Le dernier pharaon, Méhémet Ali
Rosette ou le grain de sable
Or l'ascension de Méhémet-Ali dérange ses calculs. À chaque étape, entre 1804 et 1807, il s'est démené pour lui faire barrage, appuyant les ambitions d'Alfi, écrivant à Istanbul qu'il n'y a pas de paix possible en Égypte sans la restauration des Mamelouks. Aussi finit-il sinon par susciter du moins par encourager le projet d'intervention militaire britannique, adoptant par là une attitude diamétralement opposée à celle de Mathieu de Lesseps et de Bernardino Drovetti qui, dès les premières heures, ont joué la carte Méhémet-Ali.
Rosette ou le grain de sable
En fait, sans que la France ni ses agents aient concrètement contribué à l'ascension de l'homme de Kavála, sans que l'Angleterre ni les siens aient pu l'entraver, leurs positions respectives ont été si manifestes que le pacha s'en souviendra à l'heure des choix politiques, et qu'au fil des ans son association avec la France va s'accuser et devenir le moteur principal de sa politique.
Le rapprochement franco-turc et l'entrée en guerre des Turcs contre les Russes font aussi craindre à l'Angleterre que les Français ne reparaissent en Égypte avec le consentement de Sélim III : elle veut donc les y prévenir.
C'est ainsi que le 17 mars 1807 un corps expéditionnaire anglais débarque à Alexandrie, sous les ordres du général Mackensie Fraser. Missett, qui se démène comme un beau diable, réussit à empêcher que la ville n'ouvre ses portes à un régiment albanais subordonné à Méhémet-Ali. Le général somme le gouverneur, Amin agha, de lui livrer la ville sous prétexte, déclare-t-il, « de préserver l'Égypte d'une invasion française » (sic). Le 20 mars, après un simulacre de défense, la ville se rend. Les trois cents hommes de la garnison sont déclarés prisonniers de guerre et conduits à Malte. Chez les Anglais, on dénombre sept morts et huit blessés. Aussitôt Missett fait partager sa joie au ministère de la Guerre britannique et ne manque pas de mettre en avant sa contribution personnelle.
Méhémet-Ali fait à ce moment-là campagne en Haute-Égypte, contre les Mamelouks. À la nouvelle du débarquement, les notables du Caire le rappellent. Mais sur le conseil de Drovetti (qui a fui Alexandrie avant l'entrée des Anglais), il cherche à obtenir un succès décisif sur les beys avant de regagner sa capitale. En vain. Forcé dès lors de dénouer le garrot pour partir à la rencontre de l'armée anglaise, il se risque à ouvrir avec les Mamelouks des négociations de paix. Il leur envoie des émissaires pour tenter de leur arracher ne fût-ce qu'une trêve. Les raisons qu'il fait invoquer pour les convaincre sont pour le moins finaudes : « Vous n'ignorez pas que les Anglais se sont brouillés avec le sultan des musulmans, ont pénétré dans ses États et qu'ils sont entrés à Alexandrie dans le but de s'emparer de l'Égypte comme les Français l'avaient fait avant eux. Ils disent bien qu'ils viennent, conformément à la prière d'El-Alfi, pour vous protéger et vous faire avoir la victoire, mais ne les croyez pas et soyez certains que s'ils s'emparent de ce pays, ils n'y laisseront aucun musulman. Les Anglais, en effet, ne sont pas comme les Français ; ceux-ci ne sont soumis à aucune religion et agissent au nom de la liberté et de l'égalité (sic), tandis que ceux-là sont des chrétiens attachés à leur religion, et vous n'ignorez pas la haine de chaque religion pour les autres. Il ne convient donc pas que vous ayez recours aux non-musulmans et que vous vous fassiez aider par eux
pour combattre des musulmans15. »
Déjà échaudés, les Mamelouks affichent leur scepticisme : « Celui qui vous envoie est trompeur. Méhémet-Ali revient sur ses promesses, n'exécute
pas ses serments et ne peut pas être cru 16. »
Finalement, conformément aux instructions du vice-roi, les émissaires se plient à toutes les conditions qu'imposent les émirs.
