Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 16/31

Pages du PDF

Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

 

– 548 – comme moi, comme toi un jour, quand tu auras sali beaucoup de tiges et sué dans beaucoup d’empeignes. »

J’ai parlé à des gens de la Faculté de l’infirmité de D.. Ils n’y comprennent pas grand-chose. Ce citoyen n’aurait-il pas eu par là quelque bon rhume de cerveau qui lui aurait avarié la narine ? Ou plutôt Mme D. n’aurait-elle pas chargé les détails de l’histoire ? Ça se fait souvent pour embellir son récit et donner plus de poids à ce qu’on ne comprend pas soi-même. –

Adieu, soigne-toi bien, prends garde au froid et reçois un long baiser sur la bouche.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, 16 décembre 1846.]

Allons, puisqu’on y tient, d’accord ! Puisque tu ne trouves plus rien à me dire, la franchise exige que je t’avoue ne pas trouver davantage de mon côté, ayant épuisé toutes les formes possibles pour te faire comprendre ce que tu t’obstines depuis 5 grands mois à ne pas vouloir entendre. J’y ai pourtant mis toutes les délicatesses de mon cœur et toute la variété de ma plume. Pourquoi as-tu voulu empiéter sur une vie qui ne m’appartenait pas à moi-même et changer toute cette existence au gré de ton amour ? J’en ai souffert, voyant les efforts inutiles que tu faisais pour ébranler ce rocher qui ensanglante les mains quand on y touche. Tu m’accuses sans cesse d’égoïsme et de dureté. En toi-même depuis longtemps tu as reconnu que je ne t’aimais pas. Erreur ! erreur, ma pauvre amie. Je suis venu à toi parce que je t’aimais. Je t’aime encore tout autant. Je t’aime à ma

– 549 – façon, à ma mode, selon ma nature. Il t’eût fallu, je te l’ai dit dès les premiers jours, un homme plus jeune et plus naïf, dont le cœur moins mûr ait eu un parfum plus vert.

J’ai l’âme dévorante comme l’estomac et capable comme lui de se passer presque de vivres. J’ai perdu des morts, j’ai perdu des vivants, et j’ai vu toute la bêtise vaniteuse de mes douleurs alors que je croyais ces affections nécessaires à ma vie. Rien n’est nécessaire ni utile. Il y a des choses plus ou moins agréables, voilà tout. Réfléchis sur ce point que nos joies comme nos malheurs ne sont que des illusions d’optique, des effets de lumière et de perspective.

Ne sens-tu pas qu’un pacte nous lie ? Que tu m’oublies tout à fait, que tu ne m’écrives plus du tout, moi je ne t’oublierai jamais. Dans dix ans tu me retrouveras si tu m’appelles, et peut-être alors me remercieras-tu de t’avoir fait pleurer quelquefois pour t’empêcher de pleurer toujours.

Écris-moi, va, ne te force à rien. Écris-moi quand le cœur t’en dira, conte-moi tes chagrins, tes ennuis, parle-moi de tes travaux, raconte-moi ce relégué dans l’arrière-boutique. Je pourrai peut-être t’envoyer quelque consolation, quelque distraction du moins, ce qui n’est jamais à dédaigner, vu que l’existence n’en est pas farcie.

Si j’ai été ton dernier amour, que je sois ta plus forte amitié. D’autant plus que quand tu voudras revoir l’amant, l’amant obéira à ce désir.

Adieu, mille tendresses toujours.

 

– 550 –

À LOUISE COLET

[Rouen,] dimanche [20 décembre 1846].

Tu me demandes des explications à des choses qui s’expliquent d’elles-mêmes. Que veux-tu que je te dise de plus que je ne t’ai déjà dit et que tu ne sais déjà ? Si, malgré l’amour qui te retient à mon triste individu ma personnalité blesse trop la tienne, quitte-moi. Si tu sens que c’est impossible, accepte-moi dès lors tel que je suis. C’est un sot cadeau que je t’ai fait que de te procurer ma connaissance. J’ai passé l’âge où l’on aime comme tu voudrais. Je ne sais pas pourquoi j’ai cédé cette fois-là ; tu m’as attiré, moi qui me méfie tant des choses qui attirent. Sous mon enveloppe de jeunesse gît une vieillesse singulière. Qu’est-ce donc qui m’a fait si vieux au sortir du berceau, et si dégoûté du bonheur avant même d’y avoir bu ? Tout ce qui est de la vie me répugne, tout ce qui m’entraîne et m’y replonge m’épouvante. Je ne voudrais être jamais né ou mourir. J’ai en moi, au fond de moi, un embêtement radical, intime, âcre et incessant qui m’empêche de rien goûter et qui me remplit l’âme à la faire crever. Il reparaît à propos de tout, comme les charognes boursouflées des chiens qui reviennent à fleur d’eau malgré les pierres qu’on leur a attachées au cou pour les noyer. Quand je t’ai crié dès l’abord, avec une naïveté que tu as peu appréciée, que tu te trompais, qu’il fallait m’oublier, que c’était à un fantôme et non à un homme que tu t’adressais, tu n’as pas voulu me croire. Il eût fallu me croire pourtant ! Tu me juges mal, va ! N’estime pas tant mon esprit, je ne vise pas à être un Gœthe, parce que les chandelles pâlissent devant le soleil et, quoi que tu en croies, je ne m’efforce à singer personne, les grands hommes encore moins que d’autres. Quant à mon cœur, il a l’embouchure étroite et embarrassée, le liquide n’en sort pas

– 551 – aisément, il remonte le courant et tourbillonne. C’est comme la Seine à Quillebeuf, toute pleine de bas-fonds mouvants ; beaucoup de vaisseaux s’y sont perdus.

Je m’en veux de ne pas t’aimer comme tu le mérites, comme tu devrais être aimée. Je te bénis dans mon cœur et je serais tenté de me battre pour te faire tant de mal. Mais à qui la faute ? À personne, à Dieu, à la vie elle-même.

Pourquoi n’étais-tu pas une coquette ? Quand on cherche le plaisir on le trouve ; mais le bonheur ? c’est un usurier qui vous fait rendre cent pour 10, et je ne t’aurais pas aimée si tu eusses été une femme de plaisir. Cela eût bien mieux valu pourtant. Et les gens d’esprit comme nous devraient s’en tenir là.

Il faut mettre son cœur dans l’art, son esprit dans le commun du monde, son corps où il se trouve bien, sa bourse dans sa poche, son espoir nulle part.

Adieu, tâche de m’oublier ; moi je ne t’oublierai jamais. Tu t’es trompée en me disant que je n’avais pour toi que de la curiosité. Il y a plus ; mais toi tu ne crois qu’aux extrémités des choses. Encore adieu. N’importe pour quoi tu me trouveras toujours.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, fin décembre 1846 ?]

Qu’est-ce que cela veut dire ? est-ce un défi ? un retour ? une raillerie ? Je m’y perds, Amor nel cor !

