Le dernier pharaon, Méhémet Ali
Le baron Roussin ou les malheurs d'un diplomate
plus haute considération 4 .
Ibrahim répond, le 3 février :
Honorable, éclairé, affectionné et bienveillant Monsieur le baron de Varenne,
J'ai reçu la lettre affectueuse que vous m'avez adressée sous la date du 29 janvier 1833, et j'ai pris connaissance de son contenu amical. J'ai prudemment expliqué en détail, par intermédiaire, à la Sublime Porte, que mon départ de Konya et mon intention d'aller directement à Brousse n'avaient aucun autre motif que la rareté des vivres et le manque de bois au cœur de l'hiver, et que ce mouvement de ma part provenait de la difficulté que j'éprouvais de pourvoir aux besoins de mon armée.
Ma marche en avant a donc été occasionnée par la nécessité. Nous voilà donc arrivés à Kutahia, où le séjour offrant plus de facilités sous le rapport des vivres, je m'arrêterai, conformément aux désirs de mon père et bienfaiteur, jusqu'à ce que je reçoive de sa part un ordre à ce sujet.
J'en informe la Sublime Porte et j'espère avoir également rempli ainsi le désir amical de Votre Excellence, dont l'accomplissement est un plaisir pour moi.
Je profite de cette occasion pour m'informer de l'état de votre précieuse santé.
Or, au même moment, les Turcs implorent des Russes l'envoi d'une force qui leur permettra de contrer l'éventuelle avance d'Ibrahim. Le tsar accède à leur requête.
Le baron Roussin ou les malheurs d'un diplomate
Effectivement, le 18 février 1833, l'amiral baron Roussin, nouvel ambassadeur de France, reçoit de la Porte une note qui laisse prévoir l'imminente apparition de la flotte russe, à moins que l'armée égyptienne ne batte en retraite. Dès le lendemain, il voit le ministre des Affaires étrangères turc et lui fait comprendre que l'arrivée des Russes signifierait l'effacement de la Turquie de la carte de l'Europe. Il demande à être saisi des conditions de paix de la Porte et insiste pour qu'on obtienne un contrordre arrêtant l'escadre russe. Le Grand Seigneur fait la sourde oreille et, le 20 février,
cinq vaisseaux et sept frégates, placés sous les ordres de l'amiral Lazarev 5, mouillent dans la rade de Buyukdéré. Le sang de Roussin ne fait qu'un tour. La vue d'un pavillon russe sous les murs du palais du sultan lui produit l'effet d'un mouchoir rouge agité devant un taureau. Il perd son sang-froid et, de sa propre initiative, lance un ultimatum à la Porte : si la paix n'est pas conclue, il part et abandonne la Turquie à son sort.
Du coup, le sultan prend peur à son tour. Non sans raison. Depuis son arrivée à Istanbul, le général Mourawiev a eu le tort de faire un peu trop sentir aux Turcs le poids de sa présence. Il a parcouru les casernes et y a affecté avec les soldats le ton du commandement. C'était certes souffler sur des cendres, mais des cendres encore brûlantes. Il se trouve que les sujets avaient le cœur moins servile que leur maître. Une agitation alarmante a commencé à se déclarer dans la capitale ; on murmure tout bas que le pacha d'Égypte du moins n'humilierait pas à ce point la majesté du croissant. Et du jour au lendemain Méhémet-Ali compte dans le divan plus d'un partisan caché.
Face à cette situation, Mahmoud II déclare à Roussin qu'il s'engage à renoncer sans réserve au concours russe si la France lui garantit la conclusion de la paix aux conditions portées à Alexandrie par Khalil pacha. Ces conditions, rappelons-le, accordent à Méhémet-Ali les pachaliks d'Acre, de Tripoli, de Jérusalem et de Naplouse. Roussin, qui sait pourtant qu'elles seront jugées insuffisantes par le pacha, accepte de garantir au nom de la France la conclusion de la paix sur ces bases, pourvu que l'escadre russe soit invitée à sortir du Bosphore au premier vent favorable. La Porte s'y engage formellement. Seulement, elle ignore que l'amiral Roussin s'est institué de son propre chef à la fois médiateur, arbitre et garant de l'acceptation de Méhémet-Ali, qui n'est au courant de rien.
