quelque chose de ceux qui les ont approchés, aimés, connus ou usés ?

Des nouvelles de ce qui se passe ici je vais t’en donner. Achille a le logement de l’Hôtel-Dieu. Le voilà en pied et avec la plus belle position médicale de la Normandie. Nous autres nous vivons à Croisset d’où je ne sors et où je travaille le plus que je peux, ce qui n’est pas beaucoup mais un acheminement à plus. – L’hiver nous passerons quatre mois à Rouen. Nous y avons pris un logement au coin de la rue de Buffon. Notre déménagement est à peu près fini, Dieu merci, c’est encore là une triste besogne. J’y ai une chambre assez propre avec un petit balcon pour fumer la pipe matinale.

Veux-tu que je t’apprenne quelque chose qui va te faire pousser un Oh avec plusieurs points d’exclamation ? C’est le mariage, de qui ? D’un jeune homme de ta connaissance – pas de moi, rassure-toi. Mais bien d’un nommé Le Poittevin

 

– 361 – avec Mlle de Maupassant… Ici tu vas te livrer à l’étonnement et à la rêverie…

*

Les justes nopces se feront dans, je crois, une quinzaine. Le contrat a dû être signé mardi dernier. Après le mariage on fera un voyage en Italie et l’hiver prochain on habitera Paris. En voilà encore un de perdu pour moi et doublement puisqu’il se marie d’abord et ensuite puisqu’il va vivre ailleurs. Comme tout s’en va ! comme tout s’en va ! Les feuilles repoussent aux arbres mais, pour nous, où est le mois de mai qui nous rende les belles fleurs enlevées et les parfums mâles de notre jeunesse ? – Cela te fait-il le même effet ? mais je me fais à moi-même l’effet d’être démesurément âgé et plus vieux qu’un obélisque. J’ai vécu énormément et il est probable que quand j’aurai 60 ans je me trouverai très jeune. C’est là ce qu’il y a d’amèrement farce.

Ma pauvre mère est toujours désolée. Tu n’as pas l’idée d’un pareil chagrin. S’il y a un Dieu il faut avouer qu’il n’est pas toujours dans des accès de bonhomie. Mme Mignot m’a écrit ce matin pour me dire qu’elle viendrait passer quelques jours ici, prochainement. Je lui en sais une grande reconnaissance. Mon courage faiblit quelquefois à porter tout seul le fardeau de ce grand désespoir que rien n’allège.

Adieu, cher vieil ami, je t’embrasse de tout mon cœur.

Ton vieux.

 

– 362 –

À EMMANUEL VASSE DE SAINT-OUEN

[Croisset,] 4 juin, jeudi soir [1846].

Je te remercie beaucoup, mon cher ami, de me tenir au courant de tes travaux. J’y prends, je t’assure, une part bien vive. Ce que j’aime en toi, c’est que tu les continues avec persévérance et âpreté, choses rares à notre époque où petits et grands ne travaillent que par fragments, sans avoir les uns ni la vue, les autres ni le courage de l’ensemble. – La méthode, tout est là dans les œuvres scientifiques et c’est [ce] qui manque même aux plus belles de notre génération. Je compatis, comme un homme qui y a passé, aux misères de ta vie extérieure, c’est-à-dire au boulet que tu traînes sous le nom de Ministère de la marine royale et des colonies. Mais tu as encore quelques heures libres, rêveuses et remplies le soir. Combien n’en ont pas ! Quand tu es rentré chez toi, dans ta chambre, au milieu de tes livres et de tes travaux, ne jouis-tu pas d’un calme exquis, et comme d’une brise fraîche qui vient enlever de toi-même les exhalaisons fades de l’ennui du bureau ?

Pour vivre, je ne dis pas heureux (ce but est une illusion funeste), mais tranquille, il faut se créer en dehors de l’existence visible, commune et générale à tous, une autre existence interne et inaccessible à ce qui rentre dans le domaine du contingent, comme disent les philosophes. Heureux les gens qui ont passé leurs jours à piquer des insectes sur des feuilles de liège ou à contempler avec une loupe les médailles rouillées des empereurs romains ! Quand il se mêle à cela un peu de poésie ou d’entrain, on doit remercier le ciel de vous avoir fait ainsi naître. Je suis bien curieux de voir ta rédaction et je te sais bon gré de me demander là-dessus mes avis. Tout ce que je pourrai faire pour cela je le ferai, non pas par complaisance, mais par

– 363 – plaisir. Entreprise et continuée avec tant de conscience, il ne peut pas manquer d’y avoir beaucoup de bon dans ton œuvre. Le tout est de faire saillir tout ce que tu sais, de mettre en relief [ce] que tu vois.