 

– 552 –

Dans mon cœur à moi, dans ce cœur qui n’est pas plein de dévouement « comme celui des autres hommes », vous avez raison, il n’est pas comme celui des autres hommes, par malheur pour lui et pour les autres. Pourquoi ne m’écrivez-vous pas plutôt, spirituellement j’entends, pour me dire ce que vous devenez. Je suis un vieil empirique qui, s’il applique le feu, a aussi dans son sac des cataplasmes et des onguents. Je vous ai paru sublime naguère, maintenant je vous parais pitoyable. Je ne suis ni l’un ni l’autre, allez, et au fond je ne suis pas plus gredin que le premier venu. Ainsi, vous me reprochez mon amour pour « les premières venues ». C’est une erreur historique. Ça m’ennuie tout comme autre chose. Ça m’assomme même. La prostituée est un mythe perdu. J’ai cessé de la fréquenter, par désespoir de la trouver.

Ma moquerie, dites-vous, a tué votre amour. Mais je ne me suis jamais moqué de vous. Quand on est disposé à voir le grotesque partout on ne le voit nulle part. Rien n’est triste comme la figure des gargouilles des cathédrales. Elles rient toujours pourtant. Il y a des gens dont l’âme est de même. Une idée bouffonne a plissé leur granit, et pourtant les fleurs y poussent tout de même. Mais personne n’en sent le parfum et ces bêtes-là ne servent qu’à cracher la pluie sur les passants.

Si vous ne m’aimez plus comme autrefois, que je sois votre ami du moins, et cette vie que je n’ai pu éclairer avec le soleil, que j’y jette au moins une lueur douce de clair de lune ! Quand vous vous ennuierez trop, quand vous aurez besoin d’expansion, écrivez-moi, racontez-moi votre vie, dites-moi tout ce que vous voudrez. Quand je ne vous serais bon qu’à passer du temps ! – Si vous trouvez qu’il vaut

 

– 553 – mieux en finir là je ne dirai rien, mais la main qui écrit ceci, tant qu’elle pourra se remuer, à votre appel, sera vôtre.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, fin décembre 1846 ?]

Il m’est impossible de continuer plus longtemps une correspondance qui devient épileptique. Changez-en, de grâce. Qu’est-ce que je vous ai fait (puisque c’est vous maintenant), pour que vous m’étaliez avec l’orgueil de la douleur le spectacle d’un désespoir auquel je ne sais pas de remèdes ? Si je vous avais livrée, affichée, si j’avais vendu vos lettres etc., vous ne m’écririez pas de choses plus atroces ni plus désolantes.

Qu’est-ce que j’ai fait, mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait ? Vous savez bien que je ne peux pas venir à Paris. – C’est vouloir me forcer à vous répondre par des brutalités, je suis trop bien élevé pour le faire, mais il me semble que je l’ai répété assez de fois pour que vous en ayez gardé le souvenir.

Je m’étais formé de l’amour une toute autre idée. Je croyais que c’était quelque chose d’indépendant de tout, et même de la personne qui l’inspirait. L’absence, l’outrage, l’infamie, tout cela n’y fait rien. Quand on s’aime on peut passer dix ans sans se voir et sans en souffrir.

Vous prétendez que je vous traite comme une femme du dernier rang . Je ne sais pas ce que c’est qu’une femme du dernier rang ni du premier rang ni du second rang. Elles sont entre elles relativement inférieures ou supérieures par leur beauté ! et l’attraction qu’elles exercent sur nous. Voilà. Moi que vous accusez d’être aristocrate j’ai à ce sujet des idées

– 554 – fort démocratiques. Il est possible que ce soit comme vous le dites le caractère des affections modérées que d’être durables. Mais vous faites là le procès à la vôtre, car elle ne l’est guère. Moi je suis las des grandes passions, des sentiments exaltés, des amours furieux et des désespoirs hurlants. J’aime beaucoup le bon sens avant tout, peut-être parce que je n’en ai pas.

Je ne comprends pas vos fâcheries, vos bouderies. Vous avez tort, car vous êtes bonne, excellente, aimable et on ne peut pas s’empêcher de vous en vouloir de gâter tout cela à plaisir.

Calmez-vous, travaillez, et quand je vous reverrai, accostez-moi par un grand éclat de rire en me disant que vous avez été bien sotte.

 

À LOUISE COLET

[Rouen,] lundi 3 heures. [11 janvier 1847.]

Je t’envoie ici un bon baiser sur le front et deux autres sur les joues. Ah, encore une fois, quelle misère à moi c’est que d’avoir été te faire cadeau de ma personne. Tu valais mieux que ça. En échange de ton or je t’ai donné du fumier. Est-ce la faute au fumier s’il n’est plus paille fraîche ? Oui restons amis, écrivons-nous de temps à autre. Fie-toi à moi toujours comme si j’étais resté encore sur ce piédestal où ton amour m’avait hissé. Maintenant qu’elle est à bas, la statue, n’est-ce pas qu’elle n’est pas d’argent mais de plomb ? Travestissant un vers de Musset je peux dire :

 

Tu es venue trop tard dans un homme trop vieux.

– 555 –

Si je t’avais jugée de nature plus médiocre j’aurais menti. Je n’en ai pas eu le cœur ! c’eût été te ravaler à mes yeux. – Je ne suis fait ni pour le bonheur ni pour l’amour et je n’ai jamais goûté de l’un et de l’autre que l’odeur comme les goujats qui flairent le soupirail de Chevet. Ils convoitent tout ce qu’on fricasse, ils se disent : Ah, si j’étais là-dedans, comme je m’en donnerais, comme je mangerais ! – Faites-les descendre à la cuisine ils n’ont plus faim parce que le charbon leur fait mal à la tête.

Si tu avais su t’en tenir au ton d’une galanterie épicée d’un peu de sentiment et de poésie, peut-être que tu n’aurais [pas] éprouvé cette chute qui t’a tant fait souffrir. Mais le cœur est comme la voix, quand il a crié, il s’enroue.

Pourquoi, pauvre amie, t’obstines-tu à te comparer, quant à l’effet que tu me produis, à une fille ? Tu tiens beaucoup au parallèle. Quelle sottise. Pourquoi me reproches-tu d’avoir voulu te donner un bracelet après la première nuit et de ne te l’avoir pas plutôt envoyé au jour de l’an ? Tu crois donc que je suis bien rustre ; à défaut de cœur me nies-tu aussi les plus simples notions de savoir-vivre ? Quelle funeste manie tu as, chère enfant, de toujours te creuser l’âme pour en faire le trou plus grand. – La raison de cela par exemple est fort simple : j’avais de l’argent à cette époque, je n’en ai plus maintenant. Voilà tout. Je vis et j’ai toujours vécu dans une gêne affreuse qui me rend sombre, irritable et humilié intérieurement. Les haillons dont d’autres rougissent, moi je les porte sous la peau. J’ai des besoins désordonnés qui me rendent pauvre avec plus d’argent qu’il n’en faut pour vivre, et je prévois une vieillesse qui finira à l’hôpital ou d’une manière plus tragique. J’y serai sans doute forcé un beau jour, car alliant le désir de l’or avec le mépris

– 556 – du gain c’est une impasse où le petit bonhomme étouffe comme dans un étau. Enfin n’importe, personne ne me comprend là-dessus, inutile dès lors d’en ouvrir la bouche.

