Le dernier pharaon, Méhémet Ali
Le sacre
des revenus du 32 33 miri , spécialement affectés à la solde de l'armée.
« [...] La situation actuelle du Caire ne saurait inspirer l'idée d'un avenir plus tranquille. Pour se rassurer tout à fait, il faudrait oublier que Méhémet-Ali a toujours visé au pachalik du Caire, et que toutes les opérations qu'il a paru diriger en faveur de la Porte portaient l'empreinte de son ambition vers le pouvoir supérieur. »
Le sacre
Au début de mai 1805, coup de théâtre : Kourchid pacha descend de la
Citadelle 34 et se rend chez le procureur pour tenir un divan. Il fait lire en présence du cadi des firmans du Grand Seigneur qui confèrent à Méhémet-Ali le pachalik de Djeddah et lui ordonnent d'aller combattre les Wahhabites révoltés. Cette nomination se trouve entre ses mains depuis deux mois environ. Il l'a d'abord tenue secrète puis ébruitée et il compte cette fois s'en servir pour éloigner définitivement Méhémet-Ali du Caire.
Bien que conscient du piège qu'on lui tend à travers cette promotion, Méhémet-Ali se laisse docilement investir de sa nouvelle dignité mais il est bien décidé à ne pas se soumettre aux devoirs qui s'y rattachent. Le pouvoir est à portée de sa main. Il faut le saisir et s'assurer que nul ne sera en mesure de le lui arracher. S'il part pour l'Arabie livrer bataille aux Wahhabites, ce sera pour plus tard. Quand lui seul l'aura décidé.
La cérémonie d'investiture se déroule au domicile de Sayed agha dans une atmosphère en apparence détendue mais, sitôt la séance levée, le nouveau pacha, qui s'apprête à regagner sa demeure, se voit tout à coup cerné par des miliciens albanais qui réclament (encore et toujours) leur solde. Méhémet-Ali, impavide, désigne Kourchid du doigt : « Moi je n'ai aucun pouvoir, adressez-vous plutôt à Son Altesse ici présente. » Sans plus rien ajouter il quitte la réunion et sur le chemin qui le ramène à sa demeure de l'Ezbekieh – émouvante générosité – il se met à distribuer sur son passage des pièces d'or et d'argent. Dès lors, le peuple n'a plus d'yeux que pour lui.
Là-bas, dans la demeure de Sayed agha, les miliciens livrés à eux-mêmes prennent aussitôt Kourchid à partie et l'accusent ouvertement d'avoir détourné à son profit les revenus publics. On ne doute point que cette émeute n'ait été fomentée de toutes pièces par Méhémet-Ali et par Hassan pacha, l'autre chef des Albanais. Ce dernier réussit néanmoins à soustraire Kourchid aux fureurs de la troupe et l'autorise à regagner la Citadelle, non sans lui avoir arraché la promesse de faire l'impossible pour payer l'armée. Comme pour prouver sa bonne volonté, Kourchid convoque le même jour El-Mahrouqi et Georges Guirguis (El-Gawhari), qu'il taxe de deux mille bourses. Mais ce n'est qu'une goutte d'eau dans un océan et la tension continue de monter.
