Le dernier pharaon, Méhémet Ali
30 - une Dynastie Sauvée des Sables (1841-1846)
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UNE DYNASTIE SAUVÉE DES SABLES
(1841-1846)
Le 13 février 1841 le sultan rend un hati-chérif dans lequel il accorde l'hérédité au vaincu. La rédaction du texte porte indiscutablement la marque de lord Ponsonby et de Palmerston. Tous deux trouvaient indispensable de restreindre cette hérédité par des clauses bien spécifiques qui enfermeraient l'Égypte dans les plus étroites limites de l'autonomie intérieure et extérieure. Dans l'ensemble, il s'agit ni plus ni moins d'un carcan conçu sur mesure pour le cou de Méhémet-Ali.
1. Lorsque le trône de l'Égypte deviendra vacant, y accédera celui des enfants mâles qu'aura préféré et choisi le sultan et selon un principe indéfiniment applicable à la succession. En cas d'extinction de la descendance masculine, la Sublime Porte confiera le gouvernement de l'Égypte à qui elle voudra ;
2. La prérogative d'hérédité conférée au gouverneur de l'Égypte ne lui accorde aucun droit de plus qu'aux autres pachas. Les traités, les lois de l'empire sont applicables à l'Égypte comme à tout autre pachalik ; la forme, le titre, la valeur de la monnaie sont les mêmes qu'en Turquie ;
3. Désormais, le quart des revenus bruts de l'Égypte revient au sultan
pour les besoins généraux de l'empire1. Les trois quarts restants servent à couvrir les frais de perception et d'administration, ainsi qu'à payer le blé que l'Égypte doit envoyer chaque année aux villes saintes de La Mecque et de Médine. Tous les impôts seront perçus au nom du sultan pour que les habitants du pays ne soient pas exposés à des extorsions et à des perceptions irrégulières ;
4. L'Égypte ne peut construire de bâtiments de guerre qu'avec la permission du sultan. Son armée ne peut excéder vingt mille hommes, dont deux mille résidant à Istanbul. Les uniformes, les insignes en sont en tous points conformes à ceux des troupes de l'empire. La nomination des officiers de terre et de mer, jusqu'au grade de major inclusivement, appartient au gouvernement de l'Égypte ; celle des officiers supérieurs à ce grade est dévolue au sultan.
La concession de l'hérédité au gouvernement de l'Égypte étant soumise aux conditions ci-dessus énoncées, l'inexécution de l'une d'elles motiverait le retrait de cette concession.
Le 20 février un envoyé de la Porte, Saïd Mohib effendi, est chargé de porter le hati-chérif au pacha d'Égypte. Immédiatement, le vice-roi refuse d'y souscrire : « Mon fils Ibrahim, déclare-t-il avec vigueur, a des droits fondés sur la nature, sur son mérite, sur la victoire et, voulût-on le nier, il commande encore à une armée considérable et il est homme à revendiquer ses droits les armes à la main. D'ailleurs, quelque brillante que soit l'éducation de mes fils, ils ne consentiront jamais à obéir à un autre que leur aîné. Saïd est un excellent marin. Il parle plusieurs langues, il a des talents distingués ; mais aucun de ses frères ne se soumettrait à lui au préjudice d'Ibrahim. Non, il faut que la succession soit réglée d'une manière certaine et selon l'ordre de primogéniture ; sans cela, point d'hérédité possible. Quant au droit de choisir les officiers de mon armée que la Porte veut m'enlever, elle n'agit ainsi que dans le but de m'humilier, et l'exigence qu'elle témoigne, relativement à la coupe et à la couleur des uniformes, n'est que ridicule ; si je m'y pliais, je me rendrais méprisable aux yeux des miens. Vingt mille hommes, ajoute-t-il, je me demande comment on peut gouverner l'Égypte avec si peu de troupes. Grâce à Dieu, il n'y a plus en Égypte de troubles d'aucune espèce ; et ce nombre de troupes a été jugé suffisant pour la défense du pays ! Fort bien ! Mais ce pays-ci est la clef de l'Afrique, la clef peut-être d'Istanbul. Enfin, prélever le quart des revenus de l'Égypte, c'est lui ôter les moyens essentiels de pourvoir à son entretien, à
son administration civile et militaire ; c'est lui ravir l'existence même 2 ! »
Les conditions édictées par le sultan sous l'emprise britannique sont effectivement si contraignantes que même le commodore Napier, qui se trouve encore à Alexandrie, les trouve inacceptables. À Londres même, les tories soulèvent la question à la Chambre des communes, et manifestent leur réprobation quant à l'attitude de Palmerston.
Il faut tout de même rien moins que quatre mois supplémentaires pour aplanir les difficultés suscitées par Ponsonby et promulguer un nouveau hati-chérif er . Édicté le 1 juin, celui-ci rectifie certains points :
1. L'hérédité est accordée selon la loi de la séniorité. C'est-à-dire que le trône reviendra à l'aîné des héritiers mâles de la famille de Méhémet-Ali ;
2. Le vice-roi a la faculté de nommer les officiers de l'armée jusqu'au grade de colonel exclusivement ;
3. Le tribut, au lieu d'être calculé proportionnellement aux revenus de l'Égypte, est fixé une fois pour toutes à quarante millions de piastres.
