Le dernier pharaon, Méhémet Ali
Konya, dernier rempart de l'Empire
Ainsi tiraillé, Méhémet-Ali guette un signe de l'Occident qui lui dicterait la voie à suivre. Au pied des contreforts du Taurus, Ibrahim, lui, piaffe d'impatience. Il veut aller de l'avant, marcher sur le prochain point stratégique, Konya, prendre de vitesse les Turcs avant qu'ils n'aient eu le temps de concentrer de nouvelles forces. S'il ne tenait qu'à lui, il serait déjà sur les rives du Bosphore.
Le sultan, qui sait chaque instant précieux, fait miroiter au baron de Varenne, le chargé d'affaires français à Istanbul, l'éventualité d'un arrangement, et la Sublime Porte adresse même des lettres « conciliantes » à Méhémet-Ali.
De vagues négociations débutent, qui naturellement ne mènent à rien. Méhémet-Ali finit par percer le jeu de la Porte. Elle va le bercer d'illusions pour avoir le temps de réorganiser ses forces. Finalement, le pacha perd encore trois longs mois, et ce n'est qu'en date du 22 octobre 1832 qu'il envoie à son fils l'ordre d'avancer sur Konya. Mais il s'empresse de lui recommander de ne pas aller au-delà et ajoute même : « Après avoir dispersé les débris de l'ancienne armée ottomane, faites demi-tour et revenez sur Baïlan. »
Ibrahim ne comprend pas. Son impétuosité, sa conviction que le monde politique ne cède jamais que devant le fait accompli le poussent à conclure. Il répond à son père : « D'après vos ordres, nous devons de nouveau revenir en arrière dès que nous serons arrivés à Konya. Cependant, le bruit court que le grand-vizir avance vers nous à la tête d'une forte armée, et, si nous reculions, on attribuerait ce mouvement à la peur et à notre incapacité de croiser le fer avec lui. Ce n'est pas tout. Le grand-vizir ne manquerait pas de profiter de cette situation pour marcher sur Konya, voire la dépasser et nous poursuivre, répandant partout de faux bruits sur les motifs de notre retraite. Et, qui sait ? les populations se rallieraient peut-être à lui, et il parviendrait à soulever contre nous la Syrie et l'Anatolie. Le but de notre recul resterait incompris. Aussi devons-nous ne pas laisser l'occasion échapper de nos mains ; aller à Konya, mettre à mal la force armée et attendre le grand-vizir pour le battre au cas où il viendrait nous y attaquer. Il est de toute nécessité donc de nous envoyer avec diligence deux régiments. Je vais demander au
Moufti-Khadem [sorte de prélat] une 11 fetwa puis je déclarerai la déchéance
du sultan12. »
Le pacha renonce alors à ses directives de retraite, mais fait observer : « Toute avance au-delà de Konya dans les circonstances présentes ne sera pas bien vue des puissances. » En réalité, lorsqu'il écrit ces mots, il ne sait toujours rien de l'attitude des puissances en question. Quant à la proclamation de la déchéance du sultan, Méhémet-Ali l'estime « contraire aux intérêts de l'Égypte dans les conjonctures actuelles ».
Ibrahim ne lâche pas prise. Il revient à la charge et réussit à arracher le consentement de son père sur ce dernier point. D'ailleurs la fetwa qu'il appelle de ses vœux a déjà été fulminée contre lui, et même contre son père par le sultan qui en avise les chancelleries occidentales par la note suivante : « Les lois saintes par l'organe de leurs interprètes, ont prononcé que la punition de l'ex-gouverneur de l'Égypte et de son fils, l'ingrat Ibrahim pacha, est devenue indispensable : la fetwa a été rendue, et l'Empire se voit obligé, par devoir religieux, à exécuter l'arrêt des lois. » Les atermoiements de l'homme de Kavála montrent à l'évidence qu'il ne sait trop quelle attitude adopter vis-à-vis de l'Europe qu'il cherche désespérément à ménager.
Entre-temps la Turquie, ses forces reconstituées, charge Mohamed Rechid pacha, celui-là même qui s'était cassé les dents contre Missolonghi, de conduire une nouvelle campagne contre Ibrahim. Les alliés d'hier sont devenus les adversaires d'aujourd'hui.
