Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 23 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Les intrigues de la Porte

Après avoir livré un simulacre d'assaut, le vice-roi feint de battre en retraite. Abdallah n'hésite pas, il se lance à sa poursuite, abandonnant du même coup sa position privilégiée. À peine s'est-il engagé dans la plaine que la cavalerie égyptienne s'immobilise net, opère une volte et fond sur lui. Un carnage...

Ainsi, livrant combat en première ligne, le pacha a arraché une victoire capitale qui s'ajoute à celles remportées quelques années auparavant sur les Anglais. Dès lors le prestige de son armée se trouve non seulement conforté dans la région, mais également à travers tout le bassin méditerranéen. Fort de son avantage, Méhémet-Ali s'empare coup sur coup des villes de Taraba et de Bicha, à l'est des montagnes du Yémen et les tribus qui occupent la région s'empressent aussitôt de lui faire allégeance. Après une halte à Konfoda, il repart pour la Mecque, où il arrive le 21 mars 1815.

Abdallah est alors contraint de signer avec Toussoun un traité qui lui interdit toute immixtion dans les affaires du Hedjaz.

 

Les intrigues de la Porte

 

Un coup décisif vient d'être porté au wahhabisme, mais celui-ci n'est pas mort pour autant. À l'instar de l'hydre mamelouke, il va renaître de ses cendres. Toussoun est trop jeune. Il faudra qu'un guerrier de la trempe de Méhémet-Ali se charge de poursuivre le combat. Cet homme sera Ibrahim, le fils aîné du pacha. À ce propos, une tradition arabe rapporte que le vice-roi, avant de commencer l'expédition, a réuni au Caire tous les ministres et généraux du pays, afin de délibérer avec eux sur les moyens à adopter. Après leur avoir confié ses desseins, Méhémet-Ali leur montre une pomme qu'il a placée juste au centre d'un large tapis étendu dans la salle. « Celui de vous, explique-t-il, qui me rapportera cette pomme sans poser le pied sur le tapis, celui-là sera commandant en chef de l'expédition. » Chacun à son tour tenta l'expérience, allongé sur le sol, bras tendu, sans succès. Et l'on finit par déclarer la tâche insurmontable. Alors, sur l'invitation du vice-roi, Ibrahim vient à son tour tenter sa chance. Comme il est de petite taille, personne ne doute qu'il n'échoue. Lui, cependant, indifférent aux railleries, roule tranquillement le tapis jusqu'à ce que la pomme soit à sa portée. Il s'en empare alors et la remet à Méhémet-Ali.

D'une authenticité douteuse, cette anecdote, comme le fait remarquer

l'explorateur et diplomate anglais William Palgrave 12, n'en reflète pas moins la nature des difficultés à surmonter si l'on veut conquérir cette région : « Il fallait rouler, prudemment et avec un sens aigu de la stratégie, le tapis arabe, assurer la sécurité des communications avant de s'enfoncer dans les profondeurs de l'Arabie. »

Sa participation à la guerre contre les Wahhabites achevée, Méhémet-Ali décide de regagner l'Égypte. On a souvent affirmé que son départ avait eu lieu dans l'urgence, à la suite de deux faits majeurs survenus à la fois en Égypte et en Europe.

D'une part, le bruit se serait répandu jusqu'à Yambo qu'une violente insurrection fomentée par la Sublime Porte avait éclaté dans la capitale égyptienne ; de l'autre, on aurait appris l'évasion de Napoléon de l'île d'Elbe et son retour en France. Nombre d'historiens ont proposé ces deux événements pour expliquer le retour précipité du pacha. La thèse ne tient pas. Prenons le premier point, à savoir la nouvelle du « coup d'État » qui aurait failli avoir lieu au Caire. L'affaire prend sa source vers la fin de l'année 1813, avec Latif bey, le personnage reçu naguère en grande pompe dans la capitale turque en compagnie d'Ismaïl. Mamelouk d'origine géorgienne, il avait été dans un premier temps la propriété d'un certain Arif bey, lequel l'avait offert à Méhémet-Ali. Se prenant d'une réelle affection pour lui, ce dernier, nous apprend Djabarti, l'a fait rapidement avancer en grade. Latif fut ensuite désigné par le vice-roi pour accompagner son fils à Istanbul, ne doutant point que cette mission auprès de la Sublime Porte vaudrait à son protégé une récompense honorifique. En quoi il n'eut pas tort, puisque Latif fut nommé pacha. Certains auteurs tels que René et Georges Cattaui suggèrent que le sultan lui aurait enjoint de profiter de l'absence de Méhémet-Ali pour fomenter un coup d'État. Ils ajoutent que le Mamelouk aurait eu en sa possession un firman secret, signé de la main du Grand Seigneur, qui le nommait wali d'Égypte en remplacement de l'homme de Kavála. Nous ne possédons aucun document qui puisse accréditer cette théorie. En revanche, si l'on se réfère à Djabarti, on apprend qu'à son retour d'Istanbul, emporté par l'ivresse de son nouveau titre, le Géorgien adopta une attitude « tellement présomptueuse et pédante » qu'il finit par se mettre à dos non seulement la majorité de l'administration

égyptienne, mais surtout Mohamed Lazoglou, le 13 katkhoda du vice-roi et

depuis toujours grand ennemi des Mamemouks 14. Or, celui-ci avait justement pour consigne de tenir le sieur Latif bey à l'œil ; ce qui prouve une fois de plus combien Méhémet-Ali se méfiait de tout et de tous. Une rumeur, fondée ou non, commença à se répandre dans les rues de la capitale : Latif bey, aveuglé par son orgueil, et convaincu que Méhémet-Ali ne reviendrait jamais vivant de sa campagne en Arabie, s'apprêtait à renverser le gouvernement. Lazoglou, informé de l'entreprise et trop heureux de se débarrasser du Mamelouk, s'empressa de réunir autour de lui les plus hauts responsables. Tous, d'un commun accord, décidèrent la perte de Latif. Dès le lendemain, les soldats envahirent sa maison. Il ne s'y trouvait plus. On le fit rechercher et, quelques jours plus tard, grâce à la trahison de son eunuque, on découvrit l'endroit où il se cachait. Il fut immédiatement appréhendé. Traîné jusqu'au bas de l'escalier de sa demeure, on le frappa de plusieurs coups de sabre et, comme il continuait de résister,

on lui trancha la tête « comme on l'aurait fait d'une chèvre » 15. On voit donc mal en quelle façon cet incident aurait pu – à plus d'un an d'écart – décider Méhémet-Ali à rentrer en Égypte « en toute hâte ».

À ce propos, Jules Planat, ancien officier d'artillerie de la Garde impériale et futur chef d'état major (1824-1829) de Méhémet-Ali, trace de Lazoglou un portrait saisissant : « Politique fin, ministre juste et terrible, il réunit ces deux grandes qualités d'homme habile dans les hautes affaires et fécond en moyens d'exécution. Franchement dévoué à son maître, il a souvent mis son traitement particulier à la disposition du trésor. Mohamed bey Lazoglou a délivré le Pacha et l'Égypte du reste des Mamelouks ; ces événements sont connus. Il fit décapiter un pacha conspirateur et son bras ferme et redoutable soutint souvent le poids du sceptre. Il aime la franchise lorsqu'elle se montre à propos et pour le bien, et sait convenir de l'ignorance nationale. “Voyez ma barbe blanche, disait-il à ses officiers, si vénérée, si respectée ; c'est celle d'une tête envoûtée de faux principes et de ces préjugés qui ont toujours plongé la nation dans l'obscurité et dans la barbarie. Quand je vois les Russes qui, depuis un siècle, sont arrivés à un haut degré de civilisation, privés de tous les moyens pour réussir, ayant tout à faire, tout à combattre, comment ne pas rougir de honte de nous trouver au-dessous des peuples les plus arriérés, bien que nous ayons de grands États, que nous puissions couvrir la Méditerranée de nos richesses, et que

nous occupions les plus belles positions militaires et commerciales 16.” »

Venons-en au second point : Le retour de Napoléon en France. On a affirmé que le vice-roi était persuadé que l'Empereur n'avait jamais entièrement renoncé à la conquête de l'Égypte. À supposer même – compte tenu de la lenteur des moyens de communications de l'époque – que l'information eût le temps de parvenir en Arabie, Méhémet-Ali, fort de son expérience politique, devait savoir que l'illustre exilé aurait autre chose à faire à son retour en France que de s'égarer dans une seconde édition de la campagne d'Égypte. Waterloo le prouverait sous peu...

En revanche, le départ de Méhémet-Ali pour l'Égypte s'expliquerait plus raisonnablement par son désir de reprendre en main les rênes de son État naissant et par sa constante méfiance vis-à-vis de la Porte. Il sait bien que toute son œuvre peut être du jour au lendemain mise à bas par les intrigues des maîtres turcs. Pour preuve, quelques jours avant le retour du pacha au Caire, Missett écrit en date du 5 juin : « Ce gouvernement déploie, en ce moment, tous ses efforts en vue de mettre le pays en état de défense, par suite de l'information qu'il a reçue de diverses sources que l'armement que la Porte était en train d'organiser, sous la direction du capitan pacha, est destiné à la prise de possession de l'Égypte au nom du sultan. »

Ce qui démontre bien qu'au moment où Méhémet-Ali se débattait dans la nasse wahhabite pour le compte de la Porte, celle-ci méditait de le briser. Tout au long de son règne, il vivra d'ailleurs dans l'appréhension de se voir dessaisi de son bien, tant par les seigneurs d'Istanbul que par les Britanniques.

Au Caire, le 19 juin 1815, Méhémet-Ali fait une entrée triomphale. Et tandis que la capitale égyptienne fête la gloire du vainqueur, à des milliers de milles de là, des bonapartistes portent le deuil. En effet, la veille, Napoléon Bonaparte, l'idole du vice-roi, a vu s'éteindre ses derniers rêves dans la plaine de Waterloo.

Toussoun rejoint son père en novembre. Après avoir reçu les hommages de la population, il se précipite chez lui afin de serrer dans ses bras son fils Abbas, né deux ans plus tôt pendant son absence.

Désormais, l'homme de Kavála représente aux yeux du monde musulman le sauveur des villes saintes de l'islam, celui qui a rendu possible le rétablissement du pèlerinage sacré, qui a su sinon mater du moins contenir l'hérésie. Son prestige personnel rehaussé va concourir à affermir son pouvoir en Égypte et à accroître son ascendant sur la Porte. Dernière conséquence et non des moindres : cette campagne d'Arabie a trempé la jeune force militaire égyptienne tout en la débarrassant de ses contingents albanais, éternels fauteurs de troubles.

Cependant, malgré les victoires indéniables remportées contre les Wahhabites, la guerre est loin d'être terminée. Ibrahim devra affronter un ennemi toujours renaissant de ses cendres et la campagne d'Arabie traînera en longueur, suite de pertes continuelles en hommes et en matériel. Elle deviendra pour l'Égypte – que l'on nous pardonne ces anachronismes – un fardeau comparable à sa guerre contre le Yémen en 1962 et 1963, à celle du Vietnam pour les États-Unis ou de l'Afghanistan pour l'URSS.

 

1 Abd el-Wahab mourut en 1740, et ce fut son fils Mohamed qui prit la relève.

2 In Cattaui, MohamedAly et l'Europe, Paris, 1950.

3 Voir Sabry, L'Empire égyptien sous Mohamed Aly et la question d'Orient (1811-1849), Paris, 1930.

4 Ibid.

5 1123 kg.

6 Durand Viel, Les Campagnes navales de Méhémet-Ali, 2 vol., Paris, 1935.

7 Ibid.

8 Gouin, op. cit.

9 Sabry, op. cit.

10 Ibid.

11 Mouriez, op. cit.

12 Une année de voyage dans l'Arabie centrale (1862-1863), traduit de l'anglais par E. Jouveaux, 2 vol., Paris, 1866.

13 Ou kiaya. Fonction que l'on pourrait comparer à celle de bailli de province en France sous l'Ancien Régime.

14 À telle enseigne qu'on a souvent laissé entendre qu'il aurait en personne suggéré à Méhémet-Ali l'idée du massacre du 1er mars 1811.

15 Djabarti, op. cit.

16 Histoire de la Régénération de l'Égypte, Paris, 1830.

 

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