Le dernier pharaon, Méhémet Ali
11 - la Nouvelle Armée du Pharaon (1819-1824)
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LA NOUVELLE ARMÉE DU PHARAON
(1819-1824)
En 1819, pour instaurer le Nizam el guedid qu'il n'a pu entreprendre quatre ans plus tôt, il décide de s'appuyer sur des officiers majoritairement français et, en particulier, sur l'un d'entre eux : le colonel Joseph Sève, vétéran des armées impériales venu chercher fortune sur les bords du Nil. Personnage assez étonnant, qui mérite que l'on s'arrête un bref instant sur son parcours.
Il est né le 17 mai 1788 à Lyon, d'un chapelier et d'une meunière. Le 23 septembre 1799, alors qu'il est à peine âgé de onze ans, sa famille prend la décision de le placer dans la marine afin paraît-il de dompter son caractère rebelle. Le voilà qui s'embarque à Toulon, tout jeune aspirant, à
bord de la frégate la 1 e Muiron . Quatre ans plus tard il est versé dans le 2
régiment d'artillerie de marine. En octobre 1805 il prend part à la bataille de Trafalgar où il est atteint d'un coup de hache. En 1812 son régiment est envoyé en Hanovre et il se retrouve dans les neiges de Russie. Rescapé, il est nommé adjudant. Il prend part aux dernières campagnes de l'Empire et se rallie à Napoléon pendant les Cent-Jours, ce qui lui vaut – comme à tant d'autres – de voir sa carrière brisée en 1815, lors de la seconde Restauration. Il demande plus d'une fois à réintégrer l'armée active. En vain. Il se lance alors dans le commerce de cabriolets et de chevaux. Sans succès. En 1816, las de lutter, il envoie sa démission d'officier au nouveau ministre de la Guerre, le duc de Feltre. Elle est acceptée. À cette époque, il n'est pas colonel (et ne l'a jamais été en dépit de ses dires à Méhémet-Ali) mais lieutenant de cavalerie.
En tout cas, le voici dans la dèche, harcelé par des meutes de créanciers. Au cours de l'hiver de 1818, menacé de prison, il se réfugie chez son oncle Juilet et tâche de se faire oublier. Finalement, une maison de commerce lui offre de la représenter en Italie. Il part pour Milan en janvier 1819 et y rencontre de nouvelles tracasseries. Très vite, il se rend compte qu'il n'a aucun talent de vendeur. Là-dessus, il apprend que le shah de Perse recherche des officiers expérimentés pour organiser son armée à l'européenne (le fameux Nizam el guedid), et il s'adresse au seul ami fidèle qui lui reste, le comte de Ségur, pour se faire recommander auprès du shah. À cette requête le comte répond par des lettres de créance pour un autre souverain sur qui le monde a les yeux fixés : Méhémet-Ali. Sève n'hésite pas. Il dit adieu à l'Europe et part pour l'Égypte en janvier 1820. Cette fois, le destin va lui sourire. Au vu des lettres flatteuses et pressantes du comte de Ségur, mais aussi grâce aux recommandations de l'architecte Pascal Coste (dont Sève fait la connaissance à Alexandrie), le vice-roi lui accorde audience et l'engage sur-le-champ. Coste écrit : « Pendant que j'étais au camp de la colonne de Pompée, j'eus la visite d'un Français, M. Sève, officier de cavalerie, arrivé depuis peu de jours à Alexandrie. Il me témoigna le désir de prendre du service auprès de Méhémet-Ali pacha ; je m'empressai de le présenter à Son Altesse qui l'accueillit favorablement et
lui donna la direction des ateliers d'artillerie à l'arsenal du Caire2. »
Sur ce dernier point, Coste se trompe. C'est en tant qu'ingénieur que le vice-roi engage Sève et lui attribue un traitement pour aller prospecter en Haute-Égypte à la recherche de mines de charbon. Aux yeux de certains, offrir un pareil poste à un officier de cavalerie avoisine l'incompétence. C'est mal connaître le contexte de l'époque. L'Égypte d'alors est envahie d'aventuriers, de charlatans de tout poil venus chercher fortune dans un pays que l'Europe considère comme un nouvel Eldorado. Ils ont débarqué dans la vallée du Nil, bardés pour la circonstance de titres plus ou moins pompeux, désireux de faire peau neuve ou impatients de mettre au service du vice-roi des talents qu'ils prétendent inutilisés dans leur propre pays. La chute définitive de Napoléon et les régimes réactionnaires de la Sainte-Alliance ont dispersé, réduit à l'inaction, parfois même à la mendicité, nombre de jeunes officiers d'Empire ou de partisans de la Révolution. L'Amérique, la Perse et l'Égypte qui s'ouvrent à la modernité représentent à leurs yeux une espérance nouvelle. Méhémet-Ali, toujours méfiant, reste sur ses gardes. Certains, parfois des plus qualifiés, sont poliment éconduits, tel le baron
