Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 25 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Le tapis arabe

Les obsèques se déroulent avec la pompe qu'on imagine, dignitaires militaires et civils accompagnant le convoi funèbre, tandis que Méhémet-Ali suit à pied la dépouille de son fils jusqu'à son lieu d'inhumation.

Dans une lettre datée du 1er décembre 1816, Roussel informe le duc de Richelieu de l'événement : « Monseigneur, Toussoun pacha, fils de Méhémet-Ali, connu pour la conquête de La Mecque, est mort dans son camp de Damanhour. Ç'a été un grand malheur pour le père ; il était craint

et chéri des soldats5. »

En Arabie, la guerre se moque bien de la mort d'un prince. Ibrahim doit poursuivre l'œuvre entamée par son défunt frère.

 

Le tapis arabe

 

Décrire en détail les trois années de guerre qui suivent serait fastidieux. Dans les grandes lignes, elles sont un mélange d'attaques sporadiques, de sièges et de prises de villes, tandis qu'Ibrahim s'évertue à pousser les Arabes à la défection et la désunion. Les conseils que prodigue Méhémet-Ali à son fils se résument en quelques mots : promettre de l'or et du butin aux chefs cupides, aux plus ambitieux l'attribution des provinces à conquérir ; chercher à disjoindre le faisceau wahhabite et à précipiter la population nomade contre la population des bourgs et des villes. Et enfin prendre Der'yeh, bastion stratégique entre tous.

Si sur l'essentiel Ibrahim partage les vues de son père, il estime en revanche qu'il existe un moyen plus efficace que de mettre aux prises les nomades avec les sédentaires : se faire craindre et se faire aimer en châtiant les coupables et en faisant sentir partout son autorité. Aussi fait-il bon accueil aux cheikhs et leur donne-t-il l'assurance de n'exiger d'eux aucun tribut, de ne pratiquer aucune des exactions familières à Séoud, et de payer argent comptant toutes les fournitures qu'ils feront à son armée. Il distribue des pelisses d'honneur et des présents et accorde l' aman ou le pardon à tous. De la sorte, il réussit à créer un état d'esprit favorable à la cause égyptienne et provoque la défection de nombreuses populations.

 

Mais cette campagne donne lieu aussi – ne nous voilons pas la face – à quelques scènes de tuerie que seuls les hagiographes d'Ibrahim ont tenté d'éluder ou d'excuser. Après la capture de Maouyeh, il fait fusiller tous les prisonniers, suscitant la colère et l'indignation des Wahhabites. Du coup, la résistance se cabre et il faut plusieurs tentatives à l'armée égyptienne pour réprimer les rébellions autour de la ville. Ibrahim n'en récidivera pas moins à Henakieh.

Une erreur stratégique considérable marque aussi sa progression. Elle s'explique par la fougue et l'immaturité dues à son jeune âge et non, comme l'écrit son biographe Gabriel Enkiri, à des raisons de santé. À peine arrivé devant El-Ras, localité forte de six mille habitants, sans préparation aucune, et dédaignant les conseils de Vaissière, il commande l'assaut, exposant ainsi ses troupes à un véritable massacre : huit cents de ses hommes y périssent. Puis le siège traîne en longueur (plus de six mois), les soldats se lassent, désespèrent un peu plus à chaque offensive qui sacrifie tous les jours des dizaines de leurs compagnons.

Finalement on ouvre des négociations, aux termes desquelles l'armée égyptienne lève le siège pour continuer son avance à l'intérieur du Nedjd, sans avoir à craindre d'acte d'hostilité de la part de la garnison.

 

D'El-Ras, Ibrahim arrive à Khabra et de Khabra à Aneyzeh. La ville tombe après deux jours d'un siège, cette fois dirigé par Vaissière. D'Aneyzeh on fait route au nord, direction Bouraida. La leçon d'El-Ras ayant dû porter ses fruits, Ibrahim, au lieu de prendre le village d'assaut, préfère économiser ses obus pour le siège de Der'yeh, sa cible principale. Il accorde le pardon au chef de la place, un dénommé Hagilân, après lui avoir fait prendre des engagements formels de loyauté et avoir pris ses enfants en otage.

