Correspondance - Tome I

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 21/31

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Correspondance - Tome I

À Ernest Chevalier ......................................................... 79

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 31 parties.

– 705 – les cordages, dans les turbans, on jetait les malles, de par-dessus le bord, dans les canots, le tout assaisonné de coups de trique sur les épaules des fellahs. – À peine avions-nous touché terre que déjà l’infâme Du Camp avait des excitations à propos d’une négresse qui puisait de l’eau à une fontaine. Il est également excité par les négrillons. Par qui n’est-il pas excité ! ou pour mieux dire, par quoi ?

À Alexandrie, dès le soir de notre arrivée, nous avons vu une procession aux flambeaux. On fêtait la circoncision d’un enfant. Des fanaux de résine éclairaient les rues sombres où la foule bigarrée se bousculait avec des cris. Ici au Caire, nous avons assisté à des drôleries pareilles. Un de ces soirs derniers nous avons vu des dévots chanter les louanges d’Allah, dans une noce ; rangés en parallélogramme, ils se dandinaient en psalmodiant d’une façon monotone. Un d’entre eux donnait le ton et jetait régulièrement des cris aigus. – Les bouffons sont parfaits et les plaisanteries d’iceux du meilleur goût. Dans une espèce de farce que notre drogman nous traduisait tant bien que mal il y avait ceci : c’était un médecin enfermé chez lui, on frappait à sa porte. Il refusait d’ouvrir : « Qui est-là ? – c’est (etc.) – non… – qui frappe ? – c’est… – non – qui frappe ? – c’est une putain – ah entrez ! »

Hier sur la place publique nous avons vu un escamoteur avec un enfant de 7 à 8 ans et deux fillettes. L’enfant était un aimable môme qui adressait à la foule des apostrophes de ce genre : « Donnez-moi cinq paras pour manger du miel en l’honneur du prophète et je vous amènerai ma mère à baiser », et là-dessus on rit, « Je vous souhaite toute espèce de prospérité et surtout d’avoir un très long vi. »

 

– 706 –

Dans une scène où il parlait à un homme sourd, après avoir essayé de se faire entendre en lui criant alternativement à chacune de ses oreilles, il s’est mis à la fin et de désespoir à lui hurler dans le cul.

Demain nous devons faire une partie sur l’eau, avec plusieurs putains qui danseront au son du tarabouch, avec des crotales, et leurs coiffures de piastres d’or. J’essaierai que ma prochaine lettre soit moins décousue (j’ai été dérangé vingt fois dans celle-ci) et de t’expédier quelque chose qui en vaille la peine. – Avant-hier nous fûmes chez une femme qui nous en fit baiser deux autres. L’appartement délabré et percé à tous les vents était éclairé par une veilleuse, on voyait un palmier par la fenêtre sans carreaux et les deux femmes turques avaient des vêtements de soie brochés d’or. C’est ici qu’on s’entend en contrastes, des choses splendides reluisent dans la poussière. J’ai baisé sur une natte d’où s’est déplacée une nichée de chats, étrange coït que ceux où l’on se regarde sans pouvoir parler. Le regard est doublé par la curiosité et l’ébahissement. J’ai peu joui du reste, ayant la tête par trop excitée. Ces cons rasés font un drôle d’effet. Elles avaient du reste des chairs dur[e]s comme du bronze et la mienne possédait un admirable fessier.

Adieu, pauvre vieux bougre. Pense à nous, écris-moi, écris quelquefois à ma mère, cela lui fera beaucoup de plaisir, et préviens-la dès que tu auras reçu de mes nouvelles. Nous t’embrassons. Pioche raide. Nous en aurons à dégoiser au retour !

Adieu, mille tendresses.

À toi.

 

– 707 –

Numérote tes lettres.

[Le Caire,] 4 décemb[re].

Post-scriptum

Pour toi seul

Le bouffon de Méhémet-Ali, pour réjouir la foule, saisit un jour une femme dans un bazar du Caire, la posa sur le bord de la boutique d’un marchand et là la coïta publiquement pendant que le marchand continuait à fumer tranquillement sa pipe.

Sur la route du Caire à Choubra il y avait, il y a quelque temps, un jeune drôle qui se faisait enculer publiquement par un singe de la forte espèce, toujours pour donner bonne opinion de soi et faire rire.

Dernièrement il est mort un marabout. C’était un idiot, qui partant passait pour saint, pour frappé de Dieu. Toutes les femmes musulmanes allaient le voir et le polluaient, si bien qu’il en est crevé d’épuisement. Du matin au soir c’était une branlade perpétuelle. Ô Bouilhet, que ne l’étais-tu, ce marabout !

Quid dicis du fait suivant. Il y a quelque temps un santon (prêtre ascétique) se promenant ès rues du Caire complètement nu, n’ayant qu’une calotte sur la tête et une calotte sur le vi. Pour pisser il défaisait sa calotte de vi, et les femmes stériles désireuses d’enfants allaient se mettre sous la parabole d’urine et se frottaient de ce liquide.

Adieu, vieux bougre. J’ai reçu ce matin une lettre de ma mère. Elle est bien triste, la pauvre femme. Parle-lui de moi,

– 708 – etc. Je laisse tout à ton intelligence et à ta connaissance du cœur humain. À toi.

 

À SA MÈRE

[Le] Caire, 2 décembre [1849].

Nous voici au Caire, pauvre chérie, où nous devons rester tout le mois de décembre, jusqu’au retour des pèlerins de La Mecque qui doit avoir lieu dans 25 jours environ. Nous allons visiter Le Caire soigneusement et nous piéter à travailler tous les soirs, chose que nous n’avons pas encore faite. Vers le 1er janvier nous nous mettrons dans une cange et nous remonterons le Nil pendant 6 semaines, après quoi nous le descendrons et reviendrons ici. Tout ce voyage de la Haute-Égypte est excessivement facile et sans le moindre danger d’aucune espèce, surtout en cette saison où les chaleurs sont loin d’être excessives. Ainsi tu peux dès maintenant changer d’opinion relativement au climat de l’Égypte. Il y fait des brouillards le soir tout comme ailleurs, les nuits sont froides (quoique les domestiques, les esclaves plutôt, dorment dans la rue par terre, devant les portes) et l’on y voit des nuages. – À entendre en France certaines gens, l’Égypte est un véritable four. D’accord, mais il tiédit quelquefois. Si tu veux, pauvre vieille, avoir l’inventaire de ce que je porte sur le corps (d’après le conseil unanime des gens sensés), voici comment je suis vêtu : ceinture de flanelle, chemise de flanelle, caleçon de flanelle, pantalon de drap, gros gilet, grosse cravate et paletot par-dessus ma veste le soir et le matin. Je suis rasé et porte le tarbouch rouge avec les deux petits bonnets blancs en dessous. – Nous ne prendrons pas, sur le Nil, le costume égyptien. Celui

 