Ah ! mon orgueil qui te paraît si grand, si tu savais combien de renfoncements et de raplatissements il éprouve à toute minute tu le plaindrais au lieu de le haïr. Mais je ne veux pas te parler de tout cela ni de mille autres choses pires qui me tiennent une compagnie journalière, meute crottée qui bâille et s’étale au foyer, et prennent la place du maître.

Les détails du ménage d’Emma Marguerite m’ont peu charmé. C’est bien commun. Il y a des satisfactions bourgeoises qui dégoûtent, et de ces bonheurs ordinaires dont la vulgarité me répugne. C’est pour cela que je suis toujours prévenu contre Béranger avec ses amours dans les greniers et son idéalisation du médiocre. Je n’ai jamais compris que dans un grenier on fût bien à vingt ans. Et dans un palais sera-t-on mal ? Est-ce que le poète n’est pas fait pour nous transporter ailleurs ? Je n’aime pas à retrouver l’amour de la grisette, la loge du portier et mon habit râpé là où je vais pour oublier tout cela. Que les gens qui sont heureux là-dedans s’y tiennent, mais donner cela comme du beau, non, non. J’aime encore mieux rêver, dussé-je en souffrir, des divans de peau de cygne et des hamacs en plume de colibri.

Quelle singulière idée tu as de vouloir que l’on continue Candide ! Est-ce que c’est possible ? Qui le fera, qui pourrait le faire ? Il y a des œuvres tellement épouvantablement grandes (celle-là est du nombre) qu’elles écraseraient celui qui voudrait les porter. Armure de géant, le nain qui se la mettrait sur le dos en serait assommé avant d’avoir fait un pas. Tu n’admires pas assez, tu ne respectes pas assez. Tu as

 

– 557 – bien l’amour de l’art mais tu n’en as pas la religion. Si tu goûtais une délectation profonde et pure dans la contemplation des chefs-d’œuvre, tu n’aurais pas parfois sur leur compte de si étranges réticences. Telle que tu es pourtant on ne peut pas s’empêcher d’avoir pour toi une tendresse et une propension involontaires.

Adieu, le tien.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, janvier 1847.]

La première lettre que tu recevras de moi te dira positivement le jour de mon arrivée. Quant à l’heure je ne suis pas si sûr d’être exact, on peut manquer un convoi.

Ta lettre de ce matin (j’en ai reçu deux à la fois, une de jeudi et une d’hier), je parle de celle d’hier, aurait amolli des tigres et je ne suis pas un tigre, va ! Je suis un pauvre homme bien simple et bien facile et bien homme, « tout ondoyant et divers », cousu de pièces et de morceaux, plein de contradictoires et d’absurdités. Si tu ne comprends rien à moi je n’y comprends pas beaucoup plus moi-même. Tout cela est trop long à expliquer et trop ennuyeux. Mais revenons à nous : puisque tu m’aimes je t’aime toujours. J’aime ton bon cœur si ardent et si vif, ton cœur si vibrant dont la mélopée intérieure se module tour à tour en sanglots tendres et en cris déchirants. Je ne le croyais pas tel qu’il est. Chaque jour tu m’étonnes. Et je finis par croire que je suis bête car j’éprouve des ébahissements singuliers à voir ces trésors de passion… mine d’or que tu m’ouvres pour ma contemplation solitaire.

– 558 –

Eh, moi aussi je t’aime, lis-le donc ce mot dont tu es avide et que je répète pourtant à chaque ligne. Mais chacun, tu sais, pense, jouit, aime, vit enfin selon sa nature. Nous n’avons tous qu’une cage plus ou moins grande où toute notre âme se meut et se tourne. Tout cela est une affaire de proportion. Tout ce qui nous étonne et scandalise est ce qui charme et ravit un autre. L’héroïsme de tel cœur est l’état journalier de tel autre et ainsi de suite. Moi je ne suis peut-être pas fait pour aimer et cependant je sens que j’aime, j’en ai conscience, conscience intime et profonde. Ton souvenir me met en mollesse, tes lettres me remuent et je les ouvre en palpitant. Ton image m’attire là-bas, est-ce tout cela que tu éprouves ? Mais peut-être as-tu raison, je suis froid, vieux, blasé, plein de caprices et de niaiseries et égoïste aussi peut-être ! Qui ne l’est pas ? Depuis le gredin qui mettrait toute sa famille au pilon pour se faire un consommé tonique, jusqu’à l’intrépide qui se jette sous la glace pour sauver des inconnus, chacun ne cherche-t-il pas d’après les appétits de sa nature une satisfaction personnelle qui tourne au détriment des autres ou à leur avantage, selon l’objet de l’action ? Mais l’impulsion première est toujours du Moi, comme dirait le philosophe, et converge pour y retourner. N’importe ! que je sois ce que je suis ou tout autre, tu n’as pas affaire à un ingrat. – On ressemble plus ou moins à un mets quelconque. Il y a quantité de bourgeois qui me représentent le bouilli, beaucoup de fumée, nul jus, pas de saveur. Ça bourre tout de suite et ça nourrit les rustres. Il y a aussi beaucoup de viandes blanches, de poissons de rivière, d’anguilles déliées vivant dans la vase des fleuves, d’huîtres plus ou moins salées, de têtes de veau et de bouillies sucrées. Moi je suis comme le macaroni au fromage qui file et qui pue ; il faut en avoir l’habitude pour en avoir le goût. On s’y fait à la longue, après que bien des fois le cœur vous

 

– 559 – est venu aux lèvres. Que sont ces tristes penchants ? Ne vaudrait-il pas mieux prendre les poires qui pendent au bout des arbres ou les melons qui jaunissent sur du bon fumier ?

Vivons donc ensemble puisque tu t’y résignes. Te souviens-tu de ce vendredi où je ne suis pas venu chez Phidias ? Tu me l’as reproché, pauvre cœur ! C’est que je pressentais pour toi tous les ennuis que je t’ai donnés. Ces pleurs que tu verses je les portais déjà dans ma pensée comme une nuée d’orage dans un ciel d’été !

Toujours bonne, toujours prévenante, et guettant tout ce qui peut me faire plaisir, tu m’as envoyé ton Volney. Je t’en remercie bien. (Mon frère l’a.) Mais ce qu’il n’a pas c’est ce joli foulard qui était si bien enveloppé entre les deux volumes. Je m’en servirai à Paris. Tu me le verras bientôt. – Tiens, veux-tu que je te dise une chose qui me pèse sur le cœur, tu vaux mieux que moi. Il t’aurait fallu rencontrer un autre homme. Je sens toute l’infériorité de mon rôle et je sens que je te fais souffrir quoique je voudrais pouvoir te combler de tout, – je cherche dans ma pauvre tête et je ne trouve rien, rien, comme si mon cœur était un eunuque qui n’a pour lui que le désir et la souffrance. –

L’histoire d’Emma est assez curieuse. Je connais un peu un Dulac qui était étudiant en droit ou en médecine. Je ne me souviens plus. C’est peut-être un autre que celui-là.

Tu es [en] mesure de bien embêter Stello si ça te fait plaisir.

