Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 10 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Grands ulama et petit peuple

Vérité ou fiction, cette « prophétie » ne dut pas avoir d'influence déterminante sur l'attitude du bey, puisqu'à aucun moment il ne jugea utile de réviser son alliance.

Avant d'aller plus avant, il devient essentiel d'évoquer des protagonistes que nous avons délaissés jusqu'ici : Le Caire et ses habitants.

 

Grands ulama et petit peuple

 

À l'époque dont nous parlons, la capitale que les Arabes surnommèrent « Om el-donia », la Mère du Monde, offre l'aspect d'une ville à l'abandon, et l'étranger qui y débarque ne peut qu'être frappé par la misère qui la recouvre. De sa splendeur passée ne subsistent que quelques monuments délabrés noyés dans un enchevêtrement de ruelles sans nom et encombrées d'immondices. Et si çà et là, se dressent encore quelques maisons de belle apparence, elles sont cernées par des masures et des édifices en ruine.

Si on évalue la population de l'Égypte à environ quatre millions d'habitants, celle du Caire est estimée à près de 250 000 et ne dépassera

guère ce chiffre à la mort de Méhémet-Ali en 18496. On y trouve des communautés étrangères assez variées. En dehors des Coptes, que l'on évalue vers 1798 à environ 10 000 âmes, et des Juifs (environ 3 000), on compte des Maghrébins et des Syriens (entre 15 et 20 000), 10 000 Turcs, 4 000 chrétiens dits « grecs-catholiques ou melkites », 1 000 chrétiens maronites, 5 000 Grecs et 2 000 Arméniens. Quant au petit peuple, toujours témoin, rarement acteur, plus souvent exploité qu'exploiteur, son noyau est

formé par les commerçants, les artisans7, les cheikhs et les ulama.

Les 8 ulama, ou docteurs de la loi, représentent le cœur religieux, en liaison directe avec la mosquée-université d'Al-Azhar. Bien que non rémunérés s'ils sont enseignants, ils jouissent d'avantages considérables par le biais des fondations religieuses (les awqaf) : pensions, soldes et allocations versées par le Trésor, immunités fiscales ; rations et distributions en nature et argent. À cela s'ajoute ce que rapporte à certains d'entre eux l'exploitation des fermages urbains et ruraux. Nombre d'ulama trouvent dans les activités économiques une grande diversité de ressources complémentaires. La plupart du temps, ils sont libraires ou copistes, ou encore (plus rarement, il est vrai) quincailliers ou tailleurs. Mais c'est surtout en étant propriétaires de locaux à usage artisanal ou commercial que ces docteurs de la loi participent à l'activité économique du pays : tissage de soie, moulins, fabrique de chaux, etc. Certains ont d'énormes fortunes. Le

cheikh El-Sadat 9, entre autres, bénéficie de revenus considérables provenant des awqaf auxquels s'ajoutent les profits qu'il tire de spéculations variées, tel un immeuble de rapport de trois étages sis à Boulaq estimé en 1792 à près de 450 000 paras.

Ces personnages ont été de tout temps les intercesseurs naturels entre les sujets et la caste dirigeante. Leurs fonctions religieuses, judiciaires et universitaires incitaient le peuple à s'adresser systématiquement à eux en

période de crise afin qu'ils transmettent leurs doléances aux autorités 10. Cela explique que les conquérants étrangers – qu'ils fussent Mamelouks, Ottomans ou Français – aient toujours cherché à s'assurer le soutien moral des ulama en cas de conflit politique. Il n'en demeure pas moins qu'il y avait une contradiction entre les liens matériels et sociaux qui unissaient les cheikhs à la caste dirigeante et le rôle de porte-parole « populaire » qu'ils étaient censés jouer. Car les abus dont souffrait la population résultaient essentiellement de la tyrannie et des abus du pouvoir en place, auquel les ulama étaient indirectement associés. Tout au long de l'histoire de l'Égypte, leur attitude face aux multiples crises qui survinrent dans le pays fut pour le moins ambiguë à l'égard des mouvements populaires.

En ce début d'année 1804, dans la communauté musulmane se distinguent notamment le recteur d'Al-Azhar, cheikh El-Sharquawi, qui a été élu par l'ensemble des cheikhs, non sans approbation obligatoire des pouvoirs civils du Caire ; le chef de la guilde des commerçants, El-

Mahrouqi11 ; El-Mouwajlhi, riche négociant de la mer Rouge ; cheikh El-Sadat déjà nommé, et cheikh Khalil el-Bakri, tous deux à la tête de l'ordre des soufis, et enfin Sayed Omar Makram qui porte le titre de nakib-el-ashraf, chef des descendants du Prophète. Ce dernier, véritable héros populaire, réputé pour sa capacité à soulever les masses, a joué de tout temps un rôle politique actif. En 1798, après la bataille des Pyramides, il est parvenu à rassembler la majorité des artisans de la capitale et à les organiser en milice afin de défendre la ville désertée par les Mamelouks. En 1800, il a été l'instigateur du deuxième soulèvement contre la présence française.

Chez les chrétiens, il y a principalement Georges (ou Guirguis) El-Gawhari, riche Copte que Bonaparte avait nommé intendant général des impôts. Après le départ des Français, il a réussi à se maintenir dans les milieux politiques.

Si l'on en croit Djabarti, la plupart de ces personnages étaient pour le moins douteux.

Quant au peuple... Sans prétendre dresser un tableau exhaustif de la société égyptienne, on peut le dépeindre comme suit : grands commerçants (tuggar), artisans et salariés, marchands, agriculteurs, et, en dernière position, indigents et pauvres, cette dernière catégorie représentant la majorité de la population. C'est d'ailleurs en son sein que l'usage des stupéfiants est le plus répandu, usage suffisamment important pour justifier l'existence d'une corporation de vendeurs de hachisch. Les ouvriers dits de la « première classe » mènent une existence misérable. Vêtus d'une simple chemise bleue en étoffe de laine, ils logent dans une espèce de hutte et possèdent pour tout ameublement un fragment de natte sur lequel ils couchent avec leurs femmes et leur nombreuse progéniture. La plupart du temps, leurs enfants vont nus ou vêtus de lambeaux. Les ouvriers de la « seconde classe » vivent dans des édifices qui ressemblent à des cloîtres plutôt qu'à des immeubles de rapport. Mais hormis le fait qu'ils sont mieux vêtus que leurs collègues (tarbouch, châle de mousseline), leurs conditions de vie ne sont guère enviables non plus.

Les tuggar ou « troisième classe » occupent le sommet de l'échelle sociale. La puissance financière et le contrôle qu'ils exercent sur un secteur capital de la vie économique égyptienne confèrent à leurs chefs un grand prestige et une influence certaine auprès des autorités du pays.

Nous indiquions plus haut combien il était important de s'attirer les bonnes grâces des ulama. À ce jour, nul n'est encore parvenu à les séduire vraiment. Bonaparte avait été en passe de réussir, ayant compris avant Méhémet-Ali que la conquête militaire de l'Égypte ne suffisait pas, qu'il fallait aussi gagner les habitants à sa cause. Il avait usé de tout son charme auprès des cheikhs, n'hésitant pas un jour à se présenter à eux vêtu à l'orientale, allant jusqu'à laisser entendre que lui-même et toute l'armée d'Orient étaient tout disposés à se convertir à l'islam. Mais bien que le charme eût agi, il n'avait pas été suffisant pour mener au but espéré.