Le dernier pharaon, Méhémet Ali
La mise à mort des Mamelouks
Ces fonds de provenances diverses vont très vite remplir ses coffres et lui permettre de recruter des mercenaires, d'accroître sa puissance militaire, de créer une marine, bref d'ériger ses Pyramides à lui : « Méhémet-Ali épargne pour les contingents futurs vingt millions par an. Il est considéré à cette
heure, comme le pacha le plus riche de l'Empire ottoman 6. »
La mise à mort des Mamelouks
En mai 1809, jugeant la situation plus sûre, il fait venir en grande pompe de Kavála son épouse Amina et le reste de sa famille.
On peut imaginer, sans tomber dans l'excès, l'émotion que cet homme (aux prises depuis près de huit ans avec les plus extraordinaires difficultés) doit éprouver le jour de leur arrivée. Il n'est pas impossible que, le temps d'une soirée ou deux, il ait oublié le poids du pouvoir, les demandes de solde de ses troupes, les Mamelouks, les Anglais et la France.
Les mois passent.
La stratégie, qui consiste tout son règne durant à jouer un double jeu entre la France et l'Angleterre, se précise. En décembre 1809, il déclare à Drovetti que, si le sultan entrait en guerre avec la France, lui, pacha d'Égypte, resterait neutre. Et, un an plus tard, il passe avec la Compagnie des Indes orientales un traité où il garantit que, même en cas de conflit entre les Turcs et les Anglais, il ne molestera les sujets de Sa Majesté ni dans leurs personnes ni dans leurs biens, qu'au contraire il les protégera.
Il est fort probable que de cette époque datent ses premières velléités d'indépendance réelle. En mars 1810, il demande à Drovetti si Napoléon
l'aiderait à se placer dans la situation des puissances barbaresques7. Drovetti ferme l'oreille à de telles ouvertures. En 1812, bien que méfiant à l'égard de l'Angleterre, Méhémet-Ali pose la même question à Missett revenu à Alexandrie l'année précédente. L'Anglais se refuse à entrer en négociation avec lui là-dessus, mais lui donne l'assurance que Sa Gracieuse Majesté restera en paix avec lui, même en cas de guerre entre elle et la Turquie.
Pour avoir totalement les coudées franches, que lui reste-t-il à achever, sinon purger l'Égypte de la plaie mamelouke ? Certes, depuis l'échec du débarquement anglais, nombre de ses ennemis, lassés par leur vie d'errance, sont venus se ranger sous sa bannière. Mais la menace n'en demeure pas moins. Les survivants d'Alfi bey nourrissent encore l'espoir d'une nouvelle et plus importante expédition anglaise. Les plus optimistes pensent même qu'ils parviendront à soustraire à la Couronne britannique de fortes sommes en vue de soudoyer les troupes du vice-roi et de le renverser. En juin 1810, avec à leur tête Chahine bey (le successeur d'Alfi) ils ont reparu aux portes du Caire, à Gizeh, contraignant le wali à reprendre les armes. Il leur livre bataille le 20 juillet à Al-Lahoun, près du Fayoum, et remporte sur eux une victoire si totale qu'on pourrait les croire définitivement anéantis. Ce n'est pas le cas. Véritable hydre de Lerne, ils ne tardent à se montrer une nouvelle fois menaçants. L'homme de Kavála décide alors de leur porter le coup de grâce.
Le 1er mars 1811, sous prétexte de réjouissances organisées pour l'investiture de son fils Toussoun, nommé commandant de l'armée égyptienne en partance pour la péninsule arabique, il décide d'attirer dans la Citadelle du Caire l'élite de la force mamelouke, vingt-quatre beys, quarante de leurs kushaf (agents locaux), accompagnés d'environ quatre cents
hommes 8. À leur tête, Chahine bey. Ces chiffres, étant donné l'absence de témoignage oculaire, sont bien entendu incertains.
Comment l'embuscade se déroule-t-elle ?
On peut se laisser aller à imaginer ces Mamelouks, défilant ce jour-là en grand arroi, magnifiquement drapés dans leurs amples vêtements de cachemire et de soie conçus comme à plaisir pour leur rendre la marche à pied presque impossible, comme s'ils n'étaient nés que pour faire corps avec leur monture.
