Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 36 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

13 - le Grand Fermier (1808-1840)

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LE GRAND FERMIER

(1808-1840)

 

Nous l'avons vu : à partir de 1808, Méhémet-Ali s'est rendu seul propriétaire de tout le sol de l'Égypte. C'est donc lui qui décide chaque année des terres à cultiver et des cultures à pratiquer. C'est lui encore qui assigne à chaque famille de cultivateurs la superficie de terrain à mettre en valeur et la nature de la semence ou de la plantation. À ses moudir, ses ma'mour, ses nazir dans les provinces est remis le soin de veiller à l'exécution de ses décisions à cet égard, et ce soin fait d'eux à leur tour des intendants, des gérants d'exploitations agricoles. La propriété du sol entraînant tout naturellement celle de la récolte, Méhémet-Ali est propriétaire de toute la production agricole de l'Égypte. « Le pacha, fidèle à son système de monopole, écrit Roussel au duc de Richelieu le 9 juin 1818, l'étend de plus en plus. La vente des fèves qui font la nourriture principale du peuple avait toujours été libre pour la consommation du pays. Il vient de faire racheter toutes les fèves du pays pour les revendre lui-même, de sorte que la mesure, qui était de cinquante paras, il y a trois jours, en vaut déjà

quatre-vingts1. »

Le vice-roi fixe donc les prix auxquels ces produits sont payés aux paysans et ceux auxquels ils sont vendus, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur. Il procède par ses agents aux achats et aux ventes. Les paysans sont forcés, pour leur propre consommation, de racheter plus cher une partie des moissons par eux vendues. Bien entendu, une marge considérable sépare le prix d'achat du prix de vente : Méhémet-Ali achète bon marché et vend cher, beaucoup plus cher qu'il n'a acheté. D'ailleurs les mots « achat », « acheter » n'ont guère ici de sens : on n'achète pas ce qui vous appartient. Méhémet-Ali rémunère symboliquement le travail du cultivateur, voilà tout.

C'est sur ce point que le système aboutit aux excès et aux abus les plus choquants. L'homme de Kavála a forcément dû s'en apercevoir, puisqu'en 1832 il condescend à accorder aux cultivateurs la libre disposition des principales céréales : blé, maïs, orge, ainsi que des fèves. Il interdit seulement l'exportation de ces denrées et s'en réserve chaque année, à un prix que lui-même détermine, quatre hectolitres par hectare.

À l'époque de la récolte, tous les produits sont déposés dans les magasins du gouvernement. On y établit le décompte de chaque culture, et après avoir déduit de son avoir l'impôt personnel, le mîrî, et une foule d'autres petits droits, on donne au fellah pour solde une tazkara, billet à ordre sur le Trésor. Quand vient l'échéance, on le paie en toiles ou autres produits manufacturés qu'il ne peut monnayer qu'avec des pertes énormes. Plus tard, vers 1834, ces « traites » disparaissent au profit d'une loi, probablement l'une des plus despotiques qu'un dirigeant ait jamais inventées qui, ironie de l'histoire, est affublée du noble nom de « solidarité », ou « responsabilité collective ». À la fois aveugle et brutale, elle consiste à rendre tous les habitants sans exception solidairement responsables des dettes de chaque individu envers le Trésor. Si un fellah, après avoir donné tout ce qu'il possède, reste débiteur du gouvernement, on répartit sa dette sur les autres paysans du même village ; si le village reste encore débiteur après que chaque habitant a été complètement dépouillé, la dette pèse sur les villages voisins ; si la province, également épuisée jusque dans ses dernières ressources, n'a pas acquitté la totalité de ses contributions, la province limitrophe est contrainte de combler le déficit. Ainsi la « solidarité » étend-elle son réseau sur toutes les provinces, chacune devant remplir le vide qui résulterait pour le Trésor de l'insolvabilité ou de la mauvaise volonté d'une

ou de plusieurs d'entre elles2.

D'aucuns, pour atténuer la responsabilité de Méhémet-Ali dans cette affaire, ont prétendu que l'idée n'était pas de lui mais de l'un de ses courtisans appelé à devenir ministre de la Guerre, un certain Mahmoud bey. Il n'en reste pas moins qu'après avoir pris connaissance du projet, Méhémet-Ali s'est tout de même écrié : « Voilà un homme de génie ! Lui seul a su trouver le moyen de contraindre la population à payer ses dettes passées, présentes et futures ! »

Au crédit du courtisan on peut alléguer qu'il n'est pas l'inventeur de ce système. Tombé en désuétude sous les Mamelouks, cet impôt existait déjà sous une forme adoucie et avec certaines doses d'équité en 642, sous le général Amr Ibn el-As.