Aveuglé par l'urgence d'éloigner la flotte russe d'Istanbul, Roussin a-t-il substitué sa conception personnelle à celle de son gouvernement ? On peut en douter, conformément à la thèse défendue par M. Sabry, pour qui Roussin, s'il a quelque peu outrepassé ses pouvoirs, n'en a pas moins exprimé les souhaits de la France en n'appuyant pas les exigences de Méhémet-Ali et en laissant limiter celles-ci aux pachaliks susmentionnés, sans la Syrie. En effet la France, turcophile à Istanbul et égyptophile à Alexandrie, est convaincue que d'accorder à Méhémet-Ali le pachalik d'Acre agrandi à la Syrie tout entière donnerait naissance à une nouvelle puissance non seulement dangereuse, mais dangereuse au détriment de la Porte. Toujours la recherche de l'impossible équilibre...
Cette conception émaille d'ailleurs l'entretien qu'a le docteur Clot
le 25 mars 1833 avec Louis-Philippe6.
« Eh bien ! Clot bey, vous allez retourner en Égypte ; êtes-vous satisfait de votre voyage ?
– Oui, Sire, je le suis beaucoup de l'accueil qui m'a été fait, tant en France qu'en Angleterre. Ces témoignages d'intérêt et d'estime que j'ai recueillis dans toutes les villes que j'ai visitées sont pour moi une douce récompense de mes travaux et un encouragement à de nouveaux efforts. Mais je ne dois pas taire à Votre Majesté que je pars peu content de voir le gouvernement si tiède pour la cause de l'Égypte, qui est celle de la France. Il me semble entendre le vice-roi me dire à mon arrivée : “Voilà donc comment me traite cette France que j'aime tant, que je me plaisais à associer à la régénération égyptienne en donnant à ses institutions, à ses hommes une préférence qui m'attira bien souvent le blâme des nations. Devais-je m'attendre à voir cette même France se déclarer le plus contre moi ?”
– Vous vous trompez. Le gouvernement français ne se déclare pas contre Méhémet-Ali : il est au contraire tout disposé en sa faveur !
– Sire, l'article 5 du traité de l'amiral Roussin n'est pas une bonne preuve de ces dispositions amies. Le traité est humiliant pour Méhémet-Ali qui ne l'acceptera certainement pas.
– Que voulez-vous ? Les Russes sont là, il est important de les renvoyer. D'ailleurs, ce traité n'est pas aussi humiliant que vous le prétendez. Méhémet-Ali garderait l'Égypte, le pachalik de Saint-Jean-d'Acre et ses dépendances et je ne doute pas qu'avec cela il n'obtînt aussi l'indépendance. »
Si cet échange est fidèlement rapporté – et tel est sans doute le cas –, on voit bien que le roi des Français tient le même langage que son ambassadeur. Par contre, là où Roussin se montre inepte, c'est qu'à aucun moment il ne tient compte de la réaction du principal intéressé : Méhémet-Ali lui-même.
Le 22 février, il a, au surplus, fait porter à Méhémet-Ali par son aide de camp, le capitaine Olivier, une lettre pour le moins maladroite :
Très illustre et magnifique Seigneur,
Le gouvernement de Sa Hautesse, alarmé avec raison des progrès de votre fils Ibrahim et de son attitude équivoque, a accepté en dernier ressort l'assistance matérielle que la Russie avait offerte. Depuis lors, rassuré par les démonstrations conciliantes de Votre Altesse, il eût été à désirer que cette assistance pût être contremandée ; mais, par une de ces fatalités qui, plus d'une fois, présagèrent des catastrophes politiques, l'escadre russe est arrivée et a jeté l'ancre dans le Bosphore. Dans cette conjoncture qui compromet gravement la tranquillité de l'Europe et qui met l'Empire ottoman dans un péril imminent dont les chances doivent être partagées par Votre Altesse, j'ai entrepris, de concert avec la Sublime Porte, au nom du gouvernement du Roi, de vous amener à accepter les propositions dont Khalil pacha était porteur, à condition qu'il serait immédiatement annoncé à l'envoyé russe que, votre réconciliation s'étant opérée, l'assistance de l'escadre russe était superflue et sa présence sans objet.
Je viens donc prier Votre Altesse, non pas dans votre intérêt particulier seulement, mais dans celui même de votre sûreté, de rappeler votre armée sans délai dans les limites du territoire dont l'administration vous a été confiée, et de revenir à ces relations naturelles avec la Sublime Porte, contractées au moment où vous reçûtes, conjointement avec votre fils Ibrahim, l'investiture des pachaliks de Saint-Jean-d'Acre, Jérusalem, Tripoli et Naplouse. La modération est devenue pour Votre Altesse une nécessité. Persister dans les prétentions que vous avez sou levées, ce serait appeler sur votre tête des conséquences désastreuses, qui, je n'en doute pas, éveilleront vos craintes. La France tiendra l'engagement que j'ai contracté ; elle en a le pouvoir et je garantis sa volonté. Il ne me reste plus qu'à espérer que vous ne nous
forcerez pas à la cruelle nécessité d'attaquer une puissance en partie notre ouvrage et de ternir une gloire dont je suis l'admirateur sincère. C'est mon premier aide de camp qui aura l'honneur de remettre ces dépêches à Votre Altesse. Permettez-moi de le recommander à votre bienveillance. Je joins ici copie de la lettre que j'ai adressée à votre fils Ibrahim pacha.