Mais dans le fond, et malgré ces atténuations, le document maintient toujours l'Égypte dans une étroite dépendance vis-à-vis de la Sublime Porte. Il impose à chaque nouveau vice-roi de se rendre à Istanbul pour recevoir l'investiture et s'incliner devant son suzerain. Les effectifs de l'armée égyptienne demeurent limités à dix-huit mille hommes, sauf en cas de guerre et par autorisation expresse du sultan. De même, il est interdit à l'Égypte d'entreprendre la moindre construction navale. Bref, Méhémet-Ali est assimilé aux simples pachas de l'empire, et la vallée du Nil demeure province ottomane. L'unique avantage – non négligeable – est qu'à dater de ce jour une dynastie règne en Égypte et que par là même se trouve posée la question de son indépendance.
En acceptant ces ultimes conditions, Méhémet-Ali met fin à l'un des épisodes les plus complexes et sans doute les plus dramatiques de la question d'Orient. Celle-ci renaîtra sous de nouveaux avatars.
Dorénavant, l'Égypte doit se replier sur elle-même et Méhémet-Ali faire le deuil de ses rêves de grandeur. Redevenue ce que tout compte fait elle n'a jamais cessé d'être, une conquête ottomane, elle n'aura plus d'autre politique intérieure que celle définie par les contraintes turques. Quant à sa politique extérieure, elle est définitivement muselée.
En ce printemps 1841, le vieux pharaon n'a plus que huit années à vivre. Des années qui s'écouleront insipides, sans passion, sans ferveur. Certes, les intérêts anglo-français continuent de s'affronter, mais si leur lutte revêt d'autres masques, l'enjeu, lui, reste inexorablement le même : le contrôle des communications avec l'Asie, la route des Indes.
Très vite, la paix revenue, deux projets qui sommeillaient en coulisse refont surface. Le premier, français, concerne le vieux rêve de jonction des deux mers : le futur canal de Suez. L'autre, anglais, médite une voie de chemin de fer reliant Le Caire à Suez, et Le Caire à Alexandrie. Naturellement, chacune des parties s'efforce d'anéantir le projet rival.
En 1844, à l'instigation de Thomas Waghorn3, ex-officier de l'armée des Indes, le gouvernement anglais soumet au vice-roi, par l'entremise de l'ingénieur Galloway, son plan de voie ferrée. Celle-ci serait construite sous la direction des sieurs Stephenson et Brunnel.
« Les temps sont arrivés, explique Waghorn, où le gouvernement anglais a besoin de se tracer le chemin le plus court vers l'Orient ; ce chemin, c'est à travers ce pays qu'il doit passer, car l'Égypte est un centre et une grande route entre la Chine à l'est et l'Amérique à l'ouest. »
Pour commanditer le projet, les Anglais proposent au vice-roi les services des premiers financiers d'Europe : les Rothschild. Méhémet-Ali refuse catégoriquement. Sans doute pressent-il qu'une dette financière peut en un clin d'œil se transformer en dette politique. Et cela, il ne le veut à aucun prix.
Reste le canal de Suez. Ferdinand de Lesseps, alors consul à Alexandrie, se jette corps et âme dans la bataille, s'évertuant à convaincre le vieux pacha de l'utilité d'une telle réalisation. Là aussi, la position de Méhémet-Ali est sans appel : ce canal, il le veut, mais à ses conditions. Avec une acuité prophétique, il est convaincu qu'une fois ce projet exécuté par le génie français, c'est l'Angleterre qui en tirera le plus grand profit. On lui prête le propos suivant, digne d'un grand visionnaire : « Si, un jour, la France et l'Égypte creusent le lit du canal de Suez, c'est l'Angleterre qui s'y couchera. » Authentiques ou non, ces mots traduisent en tout cas le raisonnement tenu à Lesseps. Il redoute qu'une fois l'isthme ouvert l'Angleterre ne désire encore plus ardemment faire main basse sur l'Égypte, désir auquel, le cas échéant, il ne serait pas en mesure de s'opposer militairement. Aussi dit-il sans détour à Lesseps qu'avant de consentir au canal, il lui faut obtenir de l'Europe des garanties préservant l'Égypte de toute agression étrangère. En quelque sorte, c'est la neutralité de l'isthme qu'il exige. Dans son opinion, l'ouverture d'une communication de cette nature entre les deux mers ne serait envisageable qu'à la condition que les grandes puissances soient en mesure d'en assurer la jouissance par un acte collectif et solennel. Pour soustraire l'Égypte aux dangers qui ne manqueraient pas de survenir en cas de percement du canal, il réclame en somme la caution d'un acte international. Pour reprendre la formule de son petit-fils Ismaïl, il désire « que le canal soit à l'Égypte et non l'Égypte au canal ». Bref, il pense, à juste titre, que la réalisation du projet donnerait à la conquête du pays un intérêt immense et que l'Angleterre profiterait de la première crise pour s'en emparer. Exactement ce qui se produira.
