Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 71 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

La France blessée

 

Le 15 juillet 1840, sur la proposition du baron Stürmer et de Rechid pacha, un projet est soumis et adopté conjointement par l'Angleterre, la

Russie, l'Autriche et la Prusse 5. En voici les articles les plus déterminants.

 

« Article er 1. Sa Hautesse le sultan promet d'accorder à Méhémet-Ali, pour lui et ses descendants en ligne directe, l'administration du pachalik d'Égypte. Sa Hautesse promet en outre de lui accorder, sa vie durant, avec le titre de pacha d'Acre, et avec le commandement de la forteresse de Saint-Jean-d'Acre, l'administration de la partie méridionale de la Syrie dont les

limites seront déterminées par la ligne de démarcation suivante 6 [...]. »

 

Toutefois le sultan, en faisant ces offres, y attache la condition que Méhémet-Ali les accepte dans l'espace de dix jours après que communication lui en aura été faite à Alexandrie par un agent de Sa Hautesse et qu'en même temps, Méhémet-Ali dépose entre les mains de cet agent les instructions nécessaires aux commandants de ses forces de terre et de mer de se retirer immédiatement d'Arabie et de toutes les villes saintes qui s'y trouvent situées, de l'île de Candie, du district d'Adana, et de toutes les autres parties de l'Empire ottoman qui ne sont pas comprises dans les limites de l'Égypte et dans celles du pachalik d'Acre, tel qu'il a été désigné ci-dessus.

« Article 2. Si dans le délai de dix jours fixé ci-dessus, Méhémet-Ali n'accepte pas le susdit arrangement, le sultan retirera alors son offre de l'administration viagère du pachalik d'Acre, mais Sa Hautesse consentira encore à accorder à Méhémet-Ali, pour lui et ses descendants en ligne directe, l'administration du pachalik d'Égypte, pourvu que cette offre soit acceptée dans l'espace des dix jours suivants, c'est-à-dire dans un délai de vingt jours, à compter du jour où la communication lui aura été faite. »

« Article 4. Il est expressément entendu de plus que, dans le premier comme dans le second cas, Méhémet-Ali (avant l'expiration du terme fixé de dix ou vingt jours) sera tenu de remettre la flotte turque, avec tous ses équipages et armements, entre les mains du préposé turc qui sera chargé de la recevoir. »

 

La convention stipule aussi, que « si le pacha refusait d'adhérer au susdit arrangement qui lui sera communiqué par le sultan, avec le concours de Leurs Majestés la reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, l'empereur d'Autriche, roi de Hongrie et de Bohême, le roi de Prusse et l'Empereur de toutes les Russies, celles-ci s'engagent à prendre des mesures concertées et arrêtées entre elles, afin de mettre cet arrangement à exécution ».

Palmerston se frotte les mains. La France n'a été ni informée ni consultée. On ne l'avise que douze jours plus tard, le 27 juillet. Malgré l'ignorance où on l'a tenu jusque-là, Guizot a, semble-t-il, eu vent que quelque chose se préparait, mais sans en acquérir la certitude. Il en a averti Thiers mais sans lui fournir de précisions, et pour cause. Un moraliste a écrit : « Les hommes savent qu'ils mourront, mais ils n'y croient pas. » Cette pensée trouve ici son application en politique. Thiers avait beau savoir que les quatre puissances finiraient par s'entendre sans lui, sans doute a-t-il toujours refusé d'y croire. Metternich, lui, n'a cessé d'y croire. Aussi écrit-il, le 4 août suivant, à son envoyé à Paris, le comte Apponyi : « Le cabinet des Tuileries a déclaré qu'il lui était impossible de s'associer à une action matérielle quelconque contre le pacha d'Égypte. Les quatre autres cours ont, de leur côté, le sentiment qu'en laissant le sultan livré à sa seule faiblesse son trône, son empire périraient. Elles se sont dès lors entendues sur la base d'une action commune. Telle est l'histoire de la négociation de Londres et que faut-il en conclure, si ce n'est qu'entre la France, d'une part, et les quatre cours de l'autre, il y a dissentiment quant à la possibilité d'une action ? De ce fait, il ne ressort d'insulte pour personne. Il peut en résulter de la gêne politique mais dans les affaires de ce monde, quelle question n'en renferme pas ? [...] Méhémet-Ali et ses successeurs héréditaires seraient en réalité les maîtres de plus de la moitié du territoire ottoman et disposeraient de ressources qui, réunies en une seule main, dépasseraient dans une mesure incalculable celles qu'aurait le sultan. »

En recevant le mémorandum de Palmerston, l'ambassadeur de France a été atterré. Guizot le communique immédiatement à Paris, où le document provoque des réactions analogues. Louis-Philippe en est révolté, Thiers « profondément blessé et indigné de l'offense faite à la France ». Dans l'opinion publique, c'est une véritable explosion de sentiment national. On exige une riposte immédiate. À l'exception des légitimistes, tous les Français se rassemblent autour du drapeau tricolore avec pour seul mot d'ordre : « Guerre à la perfide Albion. »

La première réplique de Thiers au traité du 15 juillet n'est pas heureuse, loin s'en faut. Répondant à la communication de Palmerston, il critique les résolutions prises par les signataires du traité comme étant « des mesures auxquelles ne répondent pas les moyens d'application ». Objection absurde et sans prise sur Palmerston, qui juge plus sainement que Thiers les forces réelles du pacha. Thiers, en effet, demeure convaincu que la puissance militaire égyptienne est intacte. Il se trompe lourdement. Éparpillée entre la Crète, l'Arabie, le Soudan et la Syrie, terriblement démoralisée, l'armée de Méhémet-Ali n'est plus en mesure de supporter un nouveau choc. Comment dans ce cas Thiers pourrait-il miser sur l'incapacité des puissances à réduire le pacha d'Égypte par la force ?

C'est le 6 août que Cochelet communique à Méhémet-Ali la nouvelle du traité. Le pacha est étonnamment calme. Aux dires du consul de France, il n'a même pas l'air abattu. Son premier mot est d'annoncer qu'il va ordonner à son fils de marcher sur l'Asie Mineure. Cochelet fait tout pour l'en dissuader. On le voit, la France, comme avant le traité de Londres, persiste à détourner le vice-roi de passer le Taurus, Rubicon de l'Orient. La raison est claire : on craint de s'engager à fond derrière lui.

Ordre est donné à l'armée du Hedjaz de rentrer en Égypte. Le gros de l'armée de Syrie est maintenu sur la frontière du Taurus ; les troupes employées à réprimer l'insurrection libanaise sont échelonnées sur le rivage syrien. Le pacha se veut optimiste. Il estime, comme Thiers sans doute, que rien n'est joué, alors que tout est perdu.

 

1 Charles-Roux, op. cit.

2 Guizot, Mémoires pour servir à l'histoire de notre temps, Paris, 1861.

3 Charles-Roux, op. cit.

4 Sabry, op. cit.

5 Voir en annexe le texte intégral du traité.

6 C'est-à-dire une ligne qui part du cap Ras-el-Nakhora, sur les côtes de la Méditerranée, s'étend jusqu'à l'embouchure de la rivière Seisaban, extrémité septentrionale du lac Tibérias, longe la côte occidentale de la mer Morte, se prolonge de là jusqu'à la mer Rouge, aboutit à la pointe septentrionale du golfe d'Akaba, et suit la côte occidentale du golfe et sa côte orientale jusqu'à Suez.

 

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