Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 4/31

Pages du PDF

Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

C[AROLINE] F[LAUBERT].

 

– 179 –

Dans le salon à 4 heures quand on n’y voit plus et où on pense le plus à son bonhomme.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, après le 21 décembre 1842.]

Tu n’es donc pas plus drue, mon bon rat, et le plaisir de m’écrire ne peut te faire oublier tes douleurs, puisque tu m’avoues à moi-même que tu en as à peine le cœur. Je te préviens cependant d’une chose, toi et maman : c’est qu’il faut, pendant le séjour que je vais faire à Rouen, que vous soyez aimables, que vous ayez de bonnes figures, le même avis peut être aussi adressé à la jeune Fargues. Souffrez tant que vous voudrez des reins, de la tête et des engelures ou des piqûres, peu m’importe (j’en suis même content au fond), mais faites en sorte de me rendre le logis agréable. De quelque manière que vous vous y preniez j’y serai toujours mieux qu’ici, car Paris n’est pas un pays de Cocagne pour tout le monde et j’y mène une vie assez juridiquement sombre. La capitale, pour les bons provinciaux tels que Ducros et le capitaine Barbey, est quelque chose de très amusant, rempli de cafés, de restaurants, de glaces, de spectacles et de becs de gaz qui éclairent beaucoup. On est vite fatigué de semblables merveilles. Pour ma part, j’en suis tanné. Puisque ce mot tanné vient de couler sur mon papier, sais-tu, vieux Carolo, quand est-ce qu’une femme qui voyage est le plus ennuyeuse ? C’est quand elle est à Nantes (elle est tannante). Je recommence comme tu vois à me livrer à la pointe. Oui j’avoue que je r’ouvre Le Charivari ce que je ne faisais plus dans ces derniers temps. Je respire un peu plus

– 180 – maintenant et je regarde mon affaire comme à peu près bâclée. Je suis joyeux, facétieux, je grille de monter dans la diligence, je me vois arrivant à Rouen le mardi matin, montant l’escalier en courant, gueulant et vous embrassant. Je pousse de temps à autre quelques rires du Garçon pour me distraire et je fais le père Couyère en me regardant dans la glace. Un peu de vacances avec vous me fera un grand bien sous tous les rapports. On me trouve généralement maigri et mauvaise mine, ce qui ne m’étonne pas beaucoup, vu que, depuis que papa est parti, environ, je me couche régulièrement à 3 heures du matin et me lève à 8 heures et demie. Mercredi dernier, je ne me suis point couché du tout, par farce. Néanmoins je me porte bien, ai un bon appétit et ressemble assez à Descambeaux ! pour ma vigueur et ma santé. – Je suis par exemple toujours crispé et prêt à donner une calotte et deux ou trois coups de pied au cul à propos de rien au premier homme qui passe. Bref, si je ne suis pas reçu, personne ne peut se vanter de l’être, car je crois savoir ma première année de Droit aussi bien que qui que ce soit, sans me flatter, et celui qui dira le contraire aura affaire à moi car je ne suis pas un homme à me laisser manquer etc…

NOUVELLES, FAITS DIVERS

Herbert et son père s’en vont mercredi prochain en Angleterre, ils viendront d’ici là me faire leurs adieux. Le père Collier s’en retourne dans sa patrie où il a beaucoup d’amis qui l’attendent et qui le reçoivent très bien à ce qu’il paraît, il voudrait bien avoir la direction d’un des Arsenaux de Londres, ne sait quand reviendra.

Ernest s’en retourne définitivement dans son pays. Nous partons ensemble de Paris. Les places doivent être retenues aujourd’hui tôt demain [sic]. Il va rester aux Andelys et y

 

– 181 – exercer la noble profession d’avocat. Mais il reviendra dans deux ou trois mois pour passer son dernier examen de docteur et sa thèse.

Le professeur Cloquet doit être de retour. J’irai demain voir chez lui s’il est enfin arrivé.

On a fait le portrait d’Henriette à la miniature pour l’envoyer à son frère, l’aîné. Il est assez joli et ressemblant. On commence maintenant celui de Gertrude et d’Henriette ensemble. Elles voulaient à toute force que je fasse aussi faire le mien, afin de vous l’envoyer. J’ai résisté à cette ridicule action qu’elles voulaient m’imposer et ai bien fait. À ce mot seul de portrait j’ai repensé à Mme Garneau et une sueur froide m’a glacé le dos comme cent articles du Code civil. – Elles sont toutes dans les arts, Adeline moule avec du mastic, et Gertrude fait le portrait de la cuisinière. On a expulsé le chien du salon, qui pissait trop et trop souvent.

Je suis invité pour samedi prochain à un grand souper annuel chez mon ami Maurice. J’ai accepté ; ça me remettra un peu les nerfs.

J’irai le lendemain à Versailles voir Gourgaud.

 

DIALOGUE

(passé il y a une heure) :

MOI, MA PORTIÈRE. (J’entends du bruit.)

 

LA PORTIÈRE (de dedans l’antichambre) : C’est moi, M[onsieu]r, ne vous dérangez pas. (La portière ouvre la porte, ordinairement ce sont les portières qui s’ouvrent.) Je vous apporte des allumettes, Monsieur, car vous en avez besoin.

– 182 –

MOI : Oui.

LA PORTIÈRE : Monsieur en brûle beaucoup. Monsieur travaille tant ! Ah ! comme Monsieur travaille ! Je ne pourrais pas en faire autant, moi qui vous parle.

MOI : Oui.

LA P[ORTIÈRE] : M[onsieu]r va bientôt s’en aller cheux lui. Vous avez raison.

MOI : Oui.

LA PORTIÈRE : Ça vous fera du bien de prendre un peu l’air, car depuis que vous êtes ici, bien sûr, bien sûr…

MOI (avec intention) : Oui.

LA PORTIÈRE, élevant la voix (non pas celle de bois que j’ai brûlée) : Comme vos parents doivent être contents d’avoir un fils comme vous (c’est son idée fixe, car elle l’a déjà dit à Hamard).

MOI : Oui.

LA PORTIÈRE : C’est que, voyez-vous, rien ne contente plus les parents comme de voir leurs enfants bien travailler. Moi, eh bien, quand je vois Alphonsine à l’ouvrage, y a rien qui me fasse plaisir comme ça : veux-tu bien travailler, veux-tu bien travailler, que je lui dis comme ça tous les jours, vilaine paresseuse ! Veux-tu pas rester comme ça à ne rien faire ! Mais je vais vous dire, elle est un peu molle, cette pauvre Alphonsine. Oui, elle a maintenant un petit bobo, ça l’empêche de coudre. Elle n’a pas tant de mal que moi, allez. Oui, quand j’étais jeune, j’avais les traits plus fins qu’elle. Oh ! oui, voui, elle n’a pas les traits aussi fins que moi, c’est ce que je lui dis tous les jours : Alphonsine, t’as pas les traits

– 183 – aussi fins que moi. Mais vous, c’est pas ça, Monsieur, c’est la tête qui travaille, c’est la mémoire qui faut. Bien sûr que oui, vous aurez besoin de prendre l’air.

