Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 57 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Le baron de Boislecomte

À Paris, avant même de connaître cet échec, le duc de Broglie estime que l'amiral Roussin a outrepassé ses instructions et manqué complètement de mesure en prenant à son compte les conditions de la Porte et en leur accordant la garantie de la France. S'il ne le désavoue pas, il lui adresse une de ces belles lettres diplomatiques qui tendent à dégager le ministre plutôt qu'à éclairer l'ambassadeur. Heureusement, le sultan rend à l'amiral Roussin le service involontaire de lui manquer de parole. Il ne fait rien pour exiger le départ des Russes et leur flotte demeure dans la rade de Buyukdéré. Elle reçoit même cinq mille hommes en renfort, et Mahmoud est invité à passer les troupes en revue en compagnie du général Mourawiev. Au cours de la cérémonie, le sultan exprime sa satisfaction et le plaisir qu'il éprouve devant les dispositions « amicales et sincères de l'empereur de Russie ». Tout à coup, le surnom de Bien-gardée, dont les Turcs ont doté Istanbul, revêt un sens bien étrange.

Le sultan ayant manqué à son engagement, l'amiral Roussin fait volte-face et insiste pour que la Porte accepte les propositions de Méhémet-Ali.

 

Le baron de Boislecomte

 

Tout à coup, fin mars, l'Angleterre, jusque-là relativement passive dans cette crise, informe Paris qu'elle a décidé d'expédier une escadre devant Alexandrie et de la mettre à la disposition de son consul général en Égypte, le colonel Campbell, pour faire pression sur Méhémet-Ali. Campbell débarque en Égypte le 27 mars. Dès le lendemain, il rencontre Boghos bey et lui déclare que l'Angleterre est fortement attachée au maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman, qu'elle considère comme un élément matériel d'équilibre dans la situation générale de l'Europe.

Au début du mois d'avril, c'est au tour de l'Autriche d'ajouter son grain de sel. Prokesch, envoyé par Metternich, informe Méhémet-Ali que « l'Autriche ne transigera jamais avec les principes vitaux de l'existence des États ». Elle est, ajoute-t-il, l'amie de la Porte et en tant que telle s'opposerait à tout arrangement qui équivaudrait au démembrement de celle-ci.

Cependant la France revient à la charge. Le duc de Broglie, aussitôt connu le déplorable effet produit en Égypte par la première injonction de l'amiral Roussin à Méhémet-Ali, a décidé d'envoyer en mission à Alexandrie le baron de Boislecomte auquel il a remis le 7 avril 1833 des instructions fondées sur le fait que le maintien de l'escadre russe dans le Bosphore a pleinement dégagé la France de la garantie donnée par Roussin. Il lui prescrit également d'engager Méhémet-Ali à faire évacuer la Turquie afin que la question posée par ses victoires ne mette plus en jeu les intérêts généraux de l'Europe.

Dans l'intervalle, Méhémet-Ali signifie à la Sublime Porte son refus formel d'obtempérer et précise que si dans les cinq jours elle ne donne pas satisfaction à ses exigences, Ibrahim recevra l'ordre de marcher sur Istanbul. À la réception de l'ultimatum, Mahmoud comprend qu'il devient urgent de mettre un terme à ses atermoiements et de conclure. Au tréfonds de lui, l'Égypte l'effraie jusque sous le bouclier de la Russie. Finalement, Mahmoud avise Varenne qu'il consent à accorder à l'homme de Kavála les quatre pachaliks de Syrie tant convoités avec leurs dépendances, mais ne cédera pour rien au monde le district d'Adana. Cette annonce que nul n'espérait plus fait grande sensation, et la Porte considère les négociations comme terminées.

Méhémet-Ali joue alors au plus fin. Il fait célébrer la paix au Caire par des réjouissances publiques, fait tirer le canon à la Citadelle, mais secrètement il entend bien ne pas renoncer à Adana. Ce district lui est indispensable, essentiellement parce qu'il est couvert de forêts et que son port (Tarsous) permettrait de transporter vers l'Égypte le bois indispensable à l'entretien et à l'accroissement de la flotte.

C'est sur ces entrefaites que, le 29 avril, le baron de Boislecomte arrive à Alexandrie. Il comprend d'emblée que rien n'est vraiment joué.

 

La première nouvelle qui m'a accueilli a été celle de la conclusion de la paix ; on venait de la publier au bruit du canon, des réjouissances publiques étaient préparées pour la célébrer. Comme il arrive dans ces sortes d'occasions, l'événement principal avait fait disparaître les circonstances accessoires et tout paraissait entièrement terminé. Cependant, le jour même, M. Mimaut, ayant bien voulu m'informer avec beaucoup de détails et d'exactitude des circonstances qui avaient

présidé à la signature de la paix, me fit observer que le plénipotentiaire turc, n'ayant de pouvoirs que pour la cession de la Syrie, s'était borné pour la seconde demande d'Ibrahim, relative à la cession d'Adana, à promettre de l'appuyer auprès de la Porte.

[...] Le lendemain, 1er mai [1833], je me rendis chez le pacha. Méhémet-Ali était au fond d'une large galerie entouré d'une cour brillante et nombreuse ; c'est un homme d'une taille peu élevée, âgé déjà de près de soixante-dix ans, [en fait, 63], mais plein de verdeur et de vivacité ; son regard pénétrant et scrutateur et sa longue barbe blanche ajoutent à l'expression d'une figure singulièrement mobile et sur laquelle se peignent avec énergie et se succèdent rapidement les impressions les plus opposées.

[...] Quand je vins à lui rappeler l'urgence de rappeler ses troupes d'Asie Mineure, il me répondit en souriant : « Eh bien, la France et l'Angleterre ont un moyen bien simple de faire revenir ces troupes : qu'elles conseillent à la Porte de me céder Adana, la Porte se rendra à leurs instances et tout sera terminé. »

 

Boislecomte le met en garde : « Contentez-vous de la Syrie, c'est un assez beau partage ; de puissants souverains s'en sont contentés avant vous. Croyez que dans les empires il est certaines limites au-delà desquelles tout agrandissement devient une cause de faiblesse ; c'est ce qui vous arrivera si vous vous étendez au-delà de la Syrie car, devenant un objet d'inquiétude et de malveillance pour la Porte, vous serez aussi un objet d'inquiétude de la part des puissances européennes. »

On ne saurait mieux résumer la situation, et l'avenir va le prouver. Mais Méhémet-Ali reste sur ses positions : « Nous sommes d'accord sur ce but, mais c'est pour donner à ma puissance un caractère stable et définitif que je veux Adana. La Syrie est inattaquable de ce côté, et il faut que toute idée d'agression devienne impossible entre l'Égypte et la Porte [...] Enfin, il nous faut pour ma flotte des bois de construction, et il ne doit plus dépendre de la volonté d'un pacha de renouveler toutes les vexations que l'on m'a déjà fait

éprouver quand j'en ai été chercher dans ces mêmes provinces 10. »

En son for intérieur, le baron de Boislecomte lui donne d'ailleurs raison. Mieux, il se laisse aller à penser que le pacha d'Égypte, une fois maître de ces contrées, pourrait devenir un formidable allié de la France. Il écrit : « Si cependant une guerre générale venait un jour à éclater, peut-être le gouvernement du roi pourrait-il alors faire agir avec avantage un allié dont les moyens ne sont nullement méprisables et dont l'action occuperait et détournerait nécessairement une grande partie des forces des puissances qui