Le dernier pharaon, Méhémet Ali
3 - Sir Ralph Contre Abdallah Menou (1801-1803)
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SIR RALPH CONTRE ABDALLAH MENOU
(1801-1803)
La baie d'Aboukir, 8 mars 1801.
Le soleil est levé depuis quelques heures déjà.
La mer est enfin calme. Les drapeaux anglais flottent majestueusement au sommet des mâts. Lord Keith se tourne vers son compatriote, sir Ralph Abercromby. Il ne dit rien, mais un immense soulagement se lit sur son visage. Enfin ! Voici près d'une semaine que le mauvais temps empêchait tout débarquement. À bord des cent quatre-vingt-quinze bâtiments, une certaine lassitude s'était emparée des hommes contraints à l'inaction.
Sir Ralph promène sa longue-vue le long du rivage égyptien.
Sur la gauche se découpe le fort d'Aboukir. C'est la première cible. C'est vers elle que glissent les premiers canots qui transportent une partie des 20 000 soldats de Sa Très Gracieuse Majesté. Ils ne feront qu'une bouchée de cette place forte, et pour cause : le gros de l'armée d'Orient est absent. Il est ailleurs, quelque part dans le Delta, dans l'attente des ordres du plus stupide des généraux que la France ait portés en son sein : le général Menou. Ou Abdallah Menou, puisqu'il vient de se convertir à l'islam en
épousant une Égyptienne 1.
Sir Ralph reporte sa longue-vue sur le rivage. Les premiers canots viennent de s'échouer. Dans quelques jours, les troupes ottomanes viendront gonfler les rangs britanniques et c'en sera fait de la présence française en Égypte.
L'Anglais n'a pas tort. Au cours des semaines suivantes, le rêve oriental de Bonaparte aura vécu. Le 17 mars, le fort d'Aboukir capitule avec ses cent quatre-vingt-dix hommes de garnison. Le reste des troupes anglaises, l'artillerie, les chevaux, les munitions sont à leur tour débarqués. La suite des événements se déroule avec la rapidité d'un torrent.
Le 18 mars Menou arrive enfin à Alexandrie. Il dispose de 10 000 hommes et de 5 500 cavaliers. Les Anglais ont sur lui l'avantage d'une supériorité numérique et d'une position plus forte.
Le 21 mars, la contre-attaque française lancée par Reynier et Lanusse ne se déroule pas comme prévu. C'est l'échec. Il reste toutefois à Menou la possibilité de se replier et de tenter plus tard sa chance. Il ne le fait pas. Se prenant tout à coup pour Bonaparte et Kléber réunis, il veut tenter de rééditer la charge de cavalerie de Murat à Aboukir et de Kellermann à Marengo. Il ordonne au général Royze de charger les Anglais. Celui-ci est tellement stupéfait qu'il se fait répéter l'ordre trois fois puis s'efforce de faire revenir le général sur sa décision. Rien n'y fait. Royze demande alors avec rage sur qui il doit charger : « Droit devant vous », répond Menou,
imperturbable 2.
À dix heures et demie du matin, la bataille dite de Canope s'achève : Royze et une grande partie de ses officiers sont morts durant cette charge aussi héroïque qu'absurde. Et les Français opèrent leur retraite vers Le Caire.
Le 25 mars, Koutchouk Hussein, le capitan pacha, arrive à son tour avec la flotte ottomane. Ses troupes débarquent et prennent le relais des militaires anglais. Le croissant est hissé aux côtés du tout nouvel emblème britannique, l'Union Jack.
Méhémet-Ali est là, soldat anonyme noyé dans le flot des six mille Ottomans. Il touche pour la première fois la terre égyptienne. Pour la première fois son regard découvre la côte sablonneuse alexandrine, la chevelure des palmiers, les monticules des forts et les flèches des minarets au levant. On devine en arrière-plan des ruelles tortueuses assoiffées d'ombre et plus loin, au-delà des murs de la ville, tremblent les eaux du lac Mariout, le Maréotis des Anciens. Des jardins, des tombeaux arabes occupent une partie de l'enceinte sarrasine. Quelques maisons blanches aux toits en terrasses se découpent ici et là, tandis qu'à proximité de ces édifices récents, des huttes en terre se détachent sur le fond azuré, figées dans la pauvreté depuis plus de mille ans. Dans ces abris de fortune s'entassent pêle-mêle chèvres et bœufs, hommes au visage hâve, femmes voilées et enfants demi-nus, l'œil dévoré de mouches. Vieille terre en haillons que des puissances étrangères vont une fois encore se déchirer.
Aux côtés de l'homme de Kavála il y a Ali, son supérieur, le fils du gouverneur. Méhémet-Ali lui jette un regard en coin. Le jeune homme est blême. Il a déjà les traits tirés. Aurait-il eu le mal de mer ? Il est vrai que les navires ont été affreusement ballottés au cours de ces derniers jours. Mais tout de même... Serait-ce la peur d'éventuels combats ? Nul ne pourrait le dire. Mais son attitude est déjà un signe d'abandon ; quelques mots suffiraient pour encourager sa retraite. Après tout, sa présence n'est pas indispensable. Méhémet-Ali n'est-il pas là ? Prêt à se « sacrifier » et à prendre la direction du contingent. Voire à couvrir le fils auprès de son père. Un historien sera-t-il un jour en mesure de nous préciser exactement ce qui s'est passé dans la presqu'île d'Aboukir ? En tout cas, Ali fait demi-tour. Il rend les armes, probablement avant même d'avoir eu à s'en servir, cédant sa place à Méhémet-Ali, lequel se retrouve du jour au lendemain promu
binbachi3. Un sourire éclaire la barbe de l'homme de Kavála : son étoile commence déjà à lui sourire. À lui maintenant de se battre et de prouver qu'il méritait sa brusque élévation.
Le 8 avril, le général Hutchinson envoie des troupes s'emparer de Rosette. Le 10, la ville tombe.
Au début du mois de mai, Méhémet-Ali fait partie de l'armée anglo-ottomane qui progresse vers Le Caire en deux colonnes convergentes : l'une par la route de Damanhour, l'autre, plus importante, en remontant le Nil à partir de Rosette. Les Mamelouks – décidément indestructibles – viennent se rallier aux troupes d'Hutchinson.
Le 10 mai, le général Lagrange abandonne Rahmanieh et se replie sur Le Caire. L'armée française est définitivement scindée en deux. La discorde règne au surplus dans le commandement supérieur, et l'incapacité évidente de Menou à diriger les opérations militaires achève de décourager les soldats.
Mi-juin. L'ennemi prend position à proximité du Caire et se contente d'en établir le blocus.
De son côté Menou, enfermé à Alexandrie, gesticule, piaffe, crie à qui veut l'entendre : « Une armée de trente mille Français s'est emparée de l'Irlande ! Une armée navale française et espagnole est dans la Méditerranée », et il se répand en conseils qu'il n'applique jamais lui-même : « Harcelez les Anglais et les Turcs ; ne leur donnez pas un instant de repos ! »