Adieu, chérie, je t’embrasse longuement sur ton pauvre cœur.

À toi.

 

– 560 –

Du Camp me parle de toi. Il a l’air de t’être bien dévoué. Mais tu lui parais bien triste. Il m’écrit qu’il fait tout ce qu’il peut pour te remonter le moral. Il n’y paraît guère. Qu’est-ce qu’il te dit ?

 

À LOUISE COLET

vendredi minuit.

[Rouen, 15 janvier 1847 ?]

Tu as été malade, chère amie ? tu as souffert. Dois-je regretter de n’avoir pas été là ? J’aurais peut-être calmé tes douleurs ; peut-être, hélas ! les aurais-je augmentées, puisque j’en suis la cause. Tâche de ne pas te plaire à la douleur. Elle a son charme comme tout ce qui est fort. Les fascinations de la tristesse ne sont pas moins dangereuses que celles du bonheur. Elles attirent même davantage. Tu me parles d’espèces d’hallucinations que tu as eues. Prends-y garde. On les a d’abord dans la tête, puis elles viennent devant les yeux. Le fantastique vous envahit, et ce sont d’atroces douleurs que celles-là. On se sent devenir fou. On l’est, et on en a conscience. On sent son âme vous échapper et toutes les forces physiques crient après pour la rappeler. La mort doit être quelque chose de semblable, quand on en a conscience.

Je ne vais pas non plus parfaitement bien. Mais la machine est bonne et, quoique les rouages grincent, faite pour durer longtemps. Je deviens de plus en plus sombre, de plus en plus âcre et hargneux. Je suis insupportable, je le sens. Tout me blesse et me froisse. J’aurais besoin de quitter tout, d’aller vivre ailleurs, d’aspirer une bonne bouffée d’air. Il me faudrait de la brise. J’ai besoin de voir des arbres à

– 561 – grande chevelure et de chevaucher sur une grand-route d’Asie, en plein soleil, dans de la lumière rouge. De même qu’on prend des bains sans être sale, une grande lessive intérieure me serait utile.

Tu crois que j’aime beaucoup l’étude et l’art parce que je m’en occupe. Si je me sondais bien, peut-être ne découvrirais-je à cela pas autre chose que l’habitude. Je ne crois seulement qu’à l’éternité d’une chose, c’est à celle de l’Illusion, qui est la vraie vérité. Toutes les autres ne sont que relatives.

Ne me traite plus d’égoiste, même dans ton cœur. Je voudrais l’être, voilà tout. Fasse le ciel que j’y arrive !

Tu m’aimes toujours. Merci de tant d’amour. Il y a de quoi en combler un cœur avide. Il y a des trésors devant lesquels on s’asseoit mélancolique, en songeant qu’ils ne sont pas faits pour nous. Qui est-ce qui a pensé à vouloir boire la mer ? Mais on vide un verre. Tu m’as jugé trop grand, enfant. Si tu m’eusses vu comme on voit tout le monde, tu aurais passé près de moi sans me regarder, ou tu m’aurais quitté sans peine. Moi je ne te quitterai pas le premier. Pense toujours à moi, mais tâche de me juger, et ton esprit se vengera de ton cœur. Pour moi, cœur et esprit t’aiment d’une façon étrange et malheureusement tournée.

Adieu, un baiser sur ton beau front.

 

– 562 –

À LOUISE COLET

[Rouen,] jeudi soir. [21 janvier 1847.]

Si j’étais capable de m’effrayer de quelque chose, j’aurais été épouvanté de la lettre que j’ai reçue ce matin. Il y avait de quoi tuer un homme mais Dieu merci, en fait de désespoir, j’en suis si trempé que, quelque pénétré que j’aie été par ce nouvel orage, je ne sombre pas encore. – Je vais donc tâcher d’être clair une fois pour toutes. Franc je le suis toujours et tu ne peux pas m’accuser d’avoir menti ni posé une minute, car dès la première heure, dès le premier mot j’ai dit tout cela. Dès le baptême j’ai annoncé l’enterrement. Tu veux savoir si je t’aime. Eh bien, autant que je peux aimer, oui, c’est-à-dire que pour moi l’amour n’est pas la première chose de la vie, mais la seconde. C’est un lit où l’on met son cœur pour le détendre. Or on ne reste pas couché toute la journée. Toi tu en fais un tambour pour régler le pas de l’existence. Non, non, mille fois non. – Que tu ne m’aies jamais compris, comme tu le dis, c’est possible. Je le crois un peu. Il est probable, s’il en eût été autrement, que tu te serais écartée du lépreux.

Je pardonne à Du Camp la trahison qu’il m’a faite en te montrant une lettre de moi ; je ne sais laquelle, mais tu me l’écris, ainsi c’est net. Je ne le jugeais pas si enfant. Et tu veux que je ne doute pas de tout ! Pourquoi lui en voudrais-je ? Je n’ai pas la force de m’indigner contre qui que ce soit ni de quoi [que] ce soit. – Je fréquente quelquefois des gens qui m’ont volé et calomnié. Et je leur fais aussi bonne mine qu’à d’autres parce que dans le fond je les aime tout autant ou tout aussi peu que d’autres. Est-ce qu’il y a sur la terre rien qui vaille la peine d’une haine ? Je ne suis pas facile à animer, moi, ce n’est pas ma faute. Il y a des gens qui ont le cœur tendre et l’esprit dur. J’ai au contraire l’esprit tendre et

– 563 – le cœur âpre ; comme le fruit du cocotier qui contient du lait enfermé dans des couches de bois, on ne l’ouvre qu’avec la hache, et qu’y trouve-t-on souvent ? une espèce de crème tournée. Je continue : j’ai voulu depuis six mois t’amener à moins souffrir, je t’ai envoyé tout ce que je m’imaginais pour cela et voilà que ça redouble ! Que veux-tu que j’y fasse ? – Que je vienne à Paris tous les mois, je ne le peux pas. À des époques éloignées ? je ne sais lesquelles. C’est possible.

Tu compares ton amour à celui de ma mère, je l’y compare aussi, et tu me demandes si je le raille celui-là. On ne raille pas ce qui vous assomme, car cette affection-là me gêne horriblement dans les entournures. J’en suis bien las, sur l’honneur. D’ailleurs je ne peux pas m’empêcher de garder une rancune éternelle à ceux qui m’ont mis au monde et qui m’y retiennent, ce qui est pire. Ah, parbleu ! c’était de l’amour aussi ça, sans doute. La belle chose ! ils s’aimaient ! ils se le disaient et une nuit ils m’ont fait, pour leur plus grande satisfaction. Et quant à la mienne ils ne s’en souciaient guère. Maudit soit l’homme qui crée, maudit l’homme qui aime. – Que la vie de son fils soit son supplice et que l’ennui démesuré, que l’ennui colossal, gourmand et dévorant qui ronge l’enfant soit pour le père un remords qui lui aussi le fasse se repentir d’avoir vécu. Tu me demandes d’où viennent mes changements et ma froideur ? J’ai toujours été ce que je suis. Ces lettres que je te renvoie je les écrirais encore si je venais de te voir dans des états désolants comme celui où je venais de te quitter au chemin de fer, et surtout si j’étais dans la même disposition nerveuse. Car c’est un élément dont il faut tenir compte en moi que les nerfs. Ils sont sonores et vibrants, je ne suis peut-être qu’un violon. Un violon quelquefois ressemble tant à une voix, qu’on dit qu’il a une âme. – Tous ces gens qui sentent beaucoup, qui le disent et qui pleurent valent mieux