Je ne l’écoutais plus qu’elle parlait encore.

 

Dis-moi qui est-ce qu’il y a de plus bête que ce que je viens d’écrire, si ce n’est l’homme qui l’écrit.

 

Dis-moi si tu as des commissions pour toi, mon bon rat, j’aurai encore deux ou trois jours après mon examen. Je les ferai pendant ce temps-là.

Je ne parle plus de la voiture parce que c’est trop risible de venir à Paris exprès pour cela, et d’en faire faire une autre à Rouen par Boucher qui la donnera dans 18 mois, 2 ans.

Ah ! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin d’avoir de bonnes joues pour l’autre semaine, car j’ai faim de vous les embrasser. C’est moi qui m’en donnerai ! Décidément, quand j’y pense, je ne pourrai pas m’empêcher de te faire un peu de mal, comme les fois où mes gros baisers de nourrice font tant de bruit que maman dit : « Mais laisse-là cette pauvre fille ! » et que toi-même, harassée et me repoussant avec les deux mains, tu dis : « Ah ! bonhomme ! »

En attendant, voilà le jour qui baisse ; je n’y vois presque plus. C’est encore un de moins. Je m’en vais fermer ta lettre, la mettre à la poste, dîner et m’en revenir me livrer à l’usufruit, que je repasse et repasse toujours, mais ça me surpasse.

Boudou, boudou.

– 184 –

Embrasse bien maman pour moi. Enfonces-tu le père Parain au domino ?

 

À ERNEST CHEVALIER

[1840-1843 ?]

Mon cher Ernest,

Je reçois ta lettre à l’instant…

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 9 février 1843.]

Comme je m’ennuie de toi, mon pauvre rat ! Il me semble qu’il y a quinze jours que je vous ai quittés. Le temps aussi est d’une tristesse affreuse, il a neigé toute la journée. Je suis maintenant tout seul à penser à vous et à me figurer ce que vous faites. – Vous êtes là tous rangés au coin du feu, où moi seul je manque. On joue aux dom[inos], on crie, on rit, on est tous ensemble, tandis que je suis ici comme un imbécile, les deux coudes sur ma table, à ne savoir que faire. Le mois qui s’est écoulé a été si bon que j’y pense toujours et je désire qu’il en vienne bien vite de pareils. Je m’étais refait à la maison, je m’étais [si bien] habitué de nouveau à t’embrasser quand je voulais, à être avec mon pauvre rat à toute minute, que la privation de tout ça me semble plus dure que jamais. J’ai revu aujourd’hui les éternelles rues de mon quartier et la mine de ces trottoirs sur lesquels je passe deux ou trois fois par jour. J’ai retrouvé sur ma table les bienheureux livres de droit que j’y avais laissés. J’aime bien

– 185 – mieux ma vieille chambre de Rouen, où j’ai passé des heures si tranquilles et si douces, quand j’entendais autour de moi toute la maison remuer, quand tu venais à 4 heures pour faire de l’histoire ou de l’anglais, et qu’au lieu d’histoire ou d’anglais tu causais avec Boun jusqu’au dîner. Pour qu’on se plaise à vivre quelque part, il faut qu’on y vive depuis longtemps ; ce n’est pas en un jour qu’on échauffe son nid et qu’on s’y trouve bien. Dans la journée ça va encore ; mais c’est le soir, quand je suis rentré et que je me trouve dans cette chambre vide, que je pense à Rouen. Réponds-moi tout de suite, mon pauvre rat. Dis-moi comment tu vas, si tu n’as point souffert, etc. Dessine, peins, pianote, tâche de passer le temps à ton goût, et, quoique tu dises que tu n’aimes pas à écrire, écris-moi de longues lettres. Henriette est plus mal ; j’ai été chez eux mais je n’ai vu que le père et la mère Collier. Gertrude était occupée à écrire des lettres pour l’Angleterre. Nos autres amis vont bien. M. Cloquet a été enchanté de ton dessin, il va le faire encadrer et t’écrira une lettre pour te remercier.

Adieu, je vous embrasse tous tendrement.

Ton frère.

Post-scriptum.

Quand est-ce que le père Parain vous quitte ? Embrasse bien Juliette pour moi.

Jeudi soir.

 

– 186 –

À ERNEST CHEVALIER

Rue de l’Est, 19.

[Paris, 10 février 1843.]

Quand on t’écrit on ne sait jamais à qui on a affaire, si c’est à un mort ou à un vivant, à un gaillard en bonne santé ou à un valétudinaire, ce qui embarrasse grandement l’auteur sur le genre à prendre de son style. Il est en effet peu convenable d’envoyer des doléances à un homme qui se porte bien ou des plaisanteries, gaillardises et facéties à un pauvre bougre qui ne prend que des lavements et des bouillons, qui ribote avec de la tisane et bamboche avec le clysoir. La dernière fois que j’ai reçu une lettre de toi, la fin était de ta mère, ta faible main n’avait pu aller plus loin. Oh jeune homme, que tu as besoin de lait d’ânesse !

Et moi je suis un fameux mulet, mulet à grelots, mulet à housse et à pompons, mulet à longues oreilles, mulet ferré et portant un poids qui ne me rend pas si fier que si c’était l’argent de la gabelle.

C’est l’École de Droit que j’ai sur les épaules. Tu trouveras peut-être la métaphore ambitieuse. Il est vrai que si je la portais sur mes épaules je me roulerais bien vite par terre pour briser mon fardeau.

J’ai revu Paris puisque j’y suis arrivé d’hier matin. Ô la belle ville, et la jolie chose que d’y être étudiant ! Comme on s’amuse tout seul dans sa chambre avec Ducaurroy, Lagrange et Boileux, et les ombres de Delvincourt, Boitard, etc.

De l’autre côté de l’eau il y a une jeunesse à 30 mille francs par an qui va en voiture, dans sa voiture. L’étudiant va à pied, ou en mylord où l’on se mouille tout le corps si ce

– 187 – n’est les pieds quand il fait de la neige comme aujourd’hui. La jeunesse de là-bas va tous les soirs à l’Opéra, aux Italiens, elle va en soirée, elle sourit avec de jolies femmes qui nous feraient mettre à la porte par leurs portiers si nous nous avisions de nous montrer chez elles avec nos redingotes grasses, nos habits noirs d’il y a trois ans et nos guêtres élégantes. Leurs habits de tous les jours à eux ce sont nos habits des fêtes et dimanches à nous autres. Ceux-là vont dîner au Rocher de Cancale et au Café de Paris, le joyeux étudiant se repaît pour 35 sous chez Barilhaut. Ils font l’amour avec des marquises ou avec des catins de prince, ce farceur d’étudiant aime des demoiselles de boutique qui ont des engelures aux mains ou baise de temps à autre au bordel, car le pauvre diable a des sens comme un autre, mais pas trop souvent, comme moi par exemple, parce que ça coûte de l’argent et que quand il a payé son tailleur, son bottier, son propriétaire, son libraire, l’École de Droit, son portier, son cafetier, son restaurant, il faut qu’il s’achète bientôt des bottes, une redingote, des livres, qu’il paye une inscription, qu’il paye un terme, qu’il achète du tabac, et il ne lui reste plus rien, il a l’esprit tracassé. N’importe, c’est amusant comme tout de faire son Droit à Paris. Comme c’est bien mon opinion je vais me coucher immédiatement.