En date du 3 mai 1805, Drovetti écrit à Talleyrand : « Nous ne recevons plus de nouvelles du Caire depuis douze jours. On dit que cette capitale est en proie à toutes les horreurs de l'anarchie. Aucun Européen n'ose plus sortir de sa maison. Les soldats y commettent toute sorte de désordre
impunément 35. »
Le 5, il signale qu'une accalmie semble se profiler à l'horizon, mais la juge trompeuse : « Il vient de se répandre le bruit que S.E. Janib effendi, trésorier général de l'Égypte, secondé par les principaux cheikhs, a interposé sa médiation entre S.A. le Pacha et Méhémet-Ali, que ces deux derniers, qui n'avaient pas encore pu se trouver ensemble par défaut de lieu d'entrevue qui fût de commun agrément, se sont finalement rencontrés chez ladite Excellence et qu'ils ont stipulé des conditions conciliatoires, par lesquelles le Pacha s'engage à payer la moitié des sept mois de solde dus aux Albanais, que Méhémet-Ali s'oblige de son côté à faire repartir ses troupes pour la Haute-Égypte ; que cependant lui restera au Caire avec une partie de son monde pour marcher contre les Arabes qui infestent la Basse-Égypte. »
En tout cas, le consul semble de plus en convaincu que Méhémet-Ali se rapproche du trône. En effet, dès le lendemain, on peut lire sous sa plume : « Malgré les nouvelles qu'on débite ici sur une réconciliation définitive entre S.A. Kourchid pacha et Méhémet-Ali, je pense que la situation des choses me constitue un devoir de demander à Votre Excellence des instructions sur la conduite que je devrai tenir si Méhémet-Ali s'empare des rênes du gouvernement, ou si toute autre révolution prive les officiers de la Porte du pouvoir souverain. J'ai cru devoir faire la même demande au chargé d'affaires à Constantinople, croyant que les circonstances de sa situation puissent le mettre dans le cas nécessaire de me donner des ordres provisoires en attendant ceux de Votre Excellence. »
Dans cette affaire, on est forcé de reconnaître à Drovetti un mérite d'autant plus éclatant que de France Talleyrand s'abstient de lui donner les moindres instructions. Entièrement absorbé par sa lutte contre le tsar, Napoléon ne peut alors rien faire qui risque de déplaire aux Ottomans. Aussi recommande-t-il à Sébastiani, alors ambassadeur à Istanbul, de ménager la Porte et lui fait-il donner des instructions de prudence en ce qui concerne l'Égypte. De même, Talleyrand finit par mettre Drovetti en garde : « La situation des choses en Égypte vous paraît exiger qu'il vous soit donné des instructions relativement à la conduite que vous auriez à tenir si Mohamed Aly, chef des Albanais, s'emparait des rênes du gouvernement, ou si, par l'effet de toute autre révolution, les officiers de la Porte venaient à être privés du pouvoir souverain. Sa Majesté Impériale, dont j'ai pris les intentions, veut que, quelque événement qui arrive en Égypte, vous demeuriez à votre poste, en continuant de correspondre avec l'autorité prédominante, quelle qu'elle puisse être.
« En effet, Monsieur, dans tous les temps les principes reconnus du Levant, en ce qui concerne les agents commerciaux, sont qu'ils ne doivent, en aucune manière, s'immiscer dans les affaires du gouvernement. Étrangers à tout ce qui est essentiellement politique, les agents commerciaux n'ont rien de commun avec les agents diplomatiques ; l'autorité publique ne les intéresse que sous le rapport du bien ou du mal qu'elle peut faire au commerce. Dans quelque main que cette autorité soit placée, ils doivent la regarder comme légitime, quand elle ne nuit ni à leur agence, ni au commerce que cette agence est destinée à protéger. S'il se prépare ou s'opère des changements dans l'administration, il faut alors qu'ils se conduisent avec prudence. Dans tous les cas, il est deux règles dont ils ne doivent jamais s'écarter :
« 1. Ne reconnaître l'autorité que lorsque la victoire a décidé du sort du pays.
« 2. Ne jamais quitter leur poste quelque révolution qui puisse survenir. Telles sont les instructions que Sa Majesté Impériale m'a prescrit de vous transmettre et auxquelles il est de votre devoir de conformer exactement
votre conduite 36. »
Kourchid, lui, est à l'agonie. Devant l'impossibilité où il se trouve de se procurer des ressources par le miri, les gabelles et autres contributions ordinaires, il annonce que la capitale se doit de venir à son secours. Ce qui est ni plus ni moins une façon détournée de préparer les habitants à de nouvelles taxes. C'est un tollé, rage, colère, démonstrations de force, tandis que les delhis reprennent de plus belle leurs exactions. Les cours d'Al-Azhar sont interrompus et les négociants ferment bazars et boutiques en signe de protestation. Les habitants n'attendent que le signal des cheikhs pour fondre sur les hommes du pacha.
