Le dernier pharaon, Méhémet Ali
« Abounaparte » ou le rêve oriental
L'empire ottoman au XVIe siècle
« Abounaparte » ou le rêve oriental
Que s'est-il passé ? Par quel détour de l'Histoire la France a-t-elle soudain décidé d'occuper l'Égypte ? Afin de dénouer l'écheveau, autorisons-nous une incursion dans l'imaginaire, témoins invisibles d'une conversation qui aurait pu se dérouler à Alexandrie vers 1797 entre deux personnages : le
premier, Charles Magallon, a le titre de consul de France6, le second, Carlo
Rosetti, est tout à la fois négociant et agent consulaire impérial d'Autriche7. Il est à préciser que l'Égypte, officiellement vassale d'Istanbul, n'est pas reconnue comme État à part entière, la fonction d'ambassadeur y est absente et la représentation étrangère limitée aux corps consulaires. Pour l'essentiel, la tâche de ceux-ci se limite à défendre les intérêts de leurs compatriotes installés en Égypte. À titre indicatif, lorsqu'en juin 1803, Mathieu de
Lesseps – père du célèbre Ferdinand 8 – s'installe au Caire comme commissaire général des relations commerciales, le nombre de négociants français oscille aux alentours de huit personnes, sur une population de 250 000 habitants. Quant aux résidents, ils ne sont guère plus d'une
quinzaine 9 (ils étaient une trentaine avant la Révolution). À Alexandrie – 20 000 habitants – les résidents européens sont en revanche deux fois plus nombreux que dans la capitale, tandis qu'à Rosette, sur un total de 15 000 âmes, on dénombre seulement deux établissements de commerce français. Cette modeste présence n'empêche pas les ressortissants étrangers de subir (avant l'expédition de Bonaparte) de graves vexations.
Mais revenons à Alexandrie et écoutons les deux hommes.
– C'est extrêmement grave, s'alarme Rosetti. Vous savez ce que cela signifie, n'est-ce pas ?
Magallon acquiesce avec indifférence :
– Les beys mamelouks n'auront que ce qu'ils méritent. La prolongation de cette situation scandaleuse serait outrageante pour une République qui donne des lois à l'Europe et dont le nom est la terreur des tyrans.
– Tout de même, Charles... Est-ce que cela vaut une guerre ?
– Mais n'auriez-vous pas conscience de ce que nous subissons depuis
plus de dix ans ? Dois-je vous énumérer la liste des avanies 10 infligées par ces deux despotes que sont Mourad et Ibrahim ?
– Je sais tout cela...
– Les capitulations11 ont fixé la douane à trois pour cent. Le mois passé, malgré l'intervention de Youssef Cassab, les douaniers du Caire ont ajouté une foule de droits nouveaux dont les noms barbares ne sont connus que dans ce pays ! Chaque fois qu'ils ont besoin d'argent, les beys frappent à la porte des négociants et demandent quinze à vingt mille piastres à titre de prêt. Dois-je vous préciser que, de toutes les sommes prêtées à ce jour, aucune n'a été remboursée ?
Rosetti grimace avec impatience.
– Oui, répète-t-il, je sais.
– Je n'ai cessé de le clamer dans mon pays : ou bien qu'on nous ôte le titre de citoyens français ou bien qu'on nous en restitue les droits !
– Tout cela, bien entendu, vous l'avez communiqué à votre Assemblée législative.
– De même qu'à Verninac, envoyé de la République à Istanbul.
– Je connais par cœur le contenu de cette lettre : « La République est assez forte pour mettre à la raison quelques individus qui n'ont en partage que de l'arrogance et point de force réelle... Je te prie, citoyen, de ne pas négliger les moyens de donner l'Égypte à la France. Ce serait un des plus beaux cadeaux que tu puisses lui faire. Le peuple français trouverait dans cette acquisition des ressources immenses. »
Rosetti marque une pause et reprend :
– Néanmoins, Charles, je persiste à croire qu'une invasion de l'Égypte par les forces françaises aurait des conséquences incalculables sur le reste du monde. Sans compter la réaction d' Istanbul. Auriez-vous oublié que la France est alliée à l'Empire ottoman ? Croyez-vous que les Turcs laisseront, les bras croisés, annexer l'une de leurs plus importantes provinces ?