Adieu, mon vieux. Réponds-moi.

T[out] à t[oi].

 

Bien des choses à tes bons parents.

 

– 188 –

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 11 février 1843.]

Il faut que tu sois bien changé, cher Gustave, pour avoir écrit une lettre pareille à celle que j’ai reçue ce matin. Elle est si pleine de tristesse et d’ennui que personne, j’en suis sûre, ne voudrait la reconnaître pour être de toi, toi qu’on dit être si gai et à qui rien ne fait, comme dit Achille. Mais console-toi, pauvre ami, et ne te figure pas la maison si charmante. On joue aux dames, c’est vrai, mais sans rires, sans cris. M. Parain est tout triste de ton départ ; le soir surtout, lorsqu’il prend son flambeau pour aller se coucher, il prend une mine tout à fait piteuse. Il nous quitte définitivement de lundi en huit et travaille avec emportement à sa reliure de musique.

Achille et Védie sont venus dîner hier à la maison, et malgré le champagne que l’on avait fait glacer en l’honneur de l’anniversaire du mariage de maman, le repas a été fort peu amusant. Armand, le seul qui aurait pu nous divertir un peu, était tout endormi. Védie se tenait et regardait les bouteilles en pensant probablement à toi qui lui en aurais offert plus souvent que papa. Quoique le dîner ait été peu bruyant, comme je te l’ai dit, maman a aujourd’hui une épouvantable migraine. Il est deux heures et elle est encore au lit. La famille de Maupassant vient demain dîner avec nous et nous rend notre dîner le lendemain lundi. Je n’aime point ces deux dîners coup sur coup. Mon intelligence ne résistera pas aux traits d’esprit répétés de tous ces mossieurs ! À propos de Mossieur, les Lormier sont de plus en plus désolés. Leur affaire a été plaidée devant Maîtres Dossier et Letourneur et M. Lormier est condamné à donner 1 000 fr[ancs] contre les 1 200. Il veut en rappeler, mais ces messieurs tâchent de l’en dissuader. Père Malençon s’est

– 189 – tout à fait piqué de ce que Anghelman est venu m’accompagner. J’ai envoyé ce matin papa pour l’inviter à dîner. Il a paru très sensible à cette démarche, a refusé le dîner mais lui a promis de venir nous voir. Je lui expliquerai toute l’affaire et l’embrasserai plutôt sur les cheveux que de le laisser aller avec la moindre rancune. – C’est samedi prochain que nous jouerons le Septuor militaire ; le dîner aura lieu pendant ton voyage des jours gras. Romiche seul daigne accepter 5 fr[ancs] à chaque fois. N’oublie pas de me donner des nouvelles d’Henriette dans ta prochaine lettre et tâche qu’elles soient meilleures que les dernières. Pauvre fille ! elle devait souffrir beaucoup pour ne point t’avoir reçu ! Je ne peux pas croire que Cher Ami fasse encadrer mon dessin. Dis-lui que ce sera beaucoup d’honneur pour moi et que je serai bien enchantée de recevoir une lettre de lui. Adieu mon cher ami, remonte-toi et si ton ennui résiste aux causeries de M. Hamard, va à l’atelier, monte à l’échelle chez Coignet et même pince le cancan ! Armand est choqué de ce que tu ne lui dis rien dans ta lettre. Il a des bottes fourrées. Je l’ai dit hier à Bourlet qui a renouvelé là-dessus toutes les plaisanteries de l’autre jour. Va voir Phèdre avec ton ami Hamard, et Saint-Sev. je ne sais quoi, avec Florimont. Je désire, cher Boun, que ma lettre t’égaie ; j’ai tâché de l’écrire le moins tristement possible. Aussi je la crois bien bête. Miss n’a point encore fait la pantomime ; elle t’envoie un baiser de sœur sur ton front. Mon cher et vrai ami, je te serre dans mes bras et t’aime de tout mon cœur.

Ta sœur et rat

CAR[OLINE] FL[AUBERT].

 

– 190 –

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 24 février 1843.]

Mon bon Rat,

Je te remercie bien de ma blague, elle est magnifique. On ne peut décoller ses yeux de dessus. Je suis sûr qu’elle excitera l’enthousiasme et l’envie partout où je la porterai. Remercie Mme Strœhlin de la part qu’elle y a prise et de plus de l’invitation qu’elle m’a faite pour aller à son bal. Je ne pourrai y être puisque j’apparaîtrais à Rouen dimanche matin. Je dîne aujourd’hui avec le père Parain chez Cher Ami. Adieu mon bon raton, je t’écris ceci en toute hâte, l’heure avance et je veux que vous ayez ma lettre demain car je me figure la mine désappointée de maman ber si elle ne voyait demain ni homme ni papier. De plus je me sers d’une plume qui a écrit du grec pendant 2 heures et qui m’agace horriblement, peut-être autant que toi à me lire.

Adieu, à dimanche matin.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 11 mars 1843.]

Mon bon Rat,

Je n’ai pas reçu de lettre de toi. J’en attendais aujourd’hui à moins que Mme Derville ne me l’ait pas montée. Mais j’espère que ce sera pour demain. Je n’ai rien à te dire si ce n’est qu’il m’est presque impossible de t’écrire, vu que mon ami Du Camp est présentement dans ma chambre et qu’il s’obstine à vouloir me dicter quelque chose avec les points et virgules ; il me faut une grande tension

– 191 – d’esprit pour poursuivre le fil de mes idées et cela m’est d’autant plus difficile que je n’ai pas d’idées. – Je crois t’avoir dit dans ma précédente lettre que j’avais été au Rond-Point et qu’on devait t’écrire. Tu peux dire à Achille que j’ai payé le libraire l’Abbé. C’était là, je crois, toutes les commissions qu’il m’avait données. Le sieur de Saint-Andrieux vient de se présenter dans mon établissement dont il a été très longtemps à trouver la porte. Il m’a remis une lettre de toi, et de plus un paquet de lancettes. Je vais aller les porter de suite. Tu ne me dis pas, vieux rat, comment tu te portes ; je suppose que c’est bien puisque tu ne m’en parles pas. – Qu’est-ce que le sieur Avaro avait été faire à Paris ? Je ne t’en écris pas plus long. Il est déjà très tard, après-demain lundi je t’écrirai plus longuement.

Adieu, mon cher raton.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Paris, 11 mars 1843.]

