Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 1 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Présentation - SUR LES TRACES DE RAMSÈS ET DE NAPOLÉON

« Je n'ai pas dévoué toute ma vie à l'Egypte, et fait des choses qui auraient paru impossibles à d'autres, pour en laisser après moi la jouissance à un pacha. »

 

« Je ne souffrirai jamais que l'Egypte devienne anglaise et la Turquie russe ! »

 

M ÉHÉMET -A LI .

 

Présentation

 

SUR LES TRACES DE RAMSÈS

ET DE NAPOLÉON

 

À l'approche de son bicentenaire, il convient de souligner une des imprévisibles et nombreuses conséquences de l'expédition d'Égypte : l'arrivée sur les bords du Nil d'un négociant en tabac, turco-albanais, natif de Kavála en Macédoine, devenu officier de l'armée de Sélim III, pacha d'Istanbul, et au demeurant parfaitement analphabète. Sur instructions du sultan, il avait été incorporé dans l'armée ottomane et dépêché dans la province égyptienne, à la tête de trois cents mercenaires albanais, afin de participer à la lutte contre les armées de Bonaparte.

Très vite, après le désastre d'Aboukir (mars 1801), il prit la direction du contingent et, dès le 1er juin 1803, le pouvoir en Égypte fut partagé entre les Mamelouks, les Albanais et celui qui était devenu le Binbachi, dont la force fut de s'appuyer sur le peuple égyptien.

N'était survenue la présence des troupes françaises, à la fois redoutées par la Sublime Porte, et les forces britanniques, Méhémet-Ali aurait-il bénéficié de pareils événements pour découvrir et adopter le pays dont il deviendra pacha, en 1805, le véritable Pharaon ?

A ces événements s'ajoute une admiration foncière portée à l'Empereur, de même qu'une attraction pour la civilisation de la France, son partenaire privilégié, attraction sans doute inspirée par M. Lion, un Marseillais confident de son enfance à Kavála.

Ces dispositions l'incitèrent à s'appuyer sur notre pays dans presque tous les domaines, pour transformer une terre si longtemps et si lourdement asservie en une Égypte productive et consciente de son identité nationale. Cet « aventurier génial », ainsi qualifié par Lamartine, prit en main le sort du pays où il implanta les assises de sa famille en 1808, sitôt sa position affermie sur une terre qu'il considéra comme sienne et défendit par la force de ses armes et l'extrême habileté, parfois machiavélique, de sa diplomatie.

Méhémet-Ali incarne réellement le miracle de l'Égypte : de quelque horizon qu'on aborde la région, il suffit d'ailleurs de vouloir la comprendre et de l'aimer pour en être accepté et devenir l'un de ses fils. De tous temps, l'Égyptien qui n'était pas xénophobe a su accueillir l'étranger, lorsque ce dernier ne voulait pas l'asservir, et lui ouvrir son cœur. Méhémet-Ali fut, depuis la Haute Antiquité, un de ceux-là et nombre de Français s'inscrivirent dans son sillage, dont le plus illustre fut le colonel Sève, devenu Soliman pacha.

Épaulé par ses fils, dont le très remarquable Ibrahim, Méhémet-Ali mène le combat depuis le Soudan jusqu'au Taurus, conquérant la Syrie et le Hedjaz, réduisant sur ordre du sultan les wahhabites, ces premiers « intégristes » d'Arabie. Son fils Toussoun s'empara même de La Mecque. Inexorablement guetté, principalement par l'Angleterre mais aussi par la Russie, il n'eut certes pas le loisir de se pencher sur le sort individuel du fellah, mais il l'entraîna à « relever la tête », dans le réveil de son sol, esquissant même pour lui une véritable réforme agraire. Il innova sur tous les plans, militaire, scientifique, agronomique, juridique, médical, hydraulique, commercial, pour cette Égypte jusque-là prisonnière, même s'il s'en considérait – en incontestable chef – l'unique bénéficiaire.