– La Porte sera au contraire ravie que nous la débarrassions de cette vermine que sont les Mamelouks !
– Et vous vous imaginez qu'en remerciement ils vous abandonneront les richesses de l'Égypte ? Permettez-moi d'en douter fortement.
– Auront-ils le choix ?
L'agent consulaire fait une nouvelle tentative.
– Je m'adresse à votre raison : il faut dissuader vos gouvernants de se lancer dans une telle entreprise.
Charles Magallon confie d'une voix neutre :
– J'ai l'intention de rencontrer M. de Talleyrand, notre ministre des Relations extérieures, et de lui remettre un mémoire détaillé sur la situation. Il lui incombera d'intervenir ou non auprès du Directoire. Mais, au risque d'anéantir vos espoirs, je sais déjà que nous avons la même vision de
l'affaire 12.
– D'où tenez-vous cette certitude ?
– J'ai appris qu'il y a un an environ, devant un auditoire d'élite réuni en séance publique à l'Institut national des sciences et des arts, M. de Talleyrand a évoqué l'idée d'une expédition en Égypte. Une idée sœur de la mienne.
Rosetti murmure atterré :
– Donc, tout est joué. Si M. de Talleyrand est convaincu du bien-fondé d'une telle opération, il ne se trouvera personne pour le contredire. Bien plus, il convaincra la France entière.
– Vous savez aussi bien que moi qu'en politique rien n'est définitivement acquis. La seule chose dont je sois certain, c'est que les vexations infligées aux Français méritent réparation.
– Allons, mon ami... Allons... La situation des commerçants est sans doute difficile. Mais ne saisissez-vous pas là un merveilleux prétexte pour parvenir à vos fins ? En vérité, et vous le savez parfaitement, ce n'est pas l'honneur bafoué de la France qui vous tourmente à ce point. Non, il s'agit de tout autre chose. Il m'a été communiqué une lettre datant d'il y a un an. Du 18 août, pour être précis. Elle était adressée au Directoire et signée de la main de votre petit général, Bonaparte. Une phrase m'a paru essentielle. Voudriez-vous que je vous la rappelle ?
Ignorant le refus du Français, Rosetti cite, en scandant les mots :
– « Les temps ne sont pas éloignés où nous sentirons que pour détruire véritablement l'Angleterre, il faudra nous emparer de l'Égypte. »
Le diplomate conclut sèchement :
– L'Angleterre, Charles, l'Angleterre et la route des Indes. Les Indes sont le fondement de la puissance anglaise. Les Indes capturées mettraient l'Angleterre à genoux. Voilà l'unique enjeu. Talleyrand sait que politiquement l'alliance ottomane ne rapporte plus rien et que la guerre maritime a ruiné le commerce des Échelles. L'occupation de l'Égypte s'impose comme le seul moyen d'attaquer l'Angleterre dans les Indes. D'ailleurs, ce projet d'invasion ne date pas d'hier. Il a trotté dans la tête de plus d'un. Souvenez-vous de ce philosophe allemand, Leibniz. Lors de son passage à Paris, ne soumit-il pas à Louis XIV un projet qui allait dans ce sens ? Et ne dit-on pas aussi que Choiseul aurait conçu, sous Louis XV, le
même grand dessein13 ?
Il se tait et, fixant Magallon avec gravité, il ajoute :
– Il existe aussi un autre facteur, tout aussi déterminant.
– Tiens donc !
– Depuis qu'il est rentré d'Italie, votre Bonaparte s'ennuie. Or rien n'est plus dangereux qu'un héros qui tourne en rond. Votre Directoire le sait, qui tremble de s'en voir un jour supplanté. On le veut toujours ailleurs. N'importe où, mais surtout pas à Paris. Sinon pourquoi lui aurait-on donné le commandement de l'armée d'Angleterre ? Comme si une invasion des îles Britanniques n'était pas une immense utopie. Votre général est peut-être un tyran en puissance, mais il n'est certainement pas stupide.
