Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 11 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Le retour de lord Alfi

Or c'est à ce jeu de la séduction qu'à son tour l'Albanais va se livrer sous peu.

 

Le retour de lord Alfi

 

Tandis qu'en février 1804 Méhémet-Ali et Bardissi évoluent sur l'échiquier égyptien, les Anglais décident de sortir de leur bicorne le pion emporté lors de leur départ : Mohamed bey el-Alfi. Intrigue que Mathieu de Lesseps avait déjà pressentie lorsqu'il écrivait à Talleyrand un an plus tôt : « Depuis mon arrivée, je me suis appliqué à observer quelle était la marche de la politique de l'Angleterre relativement à ce pays. Mes recherches et mes conversations confidentielles avec les délégués du grand Seigneur et les particuliers instruits, tant étrangers qu'Égyptiens, la conduite des Anglais avant et après leur évacuation, tout enfin me porte à croire qu'ils protègent, mais à regret, les Mamelouks et font tout ce qui dépend d'eux pour les ménager et les gagner. Le gouvernement anglais, dont les guerres et les négociations et toutes les démarches ne sont déterminées que par ses intérêts, a en vue de rendre l'Égypte tributaire de son commerce : il ne peut aujourd'hui parvenir à ce but important qu'en plaçant en Égypte un gouvernement qu'il aura créé pour ainsi dire, et j'ai tout lieu de croire qu'il emploie son influence politique et ses intrigues pour assurer aux beys, ses créatures, l'autorité suprême. Il est à craindre que ceux-ci ne l'achètent à des conditions avantageuses pour la Grande-Bretagne, mais qui pourront porter

une atteinte funeste à notre commerce près de fleurir en ce pays12. »

Selon Djabarti, El-Alfi s'est acquis une réputation de tyran. Prétentieux et imbu de lui-même, il inspire une véritable terreur à la population. Il n'en est pas moins le dernier survivant des grands émirs mamelouks. « Il était, à sa

manière, unique parmi les hommes de sa race 13. » À son arrivée dans la capitale anglaise, il est devenu pendant une saison la coqueluche du Tout-Londres. Sa présentation officielle à la cour lui a ouvert la porte de tous les salons aristocratiques. Son allure, sa taille avantageuse, l'originalité de son costume y ont excité la curiosité et l'engouement. Hélas, c'est bien connu : tout n'est que vanité. Assez rapidement, le Mamelouk a cessé d'être « à la mode ». Ce jusqu'au jour où la nouvelle de la révolution plaçant Bardissi au pouvoir est parvenue aux oreilles des Britanniques.

En un éclair Alfi est remis en selle, entouré de plus de prévenances que jamais ; il redevient un instrument de premier plan de la politique du cabinet de Saint-James. Le brave homme se voit déjà maître de l'Égypte et accepte toutes les offres en cette qualité. On se cotise pour subvenir à sa liste civile, en retour de cessions éventuelles de privilèges et de monopoles. Dans ses malles, il a soin d'emporter un ameublement royal, et on va jusqu'à dire qu'à bord de la frégate affrétée pour son voyage se trouve le personnel d'une garde particulière pour le futur souverain.

Néanmoins Alfi n'est pas sans avoir un parti en Égypte. Si la bravoure et les hauts faits d'El-Bardissi ont frappé l'imagination du peuple au Caire, Alfi s'est acquis par sa libéralité une influence sans rivale dans les provinces. Sa « maison » est d'ailleurs considérable ; pendant son absence,

il en a laissé la direction à l'un de ses 14 kachef, Alfi « le jeune », ainsi surnommé pour le distinguer de son maître. L'exilé arrive donc à Alexandrie sur un nuage. Il va très vite en retomber les quatre fers en l'air.

À peine a-t-il débarqué qu'aussitôt Méhémet-Ali et son âme damnée, El-Bardissi, décident de se défaire de lui. À la mi-février ils tendent un traquenard à ses partisans et les forcent à se disperser. Dès lors, Alfi se sent perdu. Il échappe in extremis à la capture et s'enfuit en Haute-Égypte.

Dans une dépêche du 23 février 1804 à Talleyrand, Lesseps écrit : « Les Albanais sont au comble de la joie. Ils ont vu les Mamelouks s'entre-détruire. Ils ont même contribué à leur perte et ont appris à ne plus les craindre, par la facilité qu'ils ont eue à les vaincre... Je puis vous assurer d'avance que le projet de Méhémet-Ali n'est plus équivoque et qu'il veut

s'emparer du pouvoir 15. »

On le voit, les instruments de Méhémet-Ali varient, mais son procédé reste le même : il se sert tantôt d'un concurrent, tantôt d'un autre pour déblayer le terrain. Si Bardissi possédait un rien d'instinct, il est fort probable qu'après cet intermède, se remémorant la prédiction du vieillard, il se dirait : « Encore une victoire comme celle-là, et ma perte est consommée. » Car le concours qu'il vient de prêter à Méhémet-Ali a pour effet de le rendre désormais inutile. Et pour cause, Méhémet a décidé de se tourner vers un autre partenaire : le peuple égyptien lui-même. Il sait que ce sera par lui et grâce à lui qu'il pourra asseoir son autorité de façon durable et sûre.