Pour moi, malgré les chagrins, les soucis, les embarras d’un tas d’affaires, je travaille assez raisonnablement, c’est-à-dire environ 8 heures par jour. Je fais du grec, de l’histoire ; je lis du latin ; je me culotte un peu de ces braves anciens pour lesquels je finis par avoir un culte artistique. Je m’efforce de vivre dans le monde antique. J’y arriverai, Dieu aidant. Ne sortant jamais et ne voyant personne, j’ai jugé sensé de me faire meubler un cabinet à ma guise, duquel je ne compte sortir d’ici à longtemps, à moins que le vent ne me pousse ailleurs.

D’ici à quelques jours il est probable que j’irai à Paris passer une huitaine ; je t’y verrai bien entendu.

Achille, grâce un peu à mes soins, soit dit sans présomption diplomatique, a obtenu le logement de l’Hôtel-Dieu, le service de chirurgie de mon père, sauf peu de chose, et la moitié de la chaire de clinique. Voilà un gars heureux ! et servi par les circonstances. Il le méritait certainement, mais le nom de son père a été un bon génie qui l’a couvert de ses ailes.

Adieu, mon vieux, continue à travailler sans préoccupation du reste de l’univers. L’égoïsme intellectuel est peut-être l’héroïsme de la pensée.

À bientôt j’espère.

Tout à toi.

 

– 364 –

À ERNEST CHEVALIER

Croisset. Samedi matin. [Juillet (?) 1846.]

Je t’attendais cette semaine, je ne reçois ni homme ni lettre. Qu’est-ce qu’il y a ? – Es-tu malade encore, mon pauvre vieux ? J’aime à croire que ce n’est qu’un retard. Réponds-moi donc par ta présence même et envoie-moi un mot pour me dire l’heure où il faut que je t’aille chercher au chemin de fer avec ta grand-mère que ma mère espère bien voir aussi.

Adieu, cher ami, à bientôt j’espère. Embrasse pour nous tous les tiens.

À toi.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] mardi soir, minuit. [4-5 août 1846.]

Il y a douze heures nous étions encore ensemble. Hier à cette heure-ci je te tenais dans mes bras… t’en souviens-tu ?… Comme c’est déjà loin ! La nuit maintenant est chaude et douce ; j’entends le grand tulipier qui est sous ma fenêtre frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la rivière. Tes petites pantoufles sont là pendant que je t’écris, je les ai sous les yeux, je les regarde. Je viens de ranger, tout seul et bien enfermé, tout ce que tu m’as donné. Tes deux lettres sont dans le sachet brodé, je vais les relire quand j’aurai cacheté la mienne. – Je n’ai pas voulu prendre pour t’écrire mon papier à lettres, il est bordé de noir, que rien de triste ne vienne de moi vers toi ! Je voudrais ne te causer que de la joie et t’entourer d’une

– 365 – félicité calme et continue pour te payer un peu tout ce que tu m’as donné à pleines mains dans la générosité de ton amour. J’ai peur d’être froid, sec, égoïste, et Dieu sait pourtant ce qui à cette heure se passe en moi. Quel souvenir ! et quel désir ! – Ah ! nos deux bonnes promenades en calèche, qu’elles étaient belles ! La seconde surtout avec ses éclairs ! Je me rappelle la couleur des arbres éclairés par les lanternes, et le balancement des ressorts ; nous étions seuls, heureux, je contemplais ta tête dans la nuit, je la voyais malgré les ténèbres, tes yeux t’éclairaient toute la figure. – Il me semble que j’écris mal, tu vas lire ça froidement, je ne dis rien de ce que je veux dire. C’est que mes phrases se heurtent comme des soupirs, pour les comprendre il faut combler ce qui sépare l’une de l’autre, tu le feras n’est-ce pas ? Rêveras-tu à chaque lettre, à chaque signe de l’écriture, comme moi en regardant tes petites pantoufles brunes je songe aux mouvements de ton pied quand il les emplissait et qu’elles en étaient chaudes. Le mouchoir est dedans, je vois ton sang. – Je voudrais qu’il en fût tout rouge.

Ma mère m’attendait au chemin de fer. Elle a pleuré en me voyant revenir. Toi tu as pleuré en me voyant partir. Notre misère est donc telle que nous ne pouvons nous déplacer d’un lieu sans qu’il en coûte des larmes des deux côtés ! C’est d’un grotesque bien sombre. – J’ai retrouvé ici les gazons verts, les arbres grands et l’eau coulant comme lorsque je suis parti. Mes livres sont ouverts à la même place, rien n’est changé. La nature extérieure nous fait honte, elle est d’une sérénité désolante pour notre orgueil. N’importe, ne songeons ni à l’avenir ni à nous ni à rien. Penser c’est le moyen de souffrir. Laissons-nous aller au vent de notre cœur tant qu’il enflera la voile. Qu’il nous

 

– 366 – pousse comme il lui plaira et quant aux écueils… ma foi tant pis, nous verrons.

Et ce bon X… qu’a-t-il dit de l’envoi ? Nous avons ri hier au soir. – C’était tendre pour nous, gai pour lui, bon pour nous trois. J’ai lu en venant presque un volume. J’ai été touché à différentes places. Je te causerai de ça plus au long. – Tu vois bien que je ne suis pas assez recueilli. La critique me manque tout à fait ce soir. J’ai voulu seulement t’envoyer encore un baiser avant de m’endormir, te dire que je t’aimais. À peine t’ai-je eu quittée et à mesure que je m’éloignais ma pensée revolait vers toi. Elle courait plus vite que la fumée de la locomotive qui fuyait derrière nous – (il y a du feu dans la comparaison) – pardon de la pointe. Allons, un baiser, vite, tu sais comment, de ceux que dit l’Arioste, et encore un, oh encore, encore et puis ensuite sous ton menton, à cette place que j’aime sur ta peau si douce, sur ta poitrine où je place mon cœur.

Adieu, adieu.

Tout ce que tu voudras de tendresses.

 

À LOUISE COLET

[Croisset, 6 ou 7 août 1846.]

Je suis brisé, étourdi, comme après une longue orgie, je m’ennuie à mourir. J’ai un vide inouï dans le cœur, moi si calme naguère, si fier de ma sérénité et qui travaillais du matin au soir avec une âpreté soutenue, je ne puis ni lire ni penser ni écrire. Ton amour m’a rendu triste. Je vois que tu souffres, je prévois que je te ferai souffrir. Je voudrais ne jamais t’avoir connue, pour toi, pour moi ensuite et

– 367 – cependant ta pensée m’attire sans relâche. J’y trouve une douceur exquise. Ah ! qu’il eût mieux valu en rester à notre première promenade. Je me doutais de tout cela ! Quand le lendemain je ne suis pas venu chez Phidias, c’est que je me sentais déjà glisser sur la pente. J’ai voulu m’arrêter, qu’est-ce qui m’y a poussé ? Tant pis : tant mieux. – Je n’ai pas reçu du ciel une organisation facétieuse. Personne plus que moi n’a le sentiment de la misère de la vie. Je ne crois à rien, pas même à moi ce qui est rare. Je fais de l’art parce que ça m’amuse mais je n’ai aucune foi dans le beau pas plus que dans le reste. Aussi l’endroit de ta lettre, pauvre âme, où tu me parles de patriotisme m’aurait bien fait rire si j’avais été dans une disposition plus gaie. Tu vas croire que je suis dur. Je voudrais l’être. Tous ceux qui m’abordent s’en trouveraient mieux et moi aussi dont le cœur a été mangé comme l’est à l’automne l’herbe des prés par tous les moutons qui ont passé dessus. Tu n’as pas voulu me croire quand je t’ai dit que j’étais vieux. Hélas ! oui. Car tout sentiment qui arrive dans mon âme s’y tourne en aigreur comme le vin que l’on met dans des vases qui ont trop servi. – Si tu savais toutes les forces internes qui m’ont épuisé, toutes les folies qui m’ont passé par la tête, tout ce que j’ai essayé et expérimenté en fait de sentiments et de passions tu verrais que je ne suis pas si jeune. C’est toi qui es enfant, c’est toi qui es fraîche et neuve, toi dont la candeur me fait rougir. Tu m’humilies par la grandeur de ton amour. Tu méritais mieux que moi. Que la foudre m’écrase, que toutes les malédictions possibles tombent sur moi si jamais je l’oublie ! Te mépriser ! m’écris-tu, parce que tu t’es donnée trop tôt à moi. As-tu pu le penser ! Jamais, jamais, quoi que tu fasses, quoi qu’il arrive. Je te suis dévoué pour la vie, à toi, à ta fille, à ceux que tu voudras. C’est là un serment, retiens-le, uses-en. Je le fais parce que je puis le tenir.

– 368 –

Oui je te désire et je pense à toi. Je t’aime plus que je ne t’aimais à Paris. Je ne puis plus rien faire, toujours je te revois dans l’atelier debout près de ton buste, les papillotes remuantes sur tes épaules blanches, ta robe bleue, ton bras, ton visage, que sais-je, tout. Tiens. Maintenant la force me circule dans le sang. Il me semble que tu es là, je suis en feu, mes nerfs vibrent… tu sais comment… tu sais quelle chaleur ont mes baisers.

Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions tu te demandes d’où vient ma réserve à ajouter « pour toujours ». Pourquoi ? C’est que je devine l’avenir, moi. C’est que sans cesse l’antithèse se dresse devant mes yeux. Je n’ai jamais vu un enfant sans penser qu’il deviendrait vieillard ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d’une femme nue me fait rêver à son squelette. C’est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent triste et que les spectacles tristes m’affectent peu. – Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au-dehors. Une lecture m’émeut plus qu’un malheur réel. Quand j’avais une famille j’ai souvent souhaité n’en avoir pas, pour être plus libre, pour aller vivre en Chine ou chez les sauvages. Maintenant que je n’en ai plus je la regrette et je m’accroche aux murs où son ombre reste encore. – D’autres seraient fiers de l’amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l’aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu’en ses replis les plus intimes. Mais cela me fait défaillir le cœur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés, car je me dis : « Elle m’aime, et moi qui l’aime aussi je ne l’aime pas assez. Si elle ne m’avait pas connu je lui aurais épargné toutes les larmes qu’elle verse. » Pardonne-moi ceci, pardonne-le-moi au nom de tout ce que tu m’as fait goûter d’ivresse. Mais j’ai le pressentiment d’un malheur immense pour toi. J’ai peur que mes lettres ne soient découvertes,

– 369 – qu’on apprenne tout. – Je suis malade de toi. Tu crois que tu m’aimeras toujours, enfant. Toujours, quelle présomption dans une bouche humaine ! Tu as aimé déjà, n’est-ce pas, comme moi ? Souviens-toi qu’autrefois aussi tu as dit : toujours. Mais je te rudoie, je te chagrine, tu sais que j’ai les caresses féroces… N’importe, j’aime mieux inquiéter ton bonheur maintenant que de l’exagérer froidement, comme ils font tous, pour que sa perte ensuite te fasse souffrir davantage… Qui sait ? Tu me remercieras peut-être plus tard d’avoir eu le courage de n’être pas plus tendre. Ah ! si j’avais vécu à Paris ! Si tous les jours de ma vie avaient pu se passer près de toi, oui, je me laisserais aller à ce courant sans crier au secours ! J’aurais trouvé en toi, pour mon cœur, mon corps et ma tête, un assouvissement quotidien qui ne m’eût jamais lassé. Mais séparés ; destinés à nous voir rarement, c’est affreux. Quelle perspective ! Et que faire ? pourtant… Je ne conçois pas comment j’ai fait pour te quitter. C’est bien moi, cela ! C’est bien dans ma pitoyable nature. Tu ne m’aimerais pas j’en mourrais, tu m’aimes et je suis à t’écrire de t’arrêter. Ma propre bêtise me dégoûte moi-même. C’est que de tous les côtés que je me retourne je ne vois que malheur. J’aurais voulu passer dans ta vie comme un frais ruisseau qui en eût rafraîchi les bords altérés et non comme un torrent qui la ravage. Mon souvenir aurait fait tressaillir ta chair et sourire ton cœur. Ne me maudis jamais ! Va, je t’aurai bien aimée avant que je ne t’aime plus. Moi je te bénirai toujours. Ton image me restera toute imbibée de poésie et de tendresse comme l’était hier la nuit dans la vapeur laiteuse de son brouillard argenté. – Ce mois-ci je t’irai voir. Je te resterai un grand jour entier. Avant quinze jours, douze même, je serai à toi. Que Phidias m’écrive et j’accours, c’est convenu. Est-il remis de sa colère ce bon Phidias ? A-t-il compris le sens du cadeau ? Tâche de

– 370 – lui bien faire entendre que c’était pour le faire rire et rêver et lui rendre un peu de la satisfaction qu’il nous avait causée.

Tu veux que je t’envoie quelque chose de moi. – Non, tu trouverais tout trop bien. Ne m’as-tu pas assez donné sans y joindre tes éloges littéraires ? Tu veux donc achever de me rendre fat. Et puis je n’ai rien de lisible ; tu ne t’y reconnaîtrais pas au milieu des ratures et des renvois, n’ayant rien fait recopier. N’as-tu pas peur de te gâter le style en me fréquentant ? Tu voudrais que je publiasse quelque chose tout de suite, tu m’exciterais, tu finirais par faire que je me prendrais au sérieux (ce dont le ciel me garde !). Autrefois la plume courait sur mon papier, avec vitesse. Elle y court aussi maintenant mais elle le déchire. Je ne peux pas faire une phrase, je change de plume à toute minute, parce que je n’exprime rien de ce que je veux dire. – Tu viendras à Rouen avec Phidias, tu feras semblant de l’y rencontrer et tu me feras une visite ici. Cela te satisfera mieux que toutes les descriptions possibles. Alors tu penseras à mon tapis et à la grande peau d’ours blanc sur laquelle je me couche dans le jour comme moi je pense à ta lampe d’albâtre, quand je regardais sa lumière mourante onduler sur le plafond. Avais-tu compris, ce soir-là, que je m’étais donné ce terme, car je n’osais pas, je suis timide va, malgré mon cynisme, à cause de lui peut-être. Je m’étais dit : j’attendrai jusqu’à ce que la bougie soit éteinte. Oh ! quel oubli de tout, quelle exclusion du reste du monde… comme elle était douce la peau de ton corps nu… et quelle joie hypocrite je savourais, dans mon dépit, pendant que les autres étaient là et qu’ils ne s’en allaient pas ! Je me souviendrai toujours de l’air de ta tête quand tu étais à mes genoux, par terre, et de ton sourire ivre quand tu m’as ouvert la porte et que nous nous sommes quittés. Je suis descendu dans les ténèbres, sur la pointe du pied, comme un

– 371 – voleur. N’en étais-je pas un ? Et tous sont-ils aussi heureux quand ils fuient chargés de leur butin ? Je te dois une explication franche de moi-même pour répondre à une page de ta lettre qui me fait voir les illusions que tu as sur mon compte. Il serait lâche à moi (et la lâcheté est un vice qui me dégoûte sous quelque face qu’il se montre) de les faire durer plus longtemps.

Le fond de ma nature est, quoi qu’on dise, le saltimbanque. J’ai eu dans mon enfance et ma jeunesse un amour effréné des planches. J’aurais été peut-être un grand acteur si le ciel m’a[vait] fait naître plus pauvre. Encore maintenant ce que j’aime par-dessus tout c’est la forme, pourvu qu’elle soit belle, et rien au-delà. Les femmes qui ont le cœur trop ardent et l’esprit trop exclusif ne comprennent pas cette religion de la beauté abstraction faite du sentiment. Il leur faut toujours une cause, un but. Moi j’admire autant le clinquant que l’or. La poésie du clinquant est même supérieure en ce qu’elle est triste. Il n’y a pour moi dans le monde que les beaux vers, les phrases bien tournées, harmonieuses, chantantes, les beaux couchers de soleil, les clairs de lune, les tableaux colorés, les marbres antiques et les têtes accentuées. Au-delà, rien. J’aurais mieux aimé être Talma que Mirabeau parce qu’il a vécu dans une sphère de beauté plus pure. – Les oiseaux en cage me font tout autant de pitié que les peuples en esclav[ag]e. De toute la politique il n’y a qu’une chose que je comprenne, c’est l’émeute. Fataliste comme un Turc je crois que tout ce que nous pouvons faire pour le progrès de l’humanité ou rien, c’est absolument la même chose. Quant à ce progrès j’ai l’entendement obtus pour les idées peu claires. Tout ce qui appartient à ce langage m’assomme démesurément. Je déteste assez la tyrannie moderne parce qu’elle me paraît bête, faible et timide d’elle-même, mais j’ai un culte profond

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