Magallon fait mine de l'interrompre, mais le Vénitien l'ignore une fois de plus :
– Il a fait semblant d'inspecter cette armée destinée à débarquer sur les côtes anglaises mais, au fond de lui, c'est l'Égypte qu'il vise : « Tout s'use ici, je n'ai déjà plus de gloire, cette petite Europe n'en fournit pas assez. Il faut aller en Orient : toutes les grandes gloires viennent de là. » Ne sont-ce pas là ses propres mots ? Alors soyez gentil, arrêtons de larmoyer sur le
sort d'une quarantaine de cavadjas 14.
– Que de rancœur à son égard ! Mais aussi comment puis-je par moments oublier que, tout étant Vénitien, vous n'en êtes pas moins consul d'Autriche ? Campoformio reste pour les vôtres un souvenir bien amer.
Il marque un temps, et dit encore :
– Mais vous me plaisez, Rosetti. D'accord, jouons franc jeu. Tel fut aussi l'essentiel de mon courrier adressé au ministère de la Marine. Indépendamment de sa valeur intrinsèque, l'Égypte pourrait effectivement servir de place d'armes à une armée française qui, partie de Suez, atteindrait les Indes en quarante-cinq jours. Dix mille Français chasseraient les Anglais du Bengale. La possession de l'Égypte donnerait à la France un atout essentiel et des avantages dont il est bien difficile de prévoir toutes les suites.
En vérité, il était un peu chimérique d'imaginer qu'en faisant la conquête de l'Égypte, la France pourrait réduire l'Angleterre à merci. L'isthme de Suez n'était pas encore percé et la route maritime des Indes passait alors par le cap de Bonne-Espérance. En revanche, l'argument qui consistait à offrir à Bonaparte une occasion de se faire oublier, cet argument-là dut peser lourd dans la décision du Directoire.
Et c'est ainsi que, le 1er juillet 1798, l'armée d'Orient débarque sur les côtes alexandrines. Un mois plus tard, l'amiral Nelson surprend la flotte française enfermée dans la baie d'Aboukir et la détruit.
Bonaparte s'efforce alors de charmer le sultan Sélim, rendu furieux par la prise de sa province. Le sultan reste intraitable. Encouragé par l'Angleterre, il déclare la guerre à la France. Parallèlement, en Haute-Égypte, les Mamelouks, très affaiblis mais toujours pugnaces, harcèlent jour et nuit les troupes françaises dont les maladies, le soleil, l'absence de renforts minent lentement mais sûrement le physique et le moral. Aussi Bonaparte essaie-t-il de se frayer une voie de sortie vers la Palestine. Il est arrêté devant les murs de Saint-Jean-d'Acre et forcé de rebrousser chemin. Dès lors, il ne lui reste plus d'autre choix que d'aller restaurer en France un destin définitivement compromis sur la terre des pharaons.
Le 23 août 1799, il met à la voile et abandonne le commandement à
l'infortuné Kléber qui s'en serait bien passé15. « C'est donc ainsi... Sans pouvoir m'en défendre, me voilà avec l'Égypte sur le dos... La solde est arriérée... Les gens du pays ont perdu l'habitude de payer, et notre homme part au milieu de ces circonstances, brûle la paillasse comme un sous-lieutenant remplissant les cafés d'une garnison du bruit de ses dettes et de
ses fredaines16 ! » Ou encore : « Mes amis, ce baiseur-là nous a laissé ici ses culottes pleines de merde ! Nous allons retourner en Europe et les lui
foutre sur la gueule 17 ! »
À l'opposé de Bonaparte, Kléber est étranger à toute vue coloniale, estimant que l'armée qu'il commande (et qui est isolée de sa base) a pour devoir non pas d'occuper un pays d'outre-mer mais de défendre les frontières de la France que les puissances européennes se préparent à envahir. Peut-être aussi pressent-il, dans ce pays millénaire où tout n'est que signes et superstitions, qu'un sort funeste le guette ici, qu'il doit en partir avant qu'il ne soit trop tard. L'avenir lui donnera raison.
