Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 60 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

La châtelaine du Liban

Sous Ibrahim, les mahkama (tribunaux religieux) sont comme en Égypte doublés pour les affaires civiles du majlis (conseil) composé de notables, indistinctement chrétiens ou musulmans.

Tous ces faits sont attestés par la correspondance des consuls français ou même anglais : le colonel Damis, qui parcourt la Syrie en 1838 résume en ces termes les effets du gouvernement de Méhémet-Ali sur les intérêts commerciaux de l'Angleterre dans ce pays : « C'est à la sagesse et à l'énergie de son gouvernement que les Anglais, en particulier, doivent les avantages qu'ils retirent d'un commerce considérable avec l'intérieur de la Syrie par Beyrouth, Damas, Alexandrette et Alep. Avant l'arrivée des Égyptiens, le commerce était nul dans cette province. Mais il a su soumettre à son autorité les Bédouins et le résultat ne s'est pas fait attendre. Un commerce, redevenu important, augmente tous les ans et les Anglais sont ceux qui, parmi les étrangers, en tirent le meilleur profit. »

Outre l'extension du commerce, les Européens ont l'avantage de voir, dans les territoires gouvernés par le vice-roi, des droits d'importation et d'exportation exempts de variations arbitraires. Le taux primitif de trois pour cent qui, sous le pouvoir des pachas était de seize à trente pour cent, est rétabli.

Le marché de Damas est désormais ouvert au commerce étranger, c'est-à-dire aux étrangers non musulmans. Les signes distinctifs que les chrétiens du pays avaient été obligés de porter sur leurs vêtements disparaissent. Ibrahim veille en personne à l'exécution de ces mesures et à la transformation des mœurs.

Comme en Égypte enfin, Bédouins, Kurdes et Turcomans sont mis à la raison. Ibrahim les contraint à se soumettre et à se fixer ceux qui s'y refusent sont refoulés dans le désert.

Le généralissime se consacre aussi à l'instruction publique, tâche ô combien difficile dans un pays où la demande de livres était si faible qu'il n'y existait pas une seule librairie. Mais, comme celles de Méhémet-Ali, les écoles qu'il crée ont une vocation essentiellement militaire.

 

La châtelaine du Liban

S'il ne fait aucun doute que son gouvernement ait amélioré les conditions générales de la vie publique et particulière en Syrie, Méhémet-Ali n'a pas su, pas plus qu'en Égypte, se garder d'y imposer des mesures qui, insensiblement, dresseront contre lui les populations. Trois causes expliquent la mésentente appelée à croître jour après jour entre la conquête et son conquérant :

1. La Syrie n'est pas l'Égypte, mais une mosaïque complexe composée de peuples et de régions qui possèdent des caractéristiques extrêmement variées ;

2. Le Syrien est bien plus rebelle que le fellah. Si ce dernier, de par la docilité de son caractère, supporte la tyrannie de son seigneur et maître, il n'en va pas de même pour le paysan syrien ;

3. Comme toujours, Méhémet-Ali a besoin d'argent pour accroître et entretenir ses forces militaires. Il imposera donc les Syriens comme il l'a fait en Égypte. Or, habitués à vivre dans une anarchie totale, les premiers en viendront à déplorer l'ordre nouveau qui les pressure de manière systématique, et les impôts leur paraîtront aussi insupportables par leur nouveauté que par la régularité même de la perception et la rigueur des percepteurs ;

4. Toute forme de monopole sera perçue pour ce qu'elle est : une atteinte à la liberté de commercer inhérente à l'âme même du Syrien ;

5. Les frontières de Méhémet-Ali s'étant extraordinairement étendues, il devenait indispensable de les défendre et, par conséquent, d'augmenter les effectifs militaires. Istanbul se réarmait ; l'Égypte devait en faire autant. Or jamais les gouvernements qui s'étaient succédé en Syrie n'avaient osé entreprendre des levées forcées. Toutes les troupes étaient constituées de volontaires et elles n'avaient jamais excédé la valeur d'un régiment. C'est pourquoi la pratique de la levée sera totalement rejetée par les populations syriennes, même les plus guerrières, et la résistance au recrutement ira jusqu'à l'émeute, la fuite ou la désertion ;

6. La corvée sera tout aussi honnie.

À tous ces facteurs s'ajoutent deux autres causes de dissension :

1. Les intrigues régulièrement fomentées par la Sublime Porte, qui n'a jamais voulu se faire une raison de la perte des pachaliks syriens. En effet, il ne se passe pas de jour que des émissaires à la solde d'Istanbul ne s'efforcent par tous les moyens de provoquer des défections et de soulever la région contre le gouvernement du vice-roi. Ils exploitent surtout le mécontentement des Turcs, anciens privilégiés, des Bédouins, qui se sont vu tout à coup déposséder des ressources énormes que leur procuraient les tributs imposés aux villages des frontières et aux pèlerins chrétiens et juifs. Ces intrigues se sont fait jour dès 1833, au lendemain de la paix de Kutahia ;

2. L'attitude des consuls et des agents étrangers.

Depuis toujours en Syrie, ceux-ci forment un État dans l'État, entretenant sur tout le territoire l'esprit de vénalité, le désordre financier et le mépris de l'autorité. Au lieu de faciliter sa tâche au nouveau gouvernement égyptien, les consuls cherchent à lui opposer de nouveaux obstacles qui tendent à compliquer singulièrement les réformes en cours. Les uns protègent les catholiques, les autres les orthodoxes, l'Angleterre se réservant les Druzes et les protestants.

