Correspondance - Tome I
À Ernest Chevalier ......................................................... 79
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.
– 309 – m’éclairer. – Tu m’affliges, cher et doux ami (il devrait y avoir un autre mot, car tu n’es pas pour moi un ami comme on l’entend, même les meilleurs), tu m’affliges quand tu me parles de ta mort. Songe à ce que je deviendrais. – Âme errante, comme un oiseau sur la terre en déluge, je n’aurais pas le moindre rocher, pas un coin de terre, où reposer ma fatigue. – Pourquoi vas-tu aller passer un mois à Paris ? Tu vas t’y ennuyer encore plus qu’à Rouen. Tu en reviendras plus las encore. – Es-tu sûr d’ailleurs que les bains de vapeur te soient si utiles pour ta tête de Mœchus ?
J’ai bien envie de voir ce que tu as fait depuis que nous sommes séparés. Dans quatre ou cinq semaines nous lirons cela ensemble, seuls, à nous, chez nous, loin du monde et des bourgeois, enfermés comme des ours et grondant sous notre triple fourrure. Je rumine toujours mon conte oriental, que j’écrirai l’hiver prochain. – Il m’est venu depuis quelques jours l’idée d’un drame assez sec sur un épisode de la guerre de Corse que j’ai lu dans l’histoire de Gênes. J’ai vu un tableau de Breughel représentant La Tentation de saint Antoine, qui m’a fait penser à arranger pour le théâtre La Tentation de saint Antoine. Mais cela demanderait un autre gaillard que moi. Je donnerais bien toute la collection du Moniteur si je l’avais, et 100 mille francs avec, pour acheter ce tableau-là, que la plupart des personnages qui l’examinent regardent assurément comme mauvais.
Ah ! sacré nom de Dieu ! que je regrette de n’être pas à Rouen pour assister au mariage de Baudry ! Voilà de ces scènes qui sont sublimes. – Arriverai-je à temps ? réponds-moi de suite à Genève et n’oublie pas de me dire quand notre ami s’unit par des liens légitimes. Présente-lui mes compliments. C’est une bonne affaire qu’il fait là, le mâtin. Et ce brave Delporte, quand est-ce aussi que nous le verrons
– 310 – allié à la fille de l’un des commer=çants les plus distingués de notre ville ?
J’irai, comme tu me le recommandes et comme je l’ai promis, déjeuner avec cette bonne Mme P[radier], mais il est douteux que je fasse plus, à moins qu’elle ne m’y invite très ostensiblement. La baisade ne m’apprend plus rien. Mon désir est trop universel, trop permanent et trop intense pour que j’aie des désirs. Je ne me sers pas de femmes, je fais comme le poète de ton roman, je les use par le regard.
Adieu, je t’embrasse. Écris-moi à Genève. Pense à moi. Adieu.
À ERNEST CHEVALIER
Milan, 13 mai [1845].
Ne pas confondre avec Milan frères du gros Milan seul de tous les Milan, fabricant de boyaux de mouton neutralisés, sans odeur, approuvés par l’Académie royale de Médecine de Paris, rue de l’Arbre-Sec, etc.
Excuse-moi d’abord, mon vieil Ernest, de ne t’avoir pas écrit. J’accepte tous les reproches de ta lettre, à laquelle je réponds de suite et j’implore ma grâce en te promettant que tu ne manqueras pas de mes lettres à Calvi. J’imagine l’isolement dans lequel tu vas te trouver et je tâcherai de temps à autre de te distraire un peu par quelques facéties que je t’enverrai d’au-delà de la mer. Hélas ! je ne suis plus si gai qu’autrefois. Je deviens vieux, je n’ai plus cette magnifique blague qui remplissait des lettres que tu étais deux jours à lire. Ce sera plutôt à toi de m’apprendre du nouveau. Je te conseille pour passer le temps de travailler
– 311 – l’italien et l’histoire de la Corse. Je te demanderai même plus tard quand tu seras installé quelques renseignements que je désire. – Nous ne sommes pas près de nous revoir, mon pauvre vieux. J’aurais voulu avant de nous séparer nous dire un adieu classique, j’entends souper tranquillement ensemble chez ce bon Auguste, et finir la soirée chez ces dames, avant que tu n’ailles défendre la moralité publique. C’eût été d’un bon augure. – Quand est-ce que nous nous retrouverons ? qu’arrivera-t-il d’ici là ! Il coulera bien de l’eau sous le pont comme on dit vulgairement. Vas-tu t’en donner, des maquis et du soleil ! Peut-être en auras-tu vite assez et regretteras-tu la vallée de Cléry où je t’ai fait rouler de rire. Mais le cœur humain est ainsi mosaïqué que revenu aux Andelys tu regretteras la Corse. Cela est de règle. Tâche toujours dans tes jours de vide et d’embêtement de ne pas céder au découragement. Sois toujours bel homme, jolie tenue et jolies manières, agréable en société, ferme sur ses talons, jarret tendu et le petit doigt sur la couture de la culotte.
Que te dirai-je de moi ? Toujours le même ! ni mieux ni pis, au moral comme au physique. J’ai revu la Méditerranée et je l’ai quittée, je monte en voiture le matin et j’en descends le soir. Je mange vigoureusement par exemple, c’est un progrès, j’ai un appétit d’enfer. En fait d’impressions de voyage ce que j’ai vu de mieux c’est Gênes. Je t’engage à aller t’y promener à quelque jour que tu auras le temps. Quand on a visité ses palais on a une telle pitié du luxe moderne qu’on est tenté de loger à l’écurie et de sortir en blouse. – J’ai vu ce matin à la bibliothèque Ambrosienne des lettres de Mme Lucrèce Borgia. Et cet après-midi à Monza la fameuse couronne de fer que Charlemagne et Napoléon se sont mise sur la tête. –
– 312 –
Nous revenons par Genève. Dans quatre semaines nous serons de retour à Rouen. J’y reprendrai ma vie calme et uniforme, entre ma pipe et mon feu, sur ma table et dans mon fauteuil. – Nous passerons l’été à Croisset.
Au reçu de ceci tu calculeras la distance qu’il te faut pour me répondre d’après les timbres de la poste. Dans 15 jours nous serons à Genève. Aussi écris-moi à Genève ; sinon, une huitaine après à Nogent, enfin à Rouen. N’as-tu pas pour Procureur du roi M. Paoli (un gaillard qui boite) ? Présente-lui mes compliments s’il se souvient de moi. Et dis-lui que je me rappelle avec plaisir la manière dont son frère m’a reçu. C’est celui qui habite à Piedicroce.
Adieu, vieux, porte-toi bien et donne-nous souvent de tes nouvelles.
Je t’embrasse.
À ALFRED LE POITTEVIN
Genève, 26 mai [1845],
lundi soir, 9 heures.
