Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 68 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Palmerston et Metternich

Malgré cela, aucune des puissances – sinon la France, et avec quelle maladresse ! – ne semble disposée à céder aux désirs d'indépendance du pacha d'Égypte. Et pourtant, en quoi Méhémet-Ali a-t-il démérité ? A-t-il fait autre chose que de dégainer pour se défendre contre une agression unanimement reconnue ? Et vainqueur, n'a-t-il pas donné en arrêtant Ibrahim un gage de modération ? Les armées de l'Égypte n'ont-elles donc pas droit aux mêmes concessions que celles des résistants grecs ? Et ce quand, contrairement au mouvement de libération hellénique, le vice-roi n'a pas eu besoin de l'appui de l'Occident pour vaincre, nul n'est venu aux secours de ses armées ? Ce qu'il est en droit de souhaiter, c'est ce que la France avec plus de modération désire aussi : qu'on respecte l'arrangement de Kutahia, arrangement qu'ont garanti toutes les puissances sans exception.

Au lieu de cela, lord Palmerston n'envisage que d'en annuler les conventions revêtues pourtant de la sanction morale de l'Europe, et sans le vouloir le maréchal Soult fait le jeu de l'Angleterre... « Soult est une perle. Rien ne saurait être plus satisfaisant que sa manière de se conduire à notre égard ! » écrit le ministre anglais à Granville le 19 juillet 1839.

En tout état de cause, Palmerston ne peut qu'être formellement hostile au plan français qui, à ses yeux, créerait une situation inadmissible : la formation d'un empire égyptien indépendant et solidement établi soit, par voie de conséquence, la prépondérance directe de l'Égypte et indirecte de la France en Asie et en Afrique. Rien moins que la fin du rêve colonial britannique.

 

Palmerston et Metternich

 

Nous n'allons pas détailler ici la multitude de débats et de polémiques diplomatiques que soulève la victoire de Nezib. Néanmoins certaines étapes essentielles sont à retenir.

Le 5 juillet 1839, le grand vizir Khosrew expédie en Égypte l'un de ses hommes, Akif effendi, avec une lettre accordant au vice-roi, au nom du nouveau sultan, Abdel Medjid, la succession héréditaire au gouvernement de l'Égypte. Point n'est fait mention de la Syrie. Méhémet-Ali y répond sur un ton courtois, mais ferme :

 

J'ai eu l'honneur de recevoir la lettre par laquelle Votre Altesse m'annonçait que Sa Hautesse, le très-magnifique, très-formidable, très-puissant sultan Abd el-Medjid Khan était monté sur le trône impérial, resté vacant par un effet de la prédestination divine ; que Sa Hautesse m'avait accordé mon pardon, ainsi qu'une décoration semblable à celle des autres vizirs, et l'hérédité de l'Égypte en faveur de mes enfants ; que Son Excellence le seraskier d'Orient, Hafiz pacha, avait reçu l'ordre d'arrêter immédiatement la marche de l'armée ottomane, et qu'Akif Effendi, secrétaire du conseil, m'était envoyé pour m'expliquer combien la délicatesse de la position de la Sublime Porte rendait nécessaire l'union de la nation musulmane, et comment pourrait s'établir la sûreté sur laquelle devait reposer l'accord des deux parties. Mon premier soin a été d'adresser des vœux au Ciel afin que notre très-magnifique et très-puissant seigneur, bienfaiteur et empereur atteigne toujours le but de ses désirs et étende partout son ombre protectrice. J'ai ensuite écrit à mon fils Ibrahim de revenir aussitôt sur ses pas, s'il avait passé l'Euphrate, après la bataille qui a eu lieu dans la plaine de Nezib avec Son Excellence, le seraskier d Orient. Votre Altesse sait, et tout le monde le sait également, que j'ai toujours eu à cœur d'accélérer l'heureuse union dont il est question et de donner à la Sublime Porte des preuves de mon sincère dévouement. Mais Votre Altesse se rappelle aussi que sous le règne du défunt souverain, le beylitchi Sarim effendi, expédié ici en mission, m'annonça que le sultan m'accorderait à perpétuité l'Égypte, Saïda et Tripoli ; que je refusai humblement d'accepter cette proposition et que je priai Son Altesse de daigner me concéder à perpétuité pour moi et ma postérité toutes les provinces confiées à mon administration. J'ose espérer que guidée non seulement par l'ancienne liaison qui existe entre nous mais encore par la sagesse et la prévoyance qui distinguent Votre Altesse, et considérant la délicatesse de la position de la Sublime