Dans l'ombre, l'homme de Kavála applaudit. Les heures de Kourchid sont comptées. « Quoique Son Altesse Kourchid pacha – écrit Drovetti après les événements du 10 – soit parvenue à se sauver dans la Citadelle, il n'y a pas grande apparence qu'elle puisse se maintenir dans le gouvernement de l'Égypte. Elle a à lutter contre les manèges d'un homme aussi ambitieux qu'entreprenant qui, savant dans l'art d'intriguer, a pour lui la force de l'opinion publique et des armes. Cet homme adroit, en flattant les cheikhs et les habitants, en leur faisant croire que le défaut de bonne administration est la seule cause de la mauvaise situation des finances et, par conséquent, des troubles qui agitent Le Caire, veut propager le mécontentement et se frayer le chemin au trône, sans paraître vouloir y parvenir. Il maîtrise en ce moment l'opinion des principaux habitants, et il n'aurait qu'à le vouloir pour que ses intentions fussent réalisées ; mais, toujours machiavélique dans ses procédés, il paraît vouloir être porté à l'autorité suprême par la voix du peuple, cherchant non seulement à se procurer le suffrage des cheikhs et des habitants mais à se rendre nécessaire au gouvernement turc. »
Pour apaiser les émeutes, Kourchid envoie son kiaya et l'agha des janissaires, mais ils sont reçus à coups de pierres. Un semblant de pourparlers s'instaure toutefois entre eux et les cheikhs. Ces derniers accordent trois jours au pacha pour faire sortir des murs de la ville le corps entier des delhis.
Trois jours plus tard, les delhis sont toujours dans la capitale et ne paraissent nullement disposés à plier bagage. Quant à Méhémet-Ali, il proclame sans équivoque son soutien au peuple et aux ulama et interdit formellement à ses soldats de commettre la moindre exaction à l'encontre des habitants.
C'est alors que dans la nuit du 12 au 13 mai les cadis, les cheikhs et les ulama – ayant eu vent que Kourchid pacha s'apprête à les éliminer – se rendent au domicile de Méhémet-Ali et lui annoncent haut et fort :
« C'en est trop ! Nous voulons déposer le vice-roi !
– Et par qui souhaiteriez-vous le remplacer ? » s'enquiert le futur vice-roi avec, sans doute, une candeur désarmante.
La réponse est sans détour :
« Étant donné les nombreux actes par lesquels vous avez manifesté envers la population générosité et justice, nous ne songeons à nul autre que vous. Vous serez notre gouverneur et nous nous soumettrons à vos conditions. »
Méhémet-Ali en parfait stratège fait mine de refuser cet honneur, s'en prétend indigne. Les ulama insistent. Guère longtemps. Car dans l'heure qui suit on fait venir une pelisse et une tunique, et Sayed Omar Makram, le nakib el-ashraf, assisté par le cheikh El-Sharquawi, en revêt le nouveau
vice-roi d'Égypte37.
Très solennellement, Méhémet-Ali s'engage à gouverner dans l'équité et le respect des droits du peuple égyptien et à ne prendre aucune décision sans consulter les ulama. Il ajoute même que, dans le cas où il viendrait à se démentir, ces mêmes ulama auraient tout pouvoir pour le déposer. En songeant à la scène, on ne peut s'empêcher de sourire. Quelle naïveté chez ces docteurs de la loi ! Ont-ils réellement cru les propos de l'homme de Kavála ?
En apprenant l'investiture de son subalterne, Kourchid ne se laisse pas démonter. Il réplique avec une pointe de dédain : « J'ai été désigné par le
sultan. Ce ne seront pas des 38 fallahin [paysans] qui me destitueront ! »
Méhémet-Ali ne réagit pas. Il laisse faire les ulama, lesquels, puisque Kourchid refuse d'obtempérer, décident d'écrire à Istanbul pour obtenir du sultan qu'il sanctionne leur choix.
L'événement est exceptionnel. Pour la première fois dans l'histoire de l'Égypte des religieux, des notables natifs du pays, désignent leur chef et interviennent directement auprès de leurs colonisateurs en sa faveur. Pour la première fois on a l'impression que l'Égyptien va pouvoir influer sur sa propre destinée. Utopie !
