Le dernier pharaon, Méhémet Ali
Des navires, des armes, de la poudre
simple province 3. »
On voit toute l'ingéniosité de la suggestion. Mais la Sublime Porte, soupçonneuse, et pour cause, fit la sourde oreille. Qu'à cela ne tienne. Méhémet-Ali essaie dès lors de plaider auprès d'Istanbul la nécessité de lancer sous son commandement unique une expédition de plus grande envergure, qui partirait non seulement d'Égypte mais aussi de Syrie et de Bagdad. De cette façon il pense s'accaparer, d'un seul coup et sans violence,
les ressources et les forces militaires des trois pays 4. Le désir de posséder la Syrie le tenaille et va bientôt l'obséder. Une fois encore, Istanbul flaire le piège et, après quelques échanges de courrier où l'un et l'autre des protagonistes se livrent à une partie de « qui perd gagne », Méhémet-Ali décide d'entrer en campagne. Au tréfonds de lui, il sait déjà que tout ce que la diplomatie lui a refusé, il l'arrachera un jour par la force.
Des navires, des armes, de la poudre
Avant de se lancer dans cette entreprise, il faut trouver des fonds. Une telle expédition exige des subsides énormes. Pour les obtenir sans exaspérer davantage l'opinion publique, il réunit un conseil de cheikhs et de notables et leur arrache bon gré mal gré vingt-quatre mille bourses. Il décide ensuite de s'en prendre (une fois de plus) aux Coptes. Puis il fait appréhender Moallem Ghali (grec catholique) successeur de Gawhari, ainsi que son frère, et les taxe de six mille bourses. Simple début. Une fois débarqué en Arabie, il soumettra les commerçants de Djeddah à un emprunt forcé de trente mille talaris.
L'Égypte, cependant, ne dispose à l'époque d'aucune industrie militaire. Pas l'ombre d'un atelier capable de fournir ne fût-ce qu'un tromblon. Le vice-roi décide alors de créer à Alexandrie et au Caire une partie des manufactures nécessaires.
Il faut aussi des canons et de la poudre. Le vice-roi commande à Istanbul
soixante-quinze chaudrons de cuivre de 972 ocques5. Dimension hors norme ! Mais un artisan ayant eu l'idée de les couler au lieu de les marteler, la livraison est finalement expédiée sur Alexandrie à bord de navires égyptiens. Dès lors, la fabrication marche si vite que l'Égypte devient l'un des grands fournisseurs de la Marine impériale, qu'elle ravitaillait déjà en mèches et en filins. Mais, tout cela n'est rien au regard du tour de force que représente l'improvisation d'une marine, dans cette mer Rouge où personne
n'en a eu depuis des siècles6.
Aussitôt qu'il eut envisagé d'intervenir en Arabie, Méhémet-Ali a en effet entrevu la nécessité de posséder une flotte de combat ou de transport, pour assurer les liaisons avec les régiments destinés à opérer dans l'intérieur du pays. Si, en partant des frontières de l'Égypte, des troupes de cavalerie peuvent en effet s'acheminer par la route du littoral jusqu'aux escales de la côte, Yambo et Djeddah et, de là, remonter vers les villes saintes, il n'en va pas de même pour l'infanterie. Quant au matériel et aux approvisionnements, la mer seule peut en assurer le transport avec quelques chances de succès. Or les deux ports que détient l'Égypte sur la côte ne possèdent pas la plus petite barque. Les habitants de ces deux bourgades manquent de toutes les ressources, le bois en particulier leur fait cruellement défaut. Une seule solution s'offre donc, celle-là même dont les Français avaient cherché à tirer parti à leur arrivée en 1798 sur les bords de la mer Rouge, alors qu'ils envisageaient d'entrer par là en relation avec les Indes. Sur l'ordre de Bonaparte, l'ingénieur Féraud avait improvisé à Boulaq un arsenal où des ouvriers construisirent des chaloupes canonnières transportées en pièces détachées à dos de chameau jusqu'à Suez et assemblées là. C'est ce que l'homme de Kavála décide de réitérer. L'arsenal de Boulaq ressuscite et en dix mois, avec des bois venus principalement d'Anatolie, des ouvriers d'Alexandrie ou d'Europe façonnent les éléments de toute une flottille, soit dix-huit bâtiments de cent à cent cinquante
tonneaux 7,
On établit à Suez, sous la protection de quelques fortifications, des chantiers pour le montage. Autrement plus difficile est d'organiser le transport qui doit se faire à dos de chameau. On emploie à cette tâche jusqu'à dix mille bêtes, dont plusieurs centaines périssent sous le poids.
Une fois tout ce monde à pied d'œuvre, on peut alors commencer à former des équipages de fortune en recrutant des matelots à Alexandrie et des mariniers du Nil. Certes il ne s'agit là que d'une flottille composée de simples canonnières mâtées en bricks, mais l'important est qu'elle soit capable de répondre aux besoins de l'expédition projetée.