d'Armandy, déjà évoqué, dont Roussel signale le passage 3. « M. d'Armandy, ex-capitaine d'artillerie volante de la Garde, était venu en Égypte avec un passeport. Il avait cru trouver du service auprès du pacha et se voyant frustré dans son attente, il a pris le parti de s'embarquer à Suez pour
Djeddah d'où il a gagné Moka4. »
D'autres, pareillement à Sève, sont mis à rude épreuve dans des missions lointaines de la Haute-Égypte avant d'être agréés et nommés à des postes clés. À ceux qui mettent en garde le vice-roi contre un choix hâtif, il répond : « Je sais que parmi cinquante individus qui viennent m'offrir leurs services, quarante-neuf peuvent être comparés seulement à des pierres fausses. Sans les essayer, toutefois, je ne puis découvrir le seul diamant véritable qui peut se trouver parmi eux. Je commence par les acheter tous et, lorsque je découvre la pierre authentique, elle me dédommage cent fois
de la perte que j'ai éprouvée par les autres 5. »
De plus, ces nouveaux arrivants suscitent bientôt tant de difficultés que Boghos bey est contraint d'écrire aux divers représentants étrangers. L'atteste ce courrier de Thédenat-Duvent au général Dessoles, ministre des Affaires étrangères, en 1818 :
Monseigneur,
J'ai l'honneur de remettre ici à Votre Excellence copie, avec la traduction en regard, d'une circulaire en langue italienne adressée à tous les consuls, d'ordre de S.A. le pacha vice-roi d'Égypte, par M. Boghos son premier secrétaire et interprète, par laquelle il se plaint de ce que plusieurs Francs nouvellement arrivés en cette échelle s'y livrent à des excès qui ont attiré sur eux les regards de la police. Il est certain, Monseigneur, que depuis quelque temps l'on voit presque journellement arriver en cette contrée une foule d'étrangers, surtout des Italiens, des Maltais et des Grecs, la plupart gens sans aveu et mauvais sujets, et que quelques-uns se sont déjà rendus coupables de divers désordres, même de délits qui ont affligé et affligent la géné ralité des Francs honnêtes sous le rapport que même leur sûreté personnelle
pourrait en être compromise 6 .
On comprend mieux la méfiance du souverain.
Sève accepte donc de partir pour la Haute-Égypte. Sa mission se révélera un échec : nulle trace de charbon. Mais lorsqu'il revient au Caire après trois mois d'absence, Méhémet-Ali le présente à Ibrahim comme étant à même de mener à bien le projet longtemps caressé : la réorganisation de l'armée égyptienne. Sève est aussitôt nommé agha et reconnu officiellement comme instructeur. Il n'est pas le seul officier français engagé dans cette entreprise de réforme. À la même époque, on trouve le capitaine Mari (alias Békir agha, Corse d'origine, futur chef d'état-major de l'armée d'Arabie). Surnommé « Tapin-bey » par la colonie française, il est l'un des rares Français à avoir appris très vite les langues du pays, compétence qui lui
permet de traduire en turc certains opuscules militaires7. On trouve aussi le sergent Argault, les capitaines Cadeau, Daumergue et Caisson. Un capitaine Beaufort d'Hautpoul collabore à la réorganisation des états-majors, tandis que d'autres officiers, Prom, Brassy, Bock, Walfingen et Arago, servent autour du major général. Cette énumération est loin d'être exhaustive. La France commence à être de plus en plus présente en terre égyptienne et, nous le verrons par la suite, elle occupera bientôt toutes les structures majeures du pays, que ce soit dans le domaine militaire, naval, médical, agricole, ou encore dans le monde de l'urbanisme avec, en particulier, l'architecte Pascal Coste.
L'école militaire d'infanterie est créée en 1820. Les premiers exercices ont lieu au pied de la citadelle, sur la place de Roumélie, en présence du souverain, des autorités, et devant une foule venue en nombre, mais plus empressée à jubiler devant la résistance qu'opposeraient ses compatriotes aux leçons de l'instructeur français qu'à apprécier la qualité des manœuvres. Pour les indigènes, ce « nouvel ordre » fleure le blasphème, non parce qu'il exige discipline et contrainte, mais parce qu'il leur paraît insupportable qu'un soldat musulman soit obligé de se soumettre à un supérieur chrétien.
