Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 76 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

31 - L'ultime Bataille (1846-1849)

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L'ULTIME BATAILLE

(1846-1849)

 

Dès qu'il est de retour en Égypte, le 24 août 1846, sa santé déjà fragile décline et l'oblige à s'aliter. Selon Clot, son affection du moment présente quelques symptômes typhoïdiques.

C'est probablement à cette occasion que se font jour les premiers conflits sérieux entre le pacha et son fils. Manifestement, Ibrahim piaffe d'impatience au pied du trône. Il ne comprend pas pourquoi son père – terriblement diminué – ne lui cède pas la place. D'autre part, le prince semble pressé d'engager des réformes dans le domaine de l'agriculture, réformes auxquelles Méhémet-Ali est catégoriquement hostile. La tension qui ne cesse de croître entre eux ne connaît qu'un vague répit le 9 avril 1847, date de la pose de la première pierre d'un ensemble de barrages baptisé El Anater el-Khaïreiah, les « barrages de la prospérité ».

En septembre la santé d'Ibrahim recommence à péricliter. On parle à nouveau de dysenterie et les consultations se succèdent. Une fois de plus, on conseille au prince de partir pour Malte puis pour l'Italie.

Le 9 octobre, l'homme qui faisait trembler les parquets de Ras-el-Tine doit être porté, tant sa faiblesse est grande, à bord du vapeur Le Caire. Curieusement, à peine arrivé à Malte, il recouvre toute son énergie. Il parle même à ses médecins de l'inutilité de poursuivre le voyage mais, sur leurs instances, consent tout de même à faire la cure prévue en Italie. Il arrive à Pise le 20 octobre et y réside jusqu'à la fin janvier 1848.

Selon son secrétaire d'alors, qui n'est autre que Nubar pacha, Ibrahim est agité et inquiet, constamment aux aguets des nouvelles d'Alexandrie : « Il commençait peut-être à trouver le temps long, et que son père tardait trop à lui céder la place. Il se croyait d'ailleurs délivré de la prédiction courante selon laquelle Méhémet-Ali survivrait à Ibrahim, car son cousin, nommé aussi Ibrahim, venait de mourir. La prédiction était donc réalisée : un Ibrahim avait disparu avant Méhémet-Ali. Le destin était satisfait. »

Rétabli en apparence, il se rend en février 1848 à Naples où il doit retrouver son père auquel on a conseillé comme à lui-même de faire un voyage en Europe. Le 11 février, Méhémet-Ali descend le Nil de Choubra à Alexandrie et, après quarante-huit heures de séjour dans cette dernière ville, il prend place à bord du vapeur l' Alexandre, mis à sa disposition par le consul de France en Égypte, Barrot.

Après cinq jours de navigation, l'état du vice-roi ne s'étant pas amélioré, son entourage juge plus prudent de faire escale à Malte. Méhémet-Ali est censé y subir douze jours de quarantaine. Toutefois, le climat de l'île ayant

été estimé défavorable, on repart pour Naples 1. Le docteur Clot, qui est du voyage, insiste sur l'inaltérable affabilité du pacha, courtois envers tous et plein de sollicitude. À telle enseigne qu'en dépit de son extrême fatigue, loin d'oublier qu'il a promis neuf boutiques à son médecin, il lui recommande d'en réclamer la construction au ministre concerné Sami pacha.

Le 6 mars, après six heures d'étape à Syracuse, l' Alexandre arrive à Naples où Méhémet-Ali est accueilli par le prince d'Aquila, frère du roi des Deux-Siciles, et par Ibrahim. « Avec quelle anxiété Ibrahim regardait son père ! rapporte Nubar pacha. On ne pouvait dire que le roi était fou car, par moments, il était conscient de son état. Il s'observait alors et, lorsqu'il sentait la raison ou plutôt la mémoire lui échapper, il se renfermait dans un mutisme complet, faisant des efforts pour retrouver le fil de ses idées. Qu'il y parvînt ou non, sa physionomie et sa manière d'être étaient restées les mêmes. Il avait conservé son grand air, cette propreté recherchée confinant à l'élégance ; l'œil était vif, animé ; assis, les jambes à demi repliées, toujours son sabre à portée de main. Quel contraste avec Ibrahim, debout devant lui, couvert d'un paletot grossier, la tête courbée, les mains croisées sur sa poitrine en signe de respect, attendant un ordre ou une parole ! Épiant son père, et se demandant si sa maladie était feinte ou réelle. »

C'est à Naples que Méhémet-Ali apprend les événements dont la France vient d'être le théâtre, à savoir la révolution de février et la proclamation de la république. L'abdication de Louis-Philippe le plonge dans la plus vive consternation. Étant, semble-t-il, véritablement attaché de cœur et d'esprit au roi déchu, le trouble qu'il éprouve aggrave sa fragilité, semant désordre et confusion dans son cerveau. On l'entend fulminer contre « les misérables qui ont osé toucher à la personne et au trône d'un aussi grand monarque ». Puis il en vient aux menaces : il va rentrer en Égypte, lever une armée et débarquer sur les côtes françaises pour rétablir la monarchie...! Dès lors, ses facultés mentales se dégradent de façon tragique. Trois jours plus tard, Clot qualifie son état de démence.