Le 28 décembre 1817, le fils du pacha marche sur Chakra, à cinquante lieues de Bouraida, et s'en empare le 14 janvier 1818, après quelques jours de siège.

Ainsi, assuré du concours des Bédouins, Ibrahim se rend-il insensiblement maître du désert. Semaine après semaine, il déjoue le plan du fils de Séoud qui misait sur l'épuisement d'une armée égyptienne harcelée par des combats de guérilla au cœur de cette vaste région désertique six fois plus grande que la France.

Palgrave écrit qu'avec un adversaire moins habile les calculs d'Abdallah se seraient réalisés. Mais Ibrahim a roulé le tapis arabe sans varier d'un pouce sa tactique initiale, fondée sur la crainte et le respect. Tout au long de sa progression dans le Nedjd, il s'est présenté le plus souvent en allié plutôt qu'en conquérant, se faisant un point d'honneur de régler généreusement la moindre denrée prise aux Bédouins, interdisant à ses officiers et à ses soldats de faire insulte à la population désarmée. Toujours selon Palgrave, « les villages et les tribus, frappés du déploiement de la puissance égyptienne, attirés par l'espoir du profit, séduits par l'ordre et la sécurité qui leur étaient offerts, se détachèrent les uns après les autres pour se soumettre à Ibrahim. Tous ceux qui demandaient à traiter obtenaient aussitôt les conditions les plus avantageuses. Une faible minorité refusa cependant d'abandonner la cause des vrais musulmans et de reconnaître la souveraineté “du chacal égyptien”. Ibrahim se garda de recourir à la violence ; il se contenta de chasser de leurs demeures les obstinés et de les pousser vers le Nedjd, leur recommandant non sans ironie d'aller grossir les rangs des fidèles de Mahomet. Cette stratégie épuisa les ressources d'Abdallah en le chargeant d'une foule d'inutiles et d'affamés. »

« L'offre de quelques pièces de monnaie et d'une ample provision de tabac, faite aux Bédouins qui fourniraient des chameaux et des guides pour la route, rassembla tous les clans nomades sans exception sous l'étendard du pacha. Ainsi, roulant pas à pas le Nedjd, s'approchant jour après jour du plateau central, pourvu de toutes les provisions nécessaires à son armée, Ibrahim maintenait ses communications avec l'Égypte et ne laissait derrière lui que des alliés ou des amis. »

Le 6 avril 1818 l'armée égyptienne arrive enfin en vue de Der'yeh sur le plateau intérieur de l'Arabie. Abdallah l'y attend, entouré d'une forte armée, pourvu de canons et de fortifications. La ville est formée de cinq parties ou villages différents, flanqués chacun d'une enceinte bastionnée et séparés par de profonds fossés, le tout situé dans une vaste circonférence de trois lieues.

Pour en faire le siège, Ibrahim dispose de cinq mille cinq cents soldats. Jusqu'à la mi-juin il n'obtient aucun résultat sérieux, au point que son père s'impatiente et pense lui substituer Khalil pacha, l'un de ses officiers, avec une nouvelle armée.

Pour comble de malheur, le 21 juin, un incendie éclate dans le parc des munitions et y fait de grands ravages. Il ne reste à l'armée que dix jours de vivres et peu de munitions. Ibrahim, dit Vaulabelle, déploie dans ce moment suprême une force d'âme et une résolution que l'on attendait difficilement d'un aussi jeune homme.

L'un de ses principaux lieutenants, Ouzoun Aly, qui commande les postes avancés, lui fait demander si les flammes ont tout anéanti : « Nous n'avons rien pu sauver, répondit le jeune général ; il ne nous reste plus que le courage et des sabres pour attaquer l'ennemi ; mais ces ressources, si nous

le voulons, suffisent encore pour l'emporter 6. »

Vers la fin du mois d'août, des renforts survenus d'Égypte lui permettent de reprendre la lutte et ses efforts sont enfin récompensés : Der'yeh capitule le 15 septembre 1818. La nouvelle est accueillie en Égypte par des démonstrations d'allégresse indescriptibles. Sept jours durant les festivités étourdissent Le Caire, tandis que les prisonniers débarquent à Boulaq, dents arrachées. On érige sur le Nil une forteresse figurant Der'yeh, et les captifs placés au milieu de cette place forte de carton-pâte sont exposés aux regards de la foule.

