Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 22 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Pharaon, gardien des Lieux saints

Une armée ne se nourrissant pas de ses armes, il faut donc la ravitailler en vivres. On fait donc établir à Kosseir des entrepôts de froment et à Suez des magasins de blé.

Finalement, au début d'octobre 1811, huit mille hommes, six mille fantassins albanais et deux mille cavaliers, embarquent. Toussoun, alors à peine âgé de dix-huit ans, est leur commandant en chef. Par sagesse, le vice-roi lui a tout de même adjoint Ahmed, son khaznadar, homme d'expérience et d'une bravoure si réputée qu'on le désigne en Égypte sous le

nom de... Bonaparte8.

 

Pharaon, gardien des Lieux saints

 

Les débuts sont malheureux. Après s'être emparées sans difficultés du port de Yambo et de la ville de Zouba, en janvier 1812, les troupes de Toussoun marchent en direction des « limites sacrées », c'est-à-dire sur Médine. Un échec sanglant les y attend. La route qui mène à la ville sainte suit les gorges de Safra et de Guideïda, longues de six lieues et si étroites par endroits qu'un chameau peut à peine y passer. Toussoun y engage ses hommes à l'aveugle. Aussitôt, des guerriers appartenant à la tribu de Harb fondent sur lui, le contraignant à se replier sur Yambo avec les lambeaux de son armée. Heureusement, ses ennemis n'ont pas su exploiter leur succès. Au lieu de le poursuivre dans le port, ils se contentent de renforcer la garnison de la citadelle de Médine et de confier aux habitants la défense des positions de Safra.

Bien que très ébranlé par cette défaite, Méhémet-Ali s'empresse de faire parvenir à son fils des renforts. Il a tout de même tiré une satisfaction de cet échec : la plupart des soldats tombés dans la bataille du défilé étaient des Albanais. Involontairement, les hommes de Séoud avaient débarrassé l'Égypte du fardeau de ces turbulents mercenaires.

Les jours passent. On soudoie les tribus gardiennes des défilés à coups de pièces d'or et, dans les premiers jours d'octobre 1812, le jeune commandant est de nouveau en mesure de rouvrir les hostilités. Cette fois, le sort lui est plus favorable.

Après deux semaines de siège, il s'empare de Médine en novembre 1812. Une partie de la garnison est passée au fil de l'épée. En décembre, il marche sur Djeddah. Là, nouvelle impasse. La progression de l'armée égyptienne est stoppée par un corps de Wahhabites commandés par... une femme du nom de Ghalieh, de la tribu de Bégoum. De combat en combat, la guerrière est finalement vaincue. Toussoun peut librement conquérir Djeddah. En janvier 1813, il s'empare tour à tour de La Mecque et de Taïf. L'annonce de la capture des Lieux saints parvient au Caire vers la fin du même mois. On imagine quel fut son retentissement en Égypte, dans toute la Turquie et dans le monde musulman en général.

Aussitôt le troisième fils du vice-roi, Ismaïl, se rend à Istanbul en compagnie de Latif bey (dont nous reparlerons), pour apporter les clefs de Médine et de La Mecque au sultan. Ce dernier reçoit les deux hommes avec un faste digne de l'événement. Les présents s'amoncellent aux pieds d'Ismaïl : sabres, poignards précieux, aigrettes enrichies de diamants. Une pelisse et des châles de cachemire sont destinés au vice-roi. Dans le même temps, un envoyé de la Porte se précipite à Alexandrie pour exprimer à Méhémet-Ali les félicitations du Grand Seigneur. Tout naturellement, Mahmoud II s'octroie le titre de ghazi, « le victorieux », proclamant comme sienne la reconquête tant espérée.

Le 7 juillet le major Missett, qui continue d'épier les faits et gestes de l'homme de Kavála, rapporte à ses supérieurs : « Jusqu'ici, Méhémet-Ali pacha a été, jusqu'à un certain degré, considéré par la Porte comme un rebelle ; son titre de pacha était à peine reconnu et seule la faiblesse avait empêché le gouvernement turc de prendre des mesures pour renverser son pouvoir en Égypte. Le Pacha lui-même savait parfaitement sur quel pied il vivait avec la Porte et était, de ce fait, d'autant plus encouragé à la défier. Un changement total s'est maintenant effectué dans sa position, la reprise des villes saintes usurpées par les Wahhabites ayant détruit l'impression défavorable qui existait contre lui et rendu le Pacha cher à son souverain. [...]

« Je ne puis pas croire, cependant, qu'il ait abandonné ses vues

d'agrandissement et d'indépendance9. »

Toutefois, malgré ces importantes victoires, tout reste à faire. Si le Hedjaz est soumis, les Wahhabites demeurent fortement implantés dans le reste de la péninsule. Séoud ne s'avoue pas vaincu, et son fils Abdallah a commencé à organiser la contre-offensive. De surcroît, cette première campagne a déjà coûté la vie à plus de huit mille hommes, autant de bêtes de somme et délesté les caisses de l'État de cent soixante-dix mille bourses.