J’ai vu avant-hier le nom de Byron écrit sur un des piliers du caveau où a été enfermé le prisonnier de Chillon. Cette vue m’a causé une joie exquise. J’ai plus pensé à Byron qu’au prisonnier, et il ne m’est venu aucune idée sur la tyrannie et l’esclavage. Tout le temps j’ai songé à l’homme pâle qui un jour est venu là, s’y est promené de long en large, a écrit son nom sur la pierre et est reparti. – Il faut être bien hardi ou bien stupide pour aller ensuite écrire son nom dans un séjour pareil. Le roc en est bariolé et égratigné en cent endroits. Parmi tous les noms obscurs
– 313 – qu’on y voit, j’y ai lu ceux de Victor Hugo et de George Sand. Cela m’a fait de la peine pour eux. Je leur croyais plus de goût. J’y ai lu aussi, écrit au crayon : Mme Viardot née Pauline Garcia, ce qui par exemple m’a fait rire. Mme Viardot née Pauline Garcia rêvant aux infortunes poétisées par le maître et désirant que le public en soit instruit, voilà qui est d’un bon grotesque et qui a excité mon hilarité comme on dit en style parlementaire. – Le nom de Byron est gravé de côté ; il est déjà noir comme si on avait mis de l’encre dessus pour le faire ressortir. Il brille en effet sur la colonne grise et jaillit à l’œil dès en entrant. Au-dessous du nom la pierre est un peu mangée, comme si la main énorme qui s’est appuyée là l’avait usée par son poids. Je me suis abîmé en contemplation devant ces cinq lettres. –
Ce soir, tout à l’heure, j’ai été, en fumant mon cigare, me promener dans une petite île qui est sur le lac en face de notre hôtel et qu’on appelle l’île Jean-Jacques, à cause de la statue de Pradier qui y est. Cette île est un lieu de promenade où on fait de la musique le soir. Quand je suis arrivé au pied de la statue, les instruments de cuivre résonnaient doucement. On n’y voyait presque plus ; le monde était assis sur des bancs, en vue du lac, au pied de grands arbres dont la cime presque tranquille se remuait pourtant. Ce vieux Rousseau se tenait immobile sur son piédestal et écoutait tout cela. J’ai frissonné. Le son des trombones et des flûtes m’allait aux entrailles. Après l’andante est venu un morceau joyeux et plein de fanfares. J’ai pensé au théâtre, à l’orchestre, aux loges pleines de femmes poudrées, à tous les tressaillements de la gloire et à ce paragraphe des Confessions : « J.-J., te doutais-tu que 15 ans plus tard, haletant, éperdu… » La musique a continué longtemps. Je remettais de symphonie en symphonie à rentrer chez moi ; enfin je suis parti. Aux deux bouts du lac
– 314 – de Genève il y a deux génies qui projettent leur ombre plus haute que celle des montagnes : Byron et Rousseau, deux gaillards, deux mâtins… qui auraient fait de bien bons avocats.
Tu me dis que tu deviens de plus en plus amoureux de la nature – moi, j’en deviens effréné. Je regarde quelquefois les animaux et même les arbres avec une tendresse qui va jusqu’à la sympathie : j’éprouve presque des sensations voluptueuses rien qu’à voir, mais quand je vois bien. – Il y a quelques jours, j’ai rencontré trois pauvres idiotes qui m’ont demandé l’aumône. Elles étaient affreuses, dégoûtantes de laideur et de crétinisme. Elles ne pouvaient pas parler ; à peine si elles marchaient. Quand elles m’ont vu, elles se sont mises à me faire des signes pour me dire qu’elles m’aimaient ; elles me souriaient, passaient la main sur leur visage et m’envoyaient des baisers. – À Pont-l’Évêque, mon père possède un herbage dont le gardien a une fille imbécile. Les premières fois qu’elle m’a vu, elle m’a également témoigné un étrange attachement. J’attire les fous et les animaux. Est-ce parce qu’ils devinent que je les comprends, parce qu’ils sentent que j’entre dans leur monde ?
À propos d’idiot, ne trouves-tu pas qu’il doit y en avoir un à l’hôtel des Farces ? En vois-tu la nécessité ? C’est pour faire rire. On lui fait des farces, on se fout de lui. On lui tire le vi, on le rosse, on rit, on rit beaucoup. Le Garçon finit par ne plus pouvoir s’en passer et le mouton en devient jaloux. Abuse-t-on de ce pauvre idiot !
Vraiment je ne suis pas protégé du ciel. Au reste je m’y attendais. Il était écrit que je ne verrais pas le mariage de Baudry comme je n’ai pas vu celui de Pagnerre. Plains-toi de la Providence, toi, heureux bougre. Tu as assisté au mariage
– 315 – de Lengliné, tu vas savourer celui de Baudry. Tu as peut-être été convié à celui de Podesta dont tu ne m’avais rien dit. Observe bien tout cela, au moins, étudie-moi chaque détail, fais-toi prunelle.
Si j’étais riche, voici ce que je ferais pour le quart d’heure. J’inviterais à un grand dîner Pagnerre, Lengliné, Podesta, Baudry et Denouette tous avec leurs épouses ; au dessert le plafond s’ouvrirait et il en tomberait sur la tête des convives une pluie de merde, de vin et d’or pour leur témoigner la joie qu’ils m’ont causée.
Nous avons traversé le Simplon jeudi dernier. C’est jusqu’à présent ce que j’ai vu de plus beau comme nature. Tu sais que les belles choses ne souffrent pas de description. – Je t’ai bien regretté. – J’aurais voulu que tu fusses avec moi, ou bien j’aurais voulu être dans l’âme de ces grands pins qui se tenaient tout suspendus et couverts de neige au bord des abîmes. – Je cherchais mon niveau.
J’ai visité à Domodossola un couvent de capucins (j’en avais déjà vu un à Gênes, et un autre, de chartreux, près Milan). Le capucin qui nous a promenés nous a offert un verre de vin, je lui ai donné 2 cigares, et nous nous sommes séparés en nous serrant fortement les mains. Il avait l’air d’un excellent bougre. On effleure bien des amitiés en voyage. Je ne parle pas des amours.
C’est une chose singulière comme je suis écarté de la femme. J’en suis repu comme doivent l’être ceux qu’on a trop aimés. C’est peut-être moi qui ai trop aimé. C’est la masturbation qui en est cause, masturbation morale, j’entends. Tout est parti de moi, tout y est rentré. Je suis devenu impuissant pour ces effluves magnifiques que j’ai trop senties bouillonner pour les voir jamais se déverser.
– 316 –
Voilà bientôt deux ans que je ne me suis livré au coït et un an dans quelques jours, à toute espèce d’acte lascif. Je n’éprouve plus même vis-à-vis d’aucun jupon ce désir de curiosité qui vous pousse à dévoiler l’inconnu et à chercher du nouveau. Il faut que je sois tombé bien bas puisque le bordel lui-même ne m’inspire pas l’envie d’y entrer. – J’approuve ton projet relatif au voyage que tu médites en compagnie d’une garce. Ce sera d’une rude ironie et digne d’un grand homme comme toi.