Porte ainsi que la loyauté de son dévoué serviteur, songeant aux moyens d'assurer le repos de la nation musulmane, voudra bien me traiter d'une manière conforme aux exigences du temps et du destin. Comme la lettre de Votre Altesse ne fait mention que de l'Égypte et qu'Akif effendi m'a déclaré n'avoir aucune instruction ni autorisation pour le reste c'est-à-dire pour la concession à perpétuité de toutes les provinces, une telle proposition ne pouvant être acceptée, ce fonctionnaire aime mieux repartir que de rester inutilement à correspondre et à traiter, et il va exprimer verbalement à Votre Altesse.

Ce que j'ai l'honneur de lui demander par la présente 3 .

 

À Saint-Pétersbourg, on se réjouit tout de même d'apprendre l'initiative de la Porte. « Soyez persuadé, déclare le comte de Nesselrode au baron de Barante, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, que nous donnerons toute notre approbation à tout arrangement entre la Turquie et l'Égypte. »

Entre le 21 et le 27 juillet, trois divans se réunissent dans la capitale turque pour délibérer de la situation et prendre les décisions nécessaires. Au cours du troisième, on décide enfin d'accéder aux vœux de Méhémet-Ali. Deux émissaires, Saïd effendi et Tewfik effendi, doivent se rendre dès le lendemain matin à Alexandrie pour en informer le vice-roi. Il semble que le dénouement soit proche.

Le même jour Méhémet-Ali fait parvenir une note à tous les consuls généraux, dans laquelle il explique les raisons de son refus aux propositions de Khosrew. Il dit en substance :

1. Que feu le sultan Mahmoud lui a fait dans le temps, par l'entremise de Sarim effendi, des propositions bien plus avantageuses que celles que vient de lui transmettre le grand vizir, puisqu'il s'agissait alors de l'hérédité de l'Égypte ainsi que celle du vilayet de Saïda et du sandjak de Tripoli ;

2. Que, dans les circonstances actuelles lui-même sollicite l'hérédité de la Syrie et de la Crète ;

3. Qu'à cette condition, si l'on veut agir de bonne foi avec lui, il sera « le plus fidèle des serviteurs et des vassaux de Sa Hautesse, et la défendra quand et contre qui elle voudra ».

Dans le même temps, il expédie une circulaire aux pachas dans laquelle il dénonce Khosrew comme le seul artisan de tous les maux qui ont successivement fondu sur l'empire (...), un être dangereux et gonflé de venin. Il précise qu'il ne restituera pas la flotte à un homme qui bientôt aura détruit ce qui a été si péniblement construit. Et il conclut que, pour la sauvegarde des intérêts de l'empire, il est indispensable que l'on destitue le

grand vizir de ses fonctions 4.

On en est là lorsque tout coup Metternich, ayant eu vent des tractations en cours et redoutant une paix trop favorable à l'Égypte, prend la décision d'intervenir auprès d'Istanbul au nom de l'Europe, afin d'empêcher coûte que coûte tout arrangement direct qui n'aurait pas l'aval des puissances. Le 27 juillet le chancelier fait intervenir son ambassadeur en lui prescrivant de présenter immédiatement avec ses collègues une note au sultan pour « qu'aucune initiative ne fût entreprise sans en référer aux grandes puissances ».