Pendant ce temps, Missett et le général Fraser ont de leur côté adressé des lettres à ces mêmes beys, les pressant de descendre vers Alexandrie pour les appuyer. Or sans attendre leur réponse, et malgré les instructions qui lui prescrivent de s'en tenir à l'occupation d'Alexandrie, le général Fraser décide de s'emparer de Rosette. Une brigade placée sous les ordres des généraux Wacop et Meade parvient le 21 mars aux portes de la ville sans rencontrer la moindre résistance. Confiants dans ce calme apparent, les Anglais pensent en être quittes pour une promenade de santé, quand à leur entrée dans la ville les habitants, armés pour l'occasion et unis aux soldats, fondent sur eux. Dans leurs rangs, c'est la panique. Rien ne les a préparés à cette forme de combat de rue. Le général Wacop est l'un des premiers à succomber sous les balles. Tout cependant n'est pas encore perdu : il reste des éléments constitués capables sinon d'inverser le cours de la bataille du moins d'en adoucir l'issue. Une centaine d'hommes commandés par un officier stationnent sur la place principale. Mais le général Meade, grièvement blessé, ordonne de sonner la retraite et c'est l'hécatombe. Si les Égyptiens et les Turcs ne s'étaient arrêtés pour trancher des têtes, il ne se serait plus trouvé un seul Anglais pour porter à Alexandrie la nouvelle de la défaite.
Le rapport expédié par le major Missett mentionne 170 morts, parmi
lesquels 22 officiers et 251 blessés 17. Quant au consul d'Espagne à Alexandrie, il écrit, en date du 3 avril, au marquis d'Almanera, ministre d'Espagne à Istanbul : « Les Anglais ont attaqué le 31 mars à 6 h du matin la place de Rosette. Les Albanais se sont retranchés dans les dernières maisons de la ville, en ont barricadé les rues, et fait un retranchement à Abu Mandour, distant d'une demi-lieue de là. Les Anglais ayant détruit un mur, se sont facilité l'entrée des rues ; ils s'y sont battus pendant deux heures mais, n'ayant pu résister au feu des Albanais qui tiraient sur eux des fenêtres, des terrasses et des toits des maisons, ils ont été obligés de se retirer. Les Albanais les ont poursuivis, et les Anglais, complètement en déroute, ont perdu beaucoup de monde, trois canons de campagne, un obusier, beaucoup de tambours, les instruments de musique des régiments et beaucoup de barriques de rhum et de sucre. Il est resté, sur la place de la ville, 200 Anglais morts et 150 blessés. Parmi eux étaient le chef de l'expédition et une douzaine d'officiers. Les Albanais n'ont perdu que 40 hommes ; ils ont eu une centaine de blessés. S'ils avaient eu de la cavalerie, l'ennemi aurait été complètement cerné. Le reste des troupes anglaises s'est réfugié à Edko où ils avaient débarqué. Ils communiquent avec Aboukir et Alexandrie par le lac. On suppose que les troupes qui ont fait l'attaque étaient au nombre de plus de 2 000 hommes.
« Les prisonniers ont été assez bien traités par le gouverneur Aly bey. On a pansé leurs blessures, mais les corps des morts restent abandonnés dans
les rues ; les têtes ont été envoyées au pacha du Caire 18. »
De fait, les cent vingt prisonniers expédiés au Caire ont voyagé dans les mêmes barques que la centaine de têtes détachées des cadavres de leurs compagnons. Dès leur arrivée dans la capitale, on s'est hâté de planter les crânes sur des piques des deux côtés de la grande allée de l'Ezbekieh, pour les offrir à la vue de la population.