Reste à Rouen, que je t’y trouve quand j’y serai vers le 15 juin. – Tâche d’y rester au moins jusqu’au mois d’août, que nous ayons le temps de nous dire ce que nous avons à nous dire. – Je m’embête d’être seul. – Sais-tu qu’il y a bien de la logique dans notre union ? Il est fort simple que le son monte en l’air et que les astres suivent leur parabole. Nous agissons de même. Uniques de notre nature, isolés dans l’immensité, c’est la Providence qui nous fait penser et sentir harmoniquement.
Adieu, adieu.
Réponds-moi à Nogent ou, mieux, remets comme tu l’as fait tes lettres à Achille. Dans ce cas réponds-moi de suite parce que nous devons en recevoir à Besançon et que nous partons de Genève jeudi prochain.
À ALFRED LE POITTEVIN
Nogent-sur-Seine, vendredi.
[6 juin 1845.]
Nous arrivons à Paris dimanche dans l’après-midi vers 3 ou 4 heures. Si je savais ton logement je t’adresserais ceci
– 317 – directement, car j’ai peur que nous ne nous manquions encore. À peine si nous aurons le temps de nous y voir, dans ce vieux Paris. J’espère pourtant pouvoir faire ensemble un tour sur le boulevard, aux lumières. – Nous ne restons que trois jours au plus. Je t’accorderai bien le plus de temps que je pourrai, mais je serai si gêné ! merde ! j’aurai un tas de courses et de gens à voir !
Voilà mon voyage fini. J’ai peur pendant plusieurs mois de retrouver l’ennui du retour que j’ai senti si amèrement pendant tout un hiver il y a 5 ans. J’étais calme quand je suis parti. J’allais travailler sérieusement. Maintenant je ne vais peut-être plus faire que bâiller. Il me semble pourtant que je gagne, que je monte et je m’étonne quelquefois qu’un homme si solide ait des maladies de nerfs. Adieu, toi qui es le solus mihi.
Dans quelques heures nous allons nous revoir.
Je t’embrasse.
Nous logeons rue Richepanse, hôtel Richepanse.
À ERNEST CHEVALIER
[Croisset,] dimanche 15 juin 1845.
Si tu t’es plaint d’attendre longtemps ma dernière lettre, celle-ci j’espère t’arrivera vite. On m’a remis la tienne hier et j’y réponds aujourd’hui, voilà de l’exactitude ou je ne m’y connais pas. – Procédons par ordre, car nous avons bien des choses à nous dire. Et d’abord mon voyage ! Eh bien, mon
– 318 – cher vieux, on eût pu le désirer plus gai. Non pas que par lui-même il ne fût beau mais c’est nous autres qui n’étions pas dans toutes les conditions voulues pour en goûter la beauté ! D’abord mon père a été pris à peine parti de Rouen d’un mal d’yeux opiniâtre qui le forçait dans les villes à garder sa chambre et à mettre des sangsues de temps à autre. Il n’en a été débarrassé qu’à Milan. Puis Caroline, qui avait bien supporté la voiture (c’est-à-dire c’est la voiture qui l’avait supportée) jusqu’à Toulon, a été reprise de douleurs dans les reins, de fatigue, si bien que ma mère se mourait d’inquiétude sur les suites de son voyage en Italie ; ce que voyant, Hamard y a renoncé et nous sommes tous revenus ensemble par Milan, Côme, le Simplon, Genève et Besançon. J’ai eu dans notre voyage encore deux crises nerveuses. Si je guéris je ne guéris guère vite. Ce qui est aussi peu neuf pour moi que peu consolant. Après tout merde, voilà. Avec ce grand mot on se console de toutes les misères humaines, aussi je me plais à le répéter : merde, merde. Enfin tu conçois que tout cela, joint au regret de ses occupations favorites de la part de mon père, à l’absence d’Achille qui se plaignait dans ses lettres d’être las de la clientèle, ont rendu ces deux mois pas aussi agréables qu’ils auraient dû l’être. Du reste, si tu veux que je te parle de ce que j’ai vu je te dirai que la Corniche est une route de 60 lieues à faire à pied, et que j’ai été triste à crever pendant trois jours quand j’ai quitté Gênes. Car c’est une ville tout en marbre avec des jardins remplis de roses. L’ensemble en est d’un chic qui vous prend l’âme. En revanche, Turin est ce que je connais de plus ennuyeux au monde, j’en excepte Bordeaux et Yvetot. Mais Milan, sa cathédrale surtout, est quelque chose de propre. Pour moi c’est Gênes, Gênes avant tout ce que j’ai vu. Je ne te dirai rien des trois lacs, de Côme, Majeur, et Genève, ni du Simplon parce que ce serait trop long, trop
– 319 – difficile et surtout trop bête de vouloir faire plus que les nommer. Deux choses qui m’ont ému, c’est le nom de Byron gravé au couteau sur le pilier de la prison de Chillon, et le salon et la chambre à coucher de ce vieux M. de Voltaire, à Ferney. J’ai vu aussi celle où est né V[ictor] Hugo à Besançon. Je suis revenu enfin à Paris, où j’ai retrouvé ce brave Alfred avec lequel j’ai fumé quelques cigares sur l’asphalte. Mais nous n’avons pas (comme tu l’as sans doute présumé déjà dans ton odieuse immoralité) non, M[onsieu]r, nous n’avons pas couru les filles ensemble. Ah !!! attrape ! ni chacun de notre côté, ce qui est plus fort.
Caroline et Hamard sont restés à Paris pour se choisir un logement et se meubler. Ils vont habiter la Capitale, comme disent les épicemares. Je reste donc seul avec mon père et ma mère, à Croisset l’été dans ma chambre, à Rouen l’hiver dans ma chambre. Seulement à Croisset j’ai mon canot et le jardin, et puis je suis plus loin des Rouennais qui quelque peu que je les fréquente me pèsent aux épaules d’une façon dont les compatriotes sont seuls capables. Je vais donc me remettre, comme par le passé, à lire, à écrire, à rêvasser, à fumer. Si ma vie est douce elle n’est pas fertile en facéties. D’ici à quelques années cependant je n’en désire pas d’autre. J’ai même envie d’acheter un bel ours (en peinture), de le faire encadrer et suspendre dans ma chambre après avoir écrit au-dessous : Portrait de Gustave Flaubert, pour indiquer mes dispositions morales et mon humeur sociale. – Le grec va marcher de nouveau et si dans deux ans je ne le lis pas je l’envoie faire foutre définitivement, car il y a longtemps que je me traîne dessus sans en rien savoir. Quand tu penseras à moi tu pourras donc te figurer ton ami accoudé sur sa table, crachant au coin de son feu, ou ramant dans sa barque, tel que tu le connais. Je ne change pas, je suis immuable comme une
– 320 – botte… vernie s’entend ! Je peux bien m’user mais je ne dévernis pas.