Ils pénètrent dans la forteresse par bab el-Djedid, la porte neuve, et sont accueillis par le pacha et sa cour. Celui-ci les reçoit avec sa bienveillance coutumière et leur offre un festin au terme duquel, selon toute apparence, il s'entretient familièrement avec les plus importants d'entre eux.
À ce stade deux hypothèses. Selon certains auteurs, la cérémonie de l'investiture de Toussoun devant se dérouler au camp de Kobet el-Azab, l'ordre de départ est donné et le cortège se met en branle vers bab el-Azab. Pour d'autres, la fête touchant à sa fin, les Mamelouks prennent simplement congé de leur hôte. À vrai dire, cela n'a pas beaucoup d'importance, c'est la suite qui demeure le fait essentiel.
Le cortège se forme, dans un ordre déterminé à l'avance : la garde du pacha avance en tête ; dans son sillage caracolent les Mamelouks, en arrière un deuxième corps, peut-être constitué de delhis, ferme la marche, interdisant toute retraite. La colonne s'engage le long de la rampe d'accès, qui descend de bab el-Wastani, principale porte intérieure, vers bab el-Azab qui s'ouvre sur la place de Roumélie. La voie tortueuse, étroite et en pente, ne permet guère à plus de trois cavaliers d'avancer de front.
Du haut des remparts, les soldats albanais observent les Mamelouks qui progressent en rangs si serrés qu'il leur serait impossible de faire demi-tour.
À peine l'avant-garde du pacha a-t-elle franchi le seuil de bab el-Azab que les derniers Mamelouks quittent bab el-Sirr, si bien qu'ils se trouvent tous engagés dans le défilé. Soudain, un coup de canon. La lourde porte de bronze de bab el-Azab se referme devant Chahine et les siens tandis que, derrière eux, bab el-Djedid et bab el-Wastani pivotent elles aussi sur leurs gonds. C'en est fait, les quatre cents guerriers sont pris dans la souricière. Une grêle de balles s'abat sur eux du haut des remparts. C'est l'hécatombe, dans un mélange de feu et de sang.
Une légende prétend qu'un seul Mamelouk réchappa. Il s'agirait d'Amin bey, le frère d'Alfi. Retenu chez lui par quelque affaire pressante, il ne serait arrivé à la Citadelle que lorsque les delhis commençaient à en sortir. Voyant la porte se refermer sur eux et ayant entendu le premier coup de fusil, il aurait tourné bride, foncé au galop jusqu'au village de Bassatine, et de là
gagné la Syrie 9. Cette version est pourtant moins accréditée et connue que la suivante qui fut reproduite par le Moniteur égyptien du mois
d'avril 181110. Selon la gazette, il se serait trouvé aux derniers rangs du cortège et, au signal du massacre, il se serait rué au galop à l'intérieur de la Citadelle, tournoyant, éperdu, cherchant une issue. Ne rencontrant autour de lui que le sommet des remparts qui plongeaient dans un vide d'environ soixante pieds, il n'aurait pas hésité. Prenant du champ, il aurait éperonné son cheval et se serait lancé dans l'abîme au prix de sa monture, mais sain et sauf. Légende ou fait véridique ? Il n'en demeure pas moins qu'aujourd'hui encore, au Caire, les guides vous montrent le point de l'enceinte par où s'opéra la spectaculaire évasion du bey et que l'on désigne sous le nom de « saut du Mamelouk ».
Cependant, il semblerait qu'un autre ait aussi survécu : un certain Soliman agha, qui ne dut son salut qu'à la ruse, feignant d'être mort. Il aurait été évacué avec les cadavres de ses compagnons et, une fois hors de la
Citadelle, serait parvenu à s'enfuir 11.
On a écrit nombre de choses sur cet épisode et sur les états d'âme, les émotions qui auraient ému, voire bouleversé le vice-roi.