Le chef des Wahhabites, lui, est accueilli par Méhémet-Ali avec honneur et dignité. Du Caire, on l'expédie à Istanbul, porteur d'une lettre du vice-roi qui demande qu'on lui fasse grâce. Mais le sultan se montre inflexible et la population fanatisée par les sermons des prédicateurs réclame avec insistance le châtiment. Le fils de Séoud est promené en haillons pendant trois jours dans les rues d'Istanbul. Le quatrième, il est décapité et sa tête pilée dans un mortier.

Peu après, un officier délégué par la cour du sultan informe Ibrahim que

le Grand Seigneur lui confère la dignité de pacha à trois queues7. Conformément aux ordres réitérés de son père, Ibrahim fait raser Der'yeh, foyer du wahhabisme, et retourne en Égypte après avoir laissé quelques garnisons et étendu la domination égyptienne jusqu'aux rivages du golfe Persique. Il suffit de regarder la carte ci-après pour constater l'importance stratégique que représente cette occupation du littoral de la mer Rouge.

Il est probable qu'Ibrahim désirerait rester dans le Nedjd et organiser le pays. Cette pensée ressort clairement de sa correspondance, mais son père se contente de la destruction (provisoire) des forces vives du wahhabisme. Il a déjà d'autres ambitions.

« La chute de Der'yeh, dit un témoin oculaire, et le départ d'Abdallah paraissent avoir comprimé, sinon détruit à jamais la secte wahhabite. Tous les Bédouins du Nedjd que je croisais se déclaraient sunnites. Je rencontrai néanmoins à Ryad quelques personnes qui avouèrent qu'elles conservaient toujours de l'attachement aux dogmes wahhabites, mais leur nombre était rare ; et il s'agissait de ce qu'il restait des habitants de Der'yeh et non de Bédouins. Quant à ces derniers, ce fut la crainte seule qui leur fit embrasser la foi d'Abd el-Wahab ; leur amour pour le pillage les y attacha tant que la secte conserva sa puissance et leur fournit ainsi le moyen de satisfaire leur

goût8. »

Autre résultat atteint par Ibrahim : il est parvenu, malgré la brièveté d'un séjour qui prit fin vers le milieu de 1819, à améliorer sensiblement le sort de la population de ces régions dévastées par la guerre. Palgrave précise : « J'ai vu de mes yeux les traces du passage d'Ibrahim, des puits creusés, des terrains défrichés, des ateliers ouverts... »

En revanche, des biographes tels que Mengin et Hamont, qui – précisons-le – ne fournissent que des informations de deuxième main, préfèrent insister sur le caractère sanguinaire du jeune général. De toute façon, il serait naïf de s'imaginer qu'Ibrahim se priva d'accomplir des actes de cruauté gratuite envers ses adversaires. On lit d'ailleurs dans la correspondance de Roussel à Richelieu : « Ibrahim pacha a eu un nouveau succès sur les Wahhabites, dans un lieu nommé Chakra. Il a envoyé au Caire mille deux cents paires d'oreilles. Cet avantage a été suivi d'un autre à

Dourma9. »

Le 9 décembre 1819, lorsqu'Ibrahim arrive dans la capitale égyptienne, une immense population se presse sur son passage. Selon E. Gouin, Méhémet-Ali, penché à l'une des galeries de la mosquée El-Ghoury qui surplombe le spectacle, a abandonné tout le triomphe à son fils, se contentant d'observer en simple spectateur le défilé qui déroule son ruban à travers les rues du Caire, ne souhaitant pas par sa présence détourner la plus petite part des ovations destinées au vainqueur.