À mon retour de Rouen j’ai enfin trouvé une lettre de toi : je commençais à désespérer d’en avoir et j’avais envie de te faire mettre dans les petites affiches pour savoir ce que tu étais devenu. Voilà le beau temps maintenant, il doit faire bon se promener en barque aux Andelys, sur la Seine. On emporterait avec soi de quoi boire et fumer, on se coucherait le dos au fond du canot et on regarderait le ciel……

 

Va-t’en voir Jean

S’ils y viennent (bis)

 

– 192 –

Avant un mois il me va falloir songer à un autre examen. C’est comme des coups sur une enclume ; quand un cesse l’autre reprend. C’est moi qui fais l’enclume. Depuis le mois de janvier je vis assez tranquille, ayant l’air de faire du grec, tirant çà et là trois lignes de latin pour ne pas lire de français, disant que je vais à l’École de Droit et n’y foutant pas les pieds, fumant beaucoup, dormant très bien, dînant volontiers en ville surtout chez les gens qui me reçoivent bien, faisant de la littérature et de l’art à toute heure du jour et de la nuit, bâillant, doutant, niaisant et fantastiquant. L’été que je vais passer dans le C[ode] c[ivil] et dans la Procédure m’épouvante déjà. J’aimerais autant le passer en Espagne ou en Italie, même à Rouen ma stupide patrie. J’aurais au moins Fessart qui est un des meilleurs nageurs du monde et qui sait absorber le rhum et l’anisette autant qu’homme de France. Je trouve que tout s’est arrangé pour le mieux afin que j’enrage. À l’époque où il fait beau, où il fait bon fumer sa petite pipe à l’ombre sous les noyers ou sous les saules, où le soir il est doux de rester jusqu’à minuit à sa fenêtre à regarder les étoiles et le bleu du ciel je me livrerai aux limpidités du contrat de mariage, aux douceurs de l’hypothèque, aux clartés de la vente ! Merde, cul.

La présente me quitte en bonne santé, je vous désire qu’elle vous trouve pareillement. Cette fin m’a été fournie par mon honorable ami le baron Maxime Du Camp ci-présent pendant que je t’écris cette belle lettre et qui m’empêche de la finir, il fait du reste tout aussi bien car je n’ai plus rien à te dire ; mais toi jeune homme qui te livres au soulas dans ta province de Vexin, envoie-moi quelque chose.

Addio.

 

– 193 –

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 15 mars 1843.]

Je te remercie bien, mon bon rat, de la lettre que tu m’as envoyée hier. Elle était gentille et spirituelle comme toi, abondante en traits d’esprit que j’ai appris par cœur et que je donnerai à la prochaine occasion comme étant de moi. À ce qu’il paraît que les Maupassant sont toujours en belle humeur et que les facéties sales découlent mieux que jamais de leurs lèvres jaunes. Je regrette de n’avoir pas assisté au déjeuner où ils en ont tant dit ; j’aurais fait ma partie, comme dirait Lormier. J’ai dîné lundi avec le marquis et avec ton ami Florimont le classificateur des végétaux humains. S’il avait autant d’habileté pour définir toutes les espèces de cornichons qu’il en [a] montré pour les melons il faudrait le nommer professeur de botanique et expulser le Décoré et son adjoint. Dis à ce basset à gros ventre que j’attends de lui une épître qu’il m’a promise. J’ai été hier chez les Collier. Gertrude avait commencé une lettre pour toi ; ainsi tu dois la recevoir demain. Ils sont toujours de même : le père Collier a la grippe, il est enroué ! ça le complète ! de plus il orne maintenant ses pieds d’énormes guêtres en cuir qui font un craquement abominable et dont le bruit se marie harmonieusement avec le bruit de sa voix inintelligible. Gertrude ne sort pas des bals ; c’est un devoir pour elle de n’en pas manquer un seul. Elle a des opinions médicales et est convaincue que si maman purgeait souvent elle serait guérie de ses migraines. – Je leur ai montré la fameuse blague, ainsi qu’aux D’Arcet chez qui j’ai dîné hier, elle a excité des hourras d’enthousiasme. À propos de dîner le père Cambry m’a l’air d’un farceur ; je comprends du reste que si sa fille est malade il ne soit guère en train de flaconner. C’est un retard que je conçois mais que je

– 194 – n’excuse pas. – Courage, mon vieux rat, pour samedi prochain. Allons, de l’aplomb, nom d’un tonnerrrr. Là, une, deux, une, deux, pas trop vite, ferme tes trilles, brrrr les petites gammes, ne perdons pas la tête. Embrasse pour moi Romiche et tape sur le ventre à grenadier de la vieille. Adieu, ma chère Caroline, je t’embrasse et te rembrasse mille fois.

TON BOUN.

 

Embrasse pour moi toute la maisonnée, de plus Miss Jane et Mme Strœhlin.

Puisque tu fais de la géométrie et de la trigonométrie, je vais te donner un problème : Un navire est en mer, il est parti de Boston (pas du jeu) chargé d’indigo, il jauge 200 tonneaux, fait voile vers Le Havre, le grand mât est cassé, il y a un mousse sur le gaillard d’avant, les passagers sont au nombre de 12, le vent souffle N.-E.-E., l’horloge marque 3 heures un quart d’après-midi, on est au mois de mai… On demande l’âge du capitaine.

Donnez-moi des nouvelles du père Le Poittevin.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 23 mars 1843.]

Je te remercie, cher ami, de tous les compliments que tu me prodigues. On voit déjà que tu fréquentes des journalistes. À propos de journalistes, tu devrais dire à Maurice qu’il soit un peu plus avare de louanges. Son journal en est ridicule, l’article sur Charles VI est surtout curieux ; il

 

– 195 – va jusqu’à dire que si la pièce ne réussit pas, ce sera la faute du public qui est stupide. Mais toi, Gustave, as-tu vu cette pièce et qu’en dis-tu ? Nous allons ce soir voir Les Diamants et un drame. Louise vient avec nous ; je ne sais si maman t’a dit que nous devions aller passer la soirée de lundi chez les Maupassant. Nous y sommes allés et nous nous y sommes embêtés ! Il y avait plus de monde qu’à l’ordinaire. Mme Strœhlin, la famille Malençon et Orlowski. On a joué au « Vieux Garçon » ; ensuite les glaces et le thé sont venus. Mais tout cela était très froid, Orlowski et Malençon ont seuls bu du vin.

J’ai enfin reçu une lettre de Gertrude et d’Henriette. Si tu les vois d’ici à quelques jours tu peux leur dire que je leur répondrai bientôt. C’est aujourd’hui la mi-carême, cher Gustave, et je m’ennuie, je m’ennuie on ne peut plus ; je pense à la mi-carême d’il y a deux ans et je ne sais que faire pour me distraire. Tu sais aussi que le lendemain d’un spectacle est toujours assez triste ; je vais essayer de jouer du piano, mais je suis bien sûre que ça va m’ennuyer car je n’ai plus de concerto à étudier. J’ai revu hier tous mes amis les musiciens et en particulier Eschlyn jeune qui m’a aperçue, m’a saluée fort gracieusement et m’a ensuite parlé en descendant l’escalier lorsqu’il venait de chercher sa femme qui est une vraie horreur. « Il aurait mieux fait d’épouser un veau. » Adieu, cher ami, je te quitte, non pas que j’aie quelque chose à faire, mais je te connais, tu n’aimes pas qu’on soit triste et je suis bien sûre que je t’ennuie.