Ibrahim dresse à leur encontre un terrible réquisitoire que confirme Campbell, pourtant agent anglais : « Quant à l'accusation portée par Ibrahim pacha contre les consuls, je puis attester généralement sa véracité et affirmer que le gouvernement a fait preuve de la plus grande modération en s'abstenant si longtemps de se plaindre d'eux. »

Très rapidement, Ibrahim fait comprendre au corps consulaire que désormais l'ère des interventions continuelles est close et qu'ils ne doivent plus se considérer comme des contrôleurs de la gestion publique, des protecteurs de telle ou telle faction syrienne, mais s'occuper exclusivement des intérêts de leurs seuls ressortissants et se conformer pour le reste aux lois du pays.

Aussi, jour après jour, l'administration de Méhémet-Ali va-t-elle être l'objet de doléances de la part des représentations étrangères qui (sauf la France) ne s'étaient jamais souciées du sort des populations syriennes sous la domination turque mais se découvrent une subite sollicitude pour elles depuis leur passage sous le sceptre de l'Égypte...

Bientôt la révolte gronde et, de Jérusalem au Hauran, des montagnes de Galilée à celles du Liban, le pays tout entier est prêt à s'embraser. Les premiers à se soulever sont les Palestiniens.

La première insurrection éclate au mois de mai 1834. Elle a pour cause une levée de soldats ordonnée par Ibrahim, qui a reçu l'ordre de son père de recruter 120 000 hommes dans les délais les plus brefs. Avant de prendre les armes contre le fils du pacha, les notables de Jérusalem et de Naplouse ont dépêché une délégation afin de lui demander d'abolir le régime de la conscription : « Exigez de nous, lui dirent-ils, autant d'argent que nous pouvons vous en donner, mais ne prenez pas nos hommes, laissez-nous nos fils. » Ibrahim a fait la sourde oreille. Alors, des bords de la mer Morte aux montagnes de Galilée, la Palestine se dresse comme un seul homme. En quelques jours, le centre du pays tombe entièrement entre les mains de l'un des chefs rebelles, le cheikh Kassem. Si Ibrahim veut rétablir son prestige, il doit frapper fort et vite. Il bouscule les insurgés qui essaient de lui barrer la route de Jérusalem, pénètre le 7 juin 1834 dans la Ville sainte, libère la garnison et repousse l'ennemi au-delà de Bethléem. Alors qu'il s'apprête à poursuivre son avance, la nouvelle lui parvient que dans les montagnes alaouites les Ansariehs d'Antioche et de Lattaquieh viennent aussi de se révolter. Le mouvement menace de s'étendre à toute la région de l'Aumanus et du Taurus. Or c'est là précisément que campe l'armée turque. Elle pourrait, si elle le désirait, venir en aide aux insurgés. Informé de la tournure que prennent les événements, Méhémet-Ali décide d'intervenir en personne.

Le 28 juin il part d'Alexandrie à bord d'une goélette, le Crocodile, accompagné par une importante partie de l'escadre égyptienne. Et voici à nouveau cet homme, qui approche de ses soixante-quatre ans, reparti au combat comme aux plus belles années de sa jeunesse.

En un mois la révolte est étouffée et le 29 juillet le vice-roi regagne Alexandrie, tandis que s'opère le désarmement de la population qui a pris part au mouvement.

Simple accalmie...

Un adversaire redoutable se dresse en effet bientôt contre Ibrahim, une femme : lady Hester Lucy Stanhope, nièce de William Pitt le second et petite-fille de lord Chatham. Après avoir parcouru le monde, celle que Lamartine avait surnommée « La Châtelaine du Liban » et qui inspirera le roman de Pierre Benoit est venue s'installer au cœur de la région druze. Femme supérieure, audacieuse, douée d'une formidable énergie, elle a été séduite par la nature sauvage du pays et a très vite voulu y jouer un rôle politique susceptible de servir les intérêts de sa patrie. Elle a choisi pour demeure un véritable nid d'aigle qui domine le sud du Liban. Bientôt, tous les chefs druzes deviennent ses hôtes, ses protégés. Rien ne leur est refusé : armes, munitions, tout ce qui peut leur être utile pour lutter contre les Maronites alliés des troupes égyptiennes leur est accordé. Évalués à environ 80 000, les Druzes comptent parmi les guerriers les plus courageux et les plus fiers non seulement de la Syrie et du Liban mais sans doute de tout l'Orient. La grande tâche de l'émir Béchir a toujours été d'éviter que l'animosité quasi séculaire qui existe entre Druzes et Maronites ne se transforme en conflit. Depuis l'arrivée des Égyptiens, sa tâche s'est fortement compliquée. Les Maronites se sont en effet promptement ralliés au nouveau régime, tandis que les Druzes adoptaient une attitude diamétralement opposée. Autant de dissensions qui faisaient le bonheur des agents turcs.