« Il fut – rapporte Clot bey – d'une nervosité extrême, trahissant sa contenance, allant et venant d'un pas saccadé, tout en gardant un silence effrayant [...]. Ce massacre ne s'exécuta point sans exciter dans l'âme de Méhémet-Ali de violentes émotions [...]. Il contracta à la suite de cette affaire une maladie nerveuse qui ne devait plus le quitter. » Gouin, de son côté, raconte : « Sa physionomie se contracta, lorsque les décharges commencèrent [...]. Un long et douloureux silence fut rompu par l'approche sautillante du Génois Mendrici, médecin personnel du gouverneur, lequel s'écria l'air radieux : “L'affaire est terminée ! Voilà un beau jour de fête pour Son Altesse.” Le vice-roi ne répondit pas : seulement ses lèvres se plissèrent dans un sourire de dédain, il leva vers le médecin un regard plein de sévérité. » Et Pückler-Muskau : « Au moment de l'exécution, il s'enferma dans le divan, on congédia tout le monde, et le pacha demeura seul. Pâle, défait, silencieux, le regard fixe, il avait ôté son turban. Au plus fort de la fusillade, son émotion fut si profonde qu'il sentit son cœur défaillir et demanda un peu d'eau. » Quant au célèbre tableau d'Horace Vernet, il nous propose un Méhémet-Ali assistant placide au massacre.
En vérité, il nous semble probable, compte tenu de la personnalité et des actions passées du personnage, qu'il conserva une parfaite maîtrise de lui-même. Et s'il manifesta quelques signes de nervosité, il faudrait les imputer à la seule interrogation qui devait occuper ses pensées, à savoir : l'échec partiel ou total de l'opération. À ses yeux, cette affaire, si féroce fût-elle, ne dut représenter qu'une opération militaire parmi tant d'autres. C'était d'ailleurs de cela qu'il s'agissait. À la veille d'expédier son armée en Arabie, connaissant parfaitement les formidables ressources que possédaient les Mamelouks et les qualités qui faisaient d'eux les princes de l'intrigue, comment aurait-il pu envisager se lancer dans une guerre sans préserver ses arrières ? C'eût été pure folie.
À ceux qui réprouveraient cette action, doit-on rappeler qu'elle entrait naturellement dans les mœurs politiques de l'époque et de la région ? Le grand vizir et le capitan pacha ont fait de même à Aboukir et au Caire en octobre 1801 ; le sultan Mahmoud II en fera autant contre les janissaires à
Istanbul en 182712. En mars 1799, sous les murs de Jaffa, Bonaparte en personne a fait fusiller sans le moindre état d'âme près de deux mille cinq
cents prisonniers 13. Doit-on citer en quelle manière Philippe le Bel se débarrassa des Templiers ? En fait d'abominations, le XXe siècle non plus ne nous a guère épargné son lot d'horreurs. La liste des monstruosités commises au service du pouvoir est infinie. Nous le savons, dans le cloaque de la politique et de la guerre, une seule règle prédomine : assouvir une ambition, quel que soit le prix à faire payer.
Sir Charles Murray écrit : « Si nous jugions Méhémet-Ali avec des yeux d'étrangers, nous le déclarerions coupable d'un crime odieux et d'une perfidie sans nom. Au contraire, si nous jugeons ses actes d'après le point de vue de ses compatriotes, nous l'innocenterions sans peine. » Et il précise : « Si nous examinons impartialement l'accusation formulée contre Méhémet-Ali, nous admettrons sans peine qu'il ne s'est pas écarté des mœurs de son temps. Quand un voyageur français reprocha au vice-roi son forfait, celui-ci s'empressa de le comparer au meurtre du duc d'Enghien, pour conclure que le geste de Napoléon était plus odieux que le sien. »
Il n'y avait plus de place en Égypte pour deux pouvoirs : l'un des deux devait disparaître. Cela étant, il ne fait aucun doute que le pacha ne trouva aucun motif de gloire dans ce « fait d'armes ». Lorsqu'en 1837 le prince Pückler-Muskau exprima au vice-roi ses regrets que l'histoire de ses débuts fût si mal connue, son hôte lui répondit : « Je n'aime pas cette partie de ma vie. En quoi le monde profiterait-il du récit de cet interminable tissu de luttes, de misères, de ruses, de sang répandu à quoi me contraignirent les circonstances ? Mon histoire ne commence qu'avec la période où, libre de toute contrainte, j'ai pu arracher cette terre au sommeil des âges. »
La tuerie du 1er mars 1811 n'est que le prélude d'une chasse aux Mamelouks organisée dans la plupart des villes de province. Seules leurs femmes seront préservées. Réduits à un très petit nombre et privés de leurs chefs, les survivants seront dans l'incapacité de jouer le moindre rôle politique ou militaire : c'est dans l'armée de Méhémet-Ali qu'on les retrouvera.