En attendant, la population informée des événements dresse des barricades. On s'arme tant bien que mal dans la perspective d'un affrontement avec Kourchid. L'avènement du nouveau « pharaon » a soulevé une extraordinaire espérance. Certains vendent leurs vêtements pour acheter cimeterres, poignards ou fusils. Le charismatique Omar Makram parcourt les rues de la capitale pour galvaniser les foules. Du coup, la plupart des soldats de Kourchid désertent, abandonnant leur chef à son sort. En quelques jours sa garnison se réduit à une peau de chagrin. Drovetti rapporte qu'il règne à ce moment au Caire « le même enthousiasme, la même fièvre qu'en France, dans les premiers moments de la Révolution ».
La comparaison peut sembler exagérée, elle ne l'est pas. Pour la première fois depuis l'occupation perse, romaine, grecque et arabe, la population a voix au chapitre. Des hommes dignes de foi, en l'occurrence des docteurs de la loi, de vertueux notables, lui ont laissé entrevoir un horizon qui a les couleurs de l'équité. Et l'homme de la rue s'est mis à y croire, convaincu qu'avec la nomination de Méhémet-Ali par les ulama viendrait la fin de l'occupation turque et donc de l'oppression et de la tyrannie.
Plus d'un mois s'écoule pendant lequel les choses n'évoluent guère. Méhémet-Ali décide alors de procéder au siège de la Citadelle où Kourchid reste inexorablement retranché. Les Albanais refusent catégoriquement de participer à la bataille si l'on ne solde pas leurs salaires. Aussi le peuple, spontanément, les remplace-t-il aux barricades. Les femmes, les enfants, armés de pierres, prennent position sur les terrasses et harcèlent les soldats de Kourchid là où ils se trouvent. Celui-ci tente une sortie, qui échoue.
Bernardino Drovetti, lui, songe aux intérêts de la France. Il s'inquiète d'un rapprochement possible entre Alfi bey, cheval de Troie des Anglais, et le nouveau vice-roi. Il s'interroge aussi sur la réaction de la Porte face à la nomination impromptue de Méhémet-Ali. Le 20 mai, il écrit au négociant
français Félix Mengin 39 : « C'est à présent qu'il vous faut beaucoup d'adresse et de prudence pour vous tenir entre les deux partis sans en choquer aucun. Le bruit court ici que l'Alfi bey est d'accord avec Méhémet-Ali et qu'il doit entrer au Caire bientôt s'il n'est déjà entré. Il faut que vous voyiez Méhémet-Ali et tâchiez de l'entraîner dans une explication à ce sujet. Si vous vous apercevez que Méhémet-Ali soit décidé à favoriser l'Alfi, faites tous vos efforts pour l'en dissuader ; faites-lui sentir qu'en favorisant les beys il se disgracie auprès de la Porte tandis qu'il peut se tenir en bonne intelligence avec elle ayant pris les rênes du gouvernement par les suffrages du peuple ; faites-lui aussi entrevoir qu'une armée française peut encore venir en Égypte et que le bey ami des Anglais et ses protecteurs n'auraient pas beau jeu ; dites-lui que S.M. notre Empereur est instruite de son dévouement pour la nation française et qu'il lui convient sous tous les rapports d'être conséquent aux déclarations qu'il a faites dans le temps au Commissaire général Lesseps.