La nouvelle de l'échec anglais à Rosette est arrivée dès le 5 avril au Caire, où Méhémet-Ali ne reparaît que le 9. Grandement stimulé par Drovetti, il encourage la résistance. Sayed Omar Makram fait suspendre les cours de l'université d'Al-Azhar et exhorte le peuple et les étudiants à prendre les armes. On s'empresse de réparer le mur d'enceinte. Une ligne de retranchement est élevée entre le port de Boulaq et le fort Camin. En un temps record deux redoutes garnies de pièces de gros calibre sont établies aux points vulnérables. Sur l'île de Guezireh, on construit des batteries à fleur d'eau que protège une estacade formée, d'une rive à l'autre du Nil, de barques emplies de sable. L'agent consulaire conseille le vice-roi, l'accompagnant dans toutes ses visites, et contribue à exalter les responsables militaires.
Cependant, le général Fraser a résolu de réparer son échec. Il dirige une seconde expédition contre Rosette et la position voisine d'El-Hamed.
Rassuré sur les travaux de défense du Caire, Méhémet-Ali part immédiatement pour le Delta à la tête de trois mille hommes d'infanterie et mille cavaliers divisés en deux corps, l'un sous son kiaya bey, l'autre sous Hassan pacha.
Le 21 avril c'est le choc frontal avec les Anglais, dans la région d'El-Hamed. Serait-ce grâce à la promptitude de Méhémet-Ali ? à l'ascendant qu'il exerce sur ses troupes ? ou, comme le dit Djabarti, parce que « dans toute cette affaire, Dieu, pour consommer la ruine de l'Égypte qu'il a décidée de toute éternité, aveugla les Anglais » ? Une chose est sûre : depuis qu'ils ont remis les pieds sur le sol égyptien, le hasard semble avoir constamment conspiré contre les soldats de Sa Majesté pour faire de leur expédition un lamentable échec. À El-Hamed ils perdent trente-six officiers, 400 hommes, et autant de prisonniers.
Major Vogelsang, à S.E. le major général Fraser, commandant en chef de l'armée de S.M. Britannique à Alexandrie
J'ai l'honneur de vous informer que le 21, ayant reçu du lieutenant-colonel Mac Leod l'ordre de faire notre retraite entre les 6 heures et 7 heures du matin sur trois colonnes, nous fûmes coupés par un très grand nombre de cavalerie et d'infanterie sans pouvoir nous réunir et, après plus de trois heures consécutives de défense, nous succombâmes
les uns après les autres, laissant les deux tiers de notre monde sur place, tués ou blessés. Je joins ici les noms des officiers tués, blessés et
prisonniers, ainsi que le nombre d'hommes 19 .
Et l'odieux spectacle offert quelques jours plus tôt à la population du Caire se répète. On voit défiler sur la place de l'Ezbekieh quatre cents prisonniers hébétés, précédant les têtes de leurs compagnons. Ceux qui tombent, rompus par l'épuisement, sont jetés sur des ânes et balancés dans des culs-de-basse-fosse. Ceux qui succombent sont décapités sur-le-champ et leurs têtes rallongent l'allée funèbre. À la nuit tombée on enterre les crânes après en avoir découpé les oreilles ; celles-ci, une fois salées et tannées, sont envoyées à Istanbul. Méhémet-Ali laisse faire. Cette exhibition favorise son influence sur le peuple. Cependant, une fois l'effet produit, il fait montre d'humanité. Un nouveau courrier du major Vogelsang à Fraser en témoigne :
De la Citadelle du Caire, 1 er mai 1807. Nous ne pouvons assez nous louer de la manière dont les Turcs nous ont traités étant prisonniers ; c'est grâce aux ordres qu'avait donnés le Grand Pacha du Caire, exigeant que le plus grand soin fût accordé aux
blessés. Il continue toujours sa bonté à notre égard 20 .
Le rôle de Bernardino Drovetti est essentiel : « Lorsque les prisonniers furent montés à la Citadelle, le consul de France les y suivit, accompagné de médecins. Il leur prépara des logements, donna à leurs officiers des chambres dignes d'eux et leur fit distribuer tout ce qui leur était nécessaire. Il leur rendait visite presque tous les jours et les chirurgiens continuaient à les soigner, comme cela se pratique dans les habitudes des Européens, qui agissent avec les ennemis blessés et qui honorent leurs prisonniers de
guerre 21. »
De tout le mois qui s'est écoulé depuis le débarquement, les Mamelouks n'ont pas bronché. Fraser juge plus prudent de ne se hasarder dans aucune nouvelle entreprise et s'isole dans Alexandrie.
Méhémet-Ali est prêt à porter le coup de grâce lorsque Fraser qui a, semble-t-il, mieux compris que Missett la valeur de l'adversaire lui envoie un parlementaire. Cette initiative concorde du reste avec les intentions du gouvernement anglais qui, informé des échecs de ses troupes, ordonne d'évacuer Alexandrie.
Lord Castlereagh au général Fox
14 juin 1807
Votre courrier du 14 mai, expédié de Messine, a bien été reçu et son contenu soumis à Sa Majesté. C'est avec une grande tristesse que Sa Majesté a pris connaissance du rapport expédié par le major Fraser à M. Windham en date du 6 avril, et à vous-même en date du 24, dans lequel il est fait état des lourdes pertes subies par les troupes britanniques à Rosette [...] Le bon plaisir de Sa Majesté est que vous preniez toutes les mesures nécessaires afin que les troupes de Sa Majesté se retirent d'Égypte et qu'elles regagnent leurs cantonnements
de départ en Sicile 22 .
L'homme de Kavála est trop averti de la puissance britannique pour se montrer intransigeant. L'entente avec Fraser s'établit donc facilement. Le principe de l'évacuation décidé, il ne reste plus qu'à convenir avec Méhémet-Ali de la restitution des prisonniers.
Le 14 septembre 1807 intervient entre lui et Fraser une convention à cet effet, aux termes de laquelle Méhémet-Ali propose aux Anglais de leur vendre... du blé. L'offre n'est pas innocente. Il sait que l'Angleterre, aux prises avec Napoléon dans la péninsule ibérique, a désespérément besoin de nourrir ses troupes. De plus, son réalisme politique le pousse à solliciter humblement la « protection de l'Angleterre », et il s'engage à contrecarrer toute initiative d'occupation d'Alexandrie d'où qu'elle vienne, ottomane ou
française 23. À cela rien d'étonnant : toute sa vie durant, il vivra comme sous l'obsession du cauchemar de l'Angleterre. Et il n'aura pas tort. En s'alliant avec les Anglais, il espère conjurer la menace constante que cette puissance représente à ses yeux. Mais cette alliance tant souhaitée ne verra jamais le jour. Le gouvernement britannique lui achètera son blé à prix d'or, mais ce sera tout.
Drovetti, témoin indirect des tractations du vice-roi, perce à jour ses véritables intentions. Le 17 septembre 1807, il écrit à Sébastiani : « Hier, après le départ des négociateurs anglais, j'ai eu audience du pacha. Il m'a paru content. Je lui ai fait des observations sur le prétexte qu'il m'avait manifesté pour ne pas me voir avant-hier ; il m'a dit que, pour le moment, il ne pouvait agir contre ses intérêts, mais, lorsque les Anglais seraient partis d'Alexandrie il les traiterait toujours en ennemis de son gouvernement. Il se garde bien de les heurter en la moindre chose ; il les ménage tellement qu'il m'a prié de rester jusqu'au moment du départ dans un endroit où je ne fusse pas si près de lui, parce que, me dit-il, quand le général anglais me vit arriver, il se mit en colère et voulait rompre le traité ; il craint que pour
cause de moi, il ne survienne encore des difficultés24. »
Le 19 Alexandrie est évacuée. Le 20 Méhémet-Ali y fait son entrée, salué par des salves d'artillerie. Le 25 il reçoit la visite du contre-amiral
Hallowel 25 et, après les compliments d'usage, la flotte des transports anglais appareille.