Désormais, le vice-roi peut se lancer dans la guerre contre les Wahhabites que lui réclame avec tant d'insistance la Sublime Porte. Débarrassé de toute menace intérieure, il se met au service du sultan. Il va le faire en bon vassal.
C'est en tout cas l'image qu'il va offrir au Grand Seigneur.
1 Mesure de superficie agraire, 4200 m2 environ.
2 Fermage rural.
3 De son vrai nom Jean Isaac Louis Jules, Genevois de naissance, il s'est rendu en Égypte en 1839 à l'appel de Méhémet-Ali. Voir l'opuscule d'Anouar Louca, Une vision européenne de l'Égypte agricole du XIXe siècle, John Ninet (1815-1895).
4 Mouriez, op. cit.
5 Guémard, op. cit.
6 Édouard Driault, L'Égypte et l'Europe, 1839-1841,5 vol., IFAO, Le Caire, 1931.
7 Mot formé à partir du terme géographique Barbarie (pays des Berbères) et qui semble être apparu dans le courant du XVIe siècle pour désigner plus particulièrement, avec une implicite nuance péjorative, les pays d'Afrique du Nord placés sous la suzeraineté ottomane (provinces d'Algérie, de Tunisie et de Tripolitaine), d'où leur nom de « régences barbaresques ». Après 1587, l'Algérie fut réduite au rang de régence, administrée par un simple pacha nommé pour trois ans. À partir de 1671, les maîtres d'Alger furent élus par l'odjaq. D'abord choisis parmi les patrons de la corporation des corsaires, ils le furent de plus en plus parmi les militaires. Le sultan se contenta désormais d'investir les dey, ainsi désignés, comme chefs de la Régence d'Alger. Ceux-ci possédaient virtuellement tous les pouvoirs et étaient nettement plus autonomes que les gouverneurs nommés en Égypte.
8 Les chiffres sont imprécis. Djabarti énumère une quarantaine de noms mais s'empresse de préciser que la liste est loin d'être exhaustive.
9 Fiechter, op. cit., offre une autre version : « Amin bey avait quitté la salle de réception, ayant renversé par mégarde une tasse de café sur ses vêtements. Il crut voir dans cet incident un mauvais présage et se décida à partir... »
10 2e année, no 26.
11 Muskau, op. cit. De son côté, Fiechter, op. cit., écrit : « Soliman agha, se méfiant, quitta le cortège sur la place de Roumélie pour se cacher dans une tombe de la mosquée du sultan Hassan. Gracié par Méhémet-Ali, il devint son secrétaire... »
12 Pour se débarrasser de ce corps d'armée qui devenait trop envahissant et qui se distinguait par son extraordinaire arrogance et son indiscipline, le sultan ordonna leur extermination : plus de six mille hommes furent passés au fil de l'épée en quelques heures.
13 Une vingtaine d'années plus tard, à Sainte-Hélène, au cours d'une conversation avec O'Meara (son médecin) sur le siège de Jaffa, Napoléon dira : « Je fis fusiller mille à mille deux cents prisonniers faits à El-Arich qui, au mépris de leur capitulation, avaient été trouvés à Jaffa les armes à la main. On épargna le reste, dont le nombre était considérable. » Explication de peu de fondement. Il se trouva en effet dans la garnison de Jaffa des défenseurs d'El-Arich qui n'avaient pas tenu leur engagement, mais leur nombre ne dépassait pas trois à quatre cents hommes.
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