Le dernier pharaon, Méhémet Ali
Les marches de l'Est
De quelque côté que je me tourne, elle est là pour me faire échouer 2. »
Le projet franco-égyptien n'ayant rencontré qu'oppositions, critiques, reproches, voici exclue toute intervention de Méhémet-Ali dans l'affaire d'Alger.
Le 6 février 1830, Polignac fait partir pour Alexandrie un diplomate, le baron de Langsdorff, avec mission d'annoncer à Méhémet-Ali que la France se charge elle-même de l'expédition contre Alger, et de lui offrir un subside d'un million et demi de talaris, s'il soumet... Tripoli et Tunis.
Entre-temps, le pacha a pris connaissance des propositions précédentes, emportées de Paris par Huder le 20 janvier, et, enthousiaste, les a acceptées... la veille du jour où Langsdorff lui transmet les nouvelles. Exaspéré, il rompt la négociation, prédisant que les Français n'arriveront jamais à Alger ou n'oseront pas y rester, par peur de l'Angleterre. Il se trompe doublement.
Le 14 juin 1830, les troupes françaises débarquent à Sidi-Ferruch, à 17 kilomètres à l'ouest d'Alger, mettant fin ainsi à la domination exercée par la Turquie depuis le XVIe siècle. Celle de la France ne s'achèvera qu'en mars 1962.
Tout compte fait, on pourrait dire que ce fut une grande chance pour Méhémet-Ali que les événements l'aient dispensé de s'embarquer dans cette aventure algérienne. Selon toute probabilité, elle lui aurait réservé maintes déconvenues. Tandis que le voilà libre de reporter son regard sur l'Orient...
Les marches de l'Est
Le projet syrien n'a jamais quitté son esprit. Il veut cette terre. Rien ne devrait l'empêcher de s'en emparer. La Sublime Porte a dû pressentir l'impatience de son vassal car, le 17 août 1830, comme pour l'apaiser, elle
édicte un firman qui réunit à l'Égypte, à titre d'apanage 3, le gouvernement de Crète. Méhémet-Ali est certainement satisfait de ce présent qui dote sa flotte d'une station navale hautement stratégique. Mais cette cession suffit-elle à compenser les sacrifices consentis lors de la guerre de Morée ? On peut en douter d'autant plus que cette île lui coûte plus qu'elle ne lui rapporte. De surcroît, depuis Navarin, les rapports déjà difficiles du suzerain et de son vassal se sont singulièrement envenimés.
Le vice-roi remâche sa rancœur de n'avoir pas obtenu la Syrie en récompense de son concours contre les Grecs, de s'être vu refuser le pachalik d'Acre, de n'avoir pas reçu la moindre indemnité pour tous les services qu'il a rendus. Le sultan ne lui en veut pas moins d'être resté les bras croisés tandis que lui-même affrontait les Russes. Indirectement, c'est la Porte qui va offrir à Méhémet-Ali le prétexte qu'il guette pour envahir la Syrie. Mais qu'est donc la Syrie, au moment précis où le pacha s'apprête à y pénétrer ?
À l'instar de l'Égypte, elle a connu tour à tour l'invasion arabe, la succession des dynasties omeyyade, abbasside, fâtimide, les Mamelouks. À partir de 1517, elle est devenue elle aussi province ottomane et a été divisée en trois, puis quatre pachaliks : Damas, Tripoli, Alep puis Saïda, la Palestine faisant partie de l'ensemble.
La situation politique de la Syrie est tout à fait de nature à encourager les visées de Méhémet-Ali. On trouve dans cette province des populations semi-indépendantes, jouissant de privilèges traditionnels, formant en quelque sorte des États dans l'État : au premier rang, le groupement formé dans la région libanaise par les Druzes et les Maronites, alors unis sous un même chef : l'émir Béchir Chéhab. Méhémet-Ali, qui n'a jamais eu l'intention de s'engager à l'aveuglette dans la guerre à venir, entretient depuis longtemps déjà des relations étroites avec ce prince. Il l'a même accueilli par deux fois en Égypte, lorsque l'émir s'est vu contraint de fuir le Liban pour échapper à ses opposants locaux. Avec Béchir, c'est le soutien de toute la montagne libanaise assuré.
Voilà quelques semaines déjà que Méhémet-Ali a entamé des négociations secrètes avec le prince libanais. À peine le sultan l'apprend-il qu'il réagit avec autant de vigueur que de maladresse. Il ordonne au pacha de Saint-Jean-d'Acre, Abdallah, de rompre tous rapports avec son voisin d'Égypte et, en récompense, le nomme aussi pacha de Tripoli. Pour le bonheur de l'anecdote, ledit Abdallah a pris pour habitude de menacer ses concitoyens d'une façon assez cocasse. La manière dont il taxe ses sujets consistant à leur expédier des denrées tirées exclusivement de ses domaines : blé, savon, etc., qu'il les oblige à acheter à des prix exorbitants, sitôt que quelqu'un l'irrite il profère volontiers ces seuls mots : « Prends
garde que je ne t'envoie du savon4 ! »
La décision prise par la Porte de pousser cet individu sur l'échiquier nous ramène une fois de plus au cynisme qui caractérise les jeux de la politique. En effet, une dizaine d'années plus tôt, en mai 1822, le même Abdallah a été l'ennemi juré d'Istanbul. Assez présomptueux pour jouer les conquérants, il s'est en effet hasardé dans une opération visant à faire main basse sur le pachalik de Damas, et il a pour ce faire divisé les émirs de la région, créé le désordre jusqu'à ce que le sultan, informé de ses agissements, décide de lancer une meute de pachas contre Acre avec ordre de lui rapporter la tête du rebelle. Ce dernier s'est alors replié dans sa ville de Saint-Jean-d'Acre pour y repousser toutes les attaques, confiant dans son absolue supériorité. Et pour cause, les troupes envoyées contre lui brillaient par leur incompétence, et il se savait protégé par les célèbres remparts, ceux-là mêmes qui avaient mis en échec les armées du grand Bonaparte.
Paradoxalement, c'est grâce à l'intervention de Méhémet-Ali que les choses sont à l'époque rentrées dans l'ordre. Soit qu'il ait offert, soit qu'il ait accordé sa médiation, il a négocié avec Istanbul la grâce d'Abdallah et obtenu qu'on lui restitue son gouvernement, moyennant le remboursement des frais de guerre et une amende de trois mille bourses (750 000 francs de l'époque). Et aujourd'hui, dix ans plus tard, c'est ce personnage que le sultan désigne pour lui servir de bouclier, voire d'épée contre l'Égypte...
Très vite Saint-Jean-d'Acre devient un foyer de conspiration contre le pouvoir du Caire. Abdallah n'a de cesse d'encourager l'immigration de déserteurs égