Le dernier pharaon, Méhémet Ali
25 - Ibrahim, Généralissime et Administrateur (1833-1838)
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IBRAHIM, GÉNÉRALISSIME
ET ADMINISTRATEUR
(1833-1838)
Ibrahim est enfin maître de la Syrie tant désirée par son père. Mais comment ce pays vivait-il jusque-là ? Dans quelles conditions ? Nous allons l'esquisser dans les grandes lignes.
Depuis 1517, c'est-à-dire à partir de la conquête ottomane, les pachas n'ont fait que gouverner en combinant autant que possible les intérêts de la Porte avec les leurs. En entretenant la division des pouvoirs et en excitant les jalousies locales, la Sublime Porte espérait maintenir sa domination au risque de voir se tarir les ressources du pays, dévorées par l'anarchie. La conséquence directe de cette politique a été un climat insurrectionnel quasi endémique.
À Damas, Daoud pacha a dû capituler en 1831 devant l'émeute. Son successeur Sélim a été renversé par un soulèvement du peuple et massacré dans sa prison : ses administrés l'assiégeaient au moment même où Ibrahim entrait en Syrie. La même année, la ville d'Homs a été enlevée de force par un aventurier, Sélim agha Béchir, qui en avait déjà usurpé le gouvernement trois ans plus tôt. La région comprise entre Gaza et Jérusalem, vaste territoire formé des districts montagneux de Samarie et de Palestine, est quant à elle terrorisée par un célèbre bandit, le Bédouin Abou Ghosh, qui y fait la loi. Il prélève arbitrairement des droits sur toutes les marchandises et toutes les personnes traversant le pays pour se rendre en Terre sainte.
La Syrie méridionale appartient de facto à un Arabe, le cheikh Hussein, qui s'y est taillé un véritable État. En seigneur indépendant, il a réussi à étendre sa domination sur toute la montagne de Naplouse et la Sublime Porte, impuissante, a fini par s'incliner.
L'autorité de l'ex-pacha d'Acre, Abdallah, n'a jamais été respectée au-delà des murs de Saint-Jean-d'Acre où il résidait.
Alep est le théâtre d'une lutte chronique entre la milice des janissaires et la caste des chérifs. Le représentant du sultan est obligé de s'appuyer tour à tour sur les uns ou les autres pour se maintenir, mais les massacres et les dévastations répétés ont répandu partout l'insécurité et réduit son pouvoir à néant.
À Damas, depuis la mise à mort de Sélim pacha, un cheikh s'est emparé du pouvoir. Chrétiens et Juifs y subissent toutes sortes de violences et d'injustices de la part d'une populace fanatique et indisciplinée.
Dans toute la Syrie les nomades, Bédouins au centre et au sud, Kurdes et Turkmènes au nord, interceptent et dévalisent les caravanes en toute impunité.
Dans le Liban, l'État druzo-maronite de l'émir Béchir survit tant bien que mal, souffrant matériellement des troubles qui désolent la contrée environnante. Seul aspect favorable : l'émir n'a pas grand-chose à craindre de ses voisins, trop occupés à s'entre-déchirer.
D'un bout à l'autre du pays l'agriculture est négligée, délaissée, le commerce languit, les ports s'ensablent, les fortifications tombent en ruine. La corruption règne en maîtresse, tolérée et encouragée par Istanbul où les charges se donnent au plus offrant. Chaque grand pachalik syrien coûte, d'après un rapport consulaire vénitien, de 80 à 100 000 ducats ; la charge de defterdar de 40 à 50 000 ducats.
À partir de 1833 et jusqu'en 1840, Ibrahim va mettre bon ordre à ce capharnaüm.
Pour commencer, il se garde d'accepter le concours de personnages tels qu'Abou Ghosh, qu'il fera d'ailleurs arrêter et envoyer aux galères. Il refuse également le soutien des chefs de bandes. En revanche, il a l'habileté de laisser une part d'autorité à certains chefs locaux qui l'ont aidé à conquérir le pays. Il confirme le cheikh Hussein dans le commandement de son domaine palestinien et confie le gouvernement de Jérusalem, Naplouse, Jaffa, à des proches de ce cheikh. Il agit de même avec l'émir Béchir, dont les parents ou protégés reçoivent le gouvernement de Saïda, Beyrouth et autres villes de la région libanaise. Moustafa Barbar est rétabli à la tête de Tripoli. À Alep, le gouverneur est choisi parmi les chefs des janissaires. À Antioche et dans d'autres localités de l'intérieur, le commandement est confié à des indigènes influents. À Acre est installé un gouvernement militaire égyptien. Les anciens pachaliks de Damas, Acre, Saïda, Tripoli, Alep sont supprimés. La Syrie et la Palestine ne forment plus qu'une seule unité administrative dont la capitale est Damas. À Damas est établi un gouverneur général égyptien, Chérif bey, dont les capacités ont déjà été éprouvées en Haute-Égypte.
Par ces nominations, Ibrahim s'assure le concours de chefs autochtones et respectés. Cette organisation, si elle ne met pas fin aux révoltes locales, assure néanmoins à l'ensemble de la Syrie des conditions de sécurité qui en avaient disparu depuis près d'un siècle. « On voyage dans toute la Syrie sans escorte et sans crainte », note Mimaut en 1836.
L'un des premiers firmans que publie Ibrahim concerne la ville de Jérusalem : « Jérusalem renferme des temples, couvents et monuments que viennent visiter toutes les nations, chrétiennes et juives, et leurs diverses sectes, qui entreprennent ce voyage des contrées les plus éloignées. Mais ces pèlerins ont à se plaindre des énormes droits de péage qu'on exige. Voulant donc mettre fin à pareil abus, nous ordonnons à tous les gouverneurs du pachalik de Saïda et des districts de Jérusalem et de Naplouse d'abolir ces sortes de redevances sur toutes les routes et postes sans exception.
« Les couvents et les églises de Jérusalem servant de demeure aux religieux et aux prêtres qui y lisent l'Évangile et y pratiquent les cérémonies de leur culte, il est juste de les affranchir de toutes les impositions arbitraires que l'avidité des autorités précédentes exigeait. Ainsi, nous voulons que l'on supprime toutes les impositions établies sur les temples et couvents de toutes les nations chrétiennes qui se trouvent à Jérusalem. [...]
« Quiconque, après la publication de cet ordre, le transgressera et exigera des susmentionnés une drachme, sera sévèrement puni. Aux fins de quoi
nous vous avons adressé les présentes du divan au quartier général1. »
Il faut noter que la France, puissance protectrice du catholicisme en Orient et des Lieux saints de la Chrétienté, n'avait jamais pu à ce jour installer une agence consulaire à Jérusalem.
Ibrahim proclame l'égalité des cultes et des religions. Lui-même, ses généraux, ses soldats donnent l'exemple de la tolérance à une population syrienne encore imbue de préjugés médiévaux. Méhémet-Ali reçoit à Alexandrie le Révérendissime Père Custode de Terre sainte, accompagné d'une députation, l'accueille avec faveur et lui tient un langage qui fait dire à ce religieux : « Mes frères, il nous a parlé comme un évêque ! »
Les agents français trouvent constamment, tant auprès de Méhémet-Ali que d'Ibrahim, les dispositions les plus libérales pour ce qui concerne la religion chrétienne, l'exercice du culte, les besoins des couvents, l'entretien des édifices religieux. Le consul général de France présente au pacha en 1835 le délégué apostolique de Syrie. Ce prélat déclare que, « loin d'avoir des plaintes à élever sur la manière dont les chrétiens sont traités en Syrie, il n'a qu'à se louer de l'esprit de tolérance dont on use à leur égard ». Méhémet-Ali lui assure que jamais les chrétiens de Syrie ne seront soumis au service militaire.
Ibrahim, aussi fervent partisan de l'agriculture que son père, s'emploie à faire revivre les champs syriens. À peine établi en Syrie, il y fait des expériences de cultures nouvelles, prescrit d'intensifier celles qui s'y pratiquaient déjà et remet une partie de leurs impôts aux villages qui suivent ses directives. Les terres incultes sont ensemencées, tandis qu'Ibrahim remet en valeur pour son compte la plaine d'Antioche, en friche depuis des siècles. Il fonde le Crédit agricole, l'une des institutions les plus appropriées aux mœurs du pays. L'expérience du café, qui n'avait pu réussir en Égypte, est tentée en une multitude d'endroits. Les plantations de mûriers vont se multiplier. En 1836, on peut en dénombrer 247 000. Plus de 50 000 oliviers boisent les environs d'Acre. Grand amateur de vin, Ibrahim fait
planter 260 000 pieds de vigne, dont 14 000 importés de Bordeaux 2. Le ricin croît en abondance.
En juin 1837, Méhémet-Ali pourra déclarer à Ferdinand de Lesseps : « La Syrie nourrit toute mon armée, à laquelle j'envoie seulement les sabres,
les fusils et les pièces d'artillerie 3. » Au cours de cette même année, la récolte de coton triple par rapport aux années précédentes.
L'industrie connaît elle aussi un véritable essor. Damas fabrique à elle seule près de 400 000 pièces de soieries mêlées de coton. Hébron vend dans toute la Syrie et jusqu'en Égypte ses bracelets de verre bleu et ses lampes.
On part à la recherche de carrières, de mines. Dans le sud du pays, ce sont des ingénieurs français qui prospectent le porphyre et le marbre. Au nord-est de Beyrouth, des Anglais extraient de la houille.
Comme en Égypte des travaux publics sont entrepris, d'autres mis à l'étude : amélioration du port de Saïda, projet d'un port à Alexandrette, assèchement de marais, nettoyage et creusement de la rivière qui coule d'Aïntab à Alep, travaux de navigabilité sur les deux rivières de Tarsous, construction de routes, exploration de gisements miniers de charbon et de fer.
Les relations commerciales avec l'Europe renaissent. Le produit de la douane de Beyrouth, qui était de huit cents bourses sous Abdallah, s'élève à trois mille sous l'administration égyptienne.
La centralisation obtenue par un pouvoir fort et unique fait rapidement sentir ses effets. Les impôts sont augmentés mais perçus plus régulièrement, et l'indigène n'est plus exposé aux caprices des pachas et de leurs employés.
Pas plus qu'en Égypte, nul besoin d'être armé pour circuler librement à travers le pays.
Des Arabes syriens sont pour la première fois appelés à des emplois élevés dans l'administration et dans l'armée et l'administration civile est calquée sur celle d'Égypte. Dès le début de l'automne 1833, l'édifice administratif de la Syrie est achevé. Le haut poste d'intendant des finances est confié à un Syrien chrétien, Hanna Bahari, promu par Méhémet-Ali et élevé au grade de bey.
Par égard pour son allié, le gouvernement égyptien laisse toute son indépendance à l'émir Béchir. Celui-ci a près de soixante-douze ans. C'est encore un homme vigoureux. Sa longue barbe blanche et ondoyante, sa taille élevée et élancée, ses nobles traits et la vivacité de son regard, tout en lui respire l'autorité et impose le respect. Il faut rappeler que le Liban (qui bien entendu n'est pas à l'époque un État à part entière) a été de tout temps une « montagne refuge », ce qui explique et sa mosaïque confessionnelle et sa diversité culturelle. Jusqu'en 1920, la région sera en quelque sorte « le Piémont de la Syrie ». Du temps d'Ibrahim, trois sectes dominent la montagne libanaise : les chrétiens maronites, les plus nombreux, qui se réclament toujours de la protection des rois de France ; les Druzes, qui
professent une religion musulmane hétérodoxe4, et les Metualis, descendants des anciens Perses. La terre les unit, religions et intérêts les séparent. Leur existence n'est faite que de combats et de déchirements.