Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 6 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Un pays orphelin

Le 22 juin, c'est la capitulation. Les conditions sont analogues à celles de la convention d'El-Arich, sauf pour les délais et les conditions financières, qui sont nettement moins avantageux. Dans les jours qui suivent, tous les prisonniers musulmans sont libérés, et le drapeau ottoman flotte sur les murs de la capitale.

Le 14 juillet, les Français quittent Le Caire et descendent le Nil jusqu'à Rosette. Leur embarquement sur les bâtiments anglais s'achève le 9 août 1801.

Toujours encerclé à Alexandrie, Menou gesticule et refuse de capituler. Il va même jusqu'à écrire dans son ordre du jour : « Les troupes françaises qui étaient au Caire ont capitulé sans se battre, sans que la ville et les forts environnants aient été attaqués régulièrement. Je ne me permets aucune réflexion sur cet événement, le plus extraordinaire peut-être qui soit arrivé à la guerre, parce que je craindrais d'envelopper dans le déshonneur des hommes qui s'étaient montrés dignes du nom de Français et de républicains... » Au début de septembre, l'armée d'Alexandrie est à son tour

évacuée. Menou, atteint par la peste, part le dernier 4. Tout est fini.

Au cours de cette brève campagne, Méhémet-Ali a certainement eu l'occasion d'accomplir quelques faits d'armes, ou du moins de démontrer son aptitude à commander. Il est fort probable que ce fut aux environs de Rahmanieh (de nombreux écrits en témoignent), lors d'un affrontement avec les troupes de Lagrange. En tout cas, il sut assez se signaler puisque le

capitan pacha lui accorda le titre de 5 serchesmé.

 

Un pays orphelin

 

Octobre 1801. Les Français sont partis mais rien n'est résolu, car ce ne sont ni les Ottomans ni les Anglais, encore moins les Mamelouks, qui sont les maîtres du pays, mais l'anarchie et le désordre.

Les Anglais sont divisés en trois corps d'armée. Le premier – 24 786 hommes – campe devant Alexandrie sous les ordres du général en second, sir John Hely Hutchinson (Ralph Abercromby, a été blessé mortellement lors du combat du 21 mars). Le second – 5 498 hommes – dont une majorité de Cipayes du Bengale et de Bombay, occupe Rosette et ses environs. C'est la fameuse armée de l'Inde. Le major général Baird la commande. Le reste des effectifs est concentré à Gizeh et dans l'île de Rodah, en face du Caire.

Les Turcs, eux, se trouvent désormais sous les ordres de Khosrew pacha, ancien esclave géorgien que nous verrons incessamment, tel un phénix renaissant de ses cendres, réapparaître ici ou là chaque fois qu'il s'agira de contrecarrer l'ascension de l'homme de Kavála.

« Chez lui, nul dévouement à son maître qu'il trompe, nul enthousiasme pour la civilisation dont il ricane, ni pour les destinées de l'Empire qu'il regarde comme l'échiquier où il joue, triche et gagne : l'amour du pouvoir et la soif des richesses, voilà sa foi et son mobile.

« Gros, court, boiteux et difforme, sa face ne rachète sa laideur que par une continuelle expression de ruse et d'ironie. Sous d'épais sourcils blancs, surmontés d'un fez rouge, s'échappe de son œil bleu, que voile souvent à moitié sa paupière plissée, un regard perçant et vif ; le reste de ses traits, traits de barbare plutôt que d'un enfant du Caucase, est grossier et comme noyé dans un teint d'un rouge de sang, que fait ressortir la blancheur de sa barbe. Nature forte, astucieuse et basse ; personnage hideux, sardonique et grotesque, tel est l'homme propre à se jouer de tout le passé d'un peuple dans ses préjugés de nationalité, de croyances et de formes, sans s'inquiéter

d'un avenir plus lointain que son existence 6. »

Tel est l'individu qu'on a installé au Caire dans les fonctions de mîrmîrân, ou, comme on prit l'habitude de le dire, de wali ou improprement de « vice-

roi7 ».

Tout autre est Kourchid pacha, le nouveau gouverneur d'Alexandrie : « Noble de manières, affable et plein de fierté au besoin, il représentait dignement sous tous les rapports ; il ne lui manquait même rien de ce qui constitue un homme précieux dans le conseil. Ce qui lui faisait défaut, c'était la connaissance approfondie des hommes, cette science tout intuitive,

cette espèce de seconde vue des individus créés pour la domination8. »

Au sein de l'armée, il est une force que Khosrew ne maîtrise pas : les Albanais, placés sous les ordres directs de Taher pacha, homme peu dévoué à la cause ottomane.

Les Mamelouks, quant à eux, obéissent à leurs beys respectifs à savoir,

pour ne citer que les plus importants : Osman el-Bardissi9, Mohamed el-

Alfi (entièrement voué aux Anglais et haïssant El-Bardissi)10 et le vieil

Ibrahim bey l'Ancien 11. Bien que faisant partie du même clan, les trois hommes sont en constante rivalité, chacun s'efforçant d'arracher à la terre d'Égypte ce qui lui reste de richesse. Pour accroître leurs forces, ils se sont associés aux Bédouins, près de 5 000 hommes.

Très rapidement, les chefs de ces trois forces sont confrontés au même problème : comment réorganiser le gouvernement de l'Égypte ? En clair, qui s'adjugera la proie enlevée à la France ? Les Anglais se sont engagés à restituer l'Égypte à la Turquie. Cet engagement résulte à la fois du traité d'alliance signé par les deux nations le 5 janvier 1799, et d'un accord signé avec la France lors des préliminaires de paix qui ont abouti au traité définitif d'Amiens, le 25 mars 1802.

À Paris, on soupçonne les Anglais de ne pas vouloir respecter leur signature. À Istanbul, les ministres du sultan sont effleurés du même soupçon : soupçon qui, une fois n'est pas coutume, se révélera injustifié. Certes, les Anglais savent tout l'intérêt que l'Égypte offrirait pour eux ; Bonaparte ne leur a-t-il pas ouvert les yeux ? Mais, à cet instant précis, ils ont une seule obsession : y interdire le retour des Français. Pour ce faire, il faut au pays un gouvernement stable et fort. Or comment l'établir alors que Turcs et Mamelouks n'aspirent qu'à s'éliminer mutuellement ?

Les Turcs entendent revenir à l'état de choses antérieur à l'usurpation des Mamelouks, autrement dit récupérer une pleine souveraineté. Les Mamelouks, eux, aspirent à retrouver la situation d'avant le débarquement de l'armée d'Orient, et ne laisser tout au plus au sultan d'Istanbul qu'une souveraineté nominale.

Ces intérêts divergents contraignent les Anglais à jouer le rôle de médiateurs. Leur impartialité sera éphémère. En effet, ce n'est ni l'armée du grand vizir, ni le corps de janissaires du capitan pacha que les Mamelouks ont rallié pendant la marche sur Le Caire, mais l'armée d'Hutchinson. C'est à son appel qu'ils ont répondu. L'Anglais a alors pris envers eux des engagements dont Londres s'est posé garant. Sur cette raison de protéger les Mamelouks s'en greffe une autre : à l'instar de ses supérieurs, Hutchinson méprise les Turcs, mal vus, pour ne pas dire détestés, de la population égyptienne : incapacité militaire, incurie administrative, impopularité, tout empêche de s'appuyer sur eux pour gouverner l'Égypte et la défendre contre un éventuel retour des Français. L'Angleterre va donc jouer la carte mamelouke. Dès le 5 mai 1801, Hutchinson écrit à l'un de leurs principaux chefs, El-Bardissi, successeur de Mourad bey : « Soyez assuré que je veillerai sur vos intérêts et que ni vous ni vos familles ne devez craindre le

moindre préjudice 12. »

Or, comme de tergiversations en tergiversations, de tentatives de compromis en échecs, les deux parties ne parviennent pas à se mettre d'accord, le grand vizir et le capitan pacha imaginent une solution radicale pour sortir de l'impasse : en finir une bonne fois pour toutes avec les beys en les exterminant purement et simplement.

Le 22 octobre 1801, le capitan pacha appelle auprès de lui à Aboukir les beys qui se trouvent en Basse-Égypte et leur fait donner lecture d'un prétendu firman de la Porte proclamant une amnistie générale leur restituant biens et privilèges. Il les invite à venir à bord de son navire fêter l'acte de clémence de leur souverain. Les beys se rendent sans défiance à son invitation. À peine sont-ils en mer que le feu est ouvert sur leurs embarcations. Cinq d'entre eux sont tués, d'autres blessés (dont El-Bardissi) et faits prisonniers. De son côté, le grand vizir attire dans un guet-apens ceux qui séjournent aux alentours du Caire. Il les convoque à son quartier général et leur fait lire le même firman qui a déjà dupé les victimes du massacre d'Aboukir. Une fois rassemblés, il les fait arrêter et conduire à la Citadelle.

Quelques beys, comme Sélim et Mohamed el-Alfi, se méfiant d'un traquenard, ont cependant pris la fuite en Haute-Égypte, non sans avoir donné l'alerte au camp anglais de Gizeh.

En apprenant la nouvelle, Hutchinson menace, tempête, exige que lui soient remis les survivants du massacre, adresse protestations et reproches au grand vizir, l'oblige à relâcher les prisonniers de la Citadelle du Caire et dénonce à Londres la duplicité et la barbarie des dignitaires ottomans. Tant et si bien que les Turcs font amende honorable (en apparence, bien évidemment) et, le 13 novembre, libèrent les prisonniers. Ils ne tenteront plus rien contre les Mamelouks tant que les troupes britanniques demeureront à Alexandrie.

Méhémet-Ali a-t-il pris part à cette tentative d'élimination des beys ? Nous ne sommes pas en mesure de l'affirmer. Mais lorsque l'on sait que, dix ans plus tard, il réitérera la même opération avec succès, on peut être convaincu que l'affaire n'est pas sans lui inspirer quelques idées. Voilà plusieurs mois qu'il est en Égypte. Il baigne dans cet imbroglio, fait le compte des faibles et des forts, observe les attitudes et les mœurs du pays, scrute, analyse et commence – n'en doutons pas – à pressentir tout le bénéfice qu'un homme rusé et déterminé pourrait tirer de ce capharnaüm.

Le 16 octobre 1802, Horace Sébastiani13 e , chef de brigade du 9 régiment de dragons et homme de confiance du Premier Consul, arrive à Alexandrie. Il est chargé de constater si l'évacuation de la ville est en bonne voie et de se faire une opinion sur l'état d'esprit de la population égyptienne et la situation du pays. Tout naturellement, sa première démarche l'amène à réclamer le départ immédiat des troupes anglaises.

Les Turcs, eux, brûlent d'impatience. Il leur tarde d'en découdre à nouveau avec les beys. Les Anglais partis, ils pourront enfin se débarrasser de la gangrène que les Mamelouks représentent à leurs yeux.

Une lettre (non signée), datée du 16 novembre 1802 et expédiée d'Istanbul à Talleyrand, exprime à la fois l'inquiétude de la Porte et l'embarras des Britanniques : « On ne sait quel parti prendre ici et on craint que, malgré toute la bonne volonté de la France et de la Russie, les Anglais ne sortent que le plus tard possible de l'Égypte et ne remettent cette province entre les mains des Mamelouks avant leur départ. Ils en sont

tellement peinés qu'ils ne savent plus à quel saint se vouer14. »

Dans une ultime tentative en faveur de ses protégés, le général Stuart s'efforce d'amener Khosrew pacha à céder du terrain. La lettre qu'il lui adresse par l'entremise du major Missett, arrivé au Caire le 13 février 1803, est un chef-d'œuvre de diplomatie : « Je regrette que les pouvoirs dont Votre Altesse est munie ne lui permettent pas d'offrir aux beys d'autres termes d'accommodements que ceux qu'ils ont constamment rejetés dans les circonstances même les plus désastreuses.

« [...] J'ai eu plusieurs fois l'honneur de faire observer à Votre Altesse que le désir de contribuer au rétablissement de la tranquillité dans ce pays était le seul motif qui eût engagé le Roi, mon maître, à retarder si longtemps d'en rappeler son armée.

« [...] Les Mamelouks, après avoir résisté à toutes les entreprises dirigées contre eux, ont poussé leurs triomphes jusque dans la Basse-Égypte, dont les plaines sont encore infectées par la multitude de vos morts. Les cadavres de plus de 3 000 de vos soldats restés sans sépulture couvrent encore le court espace entre Damanhour et le désert. Les puissantes tribus d'Arabes attachés à la cause des beys étendent leurs contributions le long de presque toute la rive gauche du Nil. Votre général, retranché et cerné dans son camp, éprouve la mortification que tout brave homme ressentirait à sa place, d'être obligé à demeurer tranquille spectateur de leurs dévastations, et Alexandrie elle-même craint d'avance les conséquences de leur approche, après notre départ.

« Sensible aux torts dont les Mamelouks ont à se plaindre, je ne suis pas étonné que l'esprit de vengeance les anime. Empressé cependant de faire servir jusqu'au dernier moment mon influence en faveur de l'humanité souffrante et de détourner en même temps la ruine totale qui menace ici les intérêts de la Porte, je me suis décidé à m'interposer. J'ai pris sur moi de persuader les beys de se tenir à cette modération qu'ils ont jusqu'ici montrée dans leur succès, et de retourner paisiblement vers la Haute-Égypte. Ils sentent tout le prix des avantages auxquels ils renonceront ainsi ; mais ils ont consenti à ce sacrifice, se soumettant à la volonté de cette amitié dont l'intervention leur a une fois valu la vie, et dans l'espérance que la Porte prêtera enfin l'oreille à leurs prières réitérées. Ils ont pourtant sollicité, comme condition, une portion modique de ces magasins que leur valeur nous a aidés à prendre sur l'ennemi commun dans Alexandrie, pour subvenir à leurs besoins indispensables. Ils y ont de justes titres. Avec ce secours, ils sont restés d'accord d'évacuer la Basse-Égypte et d'ouvrir à l'armée du kiaya bey une retraite assurée jusqu'à la capitale de Votre Altesse ; et si, de leur côté, les représentants de la Porte ne font aucun mouvement pour les inquiéter, ils promettent de rester dorénavant fidèles à leur devoir envers leur souverain, de se dévouer à son service, de payer un tribut proportionné à leurs moyens et de se borner ponctuellement aux

limites territoriales qui leur seront assignées15. »

Hélas, la lettre reste sans effet. Le 11 mars 1803, les Anglais, la mort dans l'âme, se résignent à évacuer l'Égypte. Dans leurs malles, ils emmènent un souvenir, Alfi bey, accompagné de quinze Mamelouks, non sans le secret espoir de pouvoir un jour le pousser tel un pion, à leur avantage. Ils savent que rien n'est réglé. La poudrière égyptienne livrée à elle-même est près d'exploser. Les joueurs sont figés dans leur position. Tous. Tous sauf un, qui tient le joker et va contre toute expectative dénouer la situation, ô combien inextricable, à son seul avantage. Ce joueur de la dernière heure est Méhémet-Ali.