– 709 – de l’Europe étant plus respecté, nous le garderons. En effet, tout ce qui est officier, militaire, ou employé de l’administration porte la redingote de Constantinople, c’est-à-dire la nôtre, avec le tarbouch. Comme robe de chambre, j’ai acheté hier une chemise de Nubie qui m’a coûté cinquante sols et qui est d’un grand chic. Pour une vingtaine de francs on peut avoir des robes de chambre en soie. Un bon cheval coûte 300 francs. Aussi en achèterons-nous en Palestine. Tu dois voir, chère mère, par le peu d’intervalle qu’il y a entre cette lettre-ci et la précédente, que nous avons brûlé la Basse-Égypte. – On ne nous a pas engagés à y aller à cause des marais qu’il y a encore, restes de l’inondation. Il fallait les traverser ; on y gobe des fièvres et la colique. Nous nous en sommes privés. – C’est sans doute un excès de prudence, mais enfin mieux vaut trop que pas assez. De même pour le Sennaâr, nous avions eu un moment l’intention de pousser jusque-là. C’est, à ce qu’il paraît, aussi facile que d’aller d’Alexandrie au Caire, mais Linant-Bey (l’ingénieur en chef des ponts et chaussées d’Égypte), qui y a été trois fois, nous a dit que nous ne verrions rien du tout, et que ça ne valait pas la peine de nous allonger notre voyage. Ainsi le Sennaâr, jusqu’à présent, me paraît mis de côté, à moins que là-haut la rage ne nous empoigne de remonter plus loin. En revanche M. Linant (c’est à coup sûr l’homme le plus intelligent que nous ayons encore rencontré, le plus instruit et le mieux de toute façon) nous engage à aller à Jérusalem par terre, et non par mer, ce qui rentre dans notre itinéraire primitif, comme tu peux t’en assurer en y jetant les yeux. Je conclus de tout cela qu’il n’est pas possible en Europe d’avoir sur les routes d’Asie des renseignements précis. Cela change souvent. Ainsi nous avons vu à Alexandrie un jeune prince allemand qui revenait de Palmyre réputée inabordable. Il y avait été avec son

 

– 710 – domestique et son drogman, sans qu’il lui arrivât rien du tout. J’en ai assez vu et surtout assez entendu pour avoir cette conviction que la mauvaise rencontre n’existe que tant qu’on la cherche. Quant aux maladies, on les gagne par imprudence. Que dis-tu d’un brave Anglais (le fait nous a été rapporté par le comte de Neuville qui a voyagé avec lui en Syrie) qui, tout le temps qu’il était en Syrie, faisait 4 repas, mangeait du rosbif et buvait du vin ! On avait beau lui soutenir qu’il allait se tuer, notre homme n’en démordait pas. Quand la fièvre l’empoigna, il ajouta du rhum à son thé, et s’imagina de prendre alors des bains froids pour se calmer le sang. Aussi s’est-il fait claquer comme un pétard à Jérusalem, soutenant jusqu’au dernier moment que le climat était meurtrier et son régime bon. Sois donc sans crainte aucune, pauvre vieille, nous allons bien tous et irons bien jusqu’au bout. Maxime, seulement, a dans ce moment-ci un rheûme qui lui est tombé sur l’estomach , mais il est probable que dès demain ce sera passé. Il a gobé cela sous sa tente de photographie en passant de 47 degrés de chaleur à 15 sans mettre son paletot pour sortir comme je lui avais recommandé.

Notre temps actuellement est un peu mangé par les visites à faire et à recevoir : c’est l’affaire des premiers jours. Il le faut, et nous sommes trop entourés de politesses et de prévenances pour ne pas rendre la pareille. Je viens d’écrire à Bouilhet une très longue lettre. J’écrirai un de ces jours à Achille, et ensuite à M. Cloquet vers la fin du mois. Botta doit être à Paris maintenant, mais il sera de retour à Jérusalem avant nous. Sa présence, je crois, nous sera fort utile pour mille renseignements.

La semaine prochaine nous ferons une petite expédition de cinq à six jours aux Pyramides, à Memphis, et à Saccara

– 711 – où nous dénicherons des momies de chat, je l’espère. Nous serions même partis, déjà, si je n’attendais le courrier de Marseille qui doit m’apporter ta lettre. La dernière malle de l’Inde a également eu du retard. À ce qu’il paraît que la mer est très mauvaise maintenant. Ce qui m’inquiète le plus en voyage, c’est que mes lettres ne se perdent en route et que tu ne te dévores d’inquiétude. Du temps que l’on faisait des saints il n’y avait pas de poètes aux lettres, sans cela j’invoquerais volontiers le patron des facteurs, paquebots et malle-poste pour qu’il fasse pleuvoir sur toi une pluie de mes lettres.

C’est au Caire que l’orient commence. Alexandrie est trop mélangée d’Européens pour que la couleur locale y soit bien pure. Ici au moins on rencontre moins de chapeaux. Nous courons les bazars, les caouehs (cafés), les baladins, les mosquées. Il y a des farceurs d’un grand mérite et qui font des plaisanteries d’un goût plus que léger. Le bazar des esclaves a eu nos premières visites. Il faut voir là le mépris qu’on a pour la chair humaine. – Le socialisme n’est pas près de régner en Égypte. Je me fonds en admiration devant les chameaux qui traversent les rues, et se couchent dans les bazars entre les boutiques.

Je ne fermerai ma lettre que dans 3 ou 4 jours, au dernier moment. Et si j’ai le temps je te dirai un petit bonjour. Ma prochaine sera plus longue, j’aurai vu les Pyramides. Adieu, pauvre vieille mère, je t’embrasse du fond de mon cœur.

 

– 712 –

À SA MÈRE

Mardi soir, 4 décembre [1849].

Bonne journée aujourd’hui, chère mère. J’ai reçu 4 lettres de toi : d’abord deux adressées à Marseille, celles du 2 et du 3 novembre, les nos 5 et 6, et puis deux au Caire, celle de Nogent du 9 novembre, n° 6, et celle de Paris du 18, n° 9. – Dans celle du 18 tu me dis que tu n’as pas encore reçu la lettre de Malte. Mais tu l’as dû recevoir depuis, car je l’ai mise à la poste moi-même et je t’avais écrit dès la rade avant d’être débarqué.

Tout ce bon bagage que j’ai reçu à la fois m’a rempli de joie. Nous avons fait cet après-midi une délicieuse course au tombeau des Califes. C’est une grande plaine aux environs du Caire, toute chargée de mosquées du temps des croisades. On a le désert d’un côté, Le Caire et tous ses monuments à vos pieds, et plus loin les prairies du Nil, avec le Nil tacheté de voiles blanches. Les canges ont, toutes, deux grandes voiles croisées ainsi, ce qui fait ressembler le bateau à une hirondelle volant avec deux immenses ailes. Le ciel était tout bleu, les éperviers tournoyaient, les chameaux passaient, et du haut des minarets en ruines, dont les pierres sont rongées de vieillesse, comme des pans de guenilles déchiquetées par les rats, on voyait les hommes et les bêtes ramper comme des mouches, le tout inondé d’une lumière liquide qui paraît pénétrer la surface de chaque chose et la transparence de l’atmosphère.