On s'en doute, le résultat est à l'opposé de celui escompté. En frappant du même coup l'homme laborieux et le fainéant, Méhémet-Ali brise le dernier ressort encore susceptible d'encourager le fellah au travail. La première année, on appauvrit le travailleur consciencieux pour payer les dettes de l'oisif ; la seconde année, il n'y a plus de travailleur consciencieux à dépouiller. Le découragement s'installe et avec lui la misère. Car, comme le soulignent Cadalvène et Breuvery, « le système avait oublié qu'il existait une insolvabilité devant laquelle on serait forcé de s'arrêter : c'était celle de l'Égypte tout entière ». D'où un parfait ratage, au bout du compte.

De tous les actes de Méhémet-Ali, aucun peut-être n'a frappé ses contemporains et la postérité plus que la mesure de « nationalisation », aussi audacieuse qu'arbitraire, qui fit de lui le grand fermier de la terre égyptienne. Il reste que le pays a été doté d'une foule de produits précieux qu'il avait jusqu'alors ignorés ou dont il avait depuis longtemps perdu la connaissance. Enfin, il faut admettre que le vice-roi a introduit à la place de l'antique système des jachères une méthode d'assolement rationnel que les fellahs livrés à eux-mêmes n'eussent jamais découverte et encore moins appliquée.

La controverse court encore sur ce sujet. De nombreux économistes et historiens proposent, chacun à sa manière, une réponse définitive aux interrogations soulevées par cette action : le pacha aurait-il pu faire autrement que de s'emparer de toutes les terres pour forcer le fellah au travail et augmenter la productivité ? Sans cette pression ou, devrait-on dire, cette oppression, l'Égypte aurait-elle connu l'extraordinaire essor agricole qui fut le sien et dont elle avait le plus grand besoin ? La réponse est naturellement oui. Il existait bien sûr d'autres méthodes, cent fois plus justes et certainement moins despotiques. Comme l'écrivent Cadalvène et Breuvery, « s'il était devenu urgent de mettre fin aux habitudes de paresse et de laxisme que le peuple égyptien avait contractées, conséquences directes de plus de cinq siècles d'exactions et d'exploitations turques et mameloukes, il eût été plus efficace, et en tout cas plus humain, de redonner à ce peuple le goût du travail en le laissant propriétaire des fruits de son labeur. Insensiblement, le fellah aurait connu l'accroissement de son bien-être et il aurait, c'est sûr, pris goût à l'aisance. L'émulation se serait rapidement installée entre les paysans et, par la force des choses, ils en seraient arrivés à cultiver – sans recours à la violence – plus d'arpents que ceux imposés par le vice-roi. Par conséquent, toute la nation et donc l'État, en aurait profité. Les impôts et les douanes eussent donné (sans monopole) des revenus accrus, et on aurait fini par obtenir ce qu'on obtient habituellement dans les sociétés libérales sainement gérées : un accroissement des revenus publics, fondé sur l'augmentation du bien-être général. »

Mais Méhémet-Ali n'a jamais rien eu d'un humaniste. Et nous sommes au XIXe siècle. Si en Europe occidentale le servage n'existe plus (encore que la condition économique des paysans et des ouvriers soit loin d'être idéale), il continue de sévir en Europe orientale. Entre autres dans l'empire d'Autriche, où il ne sera aboli qu'en 1848 (soit un an avant la mort de Méhémet-Ali) et en Russie, où il perdurera jusqu'en 1861.

Il ne faudrait voir dans cette explication aucun désir de complaisance à l'égard du pacha, seulement un souci d'objectivité. En effet, certains historiens ont dressé de lui un portrait manichéen d'une telle violence, d'une telle partialité, que leur aveuglement se distingue à peine de celui qu'ils prétendaient justement dénoncer. « Le système de Méhémet-Ali – écrivent ainsi Cadalvène et Breuvery – est destructeur de l'espèce humaine. Qu'un pouvoir s'arroge le droit de conduire violemment les hommes dans les voies d'un perfectionnement social, une grande pensée peut absoudre cet audacieux projet ; mais le vice-roi tend à la dépopulation de l'Égypte et non pas à sa civilisation. » Évoquant quant à lui la décision du vice-roi de placer des Égyptiens dans l'administration, Hamont fait cet incroyable commentaire : « J'ignore si Mohamed Ali, en nommant des fellahs aux emplois de gouverneurs, a voulu relever le caractère des Égyptiens, jusqu'alors dans l'abjection. Si telle a été son intention, elle est bonne, il faut lui en savoir gré ; mais il me semble que le vice-roi dans cette circonstance a manqué de jugement. Conçoit-on qu'un homme, aujourd'hui dans le plus grand degré d'abaissement, ignorant, sale, avili, humble, puisse demain gouverner une province ! Évidemment non ! »

Faudrait-il déduire de là que le peuple égyptien était voué à demeurer inexorablement dans ce qu'ils appellent l'abjection ? Doit-on admettre avec Madden que « jamais un maître aussi rapace n'a régné sur l'Égypte » ? Et que penser de « l'objectivité » d'Alfred de Mauléon ? « Des fenêtres de son palais de Ras-el-Tine, le satrape (sic) s'épanouissait de plaisir à voir réunis

sous ses yeux sa marine et son arsenal 3. »