Le 28, la note est effectivement remise au sultan alors que le grand divan délibère sur les dernières conditions à offrir à Méhémet-Ali : « Les cinq ambassadeurs soussignés, conformément aux instructions reçues hier de leurs cours respectives, se félicitent d'avoir à annoncer au ministre de la Sublime Porte que l'accord des cinq puissances touchant à la question orientale est certain, et ils prient la Sublime Porte, en attendant les fruits de leurs dispositions bienveillantes, de ne décider rien sur la susdite question

d'une manière définitive sans leur concours5. »

Palmerston triomphe. La note de Metternich lui rend sa proie. Quant à Khosrew, il est trop heureux d'une intervention qui lui permet de différer tout règlement avec son rival et de renouveler les intrigues contre lui. Il s'incline donc devant la sommation des puissances et écrit à Méhémet-Ali le chef-d'œuvre d'hypocrisie suivant : « Notre envoyé [Saïd effendi] allait partir sur le bateau à vapeur [pour Alexandrie], lorsque les ambassadeurs des cinq puissances ont remis à la Sublime Porte une note signée par eux, dont la traduction se trouve dans la présente lettre [...] Immédiatement après la présentation de cette note, les hauts dignitaires de la Sublime Porte se sont réunis de nouveau en conseil, et ils ont été d'avis que l'ingérence des étrangers dans une affaire de suzerain à vassal est une chose assez peu convenable ; mais, considérant que les cinq grandes puissances sont déjà intervenues de concert, refuser leur médiation serait offensant pour elles et pourrait attirer des embarras et du trouble à la nation musulmane [...] Les grands dignitaires assemblés, tout en faisant des vœux pour que nous n'ayons jamais à recourir aux étrangers, n'ont pas jugé à propos, dans les circonstances actuelles, de repousser la demande imprévue des cinq ambassadeurs et y ont donné leur adhésion. » À partir de ce jour, tous les efforts du pacha d'Égypte en vue d'un accord direct avec la Porte resteront vains.

Fort du succès de son initiative du 27 juillet, Metternich s'empresse dès le 7 août d'envoyer une dépêche aux missions autrichiennes à Paris, Londres, Saint-Pétersbourg et Berlin, dans laquelle il formule le vœu que la reconnaissance de l'hérédité pour Méhémet-Ali soit limitée au seul pachalik d'Égypte. Dans le même temps, il s'emploie à réunir un congrès à Londres ou à Vienne, afin que soit d'un commun accord réglée la question d'Orient.

Palmerston applaudit à l'initiative autrichienne. La Russie n'y est pas opposée : qu'y perdrait-elle ?

Mais voilà, la note du 27 juillet a eu le mérite de sonner le réveil en France. Sous la pression de l'opinion, Louis-Philippe décide de modifier sa politique. Engagé moralement envers l'Égypte et déçu par Londres, le gouvernement français commence à sentir qu'il y va de la dignité de la France. On décide donc de se détacher de l'alliance anglaise et de prendre fait et cause pour Méhémet-Ali. Insensiblement dans l'esprit des ministres français a fini par s'ancrer la conviction que soutenir le vice-roi, c'est soutenir une cause aussi juste que noble, c'est aussi offrir une chance de vie à un pays sur lequel d'autres veulent sceller une pierre tombale. Sont réunis là tous les éléments propres à sublimer les sentiments de grandeur et d'idéalisme français.

Malheureusement, le revirement de Louis-Philippe s'opère trop tard. Palmerston a depuis longtemps réussi à se ménager des appuis solides dans les cabinets européens.

À partir de septembre 1839, c'est Londres qui devient le centre de l'activité européenne. À la différence de la France, l'Angleterre puise la force de sa politique dans une unité de vues et d'action. Jour après jour, patiemment, Palmerston met tout en œuvre pour écarter le gouvernement français de l'échiquier. À la mi-septembre, il lui propose d'exiger impérieusement de Méhémet-Ali la restitution de la flotte turque et, s'il refuse, de capturer la flotte égyptienne. Les ministres français repoussent vigoureusement la proposition.

Palmerston ne se décourage point. Il insiste sur la nécessité d'adopter certaines mesures coercitives susceptibles de briser au besoin la résistance du vice-roi. Il en détaille même le programme : interception des communications par mer entre la Syrie et l'Égypte, blocus des ports, saisie de tous bâtiments naviguant sous drapeau égyptien.