Inquiet sans doute, poussé par le besoin de se rendre compte par lui-même de la situation et des moyens à envisager pour écraser définitivement le mouvement wahhabite, Méhémet-Ali décide de partir pour la péninsule. Avant de s'embarquer, il confie le gouvernement du Caire à son homme de confiance, Mohamed Lazoglou, la Haute-Égypte à son fils Ibrahim, et la

Basse-Égypte à son beau-frère Hussein bey 10.

Le 28 août 1813, il est en mer avec une soixantaine de personnes de sa suite et environ deux mille fantassins, tandis qu'un millier d'hommes de cavalerie et huit mille chameaux s'ébranlent par voie de terre.

Il arrive à Djeddah dans le courant de septembre. De là, il se rend à La Mecque où il fait une entrée solennelle le 6 octobre. Très vite, de nombreux chefs bédouins, parmi lesquels le chérif Ghaleb, l'homme fort de Séoud, lui font amende honorable et se rangent à ses côtés. En l'occurrence, le soutien de Ghaleb n'a rien de désintéressé ou de spontané : l'essentiel de ses revenus provenait des droits de douane tirés du port de Djeddah. Or depuis le début de la campagne et la domination wahhabite, ces droits se sont réduits à une peau de chagrin. Dans une correspondance secrète, Méhémet-Ali s'est engagé à restaurer la sécurité dans la région et par conséquent le commerce du port, autant de facteurs qui laissent espérer au chérif un retour à la prospérité. Assez rapidement, Ghaleb se révélera un allié dangereux, ne manquant pas de saisir la première occasion pour trahir son nouveau maître. Méhémet-Ali le fait alors arrêter et l'expédie avec ses trois enfants en

Égypte. Plus tard, il sera exilé à Salonique où il décédera 11.

Partout où il se rend, l'homme de Kavála n'hésite pas à combler d'or et de pelisses ceux qui se rallient à lui. Simultanément, il décrète la baisse des impôts, secourt ostensiblement les nécessiteux et multiplie les démonstrations d'équité et de générosité.

Les semaines suivantes, il les consacre à la préparation militaire de la prochaine campagne. C'est alors qu'au mois de mai 1814 Séoud meurt brusquement. Avec lui disparaît le plus ardent défenseur de la cause wahhabite. Étrangement, après Bardissi et Alfi, voici la troisième fois que la mort vient au secours de l'homme de Kavála, car Abdallah, fils aîné de Séoud, n'a hérité de son père ni l'art de gouverner ni son aptitude à défendre les intérêts politiques des tribus du désert. En ce nouvel adversaire, Méhémet-Ali trouve un homme hésitant et irrésolu, trop faible pour porter efficacement le flambeau wahhabite.

En novembre de cette même année revient l'époque du Hadj, ou grand pèlerinage. La Mecque, rendue si longtemps inaccessible, est de nouveau ouverte aux pèlerins ; ils s'y rendent en masse. Certains biographes – parmi lesquels Driault et Gouin – évaluent leur nombre à près de quatre-vingt mille.

Amina Hanem, l'épouse de Méhémet-Ali, fait elle aussi le voyage. Djabarti nous apprend que l'accompagnent jusqu'à Suez ses deux fils Ismaïl et Ibrahim, ainsi que ses beaux-fils parmi lesquels l'époux de Tehvide, Mohamed bey el-defterdar, personnage de sinistre réputation. À peine sur place, elle est assaillie par les doléances de pèlerins de diverses nationalités qui se plaignent de la somme beaucoup trop élevée que le gouverneur de la ville leur réclame pour les frais de la traversée (vingt-cinq talaris). Amina déclare aussitôt qu'elle annulera son voyage si tous les pèlerins présents à Suez n'embarquent pas en même temps qu'elle, et fixe elle-même la somme à payer par chacun d'eux. L'anecdote confirme les qualités et la personnalité exceptionnelles de cette femme, et l'on comprend l'attachement et le respect indéfectibles de Méhémet-Ali pour elle. Driault, qui décrit son arrivée à Djeddah avec force détails, révèle que le faste qui accompagnait son voyage était tel que « Sémiramis autrefois n'avait pas plus de magnificence... ».

Vers le début de 1815, la campagne reprend. Cette fois, le vice-roi en personne prend la tête de l'armée et marche sur la prochaine cible : la ville de Taraba.

Le 7 janvier, il progresse en direction de Kolath. Le 20, il est à hauteur de Bisel où l'attend la plus importante concentration de troupes ennemies : près de trente mille hommes solidement établis le long des flancs des montagnes qui dominent les plaines. Théoriquement, le déséquilibre des forces devrait donner la victoire au camp wahhabite, mais c'est sans compter avec un élément de poids : à la différence des troupes égypto-turques, les hommes d'Abdallah ne possèdent pas d'artillerie. De plus, ces derniers commettent l'erreur stratégique fatale de quitter les hauteurs escarpées où ils demeuraient hors d'atteinte, quasi invulnérables. Quoiqu'Abdallah ne puisse l'ignorer, il donne tête baissée dans le piège que lui tend Méhémet-Ali.