C’est fâcheux que ce soit Planche qui t’ait présentée à Gleyre. Si nous eussions été avertis, Maxime lui eût écrit. Il est assez triste, ce pauvre Max[ime] (son rhume est guéri) ; il a reçu hier la nouvelle de la mort de son cousin d’Oran qu’il

 

– 713 – aimait beaucoup, Léon Chéronnet. Le choléra décime cette ville.

Tu me parles de retourner à Rouen. Je crois que tu aurais tort d’aller à Croisset. Mon cabinet te paraîtra trop triste. Tu n’y pourras pas tenir et il te viendra dans la tête, pauvre chère, de funèbres rapprochements. Lambine jusqu’au printemps, et alors va en Angleterre. À propos, mille compliments à Mlle Jane. Dis-lui que je pense à elle souvent.

Qu’est-ce que c’est que cet ouvrage de Vasse ? Envoie-moi sa lettre ainsi que celle d’Ernest. Dans cette dernière il est probable qu’il y en a une pour un de ses amis de Constantinople.

Je vois avec plaisir qu’Hamard te laisse tranquille. Embrasse bien cette pauvre roquette pour moi. – Et le père Parain.

Adieu, tout va bien pôtinet. Je t’embrasse un million de fois.

Ton fils qui t’aime, pauvre vieille.

 

Excuse le dessin qui au lieu de te faire comprendre doit t’embrouiller. J’en ressaye un 3e (ah, mieux réussi !).

Maintenant que j’ai de tes nouvelles, je ferme ma lettre et nous partons après-demain ou vendredi pour notre petite excursion autour du Caire. Il faut tout emporter, jusqu’à du charbon pour la cuisine, et le plus loin que nous serons éloignés de la ville, c’est 4 heures. Nous aurons 3 chevaux, 1 mulet et 1 chameau.

 

– 714 –

À MADAME BONENFANT

Le Caire, 3 [4] décembre 1849.

Et d’abord, chers parents, permettez-moi de vous dire que je ne sais comment vous remercier pour les bons soins que vous prodiguez à ma pauvre mère. Elle en a bien besoin, je vous assure, et sans vous je ne sais ce qu’elle deviendrait. Dans sa lettre que j’ai reçue hier, elle me parle de retourner à Rouen vers la fin de décembre. Je crois qu’elle fera bien d’y rester le moins longtemps possible et de retourner auprès de vous ; elle ne saurait être mieux nulle part ailleurs.

Quand tu me répondras, chère Olympe, dis-moi bien franchement comment elle va, si elle n’est pas trop triste. Ses lettres me paraissent bien raisonnables, mais j’ai peur qu’elle ne se batte un peu les flancs pour m’écrire et, de peur de m’attrister, fasse bonne contenance en dépit d’elle-même. En tout cas ne me cache rien. Je fais appel là-dessus à ta franchise et à ton bon cœur. Tu l’as sans doute bien embrassée quand je suis parti ; comme elle pleurait, n’est-ce pas ? Merci, ma grosse, pour tout ce que tu lui as donné de tendresse en cet affreux moment. Il n’y a rien de perdu ; je ramasse tout cela et le garde en un coin sûr.

J’espère bien que vous n’avez pas le toupet d’espérer de moi une relation de voyage. Il me manque, pour effectuer la chose, le temps. À peine, en voyage, si on a celui de respirer. Les soins matériels absorbent une quantité de quarts d’heure inconcevable. Pour acheter une pipe dans un bazar, c’est l’affaire d’une demi-journée, tant les marchands se disputent avec votre drogman, l’un voulant tromper l’autre. De là, cris, injures, coups : tableau ! Et la journée se passe ainsi. J’ai bien pensé au brave père Parain ce matin. Nous avons visité le bazar des orfèvres. Dans un couloir aussi étroit et aussi

– 715 – sombre qu’une tige de botte (lorsque, la tenant par les tirants, on cherche à découvrir le clou qui vous blesse le talon), rangés des deux côtés derrière de gros coffres en bois, fumant la pipe et buvant le café, il y a quantité de drôles en turban, penchés sur leur genou et occupés à gratter je ne sais quoi. Dans une espèce d’arrière-boutique flamboie la forge ; quelques gamins polissent des chaînes d’or. Des femmes voilées passent devant vous en criant des mots incompréhensibles ; ou bien c’est la tête de quelque chameau traversant le bazar, qui entre dans la boutique sans façon et regarde ce que l’on fait avec son grand air hébété. Voilà ce que c’est que le bazar des orfèvres. D’orfèvrerie on n’en voit pas ; tout est sous clef.

 

À SA MÈRE

[Le] Caire, 14 décembre 1849.

Il n’y a pas cinq minutes que je viens de recevoir ta lettre du 26 novembre (n° 10) et je profite d’une demi-heure qui se trouve avant le dîner pour commencer la mienne. Aujourd’hui, par grand hasard, la poste a été régulière, car je ne comptais sur une lettre que dans 3 ou 4 jours. En rentrant il y avait sur ma table un pli couvert de ta bonne écriture, que m’avait envoyé cet après-midi le consul d’ici. – Tu me demandes où il faut m’écrire : écris-moi toujours jusqu’à nouvel ordre au Caire ; tu peux mettre sur l’enveloppe : « Aux soins de M. le Consul de France au Caire ». Ça ne peut que servir pour me faire arriver plus vite tes lettres tant désirées. Si tu savais, chère vieille, combien de fois par jour, en voyant de belles choses, je te regrette et me figure ta mine garnie de lunettes, s’ébahissant à mes côtés ! – Aussi, de tout

 

– 716 – ce que je vois, je tâche de ramasser le plus possible pour t’en rapporter davantage. Comme nous causerons au retour ! pauvre chère vieille, allons ! allons ! prends courage ! Ce temps qui te paraît si long maintenant, dans quelques mois te semblera avoir passé vite ; tu ne te rappelleras plus alors que l’uniformité de ton inquiétude, sans toutes les intermittences qui peuvent maintenant en mesurer l’étendue. Quand je dis intermittence, je me trompe sans doute, car je suis sûr que tu ne désinquiétudes pas et que, du matin au soir (et surtout du soir au matin), tu es à te creuser la tête pour imaginer un tas de dangers qui n’ont jamais existé que dans ta cervelle. – Ta lettre d’aujourd’hui, par exemple, me paraît plus triste que les autres. Comme tu vas t’ennuyer à Rouen dans cette petite maison ; comme tu vas regarder ton feu brûler et la pluie couler sur les carreaux ! Fais venir Bezet. Vous causerez de moi ensemble. Tu sais qu’il est d’une timidité ridicule, et s’il ne t’a pas écrit (ce qui ne m’étonnerait guère), ou s’il ne vient pas subito te voir, sachant ton retour à Rouen, c’est qu’il y a là plus de gaucherie qu’autre chose. Ma lettre t’arrivera après le jour de l’an. À cette époque nous ferons nos préparatifs pour le voyage du Nil. Nous aurons une belle cange avec 10 marins à nous (chaque homme 15 francs par mois !) et des lettres de recommandation pour tous les gouverneurs. Il n’y aurait même rien d’étonnant quand Soliman-Pacha nous accompagnerait une partie du voyage (ce qui nous dérangerait un peu, par parenthèse). Nous aurons sur notre bateau une masse de pipes, force tarbouck, chibouk, et tarabouchk (tambour), etc., etc. Oui, nous avons un bon chic. Le soleil s’est enfin décidé à me culotter la peau, je passe au bronze antique (ce qui me satisfait), j’engraisse (ce qui me désole), ma barbe pousse comme une savane d’Amérique. Je dors des 12 heures de suite sans [me]

– 717 – réveiller, enfin j’ai l’air d’un vieux roquentin, d’un vieux mâtin. J’ai une bonne boule et suis satisfait de moi. Quant à la vanité, rassure-toi, pauvre vieille ; je ne suis pas encore ivre d’encens et je crois qu’au retour je ne ferai pas semblant de ne pas te reconnaître.