Tu m’as parlé de la Corse et surtout de la partie que je connais. J’ai revu dans ta lettre ces grandes bruyères de 12 pieds que j’ai traversées à cheval en allant de Piedicroce à Saint-Pancrace. As-tu parcouru toute la plaine d’Aleria ? as-tu vu le soleil quand il reluit dessus ? Je compte y retourner plus tard pour ressentir encore une fois ce que j’ai senti déjà. C’est là un beau pays, encore vierge du bourgeois qui n’est pas venu le dégrader de ses admirations, un pays grave et ardent, tout noir et tout rouge. – Tu m’as parlé du capitaine Lorelli ; le connais-tu ? c’est un excellent homme. Tu peux lui parler de moi. Si tu vois également M. Multedo de Nice fais-lui mes compliments. Ainsi qu’à M. Vincent Podesta (de Bastia). Le premier surtout, que je connais mieux que le second, est un des plus dignes hommes que je connais. Il me souvient encore à Bastia de deux médecins : Arrighi et Manfredi.
Te voilà donc devenu homme posé, établi, piété, investi de fonctions honorables et chargé de défendre la morale publique. Regarde-toi dans ta glace immédiatement et dis-moi si tu n’as pas une grande envie de rire ? Tant pis pour toi si tu ne l’as pas. Cela prouverait que tu es déjà si encrassé dans ton métier que tu en serais devenu stupide. Exerce-le de ton mieux ce brave métier mais ne te prends pas au sérieux, conserve toujours l’ironie philosophique, pour l’amour de moi ne te prends pas au sérieux.
Nouvelles : Baudry vient de se marier il y a eu samedi huit jours avec Mlle Sénard. Podesta est également marié. Lengliné (le commis de M. Le Poittevin) s’est aussi marié. Denouette s’est encore marié. Tout le monde se marie si ce
– 321 – n’est moi. Et toi, que j’oubliais pour le quart d’heure, mais ça t’arrivera un de ces jours. Quand tu seras procureur du roi en titre. Il est de certaines fonctions où l’on est presque forcé de prendre une femme, comme il y a certaines fortunes où il serait honteux de ne pas avoir d’équipage. Allons, passons le gant blanc, tirons la bretelle, avançons-nous vers l’officier municipal, prenons une légitime… Il me tarde de te voir muni d’un Victor, d’un Adolphe ou d’un Arthur qu’on appellera toto, dodofe ou tutur qui sera habillé en artilleur et qui récitera des fables : Maître Corbeau sur un arbre perché…
Il faisait beau temps hier. – Et de l’ombre sous les arbres verts. J’ai repensé à nos anciennes promenades pipe au bec, à cette femme au goître chez laquelle nous avons pris des grogs au vin.
Jeudi en revenant de Paris dans le chemin de fer à Gaillon j’ai revu la place où nous avons trouvé un jour « un boyau de mouton neutralisé sans odeur ». Comme il y a longtemps de ça ! pauvre vieux ! sais-tu que c’était beau mes voyages de Pâques aux Andelys et la prodigieuse vigousse de blague que j’avais alors. Quelles pipes ! et quelles conneries ! Comme nous avions peu de retenue dans nos propos. C’était plaisir. Nous bravions tout à fait l’honnêteté, comme eût dit Boileau, et nous respections peu le lecteur français.
Voici deux choses que je te demanderai : 1° il y a à Bastia ou à Ajaccio, plus probablement à Bastia, des libraires qui ont publié des recueils de Ballata corses. Aurais-tu l’amabilité de m’en acheter quelques-uns ? 2° Je désirerais m’occuper de l’histoire de Sampier Ornano qui vivait vers
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1560-70. Penses-tu que je puisse avoir en Corse quelque renseignement particulier sur cet homme et sur cette époque ? Je voudrais connaître l’état de la Corse de 1550 environ à 1650, la seconde moitié du XVIe siècle et la première du XVIIe environ. – Si tu ne trouves rien tout de suite, je t’en reparlerai plus au long dans ma prochaine lettre.
Adieu, mon vieux bougre.
Tout à toi, tu le sais.
À ALFRED LE POITTEVIN
Croisset, mardi soir, 10 heures
et demie.
[17 juin 1845.]
Encore dans mon antre !
Encore une fois dans ma solitude. À force de m’y trouver mal, j’arrive à m’y trouver bien ; d’ici à longtemps je ne demande pas autre chose. Qu’est-ce qu’il me faut après tout ? n’est-ce pas la liberté et le loisir ? Je me suis sevré volontairement de tant de choses que je me sens riche au sein du dénûment le plus absolu. J’ai encore cependant quelques progrès à faire. Mon éducation sentimentale n’est pas achevée, mais j’y touche peut-être. – As-tu réfléchi quelquefois, cher et tendre vieux, combien cet horrible mot « bonheur » avait fait couler de larmes ? Sans ce mot-là, on dormirait plus tranquille et on vivrait plus à l’aise. Il me prend encore quelquefois d’étranges aspirations d’amour, quoique j’en sois dégoûté jusque dans les entrailles. Elles
– 323 – passeraient peut-être inaperçues, si je n’étais pas toujours attentif et l’œil tendu à épier jouer mon cœur.
Je n’ai pas éprouvé au retour la tristesse que j’ai eue il y a cinq ans. Te rappelles-tu l’état où j’ai été pendant tout un hiver, quand je venais le jeudi soir chez toi, en sortant de chez Chéruel, avec mon gros paletot bleu et mes pieds trempés de neige que je chauffais à ta cheminée ? – J’ai passé vraiment une amère jeunesse, et par laquelle je ne voudrais pas revenir. Mais ma vie maintenant me semble arrangée d’une façon régulière. Elle a des horizons moins larges, hélas ! moins variés surtout, mais peut-être plus profonds parce qu’ils sont plus restreints. Voilà devant moi mes livres sur ma table, mes fenêtres sont ouvertes, tout est tranquille, la pluie tombe encore un peu dans le feuillage, et la lune passe derrière le grand tulipier qui se découpe en noir sur le ciel bleu sombre.
J’ai réfléchi aux conseils de Pradier ; ils sont bons. Mais comment les suivre ? Et puis où m’arrêterai-je ? Je n’aurais qu’à prendre cela au sérieux et jouir tout de bon ; j’en serais humilié. C’est ce qu’il faudrait pourtant et c’est ce que je ne ferai pas. Un coït normal, régulier, nourri et solide me sortirait trop hors de moi, me troublerait. Je rentrerais dans la vie active, dans la vérité physique, dans le sens commun enfin, et c’est ce qui m’a été nuisible toutes les fois que j’ai voulu le tenter. – D’ailleurs, si cela devait être, cela serait.
Qu’est-ce que tu bâtis à Paris, toi ? Te promènes-tu sur l’asphalte en pensant à moi ? As-tu été revoir ces vieux sauvages ? – Nous avons passé une bonne soirée ensemble, quoique si courte ! Toutes les fois que j’entre à Paris, j’y respire à l’aise, comme si je rentrais dans mon royaume. – Et toi ?
– 324 –
Quel jour reviens-tu ? Le sieur Du Camp m’arrivera la semaine prochaine. Tu tâcheras de venir passer, trois ou quatre jours de suite, quelques heures dans l’après-midi et nous relirons mon roman. Je ne serai pas fâché pour mon propre compte de revoir l’effet qu’il me fera à 6 mois de distance.
Adieu, carissimo, réponds-moi de suite, comme tu l’as promis.