– 564 – que moi, car je me console de tout parce que rien ne me divertit, et je me passe de tout parce que rien ne m’est nécessaire. Quand ma sœur est morte, je l’ai veillée la nuit ; j’étais au bord de son lit ; je la regardais couchée sur le dos dans sa robe de noces avec son bouquet blanc. – Je lisais du Montaigne et mes yeux allaient du livre au cadavre ; son mari dormait et râlait ; le prêtre ronflait ; et je me disais en contemplant tout cela que les formes passaient, que l’idée seule restait et j’avais des tressaillements d’enthousiasme à des coins de phrases de l’écrivain. – Puis j’ai songé qu’il passerait aussi ; il gelait, la fenêtre était ouverte à cause de l’odeur, et de temps à autre je me levais pour voir les étoiles, calmes, chatoyantes, radieuses, éternelles ; et quand elles pâliront à leur tour, me disais-je, quand elles enverront, comme la prunelle des agonisants, des lueurs pleines d’angoisses tout sera dit et ce sera plus beau encore. Donc je me console à peu près de tout en regardant les étoiles et j’ai pour la vie une apathie si insurmontable que ça m’ennuie de manger même quand j’ai faim. – Il en est de même pour tout le reste. Ce qui me heurte en toi, veux-tu le savoir ? c’est ta rage encore une fois de te comparer à une fille, de parler sans cesse de pureté et de sacrifice, de moralité, de mépris pour les sens. Qu’est-ce que tout cela me fait ? – J’estime autant un forçat que moi, autant les vierges que les catins, et les chiens que les hommes. À part ces idées un peu drôles je suis comme tout le monde.

Tu veux que je me roule à tes genoux comme si j’avais quinze ans, que je vole vers toi, que je frémisse, que je pleure aussi ; tu me promets ton souvenir comme une vengeance (il ne sera jamais que doux, plus doux même, encore dans l’avenir, quand tout sera rassis dans ma tête). Mais je mentirais si je faisais cela, je jouerais, je te tromperais ; est-ce que je peux te dire les mots d’amour qui

– 565 – plaisent, moi dont la voix s’est enrouée dans la rage ; est-ce que mon cœur peut les contenir ces effusions amollissantes qui ne me sont jamais venues que comme des sueurs subites, ce cœur où ont cuvé dans la solitude les passions, les fantaisies et les rêves d’un autre monde, de sorte qu’il est maintenant bosselé et tordu comme de la vaisselle hors de service, et qu’on aura beau l’essuyer et le rincer, toujours il aura la froide odeur de tout ce qu’on y a mangé autrefois.

Adieu, tu refuses plus que tu ne penses en refusant mon amitié. Avant de prendre un parti quelconque, réfléchis. J’ai répondu à ce que tu me demandais : j’irai à Paris quand Pr[adier] m’appellera, dans six semaines, un jour, puis je ne sais quand. L’argent, le temps et les prétextes me manquent.

 

À LOUISE COLET

[Croisset,] samedi, 11 heures du soir.

[30 janvier 1847.]

Tu ne me deviens pas polie. C’est presque de l’invective. Tu me traites de manant et d’avare en toutes tes lettres. C’est très gentil. Je mets ça sur le compte de ton tempérament méridional et je passe outre sans prendre garde. Je t’assure, chère amie, que j’en ai eu plutôt envie de rire que de me fâcher. C’est néanmoins un peu cru de couleur. Et encore, par-dessus le marché, les éternelles filles qui reviennent !… « Vous autres, hommes, etc… » À ce qu’il paraît que les filles te tiennent au cœur ; tu méritais d’être homme. C’est une idée fixe chez toi que de tomber à bras raccourcis sur ces pauvres créatures. Elles ne méritent pas tant de colère, va. Et puis, rappelle-toi ce précepte du sage : « Ne parle pas de ce que tu ne connais point. » À quelque

– 566 – jour, si ce sujet t’amuse, je t’exposerai là-dessus mes théories. Je les crois justes, si toutefois il y a quelque chose de juste. Sois sans inquiétude aussi sur ma chère peau. Le tambour ne crèvera pas de sitôt. Tout ce qui m’arrive et tout ce que je peux faire n’y changeront rien. Ce n’est ni le chagrin, ni les chagrins, ni même l’ennui qui peuvent vous rendre malades et vous tuer. On ne meurt pas de malheur, on en vit, ça engraisse. Jamais d’ailleurs je ne me suis mieux porté, parce que jamais je n’ai mené une vie plus conforme à ma nature. Il y a harmonie maintenant, après avoir été, comme un musicien qui accorde son violon, longtemps à tourner les chevilles pour que les cordes soient montées les unes par rapport aux autres, dans une tonalité concordante. Il n’est pas aisé de trouver sa voie. Il y a bien des chemins sans voyageur. Il y a encore plus de voyageurs qui n’ont pas leur sentier.

Je ne me livre pas, comme tu le penses, à des orgies intellectuelles. J’ai travaillé très simplement, très régulièrement, et même assez bêtement. Je n’écris plus, à quoi bon écrire ? Tout ce qu’il y a de beau a été dit et bien dit. Au lieu de faire une œuvre, il est peut-être plus sage d’en découvrir de nouvelles sous les anciennes. Il me semble, à mesure que je produis moins, que je jouis mieux à contempler les maîtres. Et comme, avant tout, c’est là ce que je demande, passer mon temps agréablement, je m’y tiens. Tu m’appelles « le brahme ». C’est trop d’honneur, mais je voudrais bien l’être. J’ai vers cette vie-là des aspirations à me rendre fou. Je voudrais vivre dans leurs bois, tourner comme eux dans des danses mystiques et exister dans cette absorption démesurée. Ils sont beaux avec leurs longues chevelures, leurs visages ruisselant de beurre sacré et leurs grands cris qui répondent à ceux des éléphants et des taureaux. J’ai autrefois voulu être camaldule, puis renégat,

– 567 – turc. Maintenant c’est brahman, ou rien du tout, ce qui est plus simple.

Tu as tort vraiment de me prendre tout à fait pour un misérable, incapable de comprendre la poésie du dévouement, etc. Je l’admire beaucoup. Je suis seulement ennuyé d’un tas de mots qui ne rendent pas une idée.

Ce pauvre diable de Chaudes-Aigues ! Tu avais été dure pour lui, et le mot que tu lui as dit, un soir qu’il te parlait de son amour, est bien là de ces mots de férocité féminine qui n’ont pas d’équivalents nulle part. Et qu’est-ce qu’il t’avait fait pour être si méchante ? Rien, il ne te plaisait pas, seulement, voilà tout ! Les femmes sont ainsi, et elles se croient excellentes, encore ! C’est là le drôle. – Merci des vers que tu m’envoies. Si je t’ai servi à trouver un beau vers, ma connaissance n’aura pas été inutile. L’objet le plus trivial produit des inspirations sublimes, et les idylles de Théocrite que je lis maintenant ont été inspirées sans doute par quelque ignoble pâtre sicilien qui puait des pieds. L’Art n’est grand que parce qu’il grandit.