Nous avons cette semaine fait une petite excursion de 6 jours à Giseh, aux Pyramides, à Abousir, à Saccara, et à Memphis. À Saccara j’ai ramassé dans leur pot des momies d’ibis que nous remporterons. Quant à des momies humaines, c’est fort difficile à exporter, toutes les antiquités étant arrêtées à la douane. Du reste, si ce n’est pas plus malaisé pour sortir que pour entrer, l’affaire sera bâclée aisément. Nous sommes entrés à Alexandrie sans qu’on ait ouvert nos bagages (1 200 livres). Nous avons donné 50 sols et tout a été dit. Voilà donc 6 jours que nous avons passés à peu près entièrement dans le désert, couchant sous la tente, vivant avec les Bédouins (lesquels sont très gais et les meilleurs gens du monde), mangeant des tourterelles, buvant du lait de buffle, et entendant la nuit glapir ces vieux chacals, que nous voyons le soir et le matin galoper entre les monticules de sables voisins. – J’adore le désert ; l’air y est sec et vif comme celui des bords de la mer : rapprochement d’autant plus juste qu’en passant la langue sur sa moustache, on se sale le palais ; on y respire à pleins poumons. Nos chevaux étaient ferrés avec un fer plein (comme un soulier) pour mieux courir sur le sable ; nous les lancions à fond de train, nous dévorions l’espace, nous faisions une masse de charges. Pour te rassurer dès à présent quant au désert (relativement à notre voyage du Sinaï que nous ferons vers le mois d’avril probablement), apprends, pauvre vieille, qu’il n’y a, dans le désert, ni ophtalmie, ni dysenterie, ni fièvre. Il n’y a rien et puis c’est tout. Le seul danger sérieux est d’y crever de faim ou de soif, quand on n’a pas de provisions.

– 718 –

Nous avons un drogman parfait, homme d’une cinquantaine d’années, Italien aux trois quarts Arabe, grand drôle flegmatique, connaissant les coins et recoins de toute l’Égypte, excellent dans tous les marchés que nous faisons et qui, au milieu d’une vingtaine d’Arabes, est curieux à voir. Pour une piastre (5 sols) il se chamaille avec eux pendant une heure. Alors son grand œil noir s’allume, il gesticule, pâlit, crie et finit par les faire taire. Il est bon cuisinier, nous prie de lui laisser nous faire des plats sucrés, sait empailler les oiseaux, estamper les bas-reliefs, fait tous les métiers possibles et ne rit jamais que lorsqu’il a pris un raccourci pour nous mener d’un endroit à l’autre. Alors il met les poings sur les hanches, baisse le nez et se tortille en grimaçant sur sa bourrique. Dans l’intérieur du Caire nous ne sortons pas des ânes ; ou plutôt nous ne sortons pas sans âne. Les rues sont si étroites qu’il n’y a pas moyen d’avoir d’autre monture ; et la ville est si grande qu’on ne saurait faire une course à pied. Depuis les grands seigneurs jusqu’aux nettoyeurs de pipes, tout le monde trottine sur son baudet. On crie, on se range, on se frôle les uns aux autres, on passe et l’on disparaît, le tout sans encombre ni accident. Les trois quarts des rues ne sont guère plus grandes que la rue du Petit-Puits. Par le haut, les maisons font toucher leurs balcons de bois ciselés, on entend des voix chanter de derrière les murs ou bien résonner de temps à autre le singulier cri de joie des femmes arabes, qui ressemble à un trille de clarinette. – En fait de baladins, farceurs, et danseuses, c’est, à ce qu’il paraît, dans la Haute-Égypte que nous pourrons nous donner une bosse de cette bonne couleur tant rêvée.

Nous sommes arrivés au bas de la colline où se trouvent les Pyramides, il y a aujourd’hui huit jours (vendredi), à 4 heures du soir. C’est là que commence le désert. Ç’a été

– 719 – plus fort que moi, j’ai lancé mon cheval à fond de train, Maxime m’a imité, et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela (qui est indescriptible, il faudrait 10 pages, et quelles pages !), la tête m’a un moment tourné, et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j’écris. Au coucher du soleil, le Sphinx et les trois Pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière ; le vieux monstre nous regardait d’un air terrifiant et immobile. Jamais je n’oublierai cette singulière impression. Nous y avons couché trois nuits, au pied de ces vieilles bougresses de Pyramides, et franchement c’est chouette. Plus on les voit, plus elles paraissent grandes. Les pierres, qui à vingt pas semblent grosses comme des pavés de rues, ont la taille d’un homme environ et, quand on monte sur elles, cela grandit au fur et à mesure comme lorsqu’on gravit une montagne. Dès le lendemain matin, avant le jour, nous avons commencé l’ascension. Les Arabes qui vous mènent sont si adroits, deux par-devant qui vous tirent et deux par-derrière qui vous poussent, que l’on est entraîné presque malgré soi. Moi qui n’ai pas le vent long, je n’en pouvais plus d’essoufflement quand je suis arrivé en haut. C’est l’affaire d’un petit quart d’heure. Quand j’eus bien respiré et que je commençais à me promener sur la plate-forme, j’aperçois par terre une feuille de papier blanc collée avec des épingles, et qu’y avait-il dessus ? HUMBERT FROTTEUR. C’était Max[ime] qui était parti avant moi et qui, sans se reposer, avait monté la Pyramide tant qu’il avait pu pour être arrivé le premier et étaler, à mon insu, cette sublime surprise. Et quand je songe que je l’avais emportée exprès de Croisset et que ce n’est pas moi qui l’y ai mise ! Ce gredin avait profité de mon oubli et au fond de mon gibus avait surpris la bienheureuse pancarte.