« Vous avez dû concevoir que nous avons triomphé, lors de la défaite de l'Alfi. Les Anglais triompheraient, à présent, si celui-ci était admis à partager l'autorité suprême ; ils acquerraient dans le gouvernement de l'Égypte une influence qui nous serait préjudiciable. Il faut que nous travaillions à déjouer ce projet, s'il existe. Si, cependant, vous vous apercevez que Méhémet-Ali soit d'accord avec tous les beys, ce qui me paraît impossible, il faut alors changer de système et traiter ce sujet avec beaucoup de ménagement ; avant d'entrer en matière, il faudra connaître le plan de Méhémet-Ali et m'en instruire pour que je puisse aviser à ce qu'il conviendra de faire pour vous fournir un texte à l'aide duquel vous puissiez entamer une conversation avec ce Pacha ; je vous préviens qu'on a écrit ici de Rosette, que l'Alfi bey a dîné avec lui le jour du grand Baïram et que, dans cette entrevue, il a été délibéré que le premier serait nommé cheikh-el-balad, lorsque le dernier serait vice-roi. Les Anglais s'en flattent : tâchez de savoir s'ils ont des correspondances avec Méhémet-Ali et quelle en est la nature. »
Et le 22, toujours au même Mengin : « J'ai reçu votre lettre du 25 floréal [15 mai]. J'approuve la visite que vous avez faite au nouveau pacha du Caire ; mais je dois vous répéter qu'il faut apporter dans ces communications toute la circonspection possible jusqu'à ce que nous sachions de quel œil la Porte regardera ce bouleversement d'autorité et que nous puissions recevoir des instructions supérieures. Vous devez nécessairement voir Méhémet pacha pour le tenir dans notre parti et déjouer les intrigues de nos ennemis ; mais il faut communiquer avec lui le moins publiquement qu'il vous sera possible, de manière, en un mot, à ne point choquer les officiers légitimes du Grand Seigneur. »
De son côté, Méhémet-Ali ne presse pas les opérations du siège. Il ne veut pas se compromettre davantage aux yeux du sultan, attendant l'effet de la lettre que les ulama ont adressée à Istanbul. Finalement le 18 juin 1805 un fonctionnaire, Salah bey, est dépêché au Caire par la Porte avec mission d'apprécier sur place ce qu'il y a lieu de faire, soit maintenir Kourchid, soit confirmer Méhémet-Ali. Kourchid refusant tout compromis, la situation reste bloquée jusqu'au moment où le kutchuk Imbrokhor (second écuyer) arrive à son tour en Égypte. Il est porteur des firmans que tous attendent : « À Méhémet-Ali pacha, ex-wali de Djeddah et wali d'Égypte depuis le 20 rabi'el-awal. La Sublime Porte approuve le choix fait par les ulama en la personne de Méhémet-Ali et déclare Ahmed Kourchid pacha relevé de ses fonctions. Il doit, en conséquence, partir pour Alexandrie avec tout le respect dû à son rang. Là, il attendra les instructions
qui lui seront données et sa nomination à un autre gouvernement 40. »
Le peuple semble indifférent à ces rebondissements, indifférent aussi aux nouvelles directives venues de la Sublime Porte. Il continue de se battre. Ce n'est pas le départ de Kourchid qu'il vise, mais celui de l'armée ottomane tout entière. En un mot, il veut son indépendance. Et c'est sur ce point que s'opposent les deux mondes : celui des ulama, des notables, et celui de l'homme de la rue qui n'a rien vu venir. Drovetti, lui, semble percevoir ce qui guette les révoltés : « Le peuple de cette capitale ne connaissait sans doute pas la fable des grenouilles demandant un roi à Jupiter ; la connaissant, il se serait peut-être gardé de désirer le changement. »
Sitôt la destitution de Kourchid confirmée, les ulama se réunissent et décrètent qu'ils n'ont plus de rôle à jouer dans un conflit auquel ils auraient dû rester étrangers. Ils décident de s'abstenir désormais de toute immixtion dans le jeu politique. Le recteur d'Al-Azhar et ses collègues ordonnent à la population d'arrêter les combats sur-le-champ et de retourner à ses occupations. Dans le même temps ils renouvellent leur soutien à Méhémet-Ali. Tout doit rentrer dans l'ordre, proclament-ils. C'est fini. Quoi donc ? Serait-ce ainsi que les rêves s'achèvent ? En une vulgaire mutinerie avortée ? Tous ces morts pour rien, pour que l'Égypte revienne au statut d'avant ce printemps unique ? Et l'occupant, alors ? Et l'indépendance ? Pourtant, c'est bien cela qu'exigent les ulama : le retour à l'ordre. Le peuple n'a qu'à se rendormir sur ses illusions. Après tout, ce n'est pas la première et ce ne sera pas la dernière fois. Certes, quelques don Quichotte refuseront de baisser les armes et tenteront de poursuivre la bataille... On entendra même la foule injurier les cheikhs pour leur lâcheté. Mais très rapidement ces poches de résistance seront écrasées.