In fine, l'expédition anglaise de 1807 (elle a duré moins de six mois) a eu pour résultat de placer entre les mains de Méhémet-Ali cette ville d'Alexandrie qu'il désirait tant posséder et de le mettre par là en contact plus direct qu'au Caire avec les intérêts politiques et économiques des puissances européennes. Lui qui jusqu'ici n'a été qu'un chef de bande jeté par hasard sur une terre où il ne s'est jamais maintenu que par son ascendant et son habileté, devient un élément de poids dans la politique internationale.
Les succès remportés par ses soldats sur ceux d'une grande puissance occidentale ont du même coup accru considérablement son autorité et son prestige aux yeux des Égyptiens et enlevé aux Anglais, et pour longtemps, la tentation de remettre les pieds en Égypte.
Grâce à Drovetti qui, pendant toute cette crise, a été un auxiliaire et un habile conseiller, l'expédition anglaise a créé une solidarité d'intérêts entre Méhémet-Ali et la France. Bilan à l'opposé – ô combien – de celui que l'Angleterre escomptait de son intervention. Sir John Moore avait écrit dans son journal le 5 février 1807, c'est-à-dire un mois avant le débarquement : « Mon opinion est que l'expédition d'Alexandrie est mal conçue. Ce n'est pas en attaquant les Turcs dans leurs provinces éloignées qu'ils en seront affectés. Si, en cas de partage de l'Empire ottoman, on pense que l'Égypte est ce qui nous convient le mieux, nous pouvons prendre Alexandrie à tout moment. Les Français ne peuvent y être avant nous, mais à ce moment-ci de la guerre, nous ne devrions pas enfermer nos troupes dans des garnisons éloignées. Cette mesure, en nous privant d'une force disponible, nous empêche de tirer avantage de notre supériorité navale en vue d'opérations
offensives 26. »
Autre conséquence imprévisible, cette expédition avortée a fait prendre conscience à Méhémet-Ali de la nécessité de posséder une flotte sans laquelle l'Égypte serait toujours à la merci d'un quelconque envahisseur venu de Méditerranée. Quant au malheureux major Misset, il ne lui reste plus, à la fin de 1807, qu'à quitter l'Égypte. Il y reviendra quatre ans plus tard.
Quelques semaines après sa victoire sur les Anglais, Méhémet-Ali expédie au sultan les 6 000 bourses qu'il s'est engagé à payer en échange de son maintien à la tête de l'Égypte. Cette fois la somme a été arrachée au peuple, selon les méthodes qu'ont employées tous ses prédécesseurs : taxations et impôts exorbitants sur toute la population. De toutes ces exactions, Djabarti en cite une tellement loufoque que nous pourrions douter de sa véracité. Pourtant l'information est exacte. On inventa un nouvel impôt que l'on baptisa cyniquement « impôt de la bonne nouvelle ». Le mécanisme était aussi simple que radical : des ordres de paiement étaient rédigés, confiés à des collecteurs. Ceux-ci recrutaient à leur tour des agents qui les devançaient pour annoncer leur arrivée. En échange de quoi ces « messagers » se faisaient payer un droit aussi élevé qu'ils le pouvaient. Décidément, le peuple égyptien n'était pas au bout de ses peines.
Le tribut promis lui ayant été versé, la Porte met aussitôt une frégate à la disposition d'Ibrahim et le renvoie en Égypte. Si les maîtres d'Istanbul pouvaient imaginer le rôle que le jeune homme jouera sous peu, ils se garderaient bien de le restituer. Une fois au Caire, Ibrahim est nommé defterdar (Toussoun l'ayant remplacé à la Citadelle), chargé de seconder son père dans la réorganisation des finances du pays. Ce qu'il fera avec une rigueur incontestable. Renflouer les caisses de l'État, trouver les fonds nécessaires pour entretenir ses armées et sa marine sera pour Méhémet-Ali un véritable casse-tête. Il le sait mieux que personne : sans argent, point de puissance militaire ; privé de puissance militaire, son règne est voué inéluctablement à l'échec. Jusqu'ici il a vécu d'expédients financiers, n'hésitant pas à faire main basse sur les caravanes de passage. Il va s'attaquer au problème avec la plus grande énergie, pressurant le peuple et les notables sans ménagements.
