Le dernier pharaon, Méhémet Ali
6 - le Pharaon, le Clergé et les Mamelouks (1808-1811)
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LE PHARAON,
LE CLERGÉ ET LES MAMELOUKS
(1808-1811)
En mai 1808, un bouleversement imprévu joue en faveur de l'Albanais : le sultan Sélim III, victime d'un coup d'État, est remplacé par son cousin Moustafa, lequel est promptement assassiné. Son successeur Mahmoud, trop occupé à consolider son pouvoir, néglige le « cas » Méhémet-Ali. Ce dernier l'aurait-il pressenti ? En tout cas, lorsque l'ordre lui est à nouveau réitéré de s'engager contre les Wahhabites, il ne craint pas de répliquer que l'Égypte ne possède pas encore d'armée assez forte pour résister à un éventuel débarquement de troupes étrangères, qu'elles soient anglaises ou françaises, et que, lui absent, le pire pourrait arriver. Il ne triche qu'à moitié. Une guerre contre les redoutables Wahhabites exige non seulement des effectifs et du matériel, mais aussi une flotte qui les transporte sur la côte arabique. Or rien de tel n'est disponible. De plus, rien n'est réglé à l'intérieur même du pays. D'incessants problèmes surgissent et, paradoxalement, ils sont souvent le fait de ceux qui ont aidé Méhémet à s'emparer du pouvoir : les cheikhs et les ulama. Il va donc travailler à les diviser et y réussira jusqu'à un certain point, gagnant ceux-ci, écartant ceux là, en éloignant du Caire les plus dangereux.
C'est au cours de cette même année qu'il saute le pas et s'attaque – action ô combien périlleuse – aux biens dits de mainmorte – legs aux mosquées et fondations pieuses (les awqaf) –, qui sont en usage en Orient depuis la naissance de l'islam. Toutes les administrations, quelles qu'elles fussent, les ont respectés en Égypte. Les Français eux-mêmes se sont bien gardés de s'attaquer à ces privilèges liés à la religion.
Pour mieux comprendre l'action du vice-roi, il faut savoir qu'à l'époque la loi musulmane n'admet en la matière que le droit de la force. Toutes les conquêtes faites les armes à la main et tous les avantages obtenus sur les ennemis de l'État reviennent à l'entière disposition du souverain. Il peut en distribuer les terres à ses soldats, à titre de fiefs militaires, ou les donner à des civils, à condition qu'ils paient à l'État la dîme de leurs productions annuelles.
En pays soumis à l'islam, les terres, au point de vue du droit de propriété, se répartissent en deux classes :
1. Les ouchouri, soumises à la dîme (ouchour),
2. Les kharadji, soumises au tribut (kharadj).
La terre arabe proprement dite est toujours ouchouri ; en revanche, est kharadji celle qui a été conquise par le sabre sur les infidèles. Seul un musulman peut donc posséder des biens ouchouri. Il faut noter que la terminologie islamique ne considère pas la vallée du Nil comme faisant partie des contrées arabes, celles-ci étant limitées à tous les territoires de la péninsule arabique et à la plus grande partie de l'Irak, de Bassora à Mossoul. Par conséquent, toutes ces terres devraient être considérées comme kharadji. Mais à la vérité le régime égyptien de la propriété foncière offre la particularité de ne pas toujours procéder de la législation coranique. En effet Amr, lieutenant d'Omar, se contenta d'exiger des habitants de l'Égypte une capitation annuelle, dont le montant global atteignit douze millions de dinars.
Dans chaque village on procédait au partage périodique des terres arables entre les cultivateurs. De là résultait que les terres appartenaient en droit à la communauté qui les exploitait, mais en fait, vu l'omnipotence du souverain, à l'État. Le paysan n'exerçait donc sur les biens mis à sa disposition qu'une sorte d'usufruit. Cependant les califes et leurs successeurs Toulounides, Ayyubides, Mamelouks ou Turcs, s'arrogèrent le pouvoir de confisquer certains biens-fonds pour en gratifier leurs officiers les plus dévoués. Les terres ainsi concédées étaient exemptes d'impôts.
Alors apparurent les multazimun, « propriétaires fonciers ». Un riche personnage affermait pour un nombre déterminé d'années les impôts d'un ou plusieurs villages. Il réglait d'avance les taxes pour un an. La ferme lui était adjugée par la chancellerie du Caire. Naturellement, il récupérait sa mise en capital et intérêts, et bien au-delà. Ce n'est pas tout : il recevait à titre
gracieux un certain nombre de feddans1 exempts d'impôts, les « biens du seigneur » ; il possédait aussi un autre domaine, dit « de fellah », qu'il louait ou plutôt inféodait aux paysans moyennant une redevance fixe. Le cultivateur se trouvait ainsi dans une situation très proche de celle du serf. Il pouvait transmettre ses droits à ses héritiers, mais sa détention, essentiellement précaire, pouvait lui être enlevée par le simple caprice de son maître.
En véritable seigneur, le multazim avait droit de haute et de basse justice sur tous les Fellahs attachés à ses terres. Ses droits n'étaient cependant ni héréditaires ni même viagers, mais les beys, moyennant finance, renouvelaient indéfiniment le bail et autorisaient aussi son transfert aux héritiers du titulaire.
C'est essentiellement sous les Mamelouks que la plupart de ces « propriétés » furent transformées en awqaf, au profit, apparent ou réel, des mosquées ou d'autres institutions religieuses ou de bienfaisance. Leurs possesseurs usaient de ce procédé (autorité par le droit musulman) pour éviter de la part du gouvernement une confiscation arbitraire toujours à craindre. Ces fondations étant inaliénables, un grand nombre de « propriétaires » terriens, désireux d'assurer après leur mort aux membres de leur famille l'usufruit de leurs terres, prirent pour habitude d'en faire don au clergé. Celui-ci en payait une rente, qui n'offrait prise – et c'était là l'avantage le plus important – ni aux impôts, ni à la rapacité des Mamelouks. Ainsi le waqf finit-il par englober pratiquement toutes les terres agricoles. Elles étaient devenues la propriété de l'aristocratie des ulama, qui en jouissait en pleine sécurité sous le couvert inviolable de la loi coranique.
À ce propos, Djabarti, que l'on ne peut suspecter de complaisance à l'égard du vice-roi, admet que les abus déclenchés par ce système avaient atteint des sommets d'iniquité. « Ces privilèges rendirent les cheikhs prétentieux, ils pensèrent que cela durerait toujours et ils spéculèrent sur cette situation en achetant à vil prix des concessions qui avaient été faites à ces personnes soumises à l'impôt. Ils s'attachèrent aux biens terrestres, ils négligèrent l'étude et l'enseignement, et ils ne s'en occupèrent que juste ce qu'il fallait pour conserver leurs privilèges.
« Leurs maisons devinrent semblables à celles des anciens émirs. Ils eurent des domestiques et des intendants ; ils firent emprisonner, maltraiter et battre les gens ; ils prirent à leur service des écrivains coptes (sic) ; ils fixèrent des sommes à payer pour frais de route aux personnes attachées à leur service. Ils firent des sommations et des menaces à leurs paysans, lorsque ceux-ci ne leur payaient pas à temps ce qu'ils leur devaient et ils demeuraient sourds à toutes leurs réclamations. Ils finirent par ne plus être ce qu'ils devaient être ; ils ne causaient plus que d'affaires mondaines, de concessions, de comptes, d'intérêts, de procès et de plaintes. Ils conversaient avec les Coptes, invitaient les chefs à leurs réunions et à leurs festins ; ils les comblaient d'honneurs et s'honoraient eux-mêmes de recevoir leurs visites. Ils leur faisaient des cadeaux et acceptaient les leurs. Avec tout cela les chefs se détestaient entre eux, se jalousaient et donnaient cours à tous leurs mauvais sentiments naturels ; chacun d'eux cherchait à s'élever au détriment de l'autre et se jetait avec frénésie dans le plaisir. »
Dans un premier temps, Méhémet-Ali décrète que les concessions n'auront plus aucun effet sans son consentement. En réponse aux réclamations énergiques des multazimun, il édicte l'établissement d'un cadastre général et invite les propriétaires à déposer leurs titres, pour permettre d'en vérifier l'authenticité. Très vite, usant de faux prétextes, il les abroge purement et simplement. Dans la foulée, il autorise les kuchaf
(agents du gouvernement) des provinces à s'emparer des 2 iltizâm, ne laissant subsister que ceux qui sont composés de maisons et de jardins. En échange, il attribue à leurs détenteurs une pension viagère, quasi équivalente aux revenus primitifs dont ils jouissaient. De la sorte il se substitue aux multazimun, devient l'unique propriétaire terrien de toute l'Égypte et dès lors il peut dire avec raison : « L'Égypte, c'est moi. »
C'est ainsi que des terres ont été attribuées aux fellahs à titre d'usufruit viager, à raison de trois à cinq feddans par cultivateur en âge de travailler. Cette quasi-propriété paysanne est officialisée par voie de transcription sur des registres établis à cet effet et qui, du même coup, constituent une preuve concrète en matière immobilière. Ces registres ont une autre utilité : ils servent de base à l'établissement de l'impôt foncier. Malheureusement, la distribution des terres concédées aux fellahs est effectuée la plupart du temps sous l'influence des maires qui, évidemment, ne manquent pas d'avantager leurs parents et clients.
