Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 67 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Les états d'âme de la France

Quarante-huit heures plus tard, le 26 juin, le généralissime quitte le lieu de son triomphe à la tête de trois régiments et prend le chemin de Biredjik. Deux batteries et un escadron de cavalerie l'accompagnent. À l'apparition des troupes égyptiennes, les Turcs abandonnent la place et se retirent en laissant trente-cinq pièces de gros calibre.

Le 28, Aïntab est occupé. Ibrahim campe à Inda Souyou. Il s'apprête le 30 à se remettre en route, lorsqu'on lui annonce l'arrivée d'un messager : c'est le capitaine Caillié. Après avoir pris connaissance de la lettre de son père, Ibrahim rétorque : « Monsieur, avez-vous lu des livres d'histoire ? Eh bien, où avez-vous jamais lu qu'un général victorieux s'arrêta dans sa marche ? » Caillié ne trouve rien à opposer à l'argument.

Là-bas, sur le Bosphore, le sultan Mahmoud ne saura point sa défaite. Tandis que le canon de Nezib fait trembler l'empire des Osmanlis sur ses vieux fondements, la prière publique est ordonnée dans les mosquées de la capitale pour le sultan à l'agonie. Le 14 juin on l'a transporté au kiosque de Tchamildja. Le 1er juillet 1839 il rend son âme à Allah, léguant à un adolescent de dix-sept ans, Abdel Medjid, l'héritage de son empire naufragé ; l'adolescent aura pour tutrice l'Europe entière.

La légende veut que les derniers mots de Mahmoud furent : Méhémet-Ali... Méhémet-Ali...

 

Les états d'âme de la France

 

Le 24 juin, le jour même de la bataille, la Chambre des députés française a eu droit à un rapport de M. Jouffroy sur la nécessité d'accorder aux ministres dix millions de francs pour augmenter les forces françaises dans le Levant. Le 1 er juillet, la discussion est ouverte.

Premier à prendre la parole, le duc de Valmy prononce un réquisitoire amer de la conduite du gouvernement. Il estime que la France s'est empêtrée dès l'origine en Orient dans une situation fausse et équivoque ; qu'elle a créé, par la convention de Kutahia, un provisoire mortel ; qu'elle a trop favorisé Méhémet-Ali, qu'en un mot elle s'est attirée l'inimitié d'Istanbul sans l'amitié du Caire. Aussi propose-t-il d'immoler le pacha d'Égypte au sultan.

D'autres députés, parmi lesquels M. de Carné, saluent en revanche dans le pacha le régénérateur d'une race que mal à propos on avait jugée éteinte. Selon Carné, la « nationalité arabe » va refleurir sous les auspices du vice-roi. Il importe donc « de ne rien jeter entre sa fortune et Istanbul ». Puisque la Turquie agonise, puisqu'elle ne peut plus s'interposer efficacement entre l'Europe occidentale et les Russes, que ne cherche-t-on à la remplacer ? On veut l'intégrité de l'Empire ottoman, et cette intégrité n'est plus possible si l'on s'en tient aux Turcs et au sultan. Il faut donc la rendre possible en recourant aux Arabes et donc à Méhémet-Ali. « Sur le trône d'Istanbul siège un fantôme ; il faut y mettre un homme armé. » D'ailleurs, Méhémet-Ali n'est-il pas un ami de la France ? Et l'Égypte soumise à l'influence française ne fait-elle pas de la Méditerranée ce qu'avait imaginé le génie de Napoléon : un lac français ?

Lamartine, lui, se prononce successivement et contre le système turc, et contre le système arabe. L'intégrité de l'Empire ottoman lui paraît aussi impossible avec le pacha d'Égypte qu'avec le sultan : « Si la Turquie vous importe, comme vous le dites, allez au secours non de la révolte établie en Syrie, mais de la légitimité impériale à Istanbul ! Prêtez vos conseils, vos ingénieurs, vos officiers, vos flottes aux énergiques efforts de l'héroïque Mahmoud II pour civiliser son peuple ; aidez-le à écraser Ibrahim, à ressaisir l'Égypte et toutes les parties de son empire qui s'en détachent. Au lieu de cela, que vous dit-on ? Armez pour le statu quo, unissez vos forces à celles des Anglais pour empêcher le Grand Seigneur de recouvrer ses meilleures provinces sur son pacha rebelle. Savez-vous ce que cela veut dire ? Cela veut dire : dépensez l'or, le sang et le temps de la France pour maintenir... quoi ? la Turquie d'Europe et Istanbul sous la main de la Russie ; la Turquie d'Asie sous le sabre d'Ibrahim et l'usurpation de Méhémet ! »

Et la discussion se précipite.

Sans exposer des vues particulières et nettement définies, Tocqueville souhaite que « la France monte sur la scène imposante qui vient de s'ouvrir, dans une attitude digne et forte, de manière à prouver que, sous sa monarchie récente, elle n'a point perdu le goût des grandes affaires ».

Berryer, lui, s'étonne qu'on ne sache prendre tout à fait parti ni pour le sultan ni pour le pacha.