En date du 30 août 1805, on peut déjà lire sous la plume de Drovetti : « On doit s'attendre à de fortes contributions et à des séquestres militaires sur les marchandises et principalement sur cinq à six mille fardes de café
qui doivent arriver de Suez au Caire par la première caravane 27. »
Un peu plus tard, le 13 septembre 1805, le même Drovetti fait part à Talleyrand de sa consternation en apprenant que Méhémet-Ali a décidé d'imposer aussi les étrangers : « Au Caire on prend toutes sortes de mesures pour faire contribuer les chrétiens, Coptes, Grecs et Juifs. La majeure partie des protégés n'a pas été épargnée. Je me suis borné à adresser à Méhémet-Ali une note à peu près pareille à celle que j'ai présentée à S.A. le capitan pacha, en y ajoutant cependant des représentations énergiques pour les
mauvais traitements personnels faits aux protégés français28. »
Dans le même temps, il a maille à partir avec ses soldats albanais, qui ne l'ont toujours servi que par intérêt et cupidité, travaillés par l'intrigue ou gagnés par la désertion. Des coups de feu seront dirigés un jour contre sa maison et sa propre garde y répondra mollement. L'incident, rapporté
le 19 août 180529, par Drovetti à Talleyrand, fut suffisamment sérieux pour que Méhémet-Ali décidât de se barricader dans la Citadelle.
Cette situation – on le voit – ne saurait durer plus longtemps. Tôt ou tard, le vice-roi se retrouverait dos au mur.
1 Recueil des firmans impériaux ottomans adressés aux walis et aux khédives d'Égypte, 1597-1904, réunis sur l'ordre de Sa Majesté Fouad Ier, roi d'Égypte (Administration des biens privés et des palais royaux).
2 Ibid.
3 C'était aussi la pensée de l'ambassadeur britannique à Istanbul lorsqu'il écrivit à son ministre, Charles James Fox, en date du 6 juin 1806. Arbuthnot à Fox, in René et G. Cattaui, op. cit.
4 Douin, 1926, op. cit.
5 Ali bey el Abassi, Voyages en Afrique et Asie pendant les années 1803, 1804, 1805, 1806 et 1807,3 vol., Paris, Imprimerie royale, 1814.
6 Il était alors commissaire général des Relations commerciales à Alep.
7 Cattaui, 1931, op. cit.
8 John Murray, Narrative of a journey in Egypt and the country beyond the Cataracts, Londres, 1816.
9 Voir le précieux ouvrage d'Amaury Faivre d'Arcier, Les agents de Napoléon en Égypte, 1801-1815, Centre d'études napoléoniennes, 1990.
10 Gouin, 1847, op. cit.
11 Lettre expédiée d'Alexandrie, le 2 février 1807, Douin, op. cit.
12 Djabarti, op. cit.
13 Ibid.
14 Arbuthnot à Fox, voir René et G. Cattaui, op. cit.
15 Djabarti, op. cit.
16 Ibid.
17 G. Douin et Mme Fawtier-Jones, op. cit.
18 Ibid.
19 Ibid.
20 Ibid.
21 Djabarti, op. cit.
22 G. Douin et Mme Fawtier-Jones, op. cit.
23 Ibid.
24 Douin, 1926, op. cit.
25 L'amiral Lewis était mort quelques jours auparavant, emporté par une fièvre maligne. Son corps fut placé dans une barrique de rhum pour être conduit en Angleterre, où il avait manifesté le désir d'être inhumé.
26 The Diary of Sir John Moore, édité par le général de brigade sir J.F. Maurice, 3 vol., Londres.
27 Douin, 1926, op. cit.
28 Ibid.
29 Ibid.
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