Ton Raton

C[AROLINE].

 

– 196 –

Alfred vient de venir nous dire que son père a eu deux de ses crises habituelles. Il nous a aussi donné de tes nouvelles.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 25 mars 1843.]

Toi, mon vieux rat, m’ennuyer ? allons donc ! tu badines, tu plaisantes. Dis plutôt que tu t’ennuyais de m’écrire, et non pas que tu t’es arrêtée dans la crainte de m’ennuyer. Tu sais bien que plus tes lettres sont longues, plus je les aime. Il me semble qu’il y a longtemps que je ne t’ai vue et j’ai bien besoin de t’embrasser. Il y a trois semaines que j’ai quitté Rouen. Dans quinze jours, le jour des Rameaux, vous me verrez arriver. J’y resterai jusqu’au 22 avril, époque à laquelle je retournerai bien vite à Paris pour bâcler mon examen qui commence à me talonner. Vous ne me reverrez plus alors qu’au mois de juin pendant trois ou quatre jours. – J’irai au Rond-Point lundi. La dernière fois que j’y aie été c’était mardi, jour où j’ai dîné chez Mme Tardif. Henriette avait une grande robe rose qui la rendait plus jolie et plus gracieuse encore que de coutume. Elle est toujours la même et d’une humeur égale, tandis que Gertrude a toujours du nouveau à vous apprendre. Elle aime beaucoup la famille royale et a été désolée de la mort du duc d’Orléans. Les Collier, à ce sujet, se sont aperçus à Trouville que nous n’aimions pas beaucoup la dynastie régnante, et cela parce que maman ne paraissait pas très affectée de la descente chez Pluton du prince royal. – Je n’ai point été entendre Charles VI, à ce qu’il paraît que ça n’est pas très raide. – Quant aux éloges dont l’ami Maurice bourre la

 

– 197 – gazette, comme je ne lis autre journal à plus forte raison La Gazette musicale, je ne les connais pas mais je me les imagine, ils doivent être copieux. Du reste ce n’est pas Maurice qui écrit dans son journal. Tu peux voir qui, les articles sont signés. – Les Burgraves ne sont point encore parus, je vous les apporterai avec moi. Il y a quelques jours que je n’ai été chez le professeur, ce que je me propose pourtant de faire aujourd’hui ; il va très bien et est assez […]. D’Arcet pioche comme un enragé pour le concours du bureau central ; mais il se fera probablement enfoncer. Il juge à propos, pour se rendre fort dans la discussion, de lire Spinoza, Descartes et beaucoup d’honnêtes gens de cette trempe, qu’il n’entend guère, comme il est très facile de s’en convaincre quand on a la moindre idée de la philosophie. Entre nous soit dit, il y patauge un peu.

Adieu, vieux rat, je t’embrasse.

Embrasse pour moi tout le monde, à savoir maman, mon petit papa, Achille, Julie, Juliette, Miss Jane, Mme Strœhlin, Narcisse Crépet, M. Eugène Crépet, Lainé-Condé, Colson médecin à Gournay, Louis cocher de fiacre, Rançonnet, Védie, Levillain cafetier, M. Delaunay employé au muséum d’histoire naturelle, Ramulot vitrier du collège, Mme Condom, M. Durand aubergiste à Dieppe, Decaux, Mme Decaux mère, Rivière père et fils, Achard disant oooo m et Compagnie, l’âne, Mme Velsch, M. Paumier, l’hôtel de Bourgthéroulde lui-même.

Donne-moi des nouvelles de M. Le Poittevin. Quand est-ce que Mme Le Poittevin et Alfred viennent à Paris ? y viendront-ils ?

Maman a-t-elle toujours la migraine ? et toi vieux rat comment vas-tu ?

– 198 –

TON BOUN.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

Rouen, 30 mars 1843.

Tu me demandes une longue lettre, cher ami, et malheureusement je n’ai rien à t’apprendre. Je ne peux que te dire combien je suis heureuse que tu viennes bientôt, mais par exemple, cela, je pourrais te le répéter assez pour remplir mes quatre feuilles de papier. Oui, mon Gustave, je serai bien heureuse de te revoir, car tu ne te figures point ce que c’est que la maison sans toi. C’est à en vomir d’ennui, comme dit M. Michelet. Tous nos amis sont partis de Rouen. Mme de Maupassant, d’hier pour La Neuville et Mme Strœhlin ce matin pour Paris. Son marchand de parapluies vient de perdre 10 000 fr[ancs] dans une faillite et c’est sa mauvaise humeur qui a décidé sa femme à l’abandonner pour quinze jours. Elle m’a bien promis d’aller voir Henriette, mais en cas qu’elle ait oublié, rappelle-le-lui quand tu la verras. Voici son adresse : Mme de Pouvey, rue du Pot-de-Fer-St-Sulpice, 14. Je crois que ce n’est point loin de chez toi. Nous avons été dimanche dernier à une soirée, chez les demoiselle Le Mire. Nous y avons entendu Anghelman. Il a joué toujours d’une manière ravissante. L’aînée des demoiselles a aussi un fort beau talent. En somme, la soirée a été charmante. Bourlet n’est point venu depuis fort longtemps. Je ne peux donc t’en donner des nouvelles. T’ai-je dit, cher Boun, que Podesta faisait le commerce de vins ; il est commissionnaire et fait déjà des affaires manifiques. Son nez aussi promet beaucoup de fleurs et lui servira bientôt d’enseigne. À propos de manifique, Béjaune est à Paris avec Lormier et Coulon ; il

 

– 199 – nous avait dit qu’il irait te voir, mais je ne le crois pas, attendu qu’il ne sait pas ton adresse. Si tu désires à toute force le voir, va au Musée et tu le rencontreras. J’ai reçu il y a quelques jours une lettre de Gertrude, la plus drôle qu’il soit possible d’écrire. Elle me dit franchement qu’elle a appris quelques termes de peinture et qu’en les jetant à tort et à travers, elle fait un effet surprenant. Henriette, cette pauvre enfant, ne m’écrit que quelques lignes et dans ces quelques lignes, elle me parle de toi, elle espère que tu auras la bonté de lui lire Les Burgraves, et je suis sûre que tu l’auras, cette bonté, car comment peut-on refuser rien à Henriette quand elle vous dit : « Vous êtes si bon ! » Il me semble encore l’entendre. Dis-lui qu’elle me réponde plus vite que la dernière fois où elle m’a laissée six semaines sans lettres. Père Dumée me néglige et moi, je néglige la peinture. D’abord, mon piano m’occupe beaucoup. Orlowski veut que je joue le trio de Mendelssohn avec Anghelman, et comme il me fait une grande peur, je veux savoir doublement bien mon morceau. Que dira le père Malençon quand il saura qu’Anghelman est venu non seulement m’accompagner, mais encore dîner, car maman veut l’inviter parce qu’il n’était pas l’autre jour au déjeuner des musiciens. Adieu, cher ami, reviens le plus tôt possible et rapporte-nous la gaieté ordinaire à un homme comme toi.