Spécialement préoccupé de l'imminence d'une intervention russe à Istanbul, Odilon Barrot adjure le gouvernement de prévenir le danger par la constance de ses efforts et la fermeté de sa contenance.

Enfin, Guizot résume en ces termes la politique du statu quo, en la faisant sienne : « Maintenir l'Empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen, et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits, quelque démembrement s'opère, quelque province se détache, favoriser la conversion de cette province en État indépendant qui prenne place dans la coalition des États et serve, un jour, sous sa nouvelle situation, au nouvel équilibre européen : voilà la politique qui convient à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite, et que nous avons suivie. »

Finalement, le programme oriental se résume à un paradoxe, un de plus : préserver l'intégrité de l'Empire ottoman tout en conservant le statu quo, c'est-à-dire le maintien de Méhémet-Ali en Syrie.

Ce programme est – mais cela n'étonnera guère – diamétralement opposé à celui de l'Angleterre qui, elle, était pour l'intégrité de l'Empire ottoman par la restitution de la Syrie au souverain d'Istanbul. D'ailleurs, si l'on en juge par le courrier que Palmerston adresse le 22 septembre 1838 à Henry Bulwer à Istanbul, à aucun moment le ministre n'a supposé possible ni envisagé le démembrement de l'Empire turc : « On parle sans cesse de la décadence inévitable et progressive de l'Empire ottoman, que l'on prétend voir tomber en morceaux. D'abord il n'est pas probable qu'un empire tombe en morceaux s'il est laissé à lui-même et qu'aucun voisin charitable ne soit là pour le ramasser [sic]. Ensuite, je doute beaucoup qu'il y ait un progrès de décadence de l'Empire turc ; et je suis porté à soupçonner que ceux qui disent que cet empire va de mal en pis devraient plutôt dire que les autres pays de l'Europe deviennent d'année en année mieux informés des nombreux et manifestes défauts de l'organisation de la Turquie. »

Ce point de vue, il l'a d'ailleurs exprimé au même le 1er septembre 1839 mais, chose étonnante, en employant précisément la métaphore que Metternich utilisera trois mois plus tard pour démontrer exactement le contraire : « La moitié des fausses conclusions auxquelles les hommes arrivent vient de l'abus de ce qu'ils prennent une ressemblance vague ou imaginaire pour la réalité même. Ainsi, l'on compare une ancienne monarchie avec un vieil édifice, un vieil arbre ou un vieillard et parce que, par la nature des choses, il faut que l'édifice, l'arbre ou l'homme s'écroule, dépérisse, meure, on s'imagine qu'il en est de même d'un État, et que les mêmes lois qui régissent la matière inanimée ou la vie animale et végétale sont applicables également aux nations et aux États. Il ne saurait exister d'erreur plus grande et plus illogique ; car, sans compter tous les autres points de différence, il faut se rappeler que les parties intégrantes de l'édifice, de l'arbre ou de l'homme, demeurent les mêmes, et sont décomposées par des causes externes ou modifiées dans leur organisation interne par le progrès de la vie, de manière à devenir avec le temps incapables de leurs fonctions originelles ; tandis qu'au contraire les parties intégrantes d'une communauté subissent journellement un travail de rénovation physique et d'amélioration morale. Ainsi, tout ce que nous entendons dire chaque jour au sujet de la dégénérescence de l'empire turc : que ce n'est plus qu'un corps inanimé et un tronc sans sève, etc., est une pure et simple absurdité. »

À quoi, si l'on peut dire, Metternich rétorque : « L'Empire ottoman a subi le sort commun de tous les États dont l'histoire est séculaire. Les Empires, comme les individus, passent par les différents âges de la jeunesse, de la virilité et de la vieillesse. Les corps restent les mêmes mais, parvenus à leur complète formation, ils tendent tous successivement à se décomposer ; ils

se replient, pour ainsi dire, sur eux-mêmes 2. [...] »

Lequel de ces deux hommes d'État voyait juste ? En tout cas, bien des années après, l'Histoire démontrera combien la manœuvre britannique était admirablement étudiée : l'Égypte, la Syrie, la Palestine et le Soudan – c'est-à-dire presque tout l'Empire de Méhémet-Ali – tomberont comme des fruits mûrs dans son escarcelle...

Sur ce, se produit un événement spectaculaire et probablement unique dans l'Histoire : le 9 juillet 1839, Ahmed Fawzi pacha, le grand amiral turc, vient livrer à Méhémet-Ali toute la flotte ottomane ; huit vaisseaux, douze frégates et deux bricks. Par ce geste, l'amiral espère obtenir la destitution du grand vizir, Khosrew pacha, qu'il accuse d'être vendu aux Russes. Jour certainement sans égal pour l'homme de Kavála que celui où, sous les yeux d'une foule qu'on imagine à la fois interloquée et émerveillée, la flotte turque vient se confondre dans le port d'Alexandrie avec la flotte égyptienne. En moins d'un mois, la Turquie a perdu son souverain, son armée et sa flotte. Pour la seconde fois, les portes d'Istanbul sont grandes ouvertes : Ibrahim et son père n'ont plus qu'à en franchir le seuil.