À toi.
As-tu vu souvent Du Camp ? Qu’est-ce que vous avez dit de bon ?
CAROLINE HAMARD À SON FRÈRE GUSTAVE
[Paris, fin juin 1845.]
Si tu penses à moi souvent, mon Gustave, je te tends bien la pareille, il n’y a guère de moment dans la journée où le canot, la gaffe, le petit sentier sombre ne me trottent dans la tête, je me souviens de toutes nos petites promenades de l’année dernière, mes baisers envoyés à Muffle, qui excitaient ta bonne mine à rire et surtout le cri des corneilles que tout le monde déteste et qui me fait tant de plaisir. Dans huit à dix jours je retrouverai tout cela, et tout me paraîtra plus beau qu’à vous, par l’extrême désir que j’aurai eu de le revoir.
Quand tu étais à Paris l’été et que tu m’écrivais, ce n’était que pour jurer après la chaleur et les trottoirs. Si je pouvais marcher, ce serait à mon tour de maudire les pavés,
– 325 – mais je n’ai pas même cette consolation, car je ne sors pas de ma chambre et le soleil me brûle à travers mes jalousies.
Que faire d’un temps pareil, si ce n’est de se coucher sur le gazon à l’ombre et d’avaler quelques bonnes terrines de mattes ? Moi qui n’ai ni gazon, ni ombre, ni matte, je bois de l’eau de groseille en lisant soit du Voltaire, soit du Guizot, que j’avais interrompu ou que le mal de gorge avait interrompu pour mieux parler, et puis j’écris de longues lettres, avant-hier à Mlle Jane, hier à Louise, et aujourd’hui à vous autres. Dis à Orlowski que je joue du piano, j’ai recommencé et j’étudie maintenant une marche de Moscheles, et des airs hongrois de Liszt. Quant à l’art du père Dumée, ça sera à Croisset si je me porte bien. Mais quand je vois un crayon il m’en prend une envie, une envie, je voudrais voir devant moi sur le pupitre un de ces dessins bien noirs, une baraque, des arbres, de l’eau, et avoir à côté de moi des Walter suant l’huile, de la sauce toute préparée, du coton, de la mie de pain, enfin tout ce qui est de la religion Dumée.
J’ai appris avec plaisir que tu prenais goût au billard. C’est un beau jeu et tu deviendras sans doute un Lamy de première force. Du Camp que j’ai vu hier a grande envie d’aller te voir, pour toi et pour lui surtout, pour se distraire de toutes ses affaires ; il m’a dit qu’il était impatient d’entendre L’Éducation sentimentale, et m’a demandé si je la préférais à Novembre. J’ai dit que oui, et son désir de l’entendre a augmenté.
Quant à lui, il ne peut travailler, une idée lui vient et le voilà à rêvasser ; il t’envie beaucoup de pouvoir travailler seul ; quand je te compare à ceux que je vois, mon ami, je me dis ; mon frère est un autre lapin (ce serait ton mot) que
– 326 – ces lurons-là qui n’ont pas l’ardeur de regarder un livre deux heures de suite. Penses-tu le matin à ton Médor qui venait sauter sur ton lit lorsque tu te réveillais, et que tu daignais regarder comme un chien savant de 11 heures à midi, pour expliquer du Shakespeare ; il traduit maintenant La Fiancée d’Abydos et se sent de plus en plus le désir de gratter à la porte et de jouer sur ton lit. Pauvre bonhomme, que je serai contente de te revoir et que j’aime à penser à tous les moments que nous avons passés ensemble, tout seuls, nous sauvant des hommes et des Crépet.
L’ami, le docteur Hamard, n’a fait que causer philosophie, mais d’une philosophie que je pouvais comprendre, c’était de l’existence de Dieu, du libre arbitre et du système de causalité. Le brave homme m’a paru ne pas dire de bêtises, seulement j’ai été scandalisée lorsque je lui ai entendu dire que son but était de découvrir la vérité, qu’il était né pour cela, que demain, peut-être, il aurait découvert qui avait formé le monde et qui le gouvernait maintenant. N’es-tu pas indigné comme moi qu’un misérable hanneton ait l’audace de dire cela et qu’il croie qu’en lisant quelques livres allemands dans son froid cabinet, il découvrira la vérité. À partir de cela je ne l’ai plus écouté, je m’attends d’ici à quelques jours, voir arriver Hamard clopin-clopant, nous annoncer qu’il a trouvé un Dieu. La première grâce qu’il doive lui demander sera de le redresser, de lui donner un œil et de le rendre joli garçon ; si la métamorphose a lieu, ce sera un Dieu tout-puissant.
Adieu cher bonhomme, tu m’as demandé une lettre, tant pis pour toi si elle t’ennuie, moi elle m’a amusée à écrire, c’est tout ce que je voulais. Adieu, je t’embrasse bien fort et suis ta sœur, ton rat,
– 327 –
CAROLINE HAMARD.
Donne-moi des nouvelles de Bourlet, de Védie, de Muffle, de Lequesne, des plumes du paon, les a-t-on gardées ?
À SA SŒUR CAROLINE
[Croisset,] jeudi, 5 heures du soir.
[10 juillet 1845.]
Maman vient de recevoir une lettre d’Hamard, bon Caro, mais je ne sais comment tu vas, Mme Delamarre du Nid-de-Chien étant survenue comme elle était en train de la lire. Je veux t’écrire aujourd’hui, aussi n’ai-je pas attendu la fin de la visite pour prendre un morceau de papier et le noircir à ton intention. Tu me demandes des nouvelles, eh bien ! je vais t’en donner. D’abord du p[ère] Dumée je n’en sais aucune ; nous ne l’avons pas vu depuis que nous sommes revenus, ni entendu parler. Mais la première fois que j’irai à Rouen, je me présenterai à l’atelier. Mosieu Orlowski loge maintenant rue de Lecat en face le coiffeur de M. Parain, chez un cabaretier où il a une chambre. C’est un genre. Il n’est pas encore venu à Croisset dans la crainte de nous déranger, a-t-il dit hier à papa dans une maison où ils se sont rencontrés ; mais dès qu’il saura ton arrivée bien sûr qu’il accourra, car il t’adore, tu sais bien ; et je crois que c’est toi qui, pour lui, passes avant toute la famille (ce qui est juste, « c’est à vous que ça revient de droit, Mam’zelle Flaubert, c’est à vous que ça revient de droit »). L’autre jour, comme nous faisions un petit tour de canot après dîner,
– 328 – nous avons passé devant le pavillon de papa Lequesne…, nous l’y apercevons avec sa famille…, nous y volons…, la barque rasait les flots et nous abordons. Ah ! bonjour Monsieur, bonjour Madame, entrez donc, mais mon Dieu, etc. Moi qui étais presque nu, rien que mon pantalon et ma chemise, je suis resté comme le prolétaire à garder mon canot, ce qui ne m’a pas déplu. Ce bon Lequesne a toujours la même boule, même tabatière, même voix, même bel œil. Son épouse toujours active et ménagère. Mademoiselle prend toujours des leçons de père Leroy (Ah ! ah ! Voui, voui, ha, ha, ha). Quant à ce qui est du divin mufle, je ne l’ai pas vu de la saison. Nous t’attendons pour aller présenter à son double décalitre, nous nos civilités, et toi, ta flamme. Ah ! cher raton, que je t’ai regrettée avant-hier et comme tu aurais eu une scène un peu farce à contempler. Mme Barette est accouchée, d’un enfant qui est mort pendant l’accouchement, tant cette opération a été difficile ; le jeune Védie perdant la tête a envoyé chercher la sage-femme de l’Hôtel-Dieu ; Louise a souffert horriblement, cependant elle va bien maintenant. Jusqu’ici tu ne vois rien de bien drôle à ça, si ce n’est peut-être la mine de Védie. Mais sache donc, rat, que lorsque Louise a été prise de douleurs et qu’il a bien fallu avouer que le moutard demandait à voir le jour, Alexandre est devenu d’une pudeur exquise, il n’osait vous regarder, il était pâle comme du papier, sa femme pleurait ; ils étaient tous deux dans une stupéfaction admirable. Louise avait peur que maman ne la renvoyât, Alexandre était interdit, etc., tout cela, crainte des propos du public, crainte des plaisanteries, crainte des farces. – Depuis trois jours ce pauvre garçon en a maigri.