Je t’assure, chère amie, que je ne me fais pas du tout une conscience à l’usage de mes raisonnements. Je ne suis pas si fin. Peux-tu me refuser jusqu’à la franchise ? C’est justement là ce que je me reproche. Il t’eût fallu ou un enfant ou un hypocrite. Or n’étant l’un ni l’autre, tu t’es blessée en t’appuyant sur moi comme sur un bâton qui vous casse dans la main et dont l’éclat vous entre dans les chairs.

Adieu, j’essuie avec mes lèvres les larmes de tes pauvres yeux. Et sois plus sage et moins primitive, car tu sais (tu l’as dit) que j’étais très corrompu, ce qui pourrait être vrai.

 

– 568 –

À LOUISE COLET

[Rouen,] mardi midi. [2 février 1847.]

Tu m’engages à ne pas t’écrire si ça m’ennuie ou puisque ça m’ennuie, dis-tu. Je suivrais ce conseil, s’il était bien vrai que cela m’assommât, pour me servir de ton mot, « ne sachant point souffrir contradiction ni débat chez moi ». Ce serait du reste assez mal, car n’aurais-je pas pour toi le plus petit sentiment, après tout ce que tu me donnes je devrais toujours m’efforcer de t’en rendre quelque chose, et c’est parce que je ne m’efforce pas, et que je ne me fouette pas que je te parais si cruellement froid et si étrangement insensible.

Il est permis de tout faire, si ce n’est faire souffrir les autres. Voilà toute ma morale. Mais quand les autres souffrent malgré vous ? quand cela est le résultat d’une volonté fatale et au-dessus de la nôtre et comme la pure expression de la constitution interne de la vie, que dire ? que faire ? quel remède ? le caillou peut se plaindre quand il est écrasé par le pied du cheval. – Et cependant les éclats du silex entrent dans la corne de l’animal. Il en saigne et il en boite mais il continue à courir.

Tu avais espéré le feu qui brûle, flambe, éclaire, envoie des clartés joyeuses, fait sécher les boiseries humides, assainit l’air et redonne la vie. Hélas, je ne suis qu’une pauvre lampe de nuit, dont la mèche rouge pétille dans une mauvaise huile toute pleine d’eau et de poussière. Je m’étais dit : « Si faible que soit cette clarté, si tiède que soit ce rayon ce sera toujours quelque chose pour cette pauvre âme. » J’aurais voulu éclairer un peu ta vie, la dorer d’une teinte douce où le sentiment et l’esprit et le plaisir se seraient trouvés fondus à dose égale. Il n’y eût eu qu’agrément et que

– 569 – charme, et j’ai retrouvé toutes les âcretés qui m’ont usé, et tous les épouvantements par où j’avais passé ! La faute n’en est ni à moi, ni à toi. Mais à Dieu qui fait tout pour le mieux harmonique, et tout pour le pire relatif.

J’irai, je crois, à Paris dans un bon mois, ou six semaines. Tu me reverras. Maigri aussi, si tu l’es. La bague que je porte à mon doigt et qui me le serrait autrefois, en tombe maintenant quand je secoue la main. Nous nous reverrons donc, tu auras une joie, puis je repartirai, et ainsi toujours. Tu me ré-accuseras encore, tu me maudiras peut-être de nouveau, c’est là l’éternel cercle.

Comment, chère amie, peux-tu supposer que je sois assez indifférent à tout ce qui te touche pour que tu m’écrives que je m’inquiète peu de ton drame ? J’y pense souvent, je rêve de la 1re représentation comme si c’était moi. – Es-tu sûre que Rachel se charge du rôle ? comment t’y es-tu prise ? l’œuvre avance-t-elle ? Toute la vanité littéraire que je n’ai plus (je l’ai réduite en miettes imperceptibles à force de bon sens), je l’ai reportée sur les autres. Quand les mères vieillissent, elles ne sont plus coquettes pour elles, tu sais ?

Je lis maintenant du Théocrite et du Lucrèce. Je commence à les comprendre. – Quels artistes que ces anciens ! et quelles langues que ces langues-là ! Toutes celles que nous pourrons faire, va, ne vaudront jamais celles-là. C’est là qu’il faut vivre, c’est là qu’il faut aller. – Dans la région du soleil, au pays du Beau. Les gens qui entendent la vie matérielle, quand il pleut l’hiver, ferment leurs volets, allument 25 bougies, font un grand feu, conditionnent un punch et se couchent sur des peaux de tigre, à fumer des cigarettes. – Il faut prendre ça au sens moral, et comme dit

 

– 570 – le proverbe persan, « boucher les cinq fenêtres afin que la maison y voie plus clair ». Fourmi, qu’est-ce que me fait le monde à moi ? Qu’il tourne à sa fantaisie, je vis dans ma petite demeure que je tapisse de poussière de diamant. –

Je lis aussi du Byron, et toujours les Livres Saints. Je fume, je prends l’air sur mon balcon et puis c’est tout. La vie se passe tout de même. Écoute ici un conseil médical, prends beaucoup de bains. Il y a quelque temps, j’étais fort irrité (c’était le résultat d’une grande colère qui m’avait duré plusieurs jours), je me suis mis à ce régime et je m’en suis fort bien trouvé.

Adieu, chère amie, et puisque tu ne veux pas que j’embrasse ton front, je passe ma main sous tes papillotes, je te prends par les oreilles et ce baiser je le mets sur la bouche.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, début février 1847.]

Le plus sûr, dis-tu, quand on craint le feu c’est de s’en tenir à distance. Voilà qui est juste, au moins. Mais moi j’ai l’habitude de me chauffer si fort que j’ai les jambes grillées, et pourtant je crie comme un âne à la moindre brûlure. – J’ai à la peau du cœur et des jambes des taches indélébiles. Mais les chirurgiens disent qu’il est fort difficile de distinguer les cicatrices du feu de celles du froid. Les deux éléments, glace et flamme, ne sont peut-être pas si éloignés l’un de l’autre qu’on le pense ; y a-t-il tant de degrés de l’un à l’autre ? Tout se touche ! – On se baigne en juillet dans la rivière qui glacera v[otre] champagne en janvier, et les glaçons qu’on y

– 571 – laisse, fondus par le printemps, vous feront de l’eau trop chaude pour le mois de juin.

Le cœur de l’homme est encore plus variable que les saisons, tour à tour plus froid que l’hiver et plus brûlant que l’été. Si ses fleurs ne renaissent pas, ses neiges reviennent souvent par bourrasques lamentables… ça tombe ! ça tombe ! ça couvre tout de blancheur et de tristesse, et quand le dégel arrive c’est encore plus sale !