Dans l'intervalle la Russie, qui pressent la rupture imminente de la France et de l'Angleterre, tente de se rapprocher du cabinet de Saint-James en proposant de soutenir les vues de Palmerston. C'est dans cet esprit que les Russes – par l'intermédiaire du baron de Brunow – soumettent à ce dernier un plan pour le moins machiavélique : dans le cas où Ibrahim reprendrait sa marche sur Istanbul, la Russie se chargerait de protéger le sultan menacé, tandis que les flottes alliées agiraient sur les côtes d'Égypte. On a compris le sens caché de la démarche : livrez-nous Istanbul, nous vous livrons Alexandrie. Quelque monstrueux que soit le marché, le ministre anglais acquiesce. Mais la France aussitôt prévenue proteste avec la plus grande énergie : « Jamais, écrit le maréchal Soult à son ambassadeur à Londres le 20 septembre, jamais de notre aveu une escadre de guerre étrangère ne

paraîtra devant Istanbul sans que la nôtre s'y montre aussitôt6 ! » De leur côté les collègues de Palmerston, sans doute moins empressés que lui, refusent à leur tour de se laisser entraîner dans le projet russe. Il n'en demeure pas moins que le rapprochement anglo-russe se dessine.

M. de Pontois est alors nommé ambassadeur à Istanbul en remplacement de l'amiral Roussin, notoirement défavorable au vice-roi, et le 21 décembre 1839 le gouvernement français donne connaissance à l'Europe de son plan : « l'hérédité accordée à Méhémet-Ali sur l'Égypte, la Syrie, l'Arabie, et l'île de Crète à titre de viager ». Une fois de plus, il est trop tard.

Palmerston fait une contre-proposition : l'Égypte à titre héréditaire et le pachalik d'Acre, moins la ville du même nom, à titre viager. Le ministère français refuse, estimant excessif l'écart entre les exigences égyptiennes et les concessions anglaises. Erreur de jugement qui aura des conséquences funestes. Étant donné la difficulté de la situation et la prépondérance britannique, il faudrait saisir la perche sur-le-champ. L'accord des puissances se réaliserait sur l'heure et le pacha obtiendrait bien plus qu'il ne finira par garder. Au refus français, Palmerston réplique avec froideur : « La concession est retirée. »

Il faut préciser que le ministre anglais n'éprouve que dédain à l'égard de Louis-Philippe. Chaque fois qu'il en a l'occasion, il se plaît à déclarer que le roi des Français ne se décidera jamais à un acte de vigueur, que tant qu'un pareil monarque dirigera les affaires de son pays, il n'est rien qu'on ne puisse oser.

Le rapprochement anglo-russe ne cesse, lui, de progresser. Le plan proposé par le baron de Brunow est revu et corrigé. Nicolas I er et Nesselrode décident de rapprocher leur point de vue de celui du gouvernement anglais, soit de « fixer le sort de Méhémet-Ali et d'arrêter des mesures coercitives pour le lui imposer ». Brunow propose de conclure à cet effet un traité conjoint. Palmerston ne décline pas la proposition, mais n'y accorde pas non plus son aval. Sans doute rechigne-t-il à suivre les Russes sur une voie où, il le sait, les Français ne le suivront pas. Il n'en demeure pas moins que l'adhésion de la Russie à la conception britannique peut être considérée comme acquise.

Là-bas, dans la vallée du Nil, Méhémet-Ali durant tous ces mois s'est confiné dans une attitude ferme vis-à-vis des puissances, mais souple et conciliante à l'égard de la Porte.

Finalement, se rendant bien compte de l'inutilité de ses efforts pacifiques, on le voit brusquement ériger des fortifications et lever de nouvelles troupes, comme s'il pressentait qu'il va devoir se battre une nouvelle fois.

Dans le même temps la Porte s'arme aussi. Ses troupes de Malatia reçoivent d'importants renforts : plusieurs régiments, cent pièces de canon de calibre 24, des caissons et des cartouches en grand nombre. À Istanbul même la garnison est portée à 26 000 hommes.