Je saisis cette occasion, très excellent et magnifique Seigneur, de vous
renouveler l'assurance de ma haute considération 7 .
Deux mois plus tard, le 5 mai suivant, lors d'un entretien avec le baron de Boislecomte, Boghos bey évoquera la lettre précédente en ces termes : « Dans toute la suite de nos rapports [avec la France], il n'y a eu qu'une seule circonstance qui nous aura été pénible, mais celle-là a blessé Son Altesse au cœur. Je l'ai vue supporter bien des fortunes diverses avec un esprit toujours égal et même toujours gai ; cette fois, elle a été bouleversée : recevoir une telle lettre, une véritable et impérieuse sommation, et la
recevoir de la part de la France8 ! »
On conçoit sans peine effectivement l'amertume du pacha... Ulcéré, il déclare au consul d'Espagne « qu'au péril de sa vie il ne saurait rien rabattre, pas même la pointe d'une aiguille, des propositions qu'il a déjà faites et qu'invoquant les dieux de l'Égypte il remet tout au sort des armes ».
Aussi répond-il dès le 8 mars à Roussin :
Monsieur l'ambassadeur,
J'ai reçu votre dépêche en date du 22 février, laquelle m'a été remise par votre premier aide de camp.
Dans cette dépêche, vous m'objectez que je n'ai pas le droit de réclamer d'autres territoires que ceux de Saint-Jean-d'Acre, de Jérusalem, de Naplouse et de Tripoli en Syrie, et qu'en conséquence je dois retirer immédiatement mon armée ; vous me déclarez qu'en cas de refus je dois m'attendre aux plus sérieuses conséquences : votre aide de camp, par suite des instructions que vous lui avez données, a ajouté verbalement que, si je persistais dans mes prétentions, une flotte combinée, anglaise et française, paraîtrait devant les côtes d'Égypte.
De grâce, monsieur l'ambassadeur, en vertu de quel droit exigez-vous de moi un pareil sacrifice ?
J'ai pour moi ma nation tout entière ; il ne tiendrait qu'à moi de soulever l'Anatolie. Avec l'assistance de ma nation je puis faire encore davantage. Maître de tant de contrées, victorieux sur tous les points, quand déjà l'opinion publique me promettait la possession de la Syrie, j'ai retardé la marche de mes troupes uniquement pour éviter une inutile effusion de sang et me donner le temps de consulter les dispositions de la politique européenne ; et, pour prix de cette modération et des nombreux sacrifices faits par ma nation dont le généreux appui m'a mis en état de remporter tant de victoires signalées, on me demande maintenant d'abandonner le pays que j'occupe en ce moment et de retirer mon armée dans une petite province que vous appelez pachalik ! N'est-ce pas prononcer contre moi une sentence de mort politique ?
Cependant, j'ai la confiance que la France et l'Angleterre ne refuseront pas de me rendre justice et de reconnaître mes droits : leur honneur y est intéressé. Mais si malheureusement je suis trompé dans cette espérance, je m'en remettrai alors à la volonté de Dieu, et, préférant une mort glorieuse à l'ignominie, je me dévouerai avec joie à la cause de ma nation, heureux de la servir jusqu'à mon dernier soupir. Telle est ma résolution bien arrêtée, et l'histoire offre plus d'un exemple d'un pareil dévouement.
Quoi qu'il arrive, j'espère que Votre Excellence reconnaîtra la justice de mes droits et appuiera l'acceptation des dernières propositions faites par moi à Khalil pacha, par l'intermédiaire de Son Excellence. C'est dans cette espérance, monsieur l'ambassadeur, que je vous écris cette lettre amicale et que je la remets entre les mains de votre aide de camp
9 .
D'Istanbul, Roussin écrit alors à Mimaut pour le prier de s'employer à faire plier Méhémet-Ali. Mimaut, bien qu'ayant toujours soutenu les vues du pacha, s'y emploie consciencieusement, mais sans plus de succès. Persévérant, Roussin écrit à Ibrahim et lui demande de faire rétrograder son armée dans les limites du territoire que la Porte cède à Méhémet-Ali. Ibrahim à son tour s'y refuse catégoriquement.