Victime de sa fulgurante expansion, il ne s'était pas « contenté de prendre possession d'une terre naufragée que des rapaces s'étaient disputée des années durant », comme il l'écrivit lui-même. L'empire qu'il avait fondé, du golfe Persique au désert de Libye, du Soudan à la Méditerranée, représentait dix fois la France, la moitié de l'Europe, nous rappelle Gilbert Sinoué. Mais à sa mort, cet empire lui échappait. En revanche, la « terre naufragée » à laquelle il était viscéralement attaché était, au bout de quarante-quatre années de règne, sortie de l'abîme et incarnait le plus bel exemple de renaissance pour une Égypte qu'il léguait à ses héritiers.

Sans doute parce qu'il vit le jour dans ce pays et qu'il comprend si profondément le Proche-Orient, Gilbert Sinoué a-t-il pu pénétrer avec tant de finesse la mentalité de son héros, analyser ses réactions, comprendre les mobiles qui l'animèrent et, guidé par une érudition méticuleuse et sans faille, suivre jusqu'à sa mort l'invraisemblable aventure de l'homme de Kavála auquel les siens allaient devoir l'hérédité de l'Égypte, une hérédité que revendiquait encore de nos jours le prince Fouad II d'Égypte lorsqu'il épousait une Française qui allait entrer dans « la maison royale de Mohamed Aly », comme le rappelle son faire-part de mariage, célébré

le 5 octobre 19771.

Gilbert Sinoué nous présente son héros à la fois doté de l'aura du lion mais aussi de l'extrême habileté du renard. Déférent et attentif époux de sa première femme, l'exemplaire Amina Hanem, il fut un père vigilant et affectueux pour ses trente enfants, un grand seigneur courtois et fidèle à sa parole, cependant toujours animé d'une soif de domination et d'une grande méfiance, mais tolérant (les chrétiens étaient traités à égalité avec les musulmans), et doué d'une admirable présence d'esprit en toutes circonstances. Très émotif pourtant, il fut capable de souffrir du massacre des Mamelouks, ou bien encore – ce fut le cas pour Louis-Philippe –, de blâmer la déposition d'un souverain ami.

Tant de luttes à l'extérieur et à l'intérieur du pays l'accaparaient mais ne freinaient pas pour autant sa véritable ardeur à transformer la vieille terre agricole en un monde nouveau. Toutes ses réformes, ses créations ne pouvaient être réalisées sans parfois porter atteinte aux monuments des millénaires passés. Les égyptologues déplorent toujours la disparition de murs antiques, dont la merveilleuse petite chapelle d'Éléphantine, enfouie dans les fondations d'une sucrerie, industrie introduite par lui dans le pays. Ils ressentent encore la catastrophe qu'aurait été la destruction de la gigantesque masse des pyramides de Gizeh, sauvées de justesse au moment d'être utilisées pour l'édification du barrage du Caire.

En dépit de perfides conseils et durant la période critique traversée après « l'épouvantable catastrophe » de Navarin dont parlait Metternich, Méhémet-Ali sut néanmoins réserver en 1828 un accueil attentif et favorable à Champollion dont il protégera l'expédition nubienne. Conquis par le génie de celui qui venait de maîtriser la lecture des hiéroglyphes, il lui demanda d'écrire la première histoire de l'Égypte pharaonique, lorsque ce dernier, de retour au Caire, vint le convaincre de protéger les monuments en danger de destruction.

C'est à l'aide d'un des monolithes du prestigieux pharaon Ramsès, le second du nom – son modèle inconnu –, que Méhémet-Ali, toujours guidé par la gloire de Napoléon, tint à témoigner sa reconnaissance au pays dont les fils lui avaient permis de fonder l'Égypte moderne. Ainsi l'obélisque de la place de la Concorde fait-il vivre au cœur de Paris le souvenir jumelé de deux très grands pharaons, Ramsès et Méhémet-Ali.

 

Christiane DESROCHES NOBLECOURT.

 

1 Voir en annexe, p. 453.

 

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