Presque octogénaire, Méhémet-Ali, en dépit de tous les revers et de la maladie qui commence à le ronger, fait donc toujours preuve d'une étonnante lucidité quant aux risques que court la terre qu'il a réussi à conserver près d'un demi-siècle durant.
En janvier 1844 une mort l'affecte au plus haut point, celle du serviteur entre tous le plus fidèle : Boghos Youssoufïan bey. Aux dires de tous les témoins, cette disparition lui cause une véritable commotion. En apprenant que pour toute fortune on n'a trouvé que dix-neuf pièces de cinq piastres dans la maison de son ministre, il s'écrie : « Ce n'est pas possible, il a été volé ! On aurait dû trouver chez lui un diamant de dix-sept carats que je lui avais confié. Si ce diamant n'a pas été retrouvé, c'est qu'on l'a dérobé, ainsi que la fortune qu'à dû laisser Boghos ! »
Le lendemain, sur ordre du Caire, le gouverneur d'Alexandrie, Zaky effendi, et le grand douanier, Ratib bey, font fouiller de fond en comble la maison du ministre défunt. Dans ses mémoires, Nubar pacha, neveu de Boghos, écrit : « Si l'on ne retrouvait pas le diamant, quelle suspicion allait planer sur les gens de la maison ? Et les seuls qui eussent pu avoir accès à la chambre du malade, c'étaient son secrétaire circassien, Soliman effendi, moi-même et le valet de mon oncle. Tout à coup, je vis Soliman manquer de défaillir en tendant une enveloppe qu'il serrait entre ses doigts : c'était le diamant du vice-roi. Il n'y avait donc pas eu vol. Nous découvrîmes en outre dans les papiers personnels de mon oncle six blancs-seings signés de la main du vice-roi. Méhémet-Ali les avait remis à Boghos au moment de son départ pour le Soudan, afin qu'il s'en servît en cas de nécessité. Les blancs-seings et le diamant furent remis à Zaky effendi. Il était constaté que Boghos bey, après avoir occupé en Égypte pendant quarante ans une position exceptionnelle, était mort pauvre, laissant même quelques dettes. »
Mis au courant, le vice-roi déclare : « Si j'avais su que Boghos ne dût rien laisser, j'aurais fait cacher cent mille talaris sous son lit afin qu'on ne dise pas que Méhémet-Ali néglige ses serviteurs. »
« Le jour de l'enterrement, poursuit Nubar, lorsque le moment vint de lever le corps, on attendit vainement les militaires. Et il n'y eut pour accompagner la dépouille de Boghos au cimetière que la population d'Alexandrie et les Européens. Trois jours après, un ordre du vice-roi était adressé au général commandant les régiments en poste à Alexandrie. Je le cite textuellement : “Au seigneur très fortuné général Osman pacha : tu es un âne, tu es une brute ! Comment, l'homme qui t'a acheté, qui t'a élevé meurt, et toi et tes hommes ne l'accompagnez même pas au cimetière ! À l'arrivée de cette lettre, tu te rendras à l'église arménienne, accompagné des officiers de la garnison d'Alexandrie, le corps de Boghos bey sera déterré et enterré à nouveau et vous lui rendrez les honneurs militaires. Prends garde de désobéir !” » À l'exhumation près, il est obéi ponctuellement, et un service funèbre est effectivement célébré en présence des troupes.
C'est alors que le pacha présente les premiers symptômes d'altération mentale. Aussi, dès le 26 juillet 1844, le consul de Grèce à Alexandrie évoque-t-il certains comportements étranges : « Ce matin, le pacha s'est réveillé en colère. Il s'est rendu dans le jardin de Moharrem bey, dont la
demeure est située non loin de la ville 4. Ce déplacement impromptu succédait à l'annonce de son départ pour Le Caire ; voyage auquel, la veille encore, il n'avait fait aucune allusion. Une fois rentré du jardin, il s'est enfermé dans ses appartements et refusa de recevoir qui que ce soit. Cette attitude a troublé tous ses familiers et ses ministres. Elle provient, paraît-il, de quelque mécontentement de Son Altesse... »
Le lendemain, le même diplomate écrit : « Son Altesse a annoncé qu'elle partait pour La Mecque. Aucun de ses familiers n'était présent à l'embarquement, parce que Son Altesse leur avait fait savoir qu'Elle ne voulait ni les voir ni les entendre. Son Altesse n'a emmené avec Elle que son pharmacien et une partie de ses serviteurs. »
En réalité, Méhémet-Ali n'entreprend nullement ce voyage. Quelques heures plus tard, il déclare à Ibrahim qu'au lieu de se rendre à La Mecque il part pour Le Caire.
Le 28 juillet 1844, les consuls sont reçus en audience au palais de la Citadelle, et le vice-roi les tranquillise en leur déclarant qu'il a eu une « crise passagère », mais qu'il se sent maintenant entièrement maître de lui. L'alerte est passée. Simple rémission.