Nous avons aujourd’hui à dîner Narcisse et son père, Julie et Achille. Je crois que ses affaires à La Neuville avancent. Au reste le père Parain le sait mieux que moi
– 329 – parce qu’il s’en inquiète davantage et que ça l’amuse plus, aussi. Voilà trois semaines que je n’entends pas parler de Du Camp. Depuis que je suis parti de Paris j’ai reçu de lui quatre lignes, je l’attends de semaine en semaine, et de jour en jour ; de temps à autre toi ou Hamard m’écrivez : il vient mardi, mercredi. Je l’attendais encore hier, comme tu l’avais annoncé à maman ; pas plus de Du Camp que sur ma main. Pas même un simple billet, il faut que ce jeune homme soit donc bien occupé ! – J’ai écrit, il y a 4 ou 5 jours à Pittcheff, j’attends une réponse. Tu verras, je pense, Gertrude ou Henriette avant ton départ de Paris. Dis-leur mille choses de ma part et dis à Gertrude que je pense à son dessin qu’elle m’a promis pour orner mon appartement, que je l’attends. Ne devaient-elles pas venir à Rouen, en passant, pour aller au Havre ?
Comme ta lettre était gentille, chère sœur, gentille et simple comme toi, bon rat. Il me semblait t’y voir, avec tes cheveux frisés en désordre et ton petit trou dans la joue ; à propos, je compte bien que je te reverrai en papillotes. Je n’ai plus personne à étrangler avec mes deux mains en disant : vieux rat ! vieux rat ! ou « j’en ai estranglé qu’étoient plus gens de bien que toy ». Je pense souvent à notre pauvre atelier, à ta blouse noire salie exprès pour le chic ; cette pauvre miss Jane qui était là et qui riait ! comme tout cela est loin, mon Dieu ! – Je ne fais pas de Shakespeare le matin parce que je n’en fais pas du tout, c’est stupide, je le sais bien, mais je m’y mettrai sérieusement quand je serai débarrassé de mes verbes grecs. Ainsi, quand tu seras ici, si tu veux, nous pourrons commencer une pièce. Tu viendras encore te rouler sur mon lit comme le chien, et moi je ferai le nègre : « oui, j’aime maîtresse, moi aimer maîtresse ». – Je ne conçois pas que je ne sois pas triste de ce que tu n’es plus avec moi, j’en avais tant l’habitude ! J’éprouve parfois un
– 330 – besoin à la bouche d’embrasser tes bonnes joues fraîches et fermes comme du coquillage. C’était bien de toi que je pouvais dire ce que disait un classique du XVIIe siècle à propos de je ne sais quoi : « spectacle fait à souhait pour le plaisir des yeux ». Te souviens-tu de mes leçons d’histoire ? de mon retour du collège à 4 heures, du temps où je t’allais chercher à ta pension, avec ton petit chapeau de velours vert ? et nos parties avec Ernest à la Mailleraie ou à Saint-Wandrille et ce pauvre cottage !… tout cela me revient quand je pense à toi, pauvre enfant… j’entends ta voix et je vois sourire tes yeux. Si tu m’aimes bien c’est justice, car moi je t’ai bien aimée. Oui, quand j’y repense et que je m’aperçois que mon abandon n’est pas si grand qu’on se l’imaginerait, il faut que j’aie un cœur bien large, ou que j’aime bien ce bon Émile. Je suis un drôle de corps comme disait Chéruel, j’ai cru me connaître dans un temps, mais à force de m’analyser je ne sais plus du tout ce que je suis ; aussi j’ai perdu la sotte prétention de vouloir se diriger à tâtons dans cette chambre obscure du cœur qu’éclaire de temps à autre un éclair fugitif qui découvre tout, il est vrai, mais en revanche vous aveugle pour longtemps. On se dit : j’ai vu ceci, cela, oh ! je reconnaîtrai bien ma route, et l’on se met en marche, et l’on se heurte à tous les coins, on se déchire à tous les angles. Si je sais à propos de quoi cette comparaison m’est venue, je veux bien que le diable m’emporte. C’est qu’il y a très longtemps que je n’ai écrit et que j’ai de temps à autre besoin de faire un peu de style, comme on a besoin de prendre l’air, de prendre du vin fin, comme tous les besoins superflus qui sont les plus réels et les plus exigeants. Adieu, mon papier est fini, c’est bien heureux pour toi, car j’étais en train. Adieu, carissima.
– 331 –
On attend demain une lettre d’Hamard.
Maman prie ton époux (avant son départ) de passer quai de la Mégisserie, dit de la Ferraille, n° 30, chez M. Vilmorin-Andrieux et Cie, marchands grainiers du roi, fleuristes et pépiniéristes, et de lui, ou de leur payer ou solder la somme de 16 fr. 90 c. en demandant un reçu ou acquit.
À ALFRED LE POITTEVIN
[Croisset, juillet 1845.]
Je suis un bougre curieusement avarié, j’ai de la bouillie au cul, à la jambe, et à la tête : ma peau ne sera plus bientôt qu’un vaste clou rouge et suppurant. Comme c’est farce ! Mais ça m’emmerde au suprême degré : je ne puis ni marcher, ni m’asseoir, ni travailler avec liberté ! Tout cela m’agace, m’irrite, je deviens bien ennuyé. La vie se déchire à coups d’épingle, mieux vaut peut-être de grandes trônières. Quant à mes maux de nerfs je prends du quinquina au lieu de valériane. Voilà le changement. Si cette série de couillonnades a un sens, c’est bien ; si ça n’en a pas, c’est mieux, car ce qui n’a pas de sens a un sens supérieur à ce qui en a. Grave cet axiome en lettres d’or sur la porte de ta bibliothèque. Alors les braves gens qui méprisent la science verront qu’ils se trompent et qu’elle est quelque chose.