Le reste de la journée a été employé à visiter l’intérieur des Pyramides, les hypogées, les tombeaux où je ne suis pas

– 720 – descendu, de peur de vertige, descente dangereuse d’ailleurs et qui ne récompense pas du mal que l’on se donne. Nous avons reçu des Anglais voyageurs sous notre tente. Nous leur avons offert la pipe et le café et échangé toutes sortes de politesses. Le lendemain : course à cheval dans l’intérieur du désert, photographie, notes. Le vent, la nuit, donnait des coups dans notre tente comme dans la voile d’un navire. Notre lanterne brûlait suspendue au milieu ; les chevaux, attachés à des piquets, soufflaient ; Giuseppe, l’écumoir[e] à la main, marmitonnait sa cuisine, et autour de leurs feux nos Arabes chantaient des litanies ou écoutaient un d’entre eux raconter une histoire. Pour dormir ils font des trous dans le sable avec leurs mains, et se couchent là dans ces sortes de fosses, comme des cadavres. – On ne sort pas ici des tombeaux, des momies, des débris de toute espèce, la terre des environs de Saccara est littéralement composée d’ossements humains. Pour rarranger la bride de mon cheval, mon saïs (valet de pied qui court devant les chevaux) a pris un os, en guise d’autre chose. Le sol en cet endroit est effondré par des souterrains qui étaient des nécropoles.

À Memphis nous avons campé au bord d’un lac, dans un bois de palmiers, près du colosse de Sésostris étendu sur le ventre dans la boue. Il ne reste rien de Memphis. Il n’y a que des palmiers, quelques troupeaux de chèvres, une belle herbe verte et, çà et là, quelque pauvre Arabe qui fuit à toutes jambes devant vous quand vous galopez vers lui. Je m’aperçois que les Franks sont fort respectés ; nos armes et le souvenir de Napoléon y sont pour beaucoup, mais il faut dire aussi que beaucoup d’officiers de l’armée du pacha sont des Français et que les pauvres diables ne savent jamais à qui ils ont affaire. Avant-hier matin, 12, anniversaire de ma naissance, nous sommes revenus au Caire par une autre route, marchant tout le temps sous les palmiers ou au bord

– 721 – du Nil et allant au petit pas pour faire durer le plaisir, aussi avons-nous mis 7 heures pour une route qui en demande quatre.

Je t’ai parlé de verdure. Cela peut te sembler drôle. Mais il y [a] en Égypte deux choses, l’Égypte proprement dite, la vallée, tout ce qui reçoit l’inondation, qui est plus vert que la Normandie, et immédiatement à côté le sable aride, le désert, de sorte que ces deux couleurs tranchent brutalement côte à côte. Dans la même vue, comme du haut des Pyramides, par exemple, vous voyez des champs, des prairies, des mosquées, et le désert, cette grande polissonne d’étendue qui est violette au soleil levant, grise en plein midi, et rose le soir. Ah ! tout cela est bien farce.

Adieu, pauvre vieille mère, unique chérie de mon cœur, écris-moi donc de plus longues lettres. Dis-moi tout ce qui se passe. Achille ? Hamard ? etc. ? etc. ? Ne ferais-tu pas bien de t’en retourner à Nogent dans quelque temps ? Adieu encore, embrasse bien la petite pour moi, et embrasse-toi pour moi.

Ton fils qui t’aime,

le caoudja G[USTA]VE FLAUBERT.

 

Après avoir relu ta lettre avant de me coucher, je rajoute ce P.-S. à propos de mon ami Lagrange, parti avant-hier pour Bombay. Non, vieille, je ne serai pas plus de 18 mois tout au plus. C’est-à-dire maintenant 16 puisque en voilà bientôt deux de passés. Tranquillise-toi. Ne te mange pas le sang.

Quant à causer Égypte, Clot-Bey est beaucoup plus causeur et ouvert que Gleyre qui, autant que j’ai pu le juger,

– 722 – est un garçon assez froid et assez timide. Clot te fera probablement plus de plaisir.

 

À SON FRÈRE

Le Caire, 15 décembre 1849.

Tu dois commencer à trouver que je suis une fière canaille de ne vous avoir pas donné plus tôt de mes nouvelles, mon cher Achille ; mais c’est tout au plus si j’ai le temps, à chaque courrier, de griffonner à la hâte quelques lignes pour notre pauvre mère. Nous rentrons le soir passablement échignés et, dès que nos notes sont prises, nous tapons de l’œil. Voilà deux jours que nous sommes revenus des Pyramides. De tout ce que j’ai vu jusqu’à présent, c’est à coup sûr ce qu’il y a de plus beau, quoique l’impression soit toute différente de celle à laquelle on s’attend. Ces étonnantes bâtisses, au premier coup d’œil, ne paraissent pas fort grandes, n’ayant rien là qui puisse servir de terme de comparaison. Mais à mesure qu’on reste auprès et surtout que l’on monte sur elles, cela grandit prodigieusement et paraît si bien devoir vous écraser que l’on en courbe les épaules. Quant à la vue qu’on découvre de là-haut, je défie qui que ce soit, fût-ce Desalleurs, Me Bailleul ou Chateaubriand, d’en donner une idée. On serre son manteau contre soi, vu que le froid vous pince fort, et on tait sa gueule ; voilà tout.

À propos de froid, il fait froid en Égypte, on y est couvert de flanelles et de paletots, de même que l’on y voit des nuages, de même qu’il y a beaucoup de verdure. La première chose que l’on vous recommande, c’est de vous bien couvrir, pour éviter les dysenteries qui sont fort

– 723 – dangereuses. À part cela, il y règne peu de maladies ; les fièvres sont dans le delta, et les ophtalmies n’attaquent guère que les Arabes. Du reste dans la Haute-Égypte, pour laquelle nous partons au mois de janvier, après le retour des pèlerins de La Mecque, il n’y a plus ni maladies d’yeux ni maladies de ventre. Ici ; au Caire, on voit quantité de borgnes et d’aveugles. Les enfants des pauvres gens sont littéralement mangés par les mouches, ce qui ne les empêche pas de porter des colliers et aux jours de fête, comme aux circoncisions et aux mariages, des bonnets et des vestes garnis de piastres d’or que les grands leur prêtent pour embellir la cérémonie.

On peut ici satisfaire son goût pour l’académie humaine. Quantité de messieurs marchent complètement nus, ce qui fait détourner les yeux des Anglaises ; les drôles sont du reste crânement tournés et outillés. Quant aux femmes, on ne leur voit rien de la figure, que la poitrine en plein. Dans la campagne, par exemple, quand elles vous voient venir, elles prennent leur vêtement, se le ramènent sur le visage et, pour se cacher la mine, se découvrent ce qu’on est convenu d’appeler la gorge, c’est-à-dire l’espace compris depuis le menton jusqu’au nombril.

Ah ! j’en ai t’y vu de ces tetons ! j’en ai t’y vu ! j’en ai t’y vu !

Remarque : Le teton d’Égypte est très pointu, en forme de mamelle, et n’excite pas du tout.

Mais ce qui excite, par exemple, ce sont les chameaux (les vrais, ceux qui ont quatre pattes) traversant les bazars ; ce sont les mosquées avec leurs fontaines, les rues pleines de costumes de tous pays, les cafés qui regorgent de fumée de tabac et les places publiques retentissantes de baladins et

– 724 – de farceurs. Il y a sur tout cela, ou plutôt c’est de tout cela que ressort une couleur d’enfer qui vous empoigne, un charme singulier qui vous tient bouche béante.