Mon Dieu que je suis bête ! Je me trouve démesurément stupide et j’en suis attristé parce que j’en ai conscience. Non seulement j’arrive à ne plus pouvoir parler, mais j’en arriverai à ne plus pouvoir écrire. Il est étrange combien toutes mes rigoles se bouchent, comme toutes mes plaies se ferment et font digue vis-à-vis les flots intérieurs. Le pus retombe en dedans. Que personne n’en sente l’odeur, c’est tout ce que je demande.

Et toi, pauvre chérie, les tiennes se guérissent-elles ? Si c’est moi qui les ai faites, que ne puis-je les embrasser pour te témoigner au moins que la vue m’en fait souffrir.

Je vais venir à Paris bientôt, un jour, un seul jour. Me verras-tu ? veux-tu me voir ? (car tu dis implicitement qu’il vaudrait mieux ne pas se voir). Si tu crains que ma présence ne ravive tes douleurs, que mon départ ne les redouble, que veux-tu que je fasse ? Réfléchis à cela ! réfléchis-y longuement, sagement. Je ferai là-dessus ce que tu diras.

Le drame avance-t-il ? Quant à moi je suis empêtré dans une foule de lectures que je me hâte de terminer. Je travaille le plus que je peux et je n’avance pas à grand-chose. Il faudrait vivre deux cents ans pour avoir une idée de n’importe quoi. Je viens de finir aujourd’hui le Caïn de

 

– 572 –

Byron. Quel poète ! Dans un mois environ j’aurai achevé Théocrite. À mesure que j’épelle l’antiquité une tristesse démesurée m’envahit en songeant à cet âge de beauté magnifique et charmante passé sans retour, à ce monde tout vibrant, tout rayonnant, si coloré et si pur, si simple et si varié. – Que ne donnerais-je pas pour voir un triomphe, que ne vendrais-je pas pour entrer un soir dans Suburre quand les flambeaux brûlaient aux portes des lupanars et que les tambourins tonnaient dans les tavernes ! Comme si nous n’avions pas assez de notre passé nous remâchons celui de l’humanité entière et nous nous délectons dans cette amertume voluptueuse. Qu’importe après tout ! s’il n’y a que là qu’on puisse vivre ! s’il n’y a qu’à cela qu’on puisse penser sans dédain et sans pitié !

Adieu, à toi.

 

À LOUISE COLET

[Rouen, 15 février 1847.]

Tu as mal compris, chère amie, le sens de ma lettre où je te demandais si tu voulais me voir. Je ne posais pas l’interrogation pour moi, mais pour toi. Ne m’as-tu pas assez dit que je te rendais malheureuse !… J’ai l’air (je me fais cet effet-là à moi-même) d’avoir été la calamité de ta vie. – Qu’on aime ou qu’on déteste le poison qu’on boit, rien n’en change l’effet. Ceux qui se tuent avec de l’eau-de-vie aiment l’eau-de-vie… Voici donc ce que j’avais pensé. « Si elle croit que de me voir la rendra pire encore, si une heure, un jour de joie et de larmes mêlées, doivent lui laisser encore des mois amers, une longue existence d’ennuis déchirants quand ils ne sont pas mornes, mieux vaut pour maintenant qu’elle

– 573 – ne me voie pas. J’irai dans sa rue, je regarderai sa maison… et je m’en retournerai. Si je la rencontre, tant mieux. Sinon ce sera tout. » Je t’ai demandé enfin si tu voulais guérir. Je t’offrais un moyen, une chance, et tu as cru que c’était l’hypocrite préparation à ceci : venir à Paris sans vouloir te voir.

Je n’y serais pas venu d’ailleurs si tu m’avais dit : tu as raison, cela vaut mieux. On n’aurait pas eu besoin, comme tu me le recommandais dimanche dans cette hypothèse, de te cacher le jour de ma présence, il n’y en aurait pas eu du tout.

C’est bien pour jeudi que Phidias m’a engagé à venir. Mais je n’y serai que vendredi ou samedi. Il faut probablement que je m’absente mercredi soir de Rouen ; ainsi, si tu me réponds d’ici à ce que nous nous voyions, que ce soit de suite. –

Nous allons donc nous revoir, pauvre âme. J’ai envie de te revoir mais ce sera si peu ! Tu vas dire que j’empoisonne tout d’avance et que je parle toujours de la pourriture qui viendra sur les fruits, quand à peine ils sortent de la fleur ! Hélas oui ! Hélas oui ! Aussi je n’ai ni la joie bienheureuse de ceux qui se mettent à table levant bien haut leur verre pour qu’on l’emplisse à déborder, ni la tristesse aigre et les sueurs froides de ceux qui se réveillent le lendemain au milieu des pots brisés et de leur cœur déchiré.

À ce qu’il paraît que notre ami Max[ime] a manqué d’aller voir Pluton. Qu’il ait manqué, tant mieux pour moi, tant pis pour lui. – Quand on a un peu d’humanité on ne peut pas s’empêcher de souhaiter la mort à ceux qu’on aime ; et on dira que j’ai le cœur dur !

 

– 574 –

Pourquoi penser, ou dire au moins, que si tu me demandais à écouter ton drame je ferais sourde oreille ? Voilà ce que je ne te pardonne pas, ce sont ces idées que tu te fourres en tête. Ta gloire m’est plus chère que la mienne. Si j’en avais une toutefois ! Je veux dire que j’ai plus envie de t’entendre applaudir que de m’entendre applaudir.

Adieu, mille baisers sur les lèvres.

 

À ERNEST CHEVALIER

[Rouen,] 23 février 1847.

Permettez-moi, mon cher Monsieur, de vous féliciter sur le haut rang social où la bienveillance éclairée de S.E. le ministre de la justice vous appelle. J’avais su, vieux, par le Canal des journaux quoique je n’en lise jamais, que tu transférais ta boule et ta blague magistrale de Calvi à Ajaccio. Continue à tenir de la droite la balance de Thémis et de la gauche ta pauvre gogotte puisque la terre sauvage où tu habites n’a pas d’autre civilisé où fourrer ce furet.

J’ai vu par ta dernière lettre que tu allais assez bien. Le ton en était assez gaillard. Conserve-le toujours ce vieil aplomb moral qui à lui seul vaut tout le reste et qui console de tout quand on n’a plus rien. Sois toujours gars, sois toujours aimable et le soir, par le clair de lune, si tu vas te promener sur la terrasse du Cardinal-Fesch, donne-moi à travers la Méditerranée et la France une bonne pensée, en regardant la baie, et les montagnes noircies par le feuillage des maquis.

J’aurais bien envie, à coup sûr, de t’aller faire une visite et de recommencer, avec plus d’intelligence que je n’en ai

– 575 – mis et plus de loisir que je n’en ai eu ces longues promenades à cheval à travers les forêts de pins et de châtaigniers. Mais est-ce que je le peux ? Tu sais bien, tout comme moi, qu’il y a à cela mille impossibilités. Quand partirai-je ? quand mettrai-je la clef sous la porte, un beau matin, en me murmurant à moi-même : Bon voyage, M[onsieu]r Dumollet… Je n’ose même pas souhaiter cela, puisque ce désir ne peut s’accomplir que dans la réalisation du plus grand malheur qui puisse m’advenir.