Je t’embrasse à deux bras.

TON RATON.

 

Je pense que M. Paul reviendra samedi ou dimanche.

 

– 200 –

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 1er avril 1843.]

Mon vieux Rat,

Je te remercie bien de ta bonne lettre d’hier et si elle n’était pas aussi longue que je l’aurais voulu, je te tiens néanmoins compte de l’intention. Il paraît que la santé est ponne et que tu fas pien. Je sais que tu as été à Quatremarres et que tu n’en as pas été fatiguée. Mais ménage-toi toujours, ma chère enfant, et si tu t’ennuies de temps à autre de mener une vie si casanière, songe que c’est pour ton bien et figure-toi comme je bisque quand je vois mon rat avec ces maudits maux de reins. Mme Strœhlin m’a donné des nouvelles de toi. Je l’ai trouvée jouant aux échecs. Elle n’a point été fatiguée du voyage et s’est déjà promenée dans Paris où elle n’a pas encore vu de voiture plus jolie et plus chiquée que le Coupé maudit. – Elle ira lundi voir Henriette.

Quant à moi, je ne vais pas trop bien, j’ai des maux de dents du diable qui m’agacent toute la gueule. Avec ça mon appétit redouble, et je ne peux manger que sur un côté. Le reste me fait souffrir quelquefois même rien qu’en passant la langue dessus. Je suis indigné et fais des monologues muets où je jure beaucoup. Le père Parain boudant à 3 dés n’était pas plus vexé. – Le pauvre vieux Béjaune a eu mal aux yeux. J’avais rencontré Sorieul sur le pont des Arts qui m’avait fait part de sa maladie et m’avait donné son adresse. J’ai été le voir incontinent, il était dans l’obscurité la plus complète et orné de lunettes bleues. – Son état est maintenant meilleur et il sortira dans deux ou trois jours, mais il n’a pas mal souffert et s’est considérablement ennuyé. Il m’a recommandé de n’en rien dire mais parce qu’il a peur qu’on

– 201 – ne s’inquiète chez lui. À propos de maladie et de médecins, tu peux dire au sieur Larchif que Velpeau a fait de lui le plus grand éloge à sa clinique lundi ou mardi dernier, à propos de sa thèse qu’il a combattue longuement. Il a fait aussi par parenthèse l’éloge du papa (et de toute la famille, il a même dit que Juliette était bien gentille). J’ai passé deux heures délicieuses à me figurer Podesta marchand de vin et dégustant les crus avec la petite coupe d’argent. Il va maintenant passer sa vie dans les caves, on ne le verra plus qu’à travers les soupiraux. – Entends-tu son rire au milieu des barriques et des cruches. Il doit se trouver là comme dans sa famille, quel gars ! – J’ai vu le père Licquet chez M. Cloquet : il se porte toujours très bien, et m’a chargé de vous présenter ses civilités ; ce vieux gredin-là ne vieillit pas.

Adieu, mon vieux Bichet. Je vais aller déjeuner chez le professeur et ensuite au Rond-Point, c’est aujourd’hui que je fais ma razzia. Il y a quelque temps que je n’ai été de l’autre côté de l’eau. Je t’embrasse de loin en attendant que je t’embrasse réellement.

Adieu à vous tous.

 

Avez-vous des commissions ? demande à Julie si elle n’en a pas et embrasse-la pour moi ainsi que Juliette. Good morning, miss Jane.

 

– 202 –

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 3 avril 1843.]

Maman a un très fort rhume, cher ami, et c’est à cela que tu dois cette lettre. Sans avoir la migraine, elle pense cependant qu’écrire lui ferait du mal. Elle me charge de m’assurer si Cher ami viendra avec toi. Elle voudrait le savoir positivement afin d’apprêter les chambres. Tâche, toi Gustave, de l’y décider. Attendris-le en lui disant combien nous l’aimons et combien, moi surtout, j’aurai du plaisir à le voir dessiner d’après nature.

Je savais que Gustave de Maupassant avait été malade, sa mère nous l’avait dit au spectacle. Je ne sais comment elle l’avait appris. À propos de spectacle, je n’ai point été enchantée des Martyrs. La musique est généralement mauvaise, mais les décors et la mise en scène sont magnifiques. Père Dumée n’a cependant pas été redemandé.

Mme Strœhlin reviendra-t-elle avec toi ? Dis-lui que je m’ennuie beaucoup d’elle et que je lui souhaite bien du plaisir. T’a-t-elle invité à quelque déjeuner ? Orlowski fera un voyage pendant les vacances de Pâques ; il doit aller en Alsace et puis je ne sais où.

Je te plains, cher Boun, de ne pouvoir manger, et d’autant plus que voilà venir le mercredi et qu’on dit que tu fais un dîner un peu soigné tous les mercredis. Pourquoi ne consultes-tu pas M. Toirac ? – Andrieux est parti pour Paris où il a été appelé pour affaires. Nous avions hier à dîner Alfred et Bourlet. Mais Bourlet est malingre. Ses leçons l’ont tant tourmenté qu’il en a des maux de tête et des douleurs de ventre. Il ira bientôt à Verneuil. Adieu, cher Gustave, reviens le plus tôt possible pour embrasser ton gros

 

– 203 –

RAT.

 

Papa part à la minute pour Caudebec, il était ce matin à Elbeuf ; il passe rarement un jour sans aller à la campagne.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris,] mardi matin. [4 avril 1843.]

Je m’en vais aller aujourd’hui chez Cher ami pour savoir positivement si il viendra ouitounon. Il m’avait dit l’autre jour qu’il comptait partir de Paris le samedi de Pâques et rester le dimanche et le lundi à Rouen. Pour moi je pars samedi prochain avec les sieurs Fovard et Nion, nous aurons le coupé à nous trois. Mme Strœhlin a assez mauvaise mine ; elle m’a chargé de vous dire mille choses. Quant à son retour il s’effectuera, je crois, le samedi de Pâques. Elle aurait bien envie de s’en retourner avec M. Cloquet si son époux ne vient pas la chercher. Béjaune va bien et se pourmène maintenant ès rues de la Capitale. Mais il a beaucoup souffert. Les Collier sont dans le deuil ou plutôt devraient être dans le deuil. Ils ont perdu un cousin : le fils du commodore. Gertrude m’a dit qu’elle n’avait pas le moyen de s’acheter une robe noire, et que la même, dans les grandes occasions où il faudrait absolument sortir, servirait à toute la famille. Quoiqu’elle ait dit cela d’un air enjoué et en riant, j’ai bien vu qu’elle riait jaune comme on dit et qu’il y avait des larmes dans ses yeux. Tu ne me donnes aucune nouvelle de Podesta. J’ai dit à Hamard son changement d’état, il en a été enthousiasmé.