Ibrahim se met en mouvement. Il traverse Adana, atteint Tarsous, s'engage sur la route de Nemrod que les Turcs ont laissée sans protection et, le 18 novembre, conquiert Konya sans coup férir. Sur les modestes remparts de la ville, il découvre l'inscription apposée quelque huit siècles auparavant par l'un des princes seldjoukides : « Ces murs sont un rempart solide contre la fureur des flots et la fougue des chevaux, mais non contre le malheur et l'infortune qui nous assaillent par une nuit orageuse. »
Au Caire, Méhémet-Ali, empêtré dans ses doutes, se met à courtiser le cabinet de Saint-James dans l'espoir insensé que Londres lui apportera son appui. Espérances aussi vaines qu'absurdes, inlassablement inspirées par sa fameuse « peur de l'Angleterre ».
Ibrahim enrage. La lettre qui suit exprime très nettement combien, à ce moment de leur histoire commune, il est en formel désaccord avec son père :
Une politique saine doit consister avant tout à étudier la situation, à en calculer tous les résultats et à s'engager résolument dans la voie de l'action sans se laisser influencer par Pierre ou Paul. Quelle que soit l'utilité d'un revirement actuel de notre part, il ne faut pas oublier qu'une grande armée comme la nôtre ne peut pas souffrir une politique de tâtonnement qui ne sait pas profiter des faits, et ne peut pas, non plus, rester longtemps les bras croisés. C'est en vertu de vos ordres mêmes que nous avons marché sur Konya ; comment pourrions-nous nous en retourner sur nos pas pendant que le grand-vizir avance à la tête d'une forte armée bien organisée et pourvue de nombreux canons ? Aurions-nous intérêt, croyez-vous, à nous arrêter à Konya ou à nous en retourner ? Et, dans le cas d'une défaite infligée à son armée, si nous renoncions à le poursuivre, ne serait-il pas capable de se remettre et de nous attaquer de nouveau ? Osons-nous espérer que les populations de l'Anatolie abandonneront la cause des Turcs qui les gouvernent depuis six siècles pour se joindre à nous si nous marchons d'un pas hésitant ? Et notre recul ne serait-il pas, du reste, une faute militaire grave ? Vous nous aviez ordonné déjà de nous arrêter à Alep et autorisé ensuite à avancer jusqu'au Kulek-Boghaz puis à Konya. Eh bien ! laissez-nous maintenant faire sauter l'armée du grand-vizir et sachez bien que la terre et le climat de ce pays ne ressemblent nullement à ceux de l'Égypte et ne sont pas favorables, à toute époque, aux mouvements militaires. En outre, ce qui se dit en Égypte ne peut s'appliquer à la situation de fait ici et il n'est pas admissible d'écouter les paroles d'un Briggs ou les observations d'un commandant russe. En tout état de cause, il est fort regrettable que, d'ores et déjà, l'exécution de mes projets aille subir encore un retard de vingt jours en attendant votre
réponse 13 .
À cela Méhémet-Ali répond par retour : « Vous m'écrivez, ô mon fils, qu'il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Vous voudriez vous déclarer ouvertement contre la Porte et remplacer dans les prières dites le vendredi dans les mosquées le nom de Mahmoud II par celui de Méhémet-Ali. Sachez, mon cher enfant, que nous n'avons atteint la situation que nous occupons que par la souplesse, la prudence et la modération. Il me suffit de porter le nom de Méhémet-Ali, exempt de tout titre et de qualificatif pompeux. Ce nom est plus grand à mes yeux que les titres de sultan ou de roi, car il me vaut tous les égards et tous les honneurs qui m'entourent. Comment puis-je le délaisser pour un autre quel qu'il soit ? Quant à vous
mon cher fils, conservez aussi votre nom : Ibrahim. Il vous suffit14. »
Cette lettre prouve une fois encore que nombre de diplomates, à l'instar du baron de Varenne, se fourvoient lorsqu'ils écrivent : « On pense assez généralement ici [à Istanbul] que Méhémet-Ali ne se contenterait plus aujourd'hui du gouvernement de la Syrie, mais qu'il a de plus vastes desseins et qu'il veut venir ici, à Istanbul. »
Et cependant, Ibrahim en est réduit à attendre à Konya que l'armée du grand-vizir vienne l'en déloger. Elle arrive le 21 décembre 1832. Imposante, elle comprend quatorze régiments d'infanterie, vingt-huit escadrons de cavalerie, et dispose d'une centaine de pièces d'artillerie ; soit plus de 60 000 hommes. À sa tête, Mohamed Rechid pacha en personne.