Après quelques semaines d'essais, et malgré l'exemple d'Ibrahim qui, tel un simple conscrit, s'est lui-même aligné dans le rang, seuls l'opposition et l'esprit de rébellion progressent. À ce propos, voici une anecdote que rapportent la plupart des biographes de l'homme destiné à rester dans la mémoire du peuple égyptien non pas sous le nom de colonel Joseph Sève mais, après sa conversion à l'islam, sous celui du grand Soliman pacha.
Un bataillon fait un jour l'exercice du feu sur les bords du Nil. Sève, désireux de jouir du spectacle, pique des deux et s'éloigne de manière à pouvoir embrasser l'ensemble des manœuvres. Placé face aux rangs, il lance ses commandements. Au mot « feu », son cheval tressaille. Des balles ont sifflé autour de lui, le manquant de peu. Il se dresse sur ses étriers et se précipite sur le bataillon. Là, il s'engouffre dans les rangs qu'il bouscule, frappe de droite et de gauche d'une cravache vigoureuse. Les coups pleuvent et il crie : « Imbéciles ! C'est à cette distance que vous manquez un homme ? Recommencez ! » Faisant voler le sable sous les sabots de son cheval, il se campe à nouveau face au bataillon et ordonne : « Apprêtez armes ! Enjoue ! Feu ! » Et l'on assure que, devant tant d'héroïsme, une clameur s'élève, les rangs se rompent, et les hommes entourent leur commandant avec des protestations de repentir. Certains même pousseraient
l'admiration jusqu'à baiser ses étriers8...
Un groupuscule converti ne fait pas une unanimité. Les hommes s'initient, mais avec une mauvaise volonté flagrante, à ce nouvel art de faire la guerre. Ils s'impatientaient de ces exercices trop « mécaniques » qui à leurs yeux faisaient d'un soldat un être sans volonté. Finalement, devant cette résistance opiniâtre, cette lenteur à progresser, décision est prise (sans doute sous l'impulsion de Sève) de transporter à Esneh, près d'Assouan, au fond de la Haute-Égypte, et à Farchout, entre Girgheh et Keneh, les camps d'instruction. C'est en effet le seul moyen d'éloigner les nouvelles recrues de la capitale, de les tenir à l'écart des réunions publiques et des dénigreurs qui, dans l'ombre des ruelles, ne manquent pas de dire tout le mal qu'ils pensent de ce Nizam el guedid.
Dans les premiers temps, le noyau de la nouvelle armée est composé de proches du vice-roi, des fils de ses fonctionnaires, trois ou quatre cents personnes au total, gens distingués pour la plupart de naissance ou de fortune. Peu à peu, sous la houlette de Sève et grâce à sa ténacité, ce nombre s'accroît. Bientôt, il se trouve des hommes assez capables d'enseigner aux autres pour qu'on les verse dans la troupe rassemblée à Benihali, près de Manfalout, en Haute-Égypte.
Dès 1823, le vice-roi peut faire admirer aux consuls généraux de France et d'Angleterre, Drovetti et Salt, qui l'ont accompagné en Haute-Égypte, les manœuvres de trente mille hommes enfin disciplinés.
Ce mouvement pourrait prendre de l'ampleur si les pertes considérables qui résultent de l'inaccoutumance des Soudanais à la vie dans les camps ne posaient de sérieux problèmes d'effectifs. Cette situation décide Méhémet-Ali à recruter ses soldats dans les rangs du peuple égyptien lui-même ; autrement dit – innovation de taille –, il opte pour la création d'une armée nationale. C'est la première fois, au moins depuis la plus haute antiquité, que l'autochtone est appelé sous les armes. Jusqu'alors la troupe opérant en Égypte n'était jamais constituée que d'éléments étrangers.
À partir de 1817 Méhémet-Ali, désireux de hâter l'instruction de ses nouveaux régiments, charge un commerçant français d'Alexandrie du nom de Tourneau d'obtenir l'aide du gouvernement de Louis XVIII. Le roi y répond en faisant expédier en Égypte quatre fusils des manufactures de
Saint-Étienne pour les besoins de l'école militaire9. Vers le milieu de 1824, Tourneau charge le général Belliard, lequel a signé en 1801 la capitulation du Caire, de constituer une mission chargée de soutenir et de conseiller le pacha dans son entreprise réformatrice. Pour la diriger, Belliard porte son choix sur un général en disponibilité, le baron Boyer, lui aussi vétéran de la campagne d'Égypte. Il arrive au Caire à la fin de l'année avec pour second le marquis de Livron qui, des mois durant, fera la navette entre l'Égypte et la France pour l'exécution de commandes de matériel et le recrutement d'autres instructeurs militaires.
Pendant son séjour en Égypte, la mission Boyer est augmentée de cinq chefs de bataillon, de deux capitaines, de deux lieutenants et d'un colonel d'artillerie, Rey. Détail important : le modèle adopté pour la création de cette armée égyptienne est le modèle français ; les règlements sont ceux de l'armée française, traduits en arabe.