Quant aux almées du Caire, il n’y en a plus au Caire ; elles sont reléguées dans la Haute-Égypte. En revanche il y a des almées mâles, citoyens à métier suspect, habillés en femmes et qui se trémoussent d’une belle façon. Après-demain, nous en ferons venir six dans le jardin de l’hôtel et nous nous donnerons une représentation complète. Ce que j’en ai déjà vu dans la rue m’a paru très beau.

Nous sommes ici sur un excellent pied. Soliman-Pacha s’est pris d’une belle affection pour nous dès le début, ce qui nous a bien fait, comme position, et nous voyageons avec une certaine mine. L’Égypte est du reste peuplée de Français, lesquels sont fort heureux de rencontrer des compatriotes avec qui causer des théâtres de Paris et de la politique du jour. Presque toutes les places importantes sont occupées par eux, ou par des Arméniens chrétiens, de sorte que les pauvres diables d’Arabes ne savent jamais à qui ils ont affaire et baissent pavillon devant toute redingote européenne. Du reste le peuple s’inquiète fort peu de tout ce qui se passe. Il était égyptien sous Mahomet, il redevient turc sous Abbas, il sera anglais plus tard quand l’Angleterre se sera emparée de l’Égypte (ce qui arrivera un de ces matins) ; ou plutôt il restera le même, se moquant de tout, flâneur, causeur et paresseux, car l’Arabe ici est très gai, fort amateur de drôleries, de mascarades et de processions. Le fellah tout nu laboure les champs avec un hoyau et s’arrête pour vous voir passer, tout comme les bons paysans de France. Le Bédouin s’amuse à se faire raconter des gaudrioles, et l’habitant des villes fume sa pipe sur sa

 

– 725 – boutique, se branle la tête en récitant sa prière, et floue gravement le bourgeois en buvant son café d’un air antique.

J’ai adressé chez toi une lettre pour maman. La voilà revenue à Rouen, la pauvre femme ; elle ne sait où traîner son ennui. Soignez-la bien ; je ne te dis pas de l’aimer, cher frère, mais c’est de paroles surtout qu’elle a besoin. Il lui faut, pour vivre, quelque peu de cette tendresse quotidienne à laquelle elle a été si habituée et que lui prodiguait notre pauvre père.

Pardon, pauvre vieux, si je te dis des choses que tu devines, mais à mille lieues de distance on est si loin ! Et maintenant que tu es seul près d’elle, fais-toi double et remplace-moi.

Adieu, embrasse pour moi Julie et Juliette, tout le monde, tous les nôtres, cela va sans dire.

Tout à toi. Écrivez-moi au Caire. Je t’embrasse.

 

À SA MÈRE

|Le] Caire, 5 janvier 1850.

Ta bonne et longue lettre du 16, pauvre chère vieille, m’est arrivée pour mon cadeau de jour de l’an, mercredi dernier. J’étais en train de faire une visite officielle à M. notre consul, quand on lui a apporté un gros paquet qu’il a décacheté immédiatement. J’ai saisi le pli que j’ai reconnu entre cent autres (la main me démangeait de l’ouvrir, mais la bienséance, hélas ! s’y opposait). Par bonheur il nous a fait passer dans le salon de son épouse pour lui rendre nos devoirs, et comme celle-ci venait aussi de recevoir une lettre

– 726 – de sa mère, nous nous sommes accordé mutuellement la permission de lire chacun de notre côté, dès avant même de nous presque saluer. – Tu as donc eu enfin mes lettres d’Alexandrie ! Elles devaient en effet avoir du retard à cause des lenteurs dont le mauvais temps avait été cause. Cela, pauvre vieille, doit t’encourager pour l’avenir. – Pour les lettres on n’est jamais sûr de rien. Le consulat d’ici me paraît en outre une vraie pétaudière. Comme le consul général n’y est pas, tout va à la grâce de Dieu, de sorte que, quand nous serons dans la Haute-Égypte, j’ai bien peur que mes lettres ne t’arrivent rarement et qu’il n’y en ait beaucoup de perdues en route. Au mois d’avril également, quand nous partirons pour la Palestine par le Sinaï et Lagabat, je serai peut-être 40 jours sans trouver une occasion. On peut faire, il est vrai, ce voyage en 12 jours, mais en se dépêchant, c’est-à-dire en se fatiguant. Et à ce propos je te répète ce que je t’ai déjà dit : le vrai moyen de voyager et le bon sous tous les rapports c’est de voyager comme les gens du pays ; vouloir aller à l’européenne, c’est-à-dire vite et avec nos usages, c’est vouloir se faire crever. – Nous avons ici un naturaliste allemand, le D[oc]teur Ruppel, qui a passé 12 ans dans l’intérieur de l’Afrique, en Abyssinie, chez les Gallas, etc., vivant dans d’exécrables pays pleins de fièvres, de serpents, et autres gaudrioles, passant de suite des 6 et 7 heures à moitié-corps dans des marais pour pêcher des poissons et auquel il n’est jamais rien arrivé grâce à la pratique de l’axiome précité !

Nous avons fait une course à chameau !! Eh bien, le chameau ne donne, quoi qu’on en dise, ni mal de mer, ni courbature. – Au bout de 4 heures de dromadaire, nous n’étions pas plus fatigués que si nous eussions resté dans nos chambres. – On est là piété dans une espèce de fauteuil ; on change de position comme il vous plaît, jambes croisées

– 727 – ou étendues sur le col de la bête, ou passées dans l’étrier. Après ça, est-ce que nous n’avions pas assez rêvé le djemel, pour qu’il fût possible qu’il nous incommodât ? – La seule chose qui nous ait embêtés, c’est nos costumes. Patience ; ils jouissent de leur fin. Le temps va venir où nous allons foutre tout ça à bas. J’aspire après le déguenillement de ma veste et de mon pantalon et je regrette que l’étoffe en soit si bonne. Mes gredins d’habits me paraissent inusables. Quant à la question de respect, c’est indifférent. Les Égyptiens sont les plus douces gens du monde.

Je casse-pète du besoin de te dire mon surnom. Sais-tu comment les Arabes m’appellent ? (comme ils ont une grande difficulté à prononcer nos noms français, afin de distinguer les Franks ils en inventent un à leur usage). Devine-donc-le, ce fameux nom ? Abou-Schenep, ce qui veut dire : le père de la moustache (ce mot d’Abou, père, s’applique à tout ce qui a rapport à la chose principale dont on parle. Ainsi on dit : père des bottes, père de la colle, père de la moutarde, pour dire marchand de chaussures, de colle, de moutarde, et « ils s’entendent tout de même entre eux », comme disait la mère Decaux). (Le nom de Max[ime] est un nom très long dont je ne me souviens pas, et qui veut dire l’homme excessivement maigre .) Juge de ma joie quand j’ai appris l’honneur que l’on rendait à cette partie de ma personne.