Adieu, vieux rat, je t’embrasse.

– 204 –

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Déville, 28 avril 1843.]

Tu vas me gronder, cher ami, et te moquer de moi quand je te dirai que je n’ai pas eu le temps de t’écrire de toute la journée, et cependant c’est vrai. Mme Strœhlin est venue dès les onze heures ; ensuite Julie et Juliette, et puis enfin le marchand de vin ; après la leçon, nous sommes allés dans le bosquet nous promener pour la première fois de l’année. Il a plu épouvantablement ces deux jours-ci. Je ne me sens point fatiguée de cette marche extraordinaire. Podesta était parti quand papa l’a rencontré et l’a invité à dîner avec nous et à manger du petit cochon. Bourlet n’est point encore de retour, tu sais comme je suis, et tu peux te figurer toutes mes angoisses.

Papa a reçu hier une lettre de ce pauvre Hamard ; il le priait d’annoncer à son oncle la mort de son frère ; mais lorsque papa y est allé, M. Hamard savait la triste nouvelle. Fauvel lui avait envoyé dire par un domestique. Hamard et sa mère doivent aller passer quelques jours à Pissy. Crois-tu que nous le voyions ?

Je suis installée dans mon appartement, cher ami, de la manière que nous avions concertée ensemble, si ce n’est mon piano que j’ai mis en bas pour plusieurs raisons que voici :

1° En cas de migraine ; 2° si quelques braves musiciens voulaient bien venir m’accompagner. Mais il a si peu de son qu’il serait, je crois, impossible de faire de la musique d’ensemble, je serais obligée d’aller à Rouen.

Nos lettres ne t’arriveront que le surlendemain. Il en coûte six sous de plus de les mettre à la poste à Déville.

– 205 –

Adieu, cher Gustave, il faut dîner et si tu m’avais vue écrire cette lettre tu ne m’aurais pas reconnue à la vivacité avec laquelle j’ai fait crier ma plume.

Ta sœur qui t’aime.

C[AROLINE] FLAUBERT.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Rouen, 3 mai 1843.]

Nous arrivons à l’instant de Déville, cher ami, et comme demain nous levons tout en l’air, à cause des cérémonies, je vais malgré les huit heures et demie qui viennent de sonner t’écrire une épître aussi longue et peut-être aussi ennuyeuse que le chemin de fer. Tu es bien heureux de n’être point ici, cher Bonhomme, toi qui n’aimes pas à entendre parler de la même chose, car depuis huit jours il n’est question que de débarcadère, wagons, cortège et banquet. Quant à moi, j’en suis si lassée et j’y pense tant malgré moi que je suis peut-être une de celles qui en rabâche le plus. Je suis « emportée par le chemin de fer » et aujourd’hui même, je voulais presque remercier le père Gobert qui nous a invités depuis une semaine à voir par son balcon et à déjeuner avec une poule et des côtelettes, et je désirais vivement me traîner et me cahoter au milieu des deux mille femmes pour lesquelles on a bâti des tentes. Papa m’a fait entendre facilement raison et ce soir j’ai écrit un mot à Louise pour lui offrir nos billets. Sa mère et son frère viennent dîner demain avec nous. Car après-demain il y a tournoi, joute, carrousel, courses, feu d’artifices, etc. et nous ne voulons rien perdre. Que je nous trouve bêtes ! mon pauvre vieux ! et que

 

– 206 – j’abandonnerais tout cela pour un quart d’heure de baisoteries comme nous en avons passé deux un certain jour dans le grand fauteuil. Maman a eu la migraine hier, elle est déjà couchée et moi, cher Gus, je vais bientôt aller reposer ma grosse mine coiffée de mon bonnet d’enfant sur ton traversin. Je rêverai de toi, bien sûr ; nous n’avons point encore vu « mon favori » comme tu dis, et je n’espère pas le voir parce que probablement il ira à Pissy par la gondole et qu’il ne pourra s’arrêter à Déville. Bonsoir, cher ami, dors bien ; je te donnerai demain des nouvelles de tout ce qui se sera passé.

Nous sommes revenus, cher ami, après avoir fait un excellent déjeuner et après avoir vu défiler pendant une heure des carabiniers, cuirassiers, sapeurs, ouvriers des fabriques, ouvriers du chemin de fer ; adieu, mon Gustave, je t’embrasse de tout cœur.

Ta sœur

CAROLINE FLAUBERT.

 

Bourlet est revenu hier ; nous ne l’avons pas encore vu. Je n’ai point encore écrit à Henriette, je ne sais trop quelle excuse lui donner, mais elle-même met quelquefois tant de retard qu’elle ne doit pas le trouver extraordinaire.

 

CAROLINE FLAUBERT À SON FRÈRE GUSTAVE

[Déville, 9 mai 1843.]

Ta lettre nous a fait bien rire, cher ami, et bien plaisir car elle est gaie comme toi et nous avons vu que malgré tes

– 207 – travaux ennuyeux tu ne t’ennuyais pas du tout. Tant mieux, mon Gustave, si tu prends ton parti et travailles avec cœur. Quant à moi qui n’ai aucun examen à passer, pas de but, je passe ma vie à regarder ma montre, et si ce n’est le piano que je travaille toujours avec ardeur, j’ai mis presque tout de côté. M. Dumée est venu dimanche ; je n’avais rien fait depuis que nous avions quitté Rouen. Il m’a promis de venir un de ces jours pour dessiner d’après nature, mais il fait si mauvais temps que ce sera bien impossible et que je serai encore forcée de copier, ce qui m’ennuie beaucoup depuis quelque temps. Podesta ne vient qu’une fois par semaine ; nous lisons maintenant l’histoire de Firenze de Machiavelli. Je crois que le Marchand de vin aurait beaucoup mieux aimé continuer Boccacio parce que c’est plus farce, mais moi j’étais lasse des plaisanteries et des dîners du Décaméron. Nous n’avons pas vu Hamard, je ne sais s’il est allé à Pissy ou si c’est le temps qui l’aura empêché de venir. C’est aujourd’hui mardi et Achille et Bourlet vont venir dîner avec nous et Julie et Juliette sont à Beautot.

Alfred a dû t’écrire un de ces jours car j’ai vu Laure et lui ai dit de faire des reproches à son frère ; il me prête des revues dans lesquelles il y a un roman fort amusant de G. Sand, Consuelo.

Mme Strœhlin est malade et couchée ; c’est un malheur pour moi, car elle venait souvent me voir.

Amand se marie lundi ; il nous a présenté sa femme dimanche et nous a invités à assister à la messe du mariage ; tu peux penser que je n’y manquerai pas et que je regarde cela comme une grande partie de plaisir. Adieu, mon pauvre ami, je t’embrasse en sœur qui aime son bonhomme de frère.

 

– 208 –

CAROLINE.