Quelques mois après sa rupture avec la France, la Turquie signe deux actes diplomatiques, un traité d'alliance avec la Russie le 23 décembre 1798 ; et un traité d'alliance avec l'Angleterre le 5 janvier 1799. Le tsar garantit à la Sublime Porte toutes ses possessions sans exception, telles qu'elles existaient avant l'invasion de l'Égypte par les Français. Les deux parties contractantes s'engagent à se secourir réciproquement par terre, par mer, ou sous la forme d'un concours en argent.
Le représentant de Grande-Bretagne à Istanbul, John Spencer, a largement contribué à cet accord. Dans une dépêche du 14 septembre 1798 le ministre des Affaires étrangères, lord Granville, lui avait recommandé d'exercer ses bons offices pour amener la Russie et la Porte à s'entendre. Que la Turquie fasse la guerre à la France, que cet état d'hostilité persiste même quand les dangers d'un établissement définitif des Français en Égypte auront été écartés, telles sont les volontés de la Grande-Bretagne.
Alors qu'il traite avec le divan18, Spencer est rejoint par William Sidney Smith, commodore dans la marine britannique, et le 5 janvier 1799 les deux hommes signent avec les plénipotentiaires de Sélim III un traité d'alliance en treize articles.
« La bonne intelligence qui a toujours subsisté entre l'auguste cour de Londres et la Sublime Porte ottomane, ainsi que les circonstances de l'état de guerre dans lequel les deux souverains de l'Empire britannique et de l'Empire ottoman se trouvent engagés en conséquence des agressions perfides et multipliées des Français, a porté ces deux souverains au désir
mutuel de resserrer les liens de leur ancienne amitié. [...]19 » L'article x en particulier est des plus avantageux pour les Britanniques : « [...] Les deux hautes parties contractantes se concerteront sur les opérations qui seront les plus convenables pour déjouer les projets pernicieux de l'ennemi, en quelque endroit que ce soit, et surtout en Égypte, et pour détruire son commerce dans les mers du Levant et dans la Méditerranée. Et, à cet effet, Sa Majesté l'Empereur des Ottomans s'engage non seulement à interdire au commerce de l'ennemi tous ses ports sans exception, mais encore à employer dans ses États, contre lui et pour empêcher l'exécution de ses projets destructeurs, une armée qui sera composée pour le moins de 100 000 hommes et à l'augmenter même, si le cas l'exige, jusqu'à la totalité de ses forces.
« Elle mettra aussi ses armées navales en activité pour agir de concert avec ses alliés dans les mers désignées ci-dessus. Et réciproquement, Sa Majesté britannique s'engage de son côté à employer dans les mêmes mers des forces navales proportionnées à celles de l'ennemi et destinées à lui nuire également, en se concertant avec les flottes des alliés pour mettre obstacle à l'exécution de ses projets et surtout pour empêcher toute attaque
contre les États et provinces de l'Empire ottoman20. »
Peut-on rêver mieux ? Cet article fait peser sur Istanbul tout le poids de la guerre. Le Turc devient donc le soldat de la Grande-Bretagne dans le Levant. Elle-même ne participe aux opérations que par ses forces navales.
De son côté Kléber, qui sait la situation perdue, a décidé d'évacuer l'Égypte dans l'honneur. Il signe avec le grand vizir la convention d'El-Arich. Mais sir Sidney Smith, le négociateur officieux, est désavoué par le gouvernement de Londres qui, mal informé de l'état de l'armée d'Orient, croit pouvoir l'obliger à capituler. Londres jette un ultimatum à la face de l'Alsacien et exige une capitulation pure et simple. Kléber se reprend et le 20 mars 1800 il inflige à l'allié des Anglais, le grand vizir Nassif, une défaite sans appel dans la plaine d'Héliopolis.
Hélas, trois mois plus tard, le 14 juin, Kléber tombe sous les coups d'un fanatique alépin. Le commandement de l'armée d'Orient est alors dévolu au plus incapable des généraux de l'armée française, Menou. Paradoxalement, le préféré de Bonaparte.