D’après ce que tu me dis des Nogentais ils ne me paraissent pas forts, ce qui ne m’étonne nullement. Quand tu les reverras, tu peux les rassurer sur la misère qu’il y a à manger avec ses doigts, si bien que souvent, afin de gagner du temps et de n’être pas obligés de revenir déjeuner ici à l’hôtel, nous sortons dès le matin, et quand l’appétit nous prend, nous nous tablons dans un restaurant turc. Là, on

– 728 – déchiquette tout avec ses mains et l’on rote à outrance. – La salle à manger et la cuisine ne font qu’un et la grande cheminée garnie de petites potiches gargouille et fume derrière vous avec le marmiton en turban blanc et bras retroussés. Je prends soin d’écrire les noms de tous les mets et leur composition. J’ai également relevé tous les parfums qui se font au Caire. Cela peut m’être fort utile quelque part. Nous avons pris 2 drogmans ; le soir un conteur arabe vient nous lire des contes, et il y a un effendi que nous payons pour nous faire des traductions. Mais si nous ne perdons pas de temps, en revanche l’argent file vite. – Et plus vite que les dromadaires, celui-là ! Car à propos de ces petites bêtes, nous avons mis 4 heures à faire 6 lieues. Tu vois le train que cela va. Il est vrai que l’on peut à quelques-uns faire faire 40 lieues en un jour. Ainsi Linant-Bey a mis 4 jours pour aller d’Alexandrie au Sinaï, ce qui en demande au moins 12. Récemment un Anglais a mis 9 jours pour aller de Bagdad à Damas. On en met avec les caravanes 40. Il y a, comme tu le vois, une grande latitude. Cela dépend de la finesse de l’animal, de la manière dont on le pousse, de la fatigue plus ou moins grande [à] affronter et de mille autres circonstances.

Pour en revenir à la vie que nous menons ici, j’ai eu il y a quelques jours un bel après-midi. Maxime était resté à faire je ne sais quoi. – J’ai pris Hassan (le second drogman que nous avons loué momentanément) et me suis dirigé chez l’évêque des Coptes pour causer avec lui. Je suis entré dans une cour carrée entourée de colonnes, et au milieu de laquelle il y avait un petit jardin, c’est-à-dire quelques grands arbres, plates-bandes de verdure sombre dont un divan en bois treillagé faisait la bordure. Mon drogman, avec ses larges culottes et sa veste à grandes manches, marchait devant, moi derrière. Sur un des coins du divan était assis un

– 729 – vieux roquentin, à mine renfrognée, à barbe blanche, dans une grande pelisse et flanqué de livres en écritures baroques épars de tous côtés. À une certaine distance se tenaient 3 docteurs en robe noire, plus jeunes et avec de longues barbes aussi. – Le drogman a dit : « C’est un seigneur français, cawadja françaou, qui voyage par toute la terre pour s’instruire, et qui vient vers toi pour causer de ta religion. » Voilà le style dont on se traite ! Imagines-tu les phrases que je fais ? – Ainsi tantôt, comme j’étais à examiner des graines chez un marchand, une femme, à l’enfant de laquelle je venais de faire l’aumône, m’a dit : « Béni soyez-vous, mon doux seigneur : que Dieu vous accorde de retourner sain et sauf dans votre patrie. » On se sert beaucoup de bénédictions et de formules de ce genre. Un saïs à qui Max[ime] demandait s’il n’était pas fatigué a répondu : « Le plaisir de tes yeux me suffit. »

Donc je reviens à l’évêque. Il m’a reçu avec moult politesses ; on a apporté le café et bientôt je me suis mis à lui pousser des questions touchant la trinité, la Vierge, les évangiles, l’eucharistie. Toute ma vieille érudition de Saint Antoine est remontée à flot. C’était superbe, le ciel bleu sur nos têtes, les arbres, les bouquins étalés, le vieux bonhomme ruminant dans sa barbe pour me répondre, moi à côté de lui, les jambes croisées, gesticulant avec mon crayon et prenant des notes, tandis qu’Hassan se tenait debout, immobile, à traduire de vive voix et que les trois autres docteurs, assis sur les tabourets, opinaient de la tête et interjectaient de temps à autre quelques mots. Je jouissais profondément. C’était bien là ce vieil Orient, pays des religions et des vastes costumes. Quand l’évêque a été échigné, un des docteurs l’a remplacé et, lorsqu’à la fin j’ai vu qu’ils avaient tous les pommettes rouges, je suis sorti. J’y retournerai, car il y a là beaucoup à apprendre. La religion copte est la plus ancienne

– 730 – secte chrétienne qu’il y ait, et l’on n’en connaît presque rien, pour ne pas dire rien, en Europe (du moins que je sache). J’irai de même chez les Arméniens, chez les Grecs, les Sunnites, et surtout chez les docteurs musulmans.

Nous attendons toujours le retour de la caravane de La Mecque. C’est une occasion trop bonne pour la rater et nous ne partirons pas pour la Haute-Égypte avant que les pèlerins ne soient arrivés. On voit là des choses assez cocasses. Les chevaux des prêtres marchent sur les corps des fidèles prosternés. Il y a toutes sortes de derviches, de chanteurs, etc.

C’est étonnant, pauvre vieille, comme on se retrouve en pays de connaissance. Il y a ici le consul de Suez, L. Batissier, l’auteur d’un manuel d’archéologie qui est à Croisset. Quand il a entendu mon nom, il a demandé si je n’étais pas fils de médecin. Étant docteur lui-même, il a beaucoup entendu parler de notre pauvre père, surtout par Vincent Duval, son ami intime. J’ai également trouvé un ancien ingénieur de Fécamp (qui me connaissait beaucoup de nom) et qui a habité cette ville 3 ans. C’est Mougel-Bey, le directeur du barrage du Nil, travail immense qui consiste à détourner le fleuve entier pour arroser pendant l’été toute la Basse-Égypte. Nous avons été déjeuner, dîner, coucher et redéjeuner chez lui, lundi et mardi dernier. La nuit du jour de l’an s’est passée dans sa cange où on nous avait fait nos lits.

Les jardins maintenant sont pleins de roses, on coupe les haies. Tantôt, à l’arbre de la Vierge (à 3 lieues d’ici) il y avait du jasmin qui embaumait. À propos de plantes, merci, pauvre chérie, de ton idée du magnolia pourvu que tu n’y attaches aucune idée, – ce dont je doute. Je te connais. S’il meurt ou languit, tu regarderas cela comme de mauvais

 

– 731 – présages, et voilà ma bonne femme partie et perdant la boule… hein ? est-ce vrai, pauvre vieille ? Fais-en comme tu voudras, c’est un conseil seulement.

La photographie absorbe et consume les jours de Max[ime]. Il réussit, mais se désespère chaque fois que rate une épreuve ou qu’un plateau est mal nettoyé. Vraiment s’il ne se calme il en crèvera. Il a du reste obtenu des résultats superbes, aussi depuis quelques jours son moral est-il remonté. Avant-hier un mulet qui venait a failli réduire toute la boutique en morceaux.