 

Béjaune est malade ; sa mère l’a remmené à La Neuville. « C’est un homme brisé par le travail ; il a besoin de repos ! » Je t’envoie un petit dessin que j’ai trouvé dans mon secrétaire ; je crois qu’il est de ma façon ; ne le perds pas en ouvrant cette lettre et tâche d’y comprendre quelque chose. Tu es un imbécile si ça ne te rappelle pas un agréable souvenir et si les larmes ne t’en viennent pas aux yeux.

 

À SA SŒUR CAROLINE

Jeudi (date tes lettres).

[Paris, 11 mai 1843.]

Si tu crois, à lire mes lettres, que je ne m’ennuie pas, mon pauvre rat, tu te trompes on ne peut plus : quand je pense à vous et que je vous écris, je m’égaye le plus possible, et d’ailleurs je suis si agacé, si embêté, si furieux, que souvent je suis obligé de me battre les flancs pour ne pas me laisser tomber de découragement. Je me remonte le moral, comme on dit, et j’ai besoin de me le remonter à chaque minute. Si tu avais une idée de la vie que je mène, tu le concevrais sans peine. Montaigne, mon vieux Montaigne disait : « Il nous fault abbestir pour nous assaigir. » Je suis toujours si abbesti que ça peut passer pour sagesse et même pour vertu. Quelquefois j’ai envie de donner des coups de poing à ma table et de faire tout voler en éclats ; puis, quand l’accès est passé, je m’aperçois à ma pendule que j’ai perdu une demi-heure en jérémiades et je me remets à noircir du papier et à tourner des pages avec plus de vitesse que

 

– 209 – jamais. Le soir arrive, je m’en vais m’attabler au fond d’un restaurant, tout seul et la mine renfrognée, en pensant à la bonne table de famille entourée de figures amies et où l’on est chez soi, dans soi, où l’on mange de bon cœur, où l’on rit tout haut. Après quoi je rentre, je ferme mes volets pour que le jour ne me blesse pas les yeux et je me couche. J’ai pourtant maintenant une grande consolation. C’est un bocal d’excellent tabac turc que m’a donné Cher ami, et qui me sert à charmer mes loisirs. Ernest est tellement embêté d’être ici pour préparer un examen qu’il a failli avant-hier laisser tout là, prendre le chemin de fer, et s’en retourner voir son clocher. Il vient de me quitter à l’instant après avoir partagé mon déjeuner qui s’est composé de confitures (gelée de gardes) et d’éternel foie gras. – Vous avez dû avoir des nouvelles de moi par le marquis que j’ai vu lundi. De plus M. Tardif part aujourd’hui pour Rouen et dimanche prochain le docteur Toirac ira te remettre un cadeau du professeur. C’est son ouvrage sur La Fayette traduit en anglais.

J’espère que tu me donneras des nouvelles du mariage de M. Varin fils et que tu as dû y voir de bonnes figures. – Quand tu auras occasion de voir Mme Strœhlin fais-lui savoir toute la peine que je prends à sa maladie, ainsi que pour Béjaune. Il est comme tous les grands artistes, la lame use le fourreau ; « il mourra jeune laissant des tableaux inachevés qui donnaient la plus belle espérance ». Adieu, vieux rat, embrasse Néo pour moi, remue bien lui les oreilles sur la tête. Vous ne m’avez pas encore dit quand le service de la poste sera organisé par le chemin de fer.

Adieu, embrasse tout le monde pour moi,

ton frère.

Post-scriptum.

– 210 –

Je n’ai jamais pu deviner le dessin. – J’y distingue un lit, un berceau ou une baignoire et puis des jambes de turc.

 

À SA SŒUR CAROLINE

[Paris, 12 mai 1843.]

Paris n’est pas plus favorisé que Rouen sous le rapport du chemin de fer et, si tu t’ennuies d’en entendre parler, tu es tout à fait comme moi. Il est impossible d’entrer n’importe où sans qu’on entende des gens qui disent : « Ah ! je m’en vais à Rouen, je viens de Rouen, irez-vous à Rouen ? » Jamais la capitale de la Neustrie n’avait fait tant de bruit à Lutèce. On en est tanné. Je n’ai rien appris sur les bannières de père Dumée, était-ce beau ? donne-moi un peu des nouvelles de ce vieux troubadour. Vient-il exactement à Déville ? et Orlowski l’éleveur d’enfants, le père nourricier, que devient-il ? À propos de nos amis je n’ai aucune révélation d’Alfred. Comment va son père ?

Je te prierai aussi, mon bon rat, de changer un peu votre manière de m’envoyer vos lettres. Celle que j’ai reçue ce matin vendredi était de mardi. C’est deux bons jours de vieillesse qu’elle avait sur le dos. J’en aime mieux de plus jeunes. Il est étonnant que, maintenant qu’il y a le chemin de fer et que c’est si commode pour aller à Paris, car on peut y aller dîner [et] revenir le soir pour se coucher : Ah ! vraiment, c’est une chose incroyable ! etc. et que conséquemment les voies de communication sont si rapides, je reçoive des nouvelles de vous comme si vous habitiez au fond de la Basse-Bretagne. Tâchez de vous arranger autrement. Dites-moi aussi si habitant Déville vous recevez mes épîtres le

 

– 211 – lendemain ou le surlendemain. Celle-ci vous parviendra par Hamard qui vous ira voir dimanche ou lundi prochain.

Que fais-tu dans ta maison de campagne, ma chère Carolo ? y peinturelures-tu bien ? y pianotes-tu raide ? Vas-tu dans le bosquet avec Néo, miss Jane, maman, un livre et de l’ouvrage dans ton tablier, t’asseoir sur un banc ? Quel beau soleil il fait ! Comme je voudrais être avec vous ! Mais je pioche comme un enragé et, d’ici au mois d’août, je suis dans un état de fureur permanente. Il m’en prend quelquefois des crispations et je me démène avec mes livres et mes notes comme si j’avais la danse de Saint-Guy, patron des tailleurs, ou comme si je tombais du haut mal, du mal caduc.

J’ai été dîner dimanche dernier chez Mme Vasse. Ses filles m’ont beaucoup demandé de tes nouvelles. Nous avons été tous ensemble à l’Odéon voir la fameuse Lucrèce. Aussitôt qu’elle sera parue à Rouen je t’engage à la lire, tu aimeras ça. – Il y a longtemps que je n’ai vu les Collier, car je ne descends plus de mon antre qu’une fois par semaine. J’ai en effet assez l’air d’une bête plus ou moins fauve. Donc je n’ai pas grande nouvelle à te donner, ou, pour mieux dire, je ne sais rien du tout. Ne dois-je pas bientôt voir Froger ? Adieu, mon vieux rat, je t’embrasse à t’en embêter. Embrasse pour moi maman, papa, Achille et Juliette. Julie et sa fille ne sont-elles pas à Poteau ? – Si Mme Achille est à Rouen dis-lui d’envoyer Pierre avec la petite faire un tour dans le Luxembourg. Je la lui renverrai le soir avec Aimée.

Continuer : partie 5 sur 31