Tu n’auras pas l’insigne avantage de voir le drôle qui répond au nom de Maxime Du Camp. Le 1er mai nous partons tous les deux pour une pauvre petite excursion en Bretagne, à pied, le sac sur le dos. Ma mère nous rejoindra en route. Fasse le ciel que ce ne soit pas autre chose qu’un projet ! Je suis si habitué à voir tout me rater dans les mains que je ne compte sur rien.

Voilà ce pauvre bougre de d’Arcet qui a crevé au Brésil comme un mousquet. Au moment où il touchait à la fortune, où il l’avait enfin après vingt ans de chasse il meurt tout d’un coup, dans son lit, par l’explosion d’une lampe à gaz. Le même paquebot qui a apporté la nouvelle de sa mort apportait deux lettres joyeuses de lui à sa mère et à sa sœur. – Comme tout se dégarnit, comme tout s’en va, quel dégel continu que la vie ! Joies, parents, amis, tout meurt, part, file : bonsoir, au revoir, oui, et on ne se revoit plus.

Il n’y a que moi qui reste, qui ne change pas de lieu, qui ne change pas d’existence ni de rang. – Si tu ne revenais ici que dans dix ans, et j’entends marié, décoré, considéré, procureur du roi, et stupide, tu me retrouverais sans doute, à ma table, dans la même posture, penché sur les mêmes livres, ou me rôtissant les jambes dans mon fauteuil et

 

– 576 – fumant une pipe comme toujours. Je continue mon grec, je lis Théocrite, Lucrèce, Byron. Saint Augustin et la Bible, voilà pour le moment les historiettes que je m’inculque dans le cerveau. – Tous les trois mois à peu près il se trouve que je vais à Paris pendant un jour ou deux me retremper et puis je reviens ici. Je m’ennuie le premier jour que je suis de retour, comme on s’ennuie toutes les fois qu’on a rompu à ses habitudes et qu’il vous faut les reprendre. L’homme est une si triste machine qu’une paille mise dans le rouage suffit pour l’arrêter.

Rien de neuf ici. Tout suit son train. Ma mère toujours triste. L’enfant marche, rit et vagit. Le sieur Alfred vit à La Neuville en ne faisant pas grand-chose et étant toujours le même être que tu connais. – Et le bourgeois de Rouen est toujours quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête. Au reste je n’en vois guère. Mais c’est néanmoins humiliant de penser qu’on respire le même air.

Adieu, cher ami.

À toi, ton vieux.

 

À LOUISE COLET

[Rouen,] samedi 5 h[eures].

[27 février 1847 ?]

Si au lieu de tant m’accuser, m’injurier et m’outrager même tu te donnais un peu le temps d’attendre et de réfléchir, si tu réfrénais un peu ton indomptable et fougueux caractère et que tes yeux alternativement pleins de larmes ou de colère voulussent s’ouvrir à l’évidence, tu verrais que

– 577 – je ne suis pas un monstre, ni un indifférent, car à l’heure qu’il est voilà quinze grands jours que j’arrange et je prépare un voyage à Paris. Mais à quoi bon te dire cela seulement. Quand je repartirai, tu ne voudras encore rien entendre. Tu me recevras en pleurant, et tu me donnera[s] pour adieu encore une malédiction dans ton cœur. Tu es trop injuste aussi, toi, tu es dévorante et exclusive. – On a beau faire, on a beau dire. Rien, rien. Tu ne pourras pas me nier qu’au fond de l’âme tu ne détestes cordialement ce cher frère Du Camp. C’est là la règle, il n’y a pas de femme ni de maîtresse qui aime l’ami de son amant. Elles en ont peur, ou elles en sont jalouses. J’en ai connu qui étaient jalouses d’un chien, d’autres d’une pipe. Tout le temps qu’on donnait ailleurs paraissait leur être volé. J’en ai vu (et d’intelligentes hélas !) s’irriter de l’enthousiasme qu’on montrait pour un livre ou un tableau… enfin passons outre, et pour revenir à Maxime, si l’un de nous deux pourtant, dans toute cette histoire, doit lui garder rancune, c’est moi. Quant à toi il t’a servie près de moi avec un dévouement rare dans un homme désintéressé à la question.

Si tu ne crois à rien de ce qui sort de mon cœur croiras-tu au moins à la probité la plus vulgaire. Eh bien, cet honneur te déclare que jamais je n’ai eu l’intention de te faire souffrir comme tu m’en accuses si amèrement. Mais pourquoi, au lieu de t’emporter contre moi, ne vois-tu pas dans ta souffrance un de ces éléments inévitables de la vie. Que l’amour amène avec lui le malheur, cela est aussi logique et aussi éternel partout que l’éclair qui annonce la pluie, que le roulement du tonnerre qui annonce la foudre. – On a mis un bandeau à l’amour, embarrassé qu’on était de rendre ses yeux. C’eût été trop laid. Depuis le temps qu’ils pleurent, ils doivent être rouges. Et encore si dès le début j’avais dit les éternels mots menteurs qui charment tant :

– 578 –

« toujours ! pour la vie, etc. », phrases qu’on sait fausses quand on se les entend dire, mais dont on aime à ce qu’il paraît à se griser comme avec de l’eau-de-vie ! En vain a-t-on le cœur encore malade de l’indigestion de la nuit passée, on tâche de se persuader que ce sera meilleur cette fois-là, que cette folie sera toujours chantante, que cet assoupissement n’aura pas les crampes du réveil ni les tiraillements de la fatigue. Si je m’étais montré comme l’homme au cœur riche, où l’on peut aller puiser, sans la tarir, à la source des joies sérieuses et des félicités profondes, si j’avais essayé de te montrer les perspectives azurées qui s’ouvrent devant les passions naissantes ! Mais tu sais bien que non, tu sais bien que non. Tu m’en as assez voulu dans le temps. Eh bien, j’ai eu tort. C’est que j’ai vu trop loin, c’est que je me supposais plus faible et plus inconstant que je ne le suis. C’est que je t’aime encore. Ce qui peut te paraître singulier et ce qui ne l’est pourtant pas. Car qu’y a-t-il de singulier ? où est le drôle ? où n’est-il pas ? Si je ne t’ai pas demandé le détail des scènes avec l’officiel, ne m’avais-tu pas écrit que tu ne voulais pas me le transmettre par lettre, que tu me le dirais de vive voix. Je ne t’ai pas promis de venir le 28 juillet parce que j’avais justement envie d’y venir. Mais si je ne peux, si d’ici là quelque chose se présente ? C’eût été encore un parjure de plus, n’est-ce pas ? – Toi, tu n’as jamais voulu me montrer de toi que les beaux côtés, tu me parles toujours de ton dévouement, de la grandeur qu’il y a dans ta vie, des devoirs que tu remplis, etc. C’est bien ! Mais je crois avoir été plus confiant vis-à-vis de toi, ne t’ai-je pas déplié un à un tous les plis de l’étoffe sans te cacher ni les trous ni les reprises. Je t’ai initiée à mon passé, à mes amours de jeunesse, à ma famille et, chose plus extraordinaire pour moi, à mes œuvres. Tu pourrais écrire toute mon histoire. Sais-je

Continuer : partie 17 sur 31