Le dernier pharaon, Méhémet Ali
1 - une Égypte en Lambeaux
« Les Français semèrent en Égypte ces germes de civilisation
que Méhémet-Ali a cultivés ; la gloire de Bonaparte s'accrut, un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l'ïslamisme, et une brèche fut faite à la barbarie ... »
Chateaubriand,
Mémoires d'outre-tombe , tome III.
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UNE ÉGYPTE EN LAMBEAUX
Tout a commencé il y a longtemps, au XIIIe siècle, à l'époque du dernier grand sultan ayyubide, El-Saleh, qui régnait sur l'Égypte.
Confronté à la menace croissante d'une invasion mongole conduite par les fils de Gengis Khan, El-Saleh décida d'accroître l'importation d'esclaves et d'en former une puissante armée pour défendre son État. Il reprenait en cela une démarche amorcée trois siècles plus tôt par un autre sultan : Ahmed ibn Tulun.
Par cette décision, en apparence anodine, il allait indirectement donner
naissance à une nouvelle dynastie, les Mamelouks1.
La plupart de ces esclaves étaient recrutés très jeunes dans des contrées riveraines de la mer d'Azov et de la mer Noire dans sa partie orientale, ainsi qu'au nord et au sud du Caucase. Ils subissaient non seulement un entraînement militaire complet, mais aussi une véritable éducation générale qui les préparait au rôle qu'ils seraient amenés à jouer, soit dans l'armée, soit
dans l'administration 2.
Insensiblement, d'esclaves qu'ils étaient, ils devinrent une véritable force, tant militaire que politique. En 1250 ils assassinèrent le fils de Malek el-Saleh et, au bout de dix ans de lutte armée contre ses partisans, ils réussirent à s'emparer du pouvoir. En 1260, Baïbars el-Boundouqdari fut le premier Mamelouk de l'Histoire à se déclarer sultan d'Égypte.
En 1382, une nouvelle évolution se produisit au sein de cette oligarchie. L'émir Barqouq prit le pouvoir et accorda tous les postes importants de l'État à des Circassiens comme lui. Cette seconde dynastie mamelouke, connue sous le nom de Burjite, conservera le même système politique que
ses coreligionnaires 3 Bahrites. Toutefois une différence de taille existait entre eux : ces Circassiens étaient amenés en Égypte à l'âge adulte, et non pas enfants comme leurs prédécesseurs.
En 1517, un empire né quelque deux siècles plus tôt frappa à son tour à la
porte de l'Égypte : l'Empire ottoman 4.
À la tête des armées turques, Sélim Ier défit les Mamelouks et fit son entrée au Caire. Dès ce jour, l'Égypte ne fut plus qu'une province ottomane parmi d'autres. Pour le vieil homme du Nil installé depuis des millénaires au pied de sa noria, cela ne changeait pas grand-chose : il avait vu défiler tour à tour les armées de Darius, d'Alexandre, de César, de Constantin, les troupes arabes de Amr ibn el-As. Dès lors, que lui importait qu'un envahisseur de plus vienne se repaître dans la vallée du fleuve roi ?
Engagés sur d'autres fronts, les nouveaux occupants ne furent pas en mesure de consacrer un effort militaire suffisant pour éliminer définitivement les Mamelouks. Ceux-ci furent même incorporés dans l'élite dirigeante ottomane ; en outre, on les autorisa à conserver leur système de « maisons » et à continuer à importer (quoiqu'en nombre plus restreint) des esclaves circassiens.
Insensiblement, l'Empire ottoman amorça à son tour son déclin. Le poste de wali (gouverneur) se retrouva à l'encan, revendu à la première occasion au plus offrant afin d'alimenter les caisses du pouvoir central. Les
janissaires5, obligés de se livrer au commerce à cause de la modestie de leur solde, se transformèrent en boutiquiers et en artisans armés. L'Égypte glisse vers l'anarchie.
Le 19 mai 1798, une flotte de guerre quitte le port de Toulon. Treize vaisseaux, sept frégates, huit bricks et avisos, six tartanes canonnières, quatre bombardes en composent l'essentiel. À leur tête, « le sultan de feu », Bonaparte, alors âgé de vingt-neuf ans.