Pourquoi cette soudaine volte-face des ulama ? La réponse est simple : trop soucieux de conserver leurs prérogatives et les propriétés du clergé, ils n'étaient nullement disposés à prendre le risque d'une vraie révolution façon 1789. C'eût été mettre en péril leur bien-être. Quant aux notables (les commerçants en particulier), ils ne souhaitaient rien de plus que le retour de la sécurité sur les routes et le libre passage des caravanes. Il fallait que le commerce reprenne à tout prix. De plus, nous l'avons dit plus haut, ces personnages qui en ce printemps 1805 menaient le fellah à la bataille n'étaient guère estimables. Omar Makram mis à part, ni Abdallah el-Sharquawi ni même le cheikh El-Sadat ne pouvaient être considérés comme porteurs d'un idéal ou aptes à élever un peuple vers la lumière. Que ce fût Méhémet-Ali ou un autre qui réalisât leurs souhaits, peu leur importait.
Ayant perdu le soutien du sultan, abandonné par ses hommes, Kourchid est contraint de capituler ; toutefois il émet certaines conditions :
1. Qu'il ne sera tenu à aucune reddition des comptes ;
2. Qu'il pourra aller demeurer en toute sûreté dans la maison de Hassan pacha ;
3. Que seront mises à sa disposition les barques, les troupes et les provisions nécessaires pour se rendre à Alexandrie. Enfin il exige que l'on paye à ses troupes les arriérés de solde – soit environ cinq cents bourses. On réussit à réunir la somme et le 7 août 1805 le wali déchu s'embarque avec sa famille au port fluvial de Boulaq. Le 28 octobre, une frégate le récupérera à
Alexandrie41. Une note manuscrite qu'il rédige au moment de s'éloigner précise : « Derrière moi, je laisse un homme qui deviendra le plus formidable rebelle de l'Empire. Nos sultans n'ont jamais eu de politique
aussi retorse que la sienne, d'homme aussi énergique42. »
1 Gabriel Guémard, Les réformes en Égypte d'Ali bey el-kabir à Méhémet-Ali, Le Caire, 1936.
2 Du turc da'i (oncle), titre honorifique attribué au gouverneur des États barbaresques.
3 Littéralement, « portion du domaine royal accordée à un prince du sang en compensation de son exclusion de la couronne ». Mais dans ce cas précis, il s'agissait d'acheter la docilité des beys en leur accordant une sorte de rente.
4 Gouin, 1847, op. cit., raconte qu'El-Djezaïry reçut le dernier coup de yatagan sans qu'aucune malédiction sortît de sa bouche. Il présenta à ses meurtriers le linceul qu'il portait partout avec lui, et leur demanda pour toute grâce de ne point priver son corps de sépulture.
5 Djabarti, année 1218 de l'hégire (1804), op. cit.
6 Ce chiffre est tiré d'un recensement effectué en 1846. Il est inférieur à celui que l'on trouve dans La Description de l'Égypte (263000). Cette chute démographique s'explique par les innombrables épidémies de peste (celle de 1835 causa la mort de 500000 personnes), et surtout de choléra (180000 morts en 1831). À cela s'ajoutent la conscription, la corvée et le travail forcé, causes d'impressionnantes pertes humaines. Voir André Raymond, Le Caire, Paris, 1993.
7 Voir sur ce sujet l'admirable travail d'André Raymond, Artisans et commerçants au Caire au XVIIIe siècle, 2 vol., Institut français de Damas, 1973.
8 Le pluriel ulama a été pris pour un singulier, d'où le français uléma.
9 Le cheikh Shams el-dine Mohammed Abou Anwar ibn el-Sadat fut l'une des personnalités les plus marquantes de l'époque. Président des Bani el-Wafa' depuis 1768, il traitait les gens avec hauteur et mépris. Djabarti en fait un portrait peu flatteur : « Dur, cruel, envers les subalternes, intrigant, avide de richesses et d'honneur. » Il mourut en 1813.
10 Voir Afaf Lutfi Al-Sayyid Marsot, The rôle of the ulama in Egypt during the early XIXth century, Le Caire, 1969.
11 El-Mahrouqi, syndic des marchands d'Égypte, fut nommé par Bonaparte membre du divan. Lors de la grande sédition du Caire, il se rangea aux côtés des Ottomans et ne cessa dès lors d'être un farouche adversaire des Français. Associé étroitement à la politique locale par la suite, il devint avec le Copte El-Gawhari administrateur de la capitale sous le gouvernement de Méhémet-Ali. Il mourut subitement le 25 novembre 1804, et ses funérailles furent célébrées en grande pompe. Voir Djabarti, op. cit.