De temps à autre nous avons quelques puces et parfois aussi quelques poux. Sassetti en a déniché 3 dans une de mes chemises. Du reste je ne m’en aperçois nullement. Tout le monde ici en porte, c’est le genre. Je pense parfois au mariage de Narcisse : quels tableaux, et quelles seront les majuscules assez majuscules qui pourront écrire désormais : Lormier fils. – Donne-moi des détails si tu en as. – À 800 lieues de distance l’idée vague de ce que ce sera (ou peut-être a été) me fait rire tout seul. Aura-t-on mangé ! et Saulnier ! quelle tenue ?

Un secret : nous sommes peut-être à la veille de découvrir des parties inconnues du temple d’Héliopolis, ou plutôt le temple entier (= Matarié ; cherche sur la rive gauche du Nil, après Le Caire, en descendant). Nous copions dans ce moment une inscription qui vient d’être découverte par les Arabes. Du reste n’en dis encore rien à qui que ce soit. Nous n’aurions qu’à rater, on se fouterait de nous.

Tu me dis que Bouilhet ne t’a pas écrit. Je suis dans le même cas. Maxime également n’a pas reçu un mot du sieur Cormenin. Si les amis nous oublient, nous ne les oublions pas et nous causons souvent d’eux. À propos d’amis, je veux

– 732 – toujours écrire à ce pauvre bon père Parain. C’est ce que je ferai bien sûr un de ces jours. Mais ceux qui restent ne se doutent pas du temps et du dérangement qu’une lettre à écrire exige. On est en course du matin à la nuit, et le soir on s’aperçoit que l’on n’a rien fait du tout. Tu vois, malgré cela, pauvre mère adorée, que je ne ménage pas le papier avec toi. Chaque fois que je commence je crois que je serai court, mais cela s’allonge en route malgré moi et sans que j’y prenne garde, ainsi que les petits quarts d’heure que tu fais dans mon cabinet, quand tu outrepasses la minute fixée d’avance sur ma pendule. Nous nous y retrouverons, dans ce bon cabinet. Il sera surchargé d’un tas de vieilles rocamboles, je serai hâlé, j’aurai l’air d’un mâtin et fumerai dans des pipes pharces que tu ne connais pas.

Lorsque je pense cependant à mon avenir (cela m’arrive rarement, car je ne pense à rien du tout, contrairement aux grandes pensées que l’on doit avoir devant les ruines), bref, lorsque je me demande : que ferai-je au retour ? qu’écrirai-je ? que vaudrai-je alors ? où faudra-t-il vivre ? quelle ligne suivre, etc., etc., je suis plein de doutes et d’irrésolution. D’âge en âge j’ai toujours ainsi reculé à me poser vis-à-vis de moi-même, et je crèverai à 80 ans avant d’avoir une opinion sur mon compte, ni peut-être fait une œuvre qui m’ait donné ma mesure. Saint Antoine est-il bon ou mauvais ? Voilà par exemple ce que je me demande souvent. Lequel de moi ou des autres s’est trompé ? Au reste, je ne m’inquiète guère de tout cela ; je vis comme une plante, je me pénètre de soleil, de lumière, de couleurs et de grand air. Je mange : voilà tout. Restera ensuite à digérer, puis à chier, – et de bonne merde ! C’est là l’important.

Croirais-tu qu’il y a des fois où je pense tout à coup que je suis délivré de Fellacher, que je ne le verrai pas la semaine

– 733 – prochaine, et que j’en pousse des soupirs de bonheur. Quelle canaille que ce Fellacher ! quel gredin !

Tu me demandes si l’orient est à la hauteur de ce que j’imaginais. À la hauteur, oui, et de plus il dépasse en largeur la supposition que j’en faisais. J’ai trouvé dessiné nettement ce qui pour moi était brumeux. Le fait a fait place au pressentiment, si bien que c’est souvent comme si je retrouvais tout à coup de vieux rêves oubliés.

Adieu. Je t’embrasse à 2 grands bras. Mille bécots à Lilinne. Comme elle sera grandie quand je la reverrai. Compliments à tout le monde. À toi, à toi.

 

Je préfère adresser ma lettre chez Achille, ne sachant pas au juste ton numéro. J’écrirai ce mois-ci à Bouilhet et à M. Cloquet. Botta est à Paris. Par Pouchet pourrais-tu savoir quand est-ce qu’il sera de retour à Jérusalem ?

Ne t’attends pas toujours à des lettres aussi longues. Je crois que je te gâte un peu. Écris-m’en d’énormes.

 

AU DOCTEUR JULES CLOQUET

Le Caire, 15 janvier 1850.

Vous avez appris par ma mère, cher et excellent ami, que nous étions arrivés au Caire en bon état, et son avant-dernière lettre me témoigne même la joie que vous avez eue, en sachant que j’avais supporté la traversée comme un vieux pirate. C’est vrai. Je fus le plus crâne des passagers !!! Je n’étais pas si fier il y a quelque dix ans, vous vous en

 

– 734 – souvenez ? lorsque nous longions ensemble la côte corse ; je me disais cela à moi-même, en la revoyant de loin, cette brave Corse ! au souvenir de laquelle vous êtes toujours mêlé.

Donc nous voilà en Égypte, terre des Pharaons, terre des Ptolémées, patrie de Cléopâtre (ainsi que l’on dit en haut Style). Nous y sommes et y vivons, avec la tête plus rase qu’un genou, fumant dans de longues pipes et buvant le café sur des divans. Qu’en dire ? Que voulez-vous que je vous en écrive ? Je ne fais que revenir à peine du premier étourdissement. C’est comme si l’on vous jetait tout endormi au beau milieu d’une symphonie de Beethoven, quand les cuivres déchirent l’oreille, que les basses grondent et que les flûtes soupirent. Le détail vous saisit, il vous empoigne, il vous pince et, plus il vous occupe, moins vous saisissez bien l’ensemble. Puis, peu à peu, cela s’harmonise et se place de soi-même avec toutes les exigences de la perspective. Mais les premiers jours, le diable m’emporte, c’est un tohu-bohu de couleurs étourdissant, si bien que votre pauvre imagination, comme devant un feu d’artifice d’images, en demeure tout éblouie. Tandis que vous marchez le nez en l’air à regarder les minarets couverts de cigognes blanches, les terrasses des maisons où s’étirent au soleil les esclaves fatigués, les pans de murs que traversent les branches des sycomores, la clochette des dromadaires tinte à vos oreilles, et de grands troupeaux de chèvres noires passent dans la rue, bêlant au milieu des chevaux, des ânes et des marchands. Dès qu’il fait nuit, tout le monde porte sa lanterne de toile, et les saïs (= valets de pied) des pachas courent dans la ville en tenant dans la main gauche de grands fanaux allumés. On se bouscule, on se débat, on frappe, on se roule, on jure de toutes les manières, on crie dans toutes les langues. Les rauques syllabes sémitiques

Continuer : partie 22 sur 31