Mais les défaites infligées par Kléber aux armées turques au mont Thabor, à Aboukir et Héliopolis ont forcé le gouvernement anglais à se rendre à l'évidence : à eux seuls, les Turcs sont incapables de chasser les Français d'Égypte. Il leur faut donc intervenir militairement, conjointement avec les troupes ottomanes.
La direction des opérations navales est confiée à lord Keith, commandant suprême de la flotte de Méditerranée, le corps expéditionnaire à sir Ralph Abercromby. L'armée ottomane est placée sous les ordres de Mohamed
Khosrew, le capitan pacha21...
Il a fallu tout cela. Ces mille et un détours du destin pour qu'à des centaines de lieues de là, un matin de décembre 1800, un jeune homme se retrouve en partance pour la vallée du Nil.
Il s'appelle Méhémet-Ali.
1 Mot qui signifie littéralement : qui est la propriété de... qui appartient à.
2 Le système reposait sur une loyauté sans faille du Mamelouk pour sa « maison » (beit) militaire. Son sort, sur le plan politique, était lié à celui de son chef dont l'ascension ou la chute déterminait sa propre fortune. Appartenant à une « maison » rencontrant le succès, le Mamelouk anonyme pouvait espérer atteindre le rang d'émir ou même celui de sultan, ce qui exigeait une grande solidarité doublée d'une extrême brutalité vis-à-vis de la « maison » rivale. Le premier principe fondamental de cette organisation était très proche du système qui prédomina dans l'Empire romain : l'exclusion de l'hérédité. C'est ainsi que les enfants de Mamelouks étaient généralement exclus des positions politiques et militaires. Il y eut tout de même des exceptions, en particulier entre 1290 et 1382, période pendant laquelle dix-sept descendants du sultan Qalâwun se succédèrent sur le trône.
3 L'origine du terme Bahrites vient de ce que le premier régiment mamelouk – essentiellement d'origine turque – résidait sur les rives du Nil, bahr, fleuve, très précisément sur l'île de Rodah. Tandis que les Mamelouks Burjites tenaient leurs quartiers à la Citadelle (al-Burj), la tour ou le château.
4 Après la prise de Constantinople en 1453, la domination turque s'est étendue jusque loin au nord de la mer Noire, jusqu'aux portes de Vienne et à l'Adriatique, jusque devant Malte et aux États barbaresques, donc sur toute la Méditerranée orientale.
5 Ce corps de mercenaires, fondé sous le règne de Mourad Ier (1359-1389), était composé d'enfants chrétiens enlevés à leurs familles puis élevés dans la religion musulmane. Ils formaient une infanterie redoutable et parfaitement disciplinée. Grâce à leur détermination, l'Empire ottoman put s'étendre jusqu'aux remparts de Vienne. Quand Mahmoud II (1808-1839) décida de moderniser son armée, les janissaires se mutinèrent. Le sultan n'hésita pas à les faire massacrer et put ainsi abolir l'institution.
6 Né à Marseille en 1741, Charles Magallon était un représentant marseillais de la maison Bardon. Il s'installa au Caire en 1775. Son épouse Françoise, associée à lui, vendait en Égypte galons et rubans, étoffes rares, sortis des manufactures lyonnaises. Habile à satisfaire la coquetterie de ses clientes, elle avait conquis dans le monde féminin du Caire une situation unique qui lui permettait d'accéder librement aux harems, ainsi qu'auprès des femmes des puissants ; grâce à quoi Charles Magallon avait été dispensé par les autorités françaises de l'interdiction pesant sur les commerçants d'avoir leurs épouses ou leurs enfants avec eux.
7 Rosetti était marié à la veuve d'un certain Youssef el Bitar, un Grec catholique d'Alep. Il fut douanier à Damiette et organisateur du retour d'Ali bey en Égypte. De par son mariage, il était très proche de la communauté montante des Grecs catholiques, surnommés aussi « chrétiens syro-libanais » ou Melkites. Il sera l'agent étranger le plus retors et le plus opposé à la présence française en Égypte.