Son échec devant Missolonghi est probablement le seul qu'il ait jamais connu, et sa réputation de plus talentueux général de l'Empire n'est aucunement usurpée. Il a livré d'admirables batailles au moment de la guerre contre la Russie et fait preuve d'un indiscutable courage. Né en Géorgie, esclave dans son enfance, il aime à porter le vêtement albanais, veste étroite, larges pantalons, et turban noué autour de son crâne. De taille moyenne, il a une allure dégagée et vive. Son regard bleu, acéré, conserve habituellement une grande sérénité sur les champs de bataille. Le personnage a toujours eu l'ambition de faire revivre les traditions de gloire et de puissance jadis en vigueur à la Sublime Porte, et il s'est toujours porté là où le désordre risquait de mettre en péril la stabilité de son gouvernement. En apprenant la marche des troupes de Méhémet-Ali sur la Syrie, il se serait écrié : « Le vieux renard a saisi le moment favorable mais, dût-il me susciter une nouvelle guerre, je réponds de forcer l'Égypte au repos. »
Au cours de ses semaines d'inaction forcée, Ibrahim, toujours conseillé par Sève, a cependant eu tout loisir d'étudier le terrain. Konya est située dans une plaine, à environ mille mètres d'altitude. Selon une vieille légende, elle aurait été la première ville à émerger après le déluge. Au XIIIe siècle un poète mystique, originaire de Balkh, Djalal el-Din Mawlana, y a fondé l'ordre des Mawlawiyya, connus sous le nom de « derviches tourneurs ». Les fortifications qui entourent la place sont insignifiantes et se limitent à une muraille flanquée de petites tours. Ibrahim et Sève ont très vite conclu que la cité n'était point défendable. Ensemble, ils ont mûrement réfléchi quant au lieu où devrait se dérouler la bataille. Leur choix s'est porté sur un plateau situé au nord-ouest de la ville.
L'armée égyptienne (25 000 hommes environ) est organisée de manière à présenter à l'ennemi un centre mou, tandis que le gros de l'armée se tient en embuscade sur les deux flancs.
Il faut préciser que, jusqu'à cet instant, Rechid a désespérément réclamé du sultan que l'on mette à sa disposition – du moins qu'on rapproche du champ de bataille – le corps de réserve, fort de vingt-cinq mille hommes, qui compose l'élite de l'armée et que l'on a disséminé autour d'Istanbul pour lui servir de couverture en cas d'attaque. Rechid juge cette disposition vaine. Il estime, à juste titre, que si l'on perd la bataille de Konya le corps de réserve, démoralisé, ne pourra tenir ni contre l'élan des vainqueurs ni contre le soulèvement général qui leur ouvrirait la route. Alors qu'au contraire, s'il reste lié aux mouvements de l'armée impériale, il lui sera aisé de contrecarrer, fort de ses troupes fraîches et triées sur le volet, l'éventuelle progression d'Ibrahim. Or, influencé d'une part par Khosrew pacha qui, pour des raisons d'intérêt personnel, souhaite l'échec de Rechid, et de l'autre par
le général Mourawiev15 (qui s'est précipité à Istanbul pour offrir à la Porte le soutien de la Russie), le sultan n'a pas donné suite.
Le 21 décembre 1832, le brouillard épais qui recouvre la plaine contraint les deux armées à prendre leurs dispositions sans même s'entrevoir. Mais ces conditions climatiques offrent un auxiliaire puissant aux troupes égyptiennes. En effet, tout au long de ces journées d'attente, elles ont eu tout loisir de s'exercer régulièrement et le terrain leur est devenu familier. Sous les directives de Sève et d'Ibrahim, il est probable qu'elles ont dû répéter vingt fois la bataille à venir.
Les Égyptiens ont derrière eux Konya ; à leur droite, en avant, les marais qui avoisinent la ville ; à leur gauche, en arrière, Sileh et ses hauteurs distantes d'une lieue ; devant eux, les montagnes qui bordent au nord la plaine et au pied desquelles se tient l'armée de Rechid, qu'on devine dans le brouillard. C'est dans cette atmosphère fantomatique que l'affrontement s'engage, certainement le plus dur, le plus éprouvant qu'ait jamais livré le fils de Méhémet-Ali.
Deux heures après le début des combats, Rechid est capturé et amené au camp d'Ibrahim où celui-ci l'accueille avec les honneurs dus à son rang. Cette capture anticipée a-t-elle joué un rôle décisif sur le moral des soldats turcs ? En tout cas, au terme de huit heures de lutte farouche, la victoire, une fois de plus, se décide en faveur d'Ibrahim.
Le général Weygand résume assez bien les divers jugements prononcés par les stratèges d'alors : « C'était la première fois qu'Ibrahim livrait une bataille défensive. Il l'a conduite supérieurement, ayant compris et démontré que la défensive ne peut être victorieuse que si elle a pour base l'action et le mouvement. S'il était resté figé sous les murs de Konya, il est certain que l'armée turque l'aurait mis en fâcheuse posture. En prenant l'initiative de la manœuvre et en attirant son adversaire sur le terrain où il pouvait le battre, il a triomphé d'un ennemi qui lui était trois fois supérieur en nombre. »
Étrange clin d'œil du destin : le fils a puisé chez Napoléon Bonaparte, l'idole de son père, une part de son génie. À partir de maintenant, plus rien ne peut arrêter Ibrahim jusqu'au Bosphore, qui est à quatre cents kilomètres. En ces heures funestes, Mahmoud a tout lieu de méditer dans son palais sur le sens du vieux dicton turc : « Le destin du maître est quelquefois écrit sur le front de son esclave. »
1 Douin (op. cit.), Sébastiani à Mimaut, Alexandrie, 23 juin 1832.
2 Ibid., annexe, 6e bulletin de l'armée de Syrie, 11 juillet 1832.
3 Ibid., Mimaut à Sébastiani, 20 juillet 1832.
4 Il s'agissait de Mohamed pacha, gouverneur d'Alep, Osman pacha, gouverneur de Maadan, Osman pacha, gouverneur de Kaisarieh, Ali pacha, ex-gouverneur de Damas, Mohamed pacha, candiote, Neguib pacha, Mohamed pacha et Dilaver pacha. Voir Cadalvène et Barrault, op. cit.
5 Aujourd'hui Tell Nebi Mend, au sud de Homs, la localité vit la victoire de Ramsès II sur les Hittites. Voir C. Desroches Noblecourt, op. cit.
6 Enkiri, op. cit.
7 Apparemment il n'y parvint jamais. Après avoir voyagé toute la nuit, il aurait gagné un modeste village de Bithynie sur la mer Noire et y aurait fini ses jours, anonyme parmi les anonymes. Enkiri, op. cit.
8 Archives françaises, Affaires étrangères, in Sabry, op. cit.
9 Douin (op. cit.), Alexandrie, 10 août 1831.
10 Lord Ponsonby, futur ambassadeur anglais à Istanbul, cherchera plus tard à expliquer l'énigme de l'inaction de son gouvernement à cette époque par les embarras de la politique intérieure. Voir M. Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe (1815-1848), Paris, 1891, et Sabry, op. cit.
11 Terme religieux que l'on pourrait traduire par anathème.
12 Archives égyptiennes, in Sabry, op. cit.
13 Ibid.
14 Enkiri, op. cit.
15 Nicolas Mourawiev, lieutenant général et aide de camp de l'empereur de Russie, était issu d'une famille honorable de l'Empire, quoique n'appartenant pas à la haute noblesse. Doué d'un caractère énergique et d'une intelligence supérieure, il possédait des connaissances scientifiques étendues et avait fait la guerre avec distinction. Il avait établi à Moscou, pour les jeunes gens de la noblesse, une école d'état-major qui eut un réel succès.
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