12 20 juin 1803, in Cattaui, 1931, op. cit.
13 Djabarti, op. cit.
14 Représentant du gouvernement dans les provinces. Sorte de délégué local.
15 Cité par le général Weygand in Histoire militaire de Mohammed Aly et de ses fils, 2 vol., Paris, 1936.
16 Le prix moyen de l'ardab était de 24 paras. Mais ce prix variait sans cesse, atteignant parfois le chiffre exorbitant de... 500 paras l'ardab. Ces hausses périodiques s'expliquaient soit par le niveau de la crue du Nil, soit par les difficultés insolubles du Trésor. Voir André Raymond, 1973, op. cit. Pour le tableau des poids et des mesures, se reporter en fin d'ouvrage.
17 « La crainte qui s'était emparée de leur cœur disparut et ils bénirent Osman bey el-Bardissi. »
18 Lesseps à Talleyrand, in Cattaui, 1931, op. cit.
19 Djabarti, op. cit.
20 Grosses barques de transport nilotiques.
21 Né à Barbania, dans la province de Turin, le 7 janvier 1776, Bernardino Michel Marie Drovetti, après avoir fait des études classiques dans la capitale du Piémont, obtint à dix-huit ans son diplôme de droit. Il délaissa l'exercice de cette profession pour s'engager à vingt ans, d'abord dans la milice urbaine de Turin, puis dans l'armée française. Il prit part à la campagne d'Italie et, après s'être distingué dans plusieurs actions militaires, il se vit nommer sous-lieutenant et attacher à l'état-major des troupes cisalpines. Après Marengo, où il est gravement blessé à la main gauche, il est promu premier officier de la Guerre au gouvernement du Piémont, puis chef d'escadron. Le 22 mars 1806, un décret impérial le nomme vice-consul général à Alexandrie. Il jouera un rôle déterminant auprès de Méhémet-Ali. La biographie du personnage a été amplement relatée par Jean-Jacques Fiechter, La moisson des dieux, Paris, 1994.
22 Douin, 1926, op. cit.
23 Légère embarcation à voiles qui servait à transporter les voyageurs sur le Nil.
24 Djabarti, op. cit.
25 10 décembre 1804, in Cattaui, 1931, op. cit.
26 Firman adressé à Méhémet-Ali et à plusieurs commandants de troupes, le 26 mars 1805. Voir René et G. Cattaui, op. cit., Paris, 1950.
27 Leurs armes consistaient en un sabre, deux pistolets et un mousqueton. Leur coiffure se composait d'un cylindre de feutre noir de dix pouces de hauteur, sans bords et serré à la tête par une bande de toile enroulée.
28 À Talleyrand, in Douin, 1926, op. cit.
29 Ibid.
30 Ibid.
31 Ibid.
32 Impôt foncier.
33 Douin, 1926, op. cit.
34 Selon Djabarti, Méhémet-Ali aurait refusé de se rendre à la Citadelle pour s'entendre notifier sa nomination. Par méfiance, certainement.
35 Douin, 1926, op. cit.
36 Ibid.
37 Sur la date précise de l'avènement de Méhémet-Ali, voir Jean Deny, op. cit. La date du 18 juin fournie par Djabarti étant en réalité celle du firman expédié par Istanbul, Deny conclut que la désignation de Méhémet-Ali par les ulama eut lieu probablement le 12-13 mai, au plus tard le 17.
38 Djabarti, op. cit.
39 Il fut à deux reprises représentant au Caire du consulat général, d'abord au début de l'Empire, ensuite sous la Restauration, pendant le ministère de Chateaubriand. Nous possédons peu de pièces signées Mengin, mais la plupart des nouvelles envoyées par Drovetti sur les événements dont Le Caire fut le théâtre jusqu'à la destruction des Mamelouks sont l'œuvre de cet agent secondaire.
40 Djabarti, op. cit.
41 Plus tard promu au pachalik d'Alep, il en sera chassé également par les habitants. Il finira la tête tranchée.
42 Mouriez, op. cit.
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