C'est vers la fin du mois d'octobre 1836 que de nouveaux incidents se déclenchent. Une fois encore, la levée en est la cause principale. Ibrahim, averti des troubles qui recommencent à se répandre, s'empresse d'envoyer deux régiments au Liban pour procéder, ainsi qu'il l'a fait en Palestine, à un désarmement rigoureux. Dans un premier temps, l'opération est un succès et l'on parvient à rétablir l'autorité des Égyptiens sur la Montagne. Mais ce succès, dû essentiellement au soutien actif de l'émir Béchir, n'est que momentané. Les désordres reprennent assez rapidement. « Il est regrettable, écrit à cette date l'agent consulaire d'Autriche Antoine Catafago, que les opérations de désarmement et la tentative d'imposer la conscription aux Libanais engendrent en ce moment une crise des plus graves au Liban. Toute la population, Maronites et Druzes, s'oppose à ces mesures. Si Ibrahim pacha ne modifie pas ses intentions, s'il s'obstine à vouloir user de la force pour arracher aux Libanais leurs fusils et pour envoyer leurs fils dans les camps de recrutement, la révolte éclatera et nous assisterons alors à de tristes événements. »

Une partie de ces prévisions ne tarde pas à se réaliser. Mais contrairement aux affirmations de l'agent consulaire, les Maronites restent pour la plupart à l'écart du conflit. C'est dans le sud du Liban surtout que les troubles sont les plus graves. Une fois encore, au prix d'une impitoyable répression, Ibrahim réussit à rétablir l'ordre mais deux ans plus tard la région du Hauran s'embrase à nouveau. Un nouveau chef a surgi parmi les Druzes, Chibli El-Arian. Un matin de janvier 1838, puissamment aidé par les largesses de lady Stanhope, El-Arian donne à ses guerriers le signal de la révolte, contraignant Ibrahim à affronter la phase la plus critique de son séjour en Syrie. Toutes les troupes qu'il envoie contre les insurgés sont systématiquement décimées. Des renforts sont demandés au Caire et Sève (rappelé en Égypte pour inspecter les camps de recrutement) se voit obligé de retourner en toute hâte en Syrie. Le gouverneur de Crète, Moustafa pacha, reçoit lui aussi l'ordre de rejoindre Ibrahim à Beyrouth. Vers le 15 avril 1838 près de 30 000 hommes se trouvent ainsi rassemblés. Pourtant cela ne suffit pas à mater l'insurrection. Ce n'est qu'au milieu du mois d'août que le généralissime réussit à reprendre la situation en main. Il a fallu pour cela une armée de cinquante mille hommes, composée d'éléments venus à la rescousse d'Anatolie, du Soudan, de Crète et d'Arabie. Des milliers de morts ou blessés graves, des monceaux de munitions, des sommes énormes dépensées, tel est le bilan de ces deux années de campagne. Jamais, ni à Baïlan ni à Konya, face aux armées impériales ottomanes, les Égyptiens n'ont connu semblables pertes.

 

1 Enkiri, op. cit.

2 Ibid.

3 Sabry, op. cit.

4 À l'origine c'était une secte dérivée du mouvement ismaïlien, fondée vers la fin du Xe siècle par deux missionnaires, Mohamed ibn Ismaïl el-Darazi (d'où l'origine du mot druze) et Hamza ibn Ali ibn Ahmad, qui ont emprunté plusieurs principes de leur doctrine au messianisme, au gnosticisme et au néo-platonisme. Installés en Égypte en 997 de notre ère, ils affirmèrent que le calife fâtimide el-Hakim était selon eux la dernière incarnation divine. Personnage sans doute doué d'un exceptionnel pouvoir charismatique, il se proclama lui-même « l'Incarnation d'Allah » sur terre. En 1017-1018, persécutés par les musulmans orthodoxes, les fidèles s'établirent en Syrie. Après la mort de leur dernier « guide », Muktana, tout prosélytisme cessa, les Druzes n'ont plus accepté aucune conversion et sont devenus une communauté fermée, à la doctrine secrète, interdisant les mariages intercommunautaires. Depuis ils forment un peuple homogène, placé sous l'autorité d'une aristocratie dirigeante.

 

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