Grâce à quoi, en 1833, Méhémet-Ali pourra considérer qu'il a sous les armes environ 98 000 hommes de troupes de terre. Pour l'année 1829, Cadalvène et Breuvery en proposent un décompte assez fidèle :
22 régiments d'infanterie de ligne à 4 bataillons de 800 70
hommes, soit 3 200 hommes par régiment 400
2 régiments d'infanterie de la garde 6
400
1 régiment d'infanterie qui se forme en Syrie 3
200
13 régiments de cavalerie à 6 escadrons de 140 hommes, 10
soit 840 par régiment 920
1 régiment de cavalerie de la garde 840
1 régiment de cavalerie qui se forme en Syrie 840
2 régiments d'artillerie à pied de 1 500 hommes chacun 3
000
2 régiments d'artillerie à cheval 3
000
3 bataillons de vétérans de 800 hommes chacun 2
400
101
000
Cependant, très vite, la charge militaire imposée par Méhémet-Ali à son peuple va devenir écrasante, et la levée de recrues sera vécue de façon tragique par les fellahs.
Le scénario est à quelques détails près immuable : le gouvernement envoie à tous les moudir, et ceux-ci à tous les cheikhs el-balad, l'ordre de fournir un certain nombre de conscrits dans un délai déterminé. Les miliciens attachés au service de chaque gouverneur fondent à l'improviste sur les villages. Certains villageois réussissent à fuir, d'autres se cachent dans les cimetières où, la nuit venue, les femmes leur apportent en secret de la nourriture. Certains s'arrachent les incisives (pour être dans l'incapacité de déchirer l'enveloppe d'une cartouche), d'autres se font sauter d'un coup de hache l'index de la main droite (d'où incapacité de tirer) ou se brûlent un œil avec de la chaux vive (d'où inaptitude à viser), le tout ponctué de jurons et de malédictions contre celui qu'on ne nomme plus que zalem pacha (le pacha tyran). Les déserteurs, ramenés à coups de bâton ou de courbache
(sorte de fouet d'une seule lanière de peau d'hippopotame ou d'éléphant 10), sont traînés jusqu'au chef-lieu de la province où, la plupart du temps, ils arrivent dans un tel état de délabrement physique que les médecins attachés au recrutement se voient contraints d'en refuser plus de la moitié. Le reste est expédié, mains liées derrière le dos, sur Le Caire ou Alexandrie, et incorporé de facto dans l'arme à laquelle on le destine. Mais toutes ces horreurs vont susciter un changement inattendu dans la neutralité de ces hommes, un nouvel état d'esprit à mille lieues des prérogatives de Méhémet-Ali.
L'Égyptien, de par sa nature, est un être essentiellement pacifique. Et bien qu'il eût été guerrier et conquérant sous les pharaons, des siècles d'occupation et de répression ont fini par le conforter dans ce fatalisme propre à l'islam pour qui le bien comme le mal sont uniquement volonté d'Allah.
Sous la férule ottomane, la simple vision d'un Turc armé d'une canne éveillait en lui une irrépressible sensation de crainte. L'occupant était le pasteur qui chasse devant lui des troupeaux de chèvres ou de moutons, indifférent au sentiment de peur et d'humiliation qu'il fait naître à l'entour. Or voici que, de façon indicible, un miracle s'opère. Le fellah enrôlé oublie son premier état. D'humble, d'avili qu'il était, il adopte sous les drapeaux une attitude opposée à celle qu'il tenait dans son village. Tout à coup, il releva la tête. Il se dit « soldat de Méhémet-Ali », et cette qualification devient à ses yeux un titre de considération. Si des Turcs, pour lui faire injure, lui rappellent son origine, il trouve – pour la première fois de son existence – le courage de rendre insulte pour insulte. C'est ainsi qu'au fil du temps cette armée va devenir le creuset où se formera peu à peu une identité nationale. Métamorphoses imprévisibles qui interviennent parfois dans le destin des peuples...
Cela étant, si l'on se met en lieu et place de Méhémet-Ali, on peut comprendre les raisons pour lesquelles sa préférence va à un encadrement essentiellement turc. Le vice-roi considère – à juste titre – que l'Égyptien, dégradé par un long esclavage, a perdu tout instinct de commandement. À ce propos, on a prêté au pacha des recommandations dont on ne saura jamais si elles sont vraies ou si elles font partie de la légende. Il aurait dit un jour à son fils Ibrahim : « Prends garde ! Ne place jamais les soldats égyptiens en première ligne ; ils seront les premiers à se rendre. Ne les place pas non plus au dernier rang ; ils seront les premiers à battre en retraite : enferme-les entre nos officiers turcs ! »