J’analyse toujours le théâtre de Voltaire. C’est ennuyeux, mais ça pourra m’être utile plus tard. On y rencontre néanmoins des vers étonnamment bêtes. Je fais toujours un peu de grec. J’ai fini l’Égypte d’Hérodote. Dans trois mois j’espère l’entendre bien et dans un an, avec de la patience, Sophocle. – Je lis aussi Quinte-Curce. Quel gars
– 332 – que cet Alexandre ! Quelle plastique dans sa vie ! Il semble que ce soit un acteur magnifique improvisant continuellement la pièce qu’il joue. La vie de cet homme-là a été de l’art pur. J’ai vu dans une note de Voltaire que celui-ci lui préférait les Marc-Aurèle, les Trajan, etc. Que dis-tu de ça ? Est-ce bon ? Je te montrerai plusieurs passages de Quinte-Curce qui, je crois, auront ton estime, entre autres l’entrée à Persépolis et le dénombrement des troupes de Darius. J’ai terminé aujourd’hui le Timon d’Athènes de Shakespeare. Plus je pense à Shakespeare, plus j’en suis écrasé. Rappelle-moi de te parler de la scène où Timon casse la tête à ses parasites avec les plats de la table.
Nous serons voisins cet hiver, pauvre vieux. Nous pourrons nous voir tous les jours, nous ferons des scénarios. – Nous causerons ensemble à ma cheminée, pendant que la pluie tombera ou que la neige couvrira les toits. Non, je ne me trouve pas à plaindre quand je songe que je t’ai, que nous avons encore des heures à nous, libres, entières. Quelque nu que soit le rocher il n’est pas triste quand le vare[ch] s’y est accroché et en rafraîchit le granit avec les perles d’eau de sa chevelure. Si tu venais à me manquer, que me resterait-il ? Qu’aurais-je dans ma vie intérieure, c’est-à-dire dans la vraie ?
Réponds-moi de suite. Tu devrais m’écrire plus souvent et plus longuement. Quand reviens-tu ? est-ce bientôt ? – J’ai lu hier soir dans mon lit le 1er volume de Le Rouge et le Noir, de Stendhal. Il me semble que c’est d’un esprit distingué et d’une grande délicatesse. Le style est français. Mais est-ce là le style, le vrai style, ce vieux style qu’on ne connaît plus maintenant ? Que j’ai envie de voir La Botte merveilleuse ! j’en suis rongé ! – J’apre – envie – intense – démange d’entendre lire bande.
– 333 –
J’ai vu Ernest. Tu le verras au mois de novembre. Ce doit être un bon substitut.
Ce bon M. Baudry doit-il foutre dans les Pyrénées. C’est plutôt dans les Priapées qu’il voyage : fout-il ! fout-il ! Comme son vi est excité par la vue des montagnes ! Il compare les cascades à ses éjaculations, les truffes d’arbres à la motte de sa femme. Tout cela le monte.
Malleux s’est noyé, en canot. Lemarié est marié d’il y a huit jours. Le sieur Du Camp est à La Terte où il prend des bains, voilà ce que font mes amis. – Podesta nous a présenté son épouse. Je n’ai pas encore assez réfléchi pour savoir ce qu’on en fera. C’est complexe. Mais j’imagine qu’elle doit branler en diligence. Adieu, cher Alfred. Tâche s’il est possible, et pour l’amour de moi de te ménager sur le petit verre.
Encore adieu. Mille tendresses.
Caroline me charge de dire à Laure qu’elle attend toujours une lettre d’elle. – Une poignée de main d’Hamard.
À ERNEST CHEVALIER
13 août 1845, Croisset.
Je commençais vraiment à ne savoir que penser de toi, mon brave substitut, car tu as été bien longtemps à me répondre. Est-il assassiné, me disais-je, enlevé, ravi, l’a-t-on violé et ensuite ne pouvant plus supporter le poids d’une existence désormais flétrie aura-t-il plongé dans son sein le fer homicide ? C’est pour te dire qu’une autre fois je t’engage à m’envoyer tes réponses plus promptement, car j’avais peur
– 334 – que tu ne fusses malade et j’hésitais à écrire aux Andelys pour avoir de tes nouvelles.
Eh bien, des nouvelles ? je n’en sais guère, car je vis comme un ours, comme une huître à l’écalle. À propos d’huître j’ai lu tantôt dans Shakespeare que l’âme est une huître enfermée dans le corps qui est son écalle qu’elle traîne avec peine. Ainsi la comparaison n’est pas si mauvaise. Voilà donc ce que je sais de plus intéressant à te narrer. Je crois (c’est mon père qui croit avoir reçu un billet de faire part) que notre ami intime le sieur Malleux est marié. Hé hé hé ! qu’en dis-tu ? Il pleut des mariages, il grêle des hyménées, c’est un déluge de morale […] oiseau […] je n’ai jamais […] car tu sauras que je vis toujours dans une chasteté surprenante. Voilà bientôt […], je suis comme un bout de bois, ce dont je ne me plains pas. Car ce que je redoute étant la passion, le mouvement, je crois, si le bonheur est quelque part, qu’il est dans la stagnation. Les étangs n’ont pas de tempêtes.
Mon pli est à peu près pris. Je vis d’une façon réglée, calme, régulière. M’occupant exclusivement de littérature et d’histoire. J’ai repris le grec que je continue avec persévérance et mon maître Shakespeare que je lis toujours avec un amour croissant. Je n’ai jamais passé d’années meilleures que les deux qui viennent de s’écouler, parce qu’elles ont été les plus libres, les moins gênées dans leur entournure. J’y ai sacrifié beaucoup à cette liberté ! j’y sacrifierais plus encore. Ma santé n’est ni pire, ni meilleure. C’est long, long, bien long, pauvre vieux, non pas pour moi mais pour les miens, pour ma mère que cette maladie use lentement et rend plus malade que moi. Ah ! cher ami, la maison n’est plus gaie comme par le passé, ma sœur est mariée, mes parents se font vieux et moi aussi, tout cela
– 335 – s’use ! On y blaguait bien à ce bon Hôtel-Dieu ! il s’y passait de bons jeudis autrefois. Tant que tu vivras, j’en suis sûr, tu te les rappelleras avec douceur. – J’ai eu dernièrement la visite de Du Camp qui est resté trois semaines ici ; le jour qu’il est arrivé, Panofka et Maurice me sont arrivés à l’improviste. Je les ai menés le lendemain faire un petit déjeuner chez l’ami Jay dont ils [ont] été assez satisfaits. Le soir Panofka nous a joué du violon. Tu sauras que Jay a inventé un nouveau plat qu’il a décoré de notre nom, c’est un entremets sucré, un pudding à la Flaubert.
