Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 77 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

La Régence fantôme

Les spécialistes les plus réputés sont mandés au chevet du vieil homme. Leurs conclusions sont catégoriques : le pharaon qui a régné sur l'Orient n'est plus qu'un enfant. La seule solution est de le ramener en Égypte. Le retour est aussitôt décrété et, le 30 mars 1848, l' Alexandre vogue vers Alexandrie. Ibrahim s'embarque de son côté sur une frégate anglaise et précède de cinq heures l'arrivée de son père dans le port égyptien.

 

La Régence fantôme

 

Quelques jours plus tard, l'idée de constituer un conseil de régence présidé par Ibrahim est émise par les ministres du vice-roi. Ibrahim la repousse aussitôt. À en croire Nubar, il désire bien le pouvoir effectif, mais l'idée que son père ne guérisse et ne lui fasse « payer de sa vie cet acte en le considérant comme une usurpation » le terrifie. Il pense en outre que la constitution d'une régence exigerait la sanction de la Sublime Porte. La Porte l'accorderait-elle ? Et, dans l'affirmative, ne la subordonnerait-elle pas à des conditions qui amoindriraient le pouvoir du régent ?

Quoi qu'il en soit, les hésitations d'Ibrahim ne se prolongent guère, puisque le conseil entre en fonction dès le 15 avril. Les ordres, les arrêtés sont bien libellés au nom de Méhémet-Ali, mais c'est désormais Ibrahim qui gouverne.

Le 20 juillet, un envoyé extraordinaire du sultan apporte à Alexandrie le firman aux termes duquel la Sublime Porte reconnaît le fils de Méhémet-Ali comme nouveau vice-roi d'Égypte. Il ne reste plus à Ibrahim qu'à se rendre à Istanbul pour y recevoir son investiture officielle. Obsédé par l'idée que son père le châtierait s'il venait à se douter des véritables raisons de son départ, il attend plus d'un mois avant de se rendre dans le Bosphore. Une épidémie de choléra lui procure finalement le prétexte nécessaire. Encore prend-il soin d'abord, pour faire croire que son propre embarquement n'est inspiré que par la crainte de l'épidémie, d'expédier son fils, Moustafa, et son jeune frère, Méhémet-Ali, sur une corvette qui reçoit l'ordre de louvoyer entre Rhodes et Alexandrie jusqu'à ce que lui-même revienne d'Istanbul. Ensuite il fait préparer le seul vaisseau de guerre restant de la flotte créée par le vice-roi et quitte à son tour Alexandrie. Les apparences sont ainsi sauves.

Le 25 août 1848 il entre dans le port ottoman et le lendemain il est conduit au palais où le firman d'investiture lui est lu à voix haute, en présence d'Abdel Medjid.

Son séjour s'y prolonge jusqu'au 29 août. Le 30, deux crises successives d'hémoptysie l'obligent à s'aliter et c'est dans un état des plus critiques que, le 3 septembre, il reprend la mer. Nubar écrit : « Vers quatre heures de l'après midi, étant seul sur le pont, je fus rejoint par un des Mamelouks d'Ibrahim : “La tête déménage, me dit-il, il cherche Caloust [son homme d'affaires à Istanbul] il dit qu'il l'a trompé dans une affaire de fourrures. On lui a répondu que, par son ordre, Caloust était resté dans la capitale turque. Il refuse de le croire et prétend qu'il est caché dans la cale. Il veut qu'on le cherche et qu'on le jette à la mer.” Après m'avoir donné ces informations, le Mamelouk s'éloigna. Cette nouvelle m'inquiéta. Il était évident qu'Ibrahim avait eu un accès de fièvre chaude. Chez un être comme lui, c'était dangereux. De sang-froid, il aurait pu commettre quelque crime caché mais, n'ayant plus sa tête à lui, il était capable de tout. Je me rendais exactement compte de sa situation mentale. Il avait peur pour sa vie. Il avait une

caverne, le sang lui venait par la bouche 2. À Istanbul, il était passé par des moments de grande anxiété. Il était heureusement sorti du guêpier dans lequel il s'était jeté. Mais s'il avait échappé à ce danger, un autre se dressait à l'horizon, celui-là plus grave encore que le premier et qui le hantait depuis son enfance : la terreur de son père. Si, en effet, de retour à Alexandrie nous trouvions le pacha complètement guéri, c'en était fait de lui. Il ne se faisait aucune illusion sur les sentiments de crainte ou de haine qu'il inspirait et savait que dans ce cas, sa perte était certaine. Ni investiture, ni firman n'auraient pesé d'un poids quelconque. Que ces craintes fussent exagérées ou non, je sentais qu'elles existaient dans la tête d'Ibrahim, et qu'elles se présentaient à son esprit affaibli et fatigué d'émotions non comme des rêves mais comme des réalités. »

Une fois au Caire, Ibrahim va s'installer à la Citadelle, dans le corps de bâtiments du harem, et se voit bientôt obligé de se retirer dans l'appartement des femmes. Il se décide alors à écrire au docteur Lallemand mais, toujours obsédé comme on l'a vu par la question des honoraires, il se contente de lui rappeler sa promesse de venir un jour visiter l'Égypte.

Le 10 novembre 1848, vers minuit, la gravité du mal atteint son point de non-retour. Six personnes sont alors réunies à son chevet : son fils Moustafa, le frère de Nubar pacha, Nubar lui-même, le capitan bey, et les médecins. Ibrahim promène un instant son regard sur l'assistance. En y apercevant son fils, il ferme les paupières comme si cette vue le blessait,

puis porte les yeux sur le capitan bey, sur Nubar3. Sur les conseils des médecins chacun se retire, abandonnant le vainqueur de Nezib aux soins suprêmes de sa sœur et des femmes du harem. Vers deux heures du matin, des cris perçants s'élèvent. C'est la fin. Et, tandis que toute l'Égypte guettait la mort de Méhémet-Ali, c'est celle de son fils qu'elle apprend.

Nubar écrit qu'à huit heures du matin la salle du palais regorge de monde et il ajoute ce terrible détail : « Quelle satisfaction sur tous les visages, quelles conversations tenues à voix haute comme sur une place publique ! »

Le jour même, selon la règle imposée par le er hati-chérif du 1

juin 1841 qui, rappelons-le, accorde le trône au descendant direct le plus âgé du vice-roi, le pouvoir passe entre les mains du neveu d'Ibrahim, petit-fils de Méhémet-Ali : Abbas, fils de Toussoun.

L'Histoire ne nous dira pas lequel de ces malheurs fut le plus tragique pour l'Égypte, de la mort prématurée d'Ibrahim ou de l'accession au trône d'Abbas. Ce dernier laisse à la postérité l'image d'un prince borné, paresseux, frivole, avide de luxe et de plaisirs. Hostile à l'Occident et à la civilisation occidentale, dédaigneux du progrès et des réformes, le nouveau souverain n'apportera à la vallée du Nil que l'absurde et l'inutile. À peine au pouvoir, son premier geste est de renvoyer chez eux tous les Européens, « ces chrétiens qu'il déteste ». Il fait fermer l'hôpital du Caire et ses dépendances, l'école de médecine, la maternité, l'école de sages-femmes, les dispensaires, annihilant d'un coup tout le labeur de Clot. De l'instruction publique il n'a cure et, alors que beaucoup d'écoles ont déjà été supprimées, il en réduit encore le nombre. Jour après jour, il va s'évertuer à prendre le contre-pied de son grand-père et à saccager son œuvre.

Or, pendant que le petit-fils brûle l'héritage, Méhémet-Ali se meurt dans son palais de Ras-el-Tine. Sa situation est devenue intolérable par suite des ulcérations dont il est affligé, et c'est à peine s'il parvient à dormir une heure ou deux. Lorsqu'on lui annonce la mort d'Ibrahim, il répond, dit-on : « Je le savais. Il m'a enfermé, il a été cruel pour moi comme il le fut pour tous. Dieu l'a puni. Il lui a pris son âme. Mais je me trouve être son père, je dois intercéder auprès du Très-Haut pour lui. »

Le 28 novembre 1848, lorsque son petit-fils Abbas vient lui baiser la main avant de partir pour Istanbul recevoir son investiture, il lui dit : « J'ai maudit Ibrahim parce qu'il m'avait enfermé, et Allah a pris son âme. N'agis pas comme lui à mon égard, si tu ne veux pas que je te maudisse aussi. » Abbas l'apaise en lui assurant : « Tu es et tu seras toujours notre maître. »

Cette demi-lucidité disparaît peu à peu. L'un des Mamelouks qui monte la garde dans sa chambre affirme à Nubar pacha que le vice-roi est la proie d'hallucinations où il se voit à la tête de son armée, tantôt repoussant les troupes du tsar sous les murs d'Istanbul, tantôt rétablissant Louis-Philippe sur son trône.

Neuf mois plus tard, le 2 août 1849, à midi, la mort vient frapper à la porte du dernier pharaon.

Sa dépouille est transportée au Caire à bord d'un bateau à vapeur qui emprunte le canal Mahmoudieh creusé sous ses ordres quelque trente ans auparavant, puis le Nil.

Le 4 août, le cercueil de Méhémet-Ali est déposé dans la grande mosquée de la Citadelle, où il a désigné lui-même la place de son tombeau.

Sans un coup de canon, sans cortège, sans honneurs militaires : ainsi l'a voulu Abbas.

 

1 Selon Nubar, les médecins du vice-roi eurent recours à un remède à base de nitrate d'argent. La chose est plausible, le sel d'argent étant reconnu pour ses vertus antiseptiques et cicatrisantes. En revanche Nubar lui impute les troubles intellectuels de Méhémet-Ali, ce qui ne paraît pas crédible dans la mesure où les premiers signes d'affection mentale furent antérieurs au traitement en question (juillet 1844). Il se peut néanmoins que le nitrate ait accentué ou accéléré les déficiences cérébrales du patient car, en cas de dosage inapproprié, il risque non seulement de produire l'exact contraire des effets escomptés mais d'entraîner diarrhées, vomissements, lésions des muqueuses et collapsus cardio-vasculaire.

2 De toute évidence, Ibrahim était rongé par la tuberculose.

3 Nubar pacha, op. cit.

 

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