8 Né à Hambourg le 4 mars 1774, il n'a que dix-sept ans lorsqu'il obtient l'agrément de Louis XVI pour suivre comme secrétaire de légation M. Durocher, envoyé par le roi au Maroc. Successivement chancelier à Salé et à Tanger, puis chancelier-interprète au Maroc en 1799, il est l'année suivante transféré à Cadix avec le grade de sous-commissaire des Relations commerciales. Un arrêté du premier consul (7 mars 1803) le nomme à la même fonction mais à Damiette, en Égypte. Il s'embarque le 11 mai, en même temps que Drovetti, nommé, lui, au poste d'Alexandrie, sur le brick l'Alcyon. Les deux hommes arrivèrent en Égypte dans les premiers jours de juin 1803. Voir Douin, Mathieu de Lesseps, commissaire général en Égypte, 1803-1804, Le Caire.
9 Les plus importants étant les négociants Joseph Duclos, Félix Mengin, Caffe et Claude Royer. Ce dernier exerçait la fonction de médecin à Alexandrie.
10 Dans le langage des commerçants du Levant, le terme d'avanies s'appliquait aux extorsions de fonds.
11 Les Capitulations ont été signées en 1536 par le sultan Soliman le Magnifique et François Ier. Cet accord donnait aux ressortissants français (ainsi qu'aux sujets des nations placées sous la protection de la France) le droit de voyager librement dans l'Empire d'origine turque ottoman et d'y faire commerce sans aucune restriction. Les Capitulations comprenaient en outre l'octroi de privilèges spéciaux, dont l'administration de la justice par un tribunal consulaire au lieu et place d'un tribunal ottoman, ainsi que l'exemption de tout impôt. Ce système s'étendit plus tard aux autres puissances européennes. Il conférait aux Européens en général, une immunité, voire parfois une impunité, au point que les ressortissants des pays concernés perdirent la notion du juste et de l'injuste.
12 La rencontre a effectivement eu lieu quelques mois plus tard, aux alentours de janvier 1798. Le ministre s'inspirera de très près du mémoire de Magallon, allant même jusqu'à le paraphraser dans le « Rapport au directoire exécutif sur la conquête de l'Égypte » qu'il communique au gouvernement le 14 février 1798, à la demande de Bonaparte. Talleyrand fut sans nul doute le promoteur de la politique méditerranéenne de la France.
13 Le philosophe allemand Leibniz (1646-1716) avait durant son séjour à Paris soumis à Louis XIV un projet de conquête de l'Égypte, sans doute dans l'espoir de le détourner des guerres de Hollande et d'Allemagne. Selon le témoignage de Talleyrand et de Lauzun, Choiseul aurait de son côté conçu sous Louis XV le même grand dessein, sans toutefois en amorcer l'exécution.
14 En turc : marchands, commerçants.
15 Le 19 août 1799, soit quatre jours avant d'embarquer pour la France, Bonaparte écrit à Kléber, qui se trouve alors à Damiette : « Vous recevrez une lettre le 3 ou le 4 fructidor (20-21 août), partez, je vous prie, sur-le-champ, pour vous rendre de votre personne, à Rosette, j'ai à conférer avec vous sur des affaires extrêmement importantes... » En réalité, jamais Bonaparte n'a eu l'intention de respecter ce rendez-vous. Le 21, il se rend à Rahmanieh, le 22 au puits de Bir-el-Gitas, près d'Alexandrie. Il prend la mer le 23 au matin.
16 Rapporté par Desgenettes in C. de la Jonquière, L'Expédition d'Égypte, Paris, 5 vol., 1899-1907, et Henry Laurens, Kléber et Bonaparte, IFAO, Le Caire, 3 vol., 1988.
17 Laurens, 1988, op. cit.
18 Salle garnie de coussins où se réunissait le Conseil du sultan sous l'Empire ottoman. Par extension, gouvernement turc.
19 Gabriel Hanotaux, Histoire de la nation égyptienne, 7 vol., Paris, 1936.
20 Ibid.
21 Amiral.
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