Le 16 janvier 1840 le colonel Hodges, qui entreprend une nouvelle démarche auprès du pacha, est accueilli de façon cinglante : « On veut me pousser à bout ? Eh bien, j'accepte le défi. On veut la guerre ? Je la ferai à outrance, et peut-être aura-t-on lieu de se repentir de m'avoir jeté dans cette terrible extrémité ! » Et lorsque le lendemain Cochelet revient à la charge, la détermination du vice-roi n'a pas varié d'un iota : « On m'oblige à tirer le canon ? Que le canon décide. Je ne céderai pas un seul palmier de la Syrie ! »

Le 5 février 1840 le général Sébastiani, non moins opposé que l'amiral Roussin aux exigences de Méhémet-Ali, est remplacé par Guizot. Hélas, dans l'intervalle, la Russie a jeté les bases d'un accord complet avec l'Angleterre et l'isolement de la France est un fait accompli. Désormais la Prusse, l'Autriche, la Russie et l'Angleterre forment un bloc homogène, incontournable. Leur union leur permet d'agir sans la France et d'imposer la paix de Palmerston, c'est-à-dire celle des armes.

Méhémet-Ali se rend compte que l'on court à un nouvel affrontement. Dans une lettre du 23 février, il écrit à Khosrew pacha une lettre d'une grande lucidité et le met en garde contre les intentions des puissances. « Je sais qu'on persuade le divan de recourir aux puissances étrangères pour me chasser de la Syrie : mais comment ne voyez-vous pas que ces mêmes puissances veulent le démembrement de l'Empire ottoman, et qu'elles veulent abattre en moi “la force des reins” de cet empire ? Altesse, je vous parlerai avec franchise et loyauté. J'ai soixante-dix ans, et je n'ai plus d'ambition pour moi-même ; mais j'ai une famille, et il est de mon devoir d'assurer son avenir. Que mon souverain veuille bien m'accorder l'Arabie, je continuerai de rendre à ma religion et à mon pays les mêmes services que j'ai été assez heureux pour lui rendre jusqu'à présent ; autrement, je résisterai et je ne donnerai pas gain de cause aux ennemis de l'Empire qui voudraient l'affaiblir pour s'en partager ensuite les dépouilles. Si l'on ne médite pas de projets hostiles contre moi, alors dites-moi pourquoi l'on veut m'enlever les défilés du Taurus qui sont les frontières naturelles de mon gouvernement. Altesse, votre haute sagesse et la bienveillance que vous avez voulu me témoigner en toutes circonstances, me font espérer que vous accueillerez ma demande en toute bonté. Je me réfugierai alors dans son sein comme dans un asile sacré, et Votre Altesse aura assuré son bonheur dans cette vie et dans l'autre. »

Voilà qui confirme assez que le vice-roi ne se fait pas la moindre illusion sur le concours des puissances, et encore moins sur l'appui de la France. À tous les hommes politiques qui lui conseillent de ne pas précipiter les événements, il ne cache pas sa déception : « J'ai toujours cru que l'Europe me voulait du bien. J'ai écouté les remontrances de ses agents, j'ai eu foi dans leur parole. Je me suis trompé. Maintenant, je n'écoute plus rien. Je redeviens turc. Je ferai de la politique turque. Je mourrai en Turc. Je ne survivrai pas à la ruine de mon pays qu'on cherche à démembrer sous des prétextes fallacieux. Je ne souffrirai jamais que l'Égypte devienne anglaise et la Turquie russe. Je voulais être le plus ferme appui du sultan ; on ne m'a pas compris. J'en appellerai aux populations musulmanes. Je ferai la guerre sainte. Je sais que je ne pourrai pas résister aux forces des puissances européennes qui m'attaqueront. Je succomberai avec les miens dans la lutte,

mais je mourrai avec honneur 7 ! »

 

1 Enkiri, op. cit.

2 Mémoires de Metternich, publiés par son fils, le prince Richard de Metternich.

3 Histoire de Méhémet-Ali, op. cit., Le Caire, 1919.

4 Ibid.

5 Soit Ponsonby pour l'Angleterre, Roussin pour la France, Stürmer pour l'Autriche, Kœnigsmark pour la Prusse et Boutenieff pour la Russie.

6 Dépêche du maréchal Soult à Sébastiani, 20 septembre 1839, in Charles-Roux (François), Thiers et Méhémet-Ali, Paris, 1951.

7 Enkiri, op. cit.

 

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