De toutes les actions du pacha, cette « nationalisation » des terres est probablement celle qui a fait couler le plus d'encre. Pourtant, replacée dans son contexte de temps et de lieu, elle ne fut pas aussi monstrueuse qu'on peut l'imaginer. S'il n'améliorait pas, loin s'en faut, le sort du fellah accoutumé depuis des siècles au plus complet dénuement, cet affermage ne le spoliait de rien, puisqu'il n'avait jamais rien possédé. En revanche, en lui accordant l'usufruit de trois à cinq feddans, la réforme reconnaissait au paysan la faculté d'aliéner ce droit réel. D'autre part, on peut supposer que, d'un point de vue purement pécuniaire, la situation du fellah s'améliora, fût-ce de façon éphémère.
John Ninet3, l'un des contempteurs les plus sévères de la politique agricole de Méhémet-Ali, écrit en effet : « Si le fellah gagnait beaucoup, il dépensait promptement cet argent gagné trop vite. On le voyait courir les foires : esclaves, argenterie, bijoux, meubles, dîners fins. Il ne se refusait rien ; après avoir satisfait quelques fantaisies puériles et ruineuses, il se trouvait plus pauvre qu'auparavant, à la merci des usuriers, dans un milieu où le prix de toutes choses avait quadruplé. » C'est, dans un contexte par ailleurs dramatique, reconnaître tout de même un progrès sensible...
Ce qui est certain, c'est qu'à l'imitation de Napoléon, son grand modèle, Méhémet-Ali rêve de constituer une sorte d'aristocratie terrienne intéressée au maintien de son pouvoir et à la défense de son œuvre. Ainsi dès 1829 distribue-t-il à titre gratuit des terres incultes à ses compagnons d'armes de la première heure, à charge pour eux de les mettre en valeur. Ce fut ce qu'on a appelé les abadieh (hors cadastre), exonérés de l'impôt. Ce même nom servit à désigner les biens attribués aux Bédouins, afin de les fixer au sol et de les amener à abandonner leurs vieilles habitudes de brigandage. La concession est révoquée de plein droit si le titulaire néglige la culture ou afferme au lieu d'exploiter lui-même. Quant aux membres de la famille de Méhémet-Ali et à ses grands officiers, ils sont nantis de majorats, les tchiflik (fermes), un peu analogues à ceux des maréchaux d'Empire.
On imagine l'extraordinaire émotion que dès le début cette « réforme » soulève au Caire. La mosquée d'Al-Azhar, habituel forum des habitants, s'emplit comme aux plus grandes heures. De grands bénéficiaires font valoir que les revenus de leurs awqaf leur sont indispensables pour maintenir d'antiques traditions arabes d'hospitalité. On leur répond que le trésor a, du fait de la guerre que l'on s'apprête à livrer en Arabie contre les hérétiques, des besoins urgents qui doivent primer toute autre considération, si respectable soit-elle. Furieux, les cheiks et les ulama, sous la présidence de Sayed Omar Makram, prononcent une espèce de serment du Jeu de Paume, s'engageant à donner leur vie, s'il le faut, pour le soutien des droits du peuple.