Ah ! j’oubliais de te dire que l’homme aux études historiques est décoré de la croix d’honneur. Je ne l’ai pas vu depuis qu’il a le ruban. Mais il viendra me faire une visite d’ici à quelques jours. J’ai envie de le voir enrubanné ! Dainez surnommé Pue-ventre va tenir une pension en collaboration avec Preisser. Comme tout cela est beau ! – Bourlet n’est pas encore au comble de ses vœux. Que dis-tu de sa constance ! On le trouvera à quelque jour mort d’érection dans son lit, tout raide et droit comme un lapin gelé !
Adieu, vieux, n’oublie pas ce que je t’ai demandé. Je compte sur ta HAUTE intelligence. Combien de temps restes-tu aux vacances ? Aurai-je le plaisir de t’envisager ?
Addio.
– 336 –
À ALFRED LE POITTEVIN
[Croisset,] mardi soir,
16 septembre [1845].
Débarrassons-nous d’abord d’une commission. Comme elle touche aux mœurs, il est convenable de ne pas l’oublier. Aux mœurs de qui ? devine ? du père Bard, professeur de langue britannique. Tu ne soupçonnais pas peut-être qu’il fût accusé de la plus noire immoralité. Cela est pourtant. Voici le fait : M. Bard a épousé une Anglaise en 1823. L’inconduite de cette créature étant poussée à un si joli degré qu’elle en perdit le nez par suite d’un cancer syphilitique, il jugea à propos de se séparer d’elle, séparation qui eut lieu à l’amiable, sans rien de plus. Il se remaria à la femme qu’il a maintenant, sans avoir bien fait casser son premier mariage auquel il y avait deux nullités. La première est revenue à Rouen faire du tapage, on l’a dénoncé. Je ne sais si les Jésuites s’en sont mêlés, mais on lui a envoyé clair et net sa destitution du collège. Il va s’occuper de faire rompre son premier mariage et consolider le second. C’est une histoire que je n’ai pas parfaitement comprise. Il faudrait pour cela connaître la législation anglaise et la française, et ce qu’il y a de vrai dans tout cela. Enfin ce que ce brave homme désire, c’est que Mme Le Poittevin lui donne un certificat attestant qu’il a donné des leçons à ses deux filles, et qu’elle en a été toujours contente, qu’il s’est bien conduit chez elle et n’a pas fait le mœchus. Il en demande à toutes les familles honorables auxquelles il a donné des leçons, afin de pouvoir en faire des pièces justificatives contre la calomnie. Quand vous serez revenus il vous expliquera tout ce tripotage-là lui-même, mais je lui ai promis de demander pour lui le certificat à ta mère, et de le lui envoyer aussitôt que tu me l’aurais transmis. Je l’attends dans ta réponse.
– 337 –
J’ai grande envie de voir ton histoire de La Botte merveilleuse et ton chœur de Bacchantes et le reste. Travaille, travaille, écris, écris tant que tu pourras, tant que la muse t’emportera. C’est là le meilleur coursier, le meilleur carrosse pour se voiturer dans la vie. La lassitude de l’existence ne nous pèse pas aux épaules quand nous composons. Il est vrai que les moments de fatigue et de délaissement qui suivent n’en sont que plus terribles. Mais tant pis ! Mieux vaut deux verres de vinaigre et un verre de vin qu’un verre d’eau rougie. Pour moi, je ne sens plus ni les emportements chaleureux de la jeunesse, ni ces grandes amertumes d’autrefois. Ils se sont mêlés ensemble, et cela fait une teinte universelle où tout se trouve broyé et confondu. J’observe que je ne ris plus guère et que je ne suis plus triste. Je suis mûr. Tu parles de ma sérénité, cher vieux, et tu me l’envies. Il est vrai qu’elle peut étonner. Malade, irrité, en proie mille fois par jour à des moments d’une angoisse atroce, sans femmes, sans vin, sans aucun des grelots d’ici-bas, je continue mon œuvre lente comme le bon ouvrier qui, les bras retroussés et les cheveux en sueur, tape sur son enclume sans s’inquiéter s’il pleut ou s’il vente, s’il grêle ou s’il tonne. Je n’étais pas comme cela autrefois. Ce changement s’est fait naturellement. Ma volonté aussi y a été pour quelque chose. Elle me mènera plus loin, j’espère. Tout ce que je crains, c’est qu’elle ne faillisse, car il y a des jours où je suis d’une mollesse qui me fait peur. Enfin je crois avoir compris une chose, une grande chose. C’est que le bonheur, pour les gens de notre race, est dans l’idée, et pas ailleurs. Cherche quelle est bien ta nature, et sois en harmonie avec elle. « Sibi constet », dit Horace. Tout est là. Je te jure que je ne pense ni à la gloire, et pas beaucoup à l’art. Je cherche à passer le temps de la manière la moins ennuyeuse et je l’ai trouvée. Fais comme moi. Romps avec
– 338 – l’extérieur, vis comme un ours – un ours blanc – envoie faire foutre tout, tout et toi-même avec, si ce n’est ton intelligence. Il y a maintenant un si grand intervalle entre moi et le reste du monde, que je m’étonne parfois d’entendre dire les choses les plus naturelles et les [plus] simples. Le mot le plus banal me tient parfois en singulière admiration. Il y a des gestes, des sons de voix dont je ne reviens pas, et des niaiseries qui me donnent presque le vertige. As-tu quelquefois écouté attentivement des gens qui parlaient une langue étrangère que tu n’entendais pas ? J’en suis là. À force de vouloir tout comprendre, tout me fait rêver. Il me semble pourtant que cet ébahissement-là n’est pas de la bêtise. Le bourgeois par exemple est pour moi quelque chose d’infini. Tu ne peux pas t’imaginer ce que l’affreux désastre de Monville m’a donné. Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps.
Je fais du grec tous les jours pendant 3 à 4 heures. À la fin de cette année, dans 3 mois, j’espère entendre facilement Hérodote. Je lis le livre de l’Égypte. Que c’était grand. Et comme le musée de Versailles est une belle idée. Dans l’après-midi je fais du Shakespeare et ensuite je lis Quinte-Curce (presque comme du français). J’ai vu le dénombrement de l’armée de Darius. Je te le montrerai et nous causerons aussi un peu de la garde nationale. Quand on a dîné, quand j’ai fumé ma pipe, à huit heures je reviens à ma table et là jusqu’à minuit je travaille le théâtre de M. de Voltaire ou bien je repasse un peu mon histoire. Voilà ! chaque jour ressemble à l’autre. Il n’y en a pas un qui puisse se détacher dans mon souvenir. N’est-ce pas sage ? – Je vais m’occuper de régler un peu mon conte oriental mais c’est rude. Je n’ai pas continué ce bon philosophe chinois, ça m’ennuyait, je le reprendrai, dans quelque temps, on n’y trouve pas souvent de ces belles choses comme les ailes de
– 339 – l’oiseau. T’y exerces-tu ? – J’ai lu le Cours de littérature dramatique du grand homme qui s’appelle Saint-Marc-Girardin. C’est bon à connaître pour savoir jusqu’où peuvent aller la bêtise et l’impudence. Voilà encore un de ceux auxquels j’aurais fait arracher la peau et couler du plomb dans le ventre pour leur apprendre la rhétorique. – Tout le monde ici va assez bien.