Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 48 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

21 - L'intermède Algérien (1289-1831)

21

 

L'INTERMÈDE ALGÉRIEN

(1289-1831)

 

Dans l'esprit du dernier pharaon, Navarin appartient déjà au passé, tel un de ces incidents de parcours auquel tout être qui joue à hauteur des nuées ne peut manquer de se trouver un jour ou l'autre confronté.

Qu'une flotte égyptienne formée par le génie français ait été coulée par des navires français peut paraître quelque chose d'absurde, de fou. Et pourtant, rien là que de très banal dans le jeu des nations. D'ailleurs, au sortir de ce fiasco, Méhémet-Ali n'éprouve aucune rancune à l'égard de la France et la France se sent toujours aussi proche de lui. Certes, il y a bien en filigrane entre les deux pays comme une alliance tacite, une sympathie réciproque. Mais, en l'occurrence Méhémet-Ali a surtout besoin de l'appui de la France pour conserver son empire et l'étendre à la Syrie ; la France, quant à elle, a besoin de Méhémet-Ali pour contrebalancer l'influence anglo-russe en Orient. Ils ne divergent que sur un point, mais capital : son empire, le pacha le rêve totalement indépendant et soustrait à toute tutelle étrangère qui, il le sait, finirait par l'absorber. La France, elle, a contrario, le souhaiterait sous sa protection.

Où en sont les pions, au lendemain de Navarin ?

À Istanbul, le sultan est sorti de la crise beaucoup plus affaibli que son vassal. Si l'épisode s'est terminé pour le vice-roi dès l'évacuation de la Morée, il s'est prolongé pour Mahmoud II par une guerre turco-russe et une paix ô combien désavantageuse.

Pour n'avoir essuyé aucune défaite, l'armée de Méhémet-Ali est plus puissante que jamais. Quant à la marine... Une seconde est déjà en construction, qui sera plus puissante, plus prestigieuse que la première. Et qui en sera le créateur ? Cerisy, c'est-à-dire la France, bien sûr.

Ainsi le vassal est-il du point de vue militaire plus que jamais en état d'obliger son suzerain à le craindre. Il peut, s'il le veut, rompre en visière avec lui et se venger des humiliations et des frustrations subies. Reste que, du point de vue politique, l'heure n'a pas encore sonné.

Pour ce qui concerne la France, un événement s'est produit, lourd de conséquences encore imprévisibles, à savoir la rupture diplomatique de Paris avec la Régence d'Alger. À l'origine, deux différends – officiellement – la piraterie et le non-paiement au dey d'Alger de livraisons de grains effectuées sous le Directoire. Au vrai, toute l'affaire est partie d'une opération de politique intérieure destinée à redorer le blason des Bourbons, de leur armée et de leur régime.

Quoi qu'il en soit, la tension entre les deux pays a atteint son paroxysme le 30 avril 1827 à cause... d'un chasse-mouches, à moins que ce ne fût un éventail. Au cours d'une discussion orageuse, Hussein, dey d'Alger, s'est laissé aller à gifler de l'infamant objet le consul de France, Deval. Le gouvernement de Charles X a aussitôt exigé des excuses. Pour toute réponse, son envoyé, arrivé à bord du navire Provence dans le port algérien, a été accueilli par des coups de canon. Il est devenu urgent de laver l'offense et d'en profiter pour s'emparer des États barbaresques que l'on convoite depuis quelque temps déjà. Le nom de Méhémet-Ali est alors cité. Et par qui ? par Drovetti.

Le 1er septembre 1827, l'agent français fait remarquer à son gouvernement que Méhémet-Ali ayant une armée prête au combat, on pourrait le charger en lieu et place de la France de conquérir Alger. Les droits du sultan sur cette Régence – plus théoriques que matériels – ne sauraient constituer un obstacle insurmontable.

Le pacha est ravi et se montre entièrement disposé à entreprendre l'opération. Il a d'ailleurs fait lui-même naguère des ouvertures en ce sens à Villèle, se proposant de ramener personnellement à la raison le dey d'Alger. Mais Méhémet-Ali n'est pas don Quichotte. S'il s'empresse de soutenir la France, c'est qu'il compte qu'en contrepartie elle le soutiendra, l'heure venue, dans son double projet d'indépendance et de conquête de la Syrie.

Le prince de Polignac, qui a remplacé Martignac à la présidence du Conseil et La Ferronays aux Affaires étrangères, s'empare de l'idée : elle répond à ses propres convictions. Dès 1814, lui aussi avait songé à lier la question des Régences à celle de l'Égypte. Il est donc partie prenante. Cependant, avant de s'engager, il juge plus prudent d'informer la Sublime Porte. Le 14 octobre 1829, il envoie des instructions au général Guilleminot, son ambassadeur à Istanbul, pour faire consentir le sultan à l'action du vice-roi d'Égypte contre les barbaresques. Au même moment, il soumet son plan au roi et à ses collègues du Cabinet. Bourmont, ministre de la Guerre, d'Haussez, ministre de la Marine, s'opposent au projet. Des navires de la marine royale ne peuvent pas, dit l'un, être cédés à l'Égypte ; la France, objecte l'autre, ne doit pas faire venger ses injures par un tiers nullement qualifié. Polignac cherche alors un moyen terme : les navires seraient prêtés et non cédés ; la France participerait à l'expédition par une escadre, un parc de siège, des officiers du génie. Charles X donne son consentement au projet ainsi modifié.

Polignac poursuit dans la voie qu'il s'est fixée et dépêche le capitaine Huder, aide de camp de Guilleminot, auprès de Méhémet-Ali. Huder s'embarque à Toulon le 3 novembre 1829 et arrive à Alexandrie le 16. Il rencontre le vice-roi, qui lui soumet ses exigences en échange du « service » que l'on attend de lui : un prêt de quatre millions de talaris à rembourser en quatre ans, la cession de quatre vaisseaux de ligne et quatre-vingts canons d'un modèle récent. Chacun pourrait trouver son compte dans ce marché : Méhémet-Ali des vaisseaux de guerre et de nouvelles possessions, la France la fin de l'affaire d'Alger, l'Europe l'abolition de la piraterie.

En décembre 1829, la discussion repart de plus belle au Conseil des ministres et le 19 décembre, après des débats orageux, on adopte le principe d'une expédition directement effectuée contre Alger par la France.

Dans l'intervalle, Guilleminot a tâté le terrain à Istanbul. Lors de la première consultation, la Porte n'a pas élevé d'objection contre l'action du pacha d'Égypte ; plus tard, elle a fait volte-face et signifié son refus, tout en proposant d'envoyer une mission de conciliation auprès du dey d'Alger. Ce brusque retournement n'est la conséquence ni d'un caprice ni du hasard. Il résulte du travail de sape opéré auprès du Grand Seigneur par l'ambassadeur d'Angleterre.

Le 20 décembre 1829, Huder rapporte à Paris le refus qu'oppose Méhémet-Ali aux dernières suggestions de Polignac : il veut agir seul, la coopération d'un État chrétien ne lui permettant pas de justifier sa conduite aux yeux des musulmans. Il n'admet le concours de la flotte française que pour le protéger lui-même contre une éventuelle agression. Polignac n'entend pas malgré tout rompre les pourparlers avec le pacha. Au Conseil du 3 janvier 1830, il propose que l'on verse à Méhémet-Ali les quatre millions de talaris par fractions : une partie avant que l'expédition ne quitte Alexandrie, une partie à Tripoli, le solde à Alger. Il suggère aussi un don de huit millions en remplacement des quatre vaisseaux dont la cession ou le prêt ont paru impossibles.

Puis, par une circulaire (18 janvier 1830), il expose à ses ambassadeurs de France à Londres, Vienne, Pétersbourg et Berlin, le projet franco-égyptien dans ses grandes lignes. Les réactions sont immédiates.

Metternich est hostile à l'idée de faire agir le vice-roi d'Égypte contre les Régences barbaresques ; la Prusse appuie l'Autriche ; la Russie qualifie l'auteur du projet de « visionnaire » et en fait honte à la France, qu'elle incite à défendre ses intérêts par ses propres moyens.

Quant aux Anglais, ils désapprouvent formellement le plan, se placent d'emblée sur le terrain des sempiternelles « intégrité et sécurité de l'Empire ottoman », et engagent la France à vider elle-même son différend avec Alger. « L'Angleterre, ainsi que l'écrit le général Boyer, aura empêché le vice-roi d'envahir l'Abyssinie pour le laisser faire des conquêtes stériles au Soudan et en Arabie, épuiser ses forces et son trésor en Grèce, avant le coup fatal de Navarin. Invariable dans le fond, changeante et souple dans la forme, à aucun moment la diplomatie anglaise ne favorisera les vues du pacha. Elle le laissera faire, quitte ensuite à l'enfermer dans les limites de sa volonté implacable. Cette tactique ayant l'avantage d'engager le vice-roi à dépenser une partie de ses énergies au-dehors. En cas de défaite, l'Angleterre l'achèverait ; en cas de victoire, elle l'empêcherait de recueillir

ses bénéfices 1. »

Il est donc naturel qu'elle s'oppose à toute alliance de l'Égypte avec une puissance européenne.

En Égypte, le consul anglais fait clairement comprendre à Méhémet-Ali que sa renonciation au projet de Polignac est la condition même de son salut ; sinon, l'Angleterre s'opposera à ses vues sur la Méditerranée, la Syrie, la mer Rouge, tandis qu'à Istanbul l'ambassadeur d'Angleterre est chargé de demander à la Porte d'interdire toute initiative au pacha.

Du coup, Méhémet-Ali – évoquant, entre autres, l'intégrité de l'Empire ottoman si précieuse aux yeux du cabinet de Saint-James – déclare au consul anglais, Barker : « L'Angleterre est puissante. J'ai prévu depuis longtemps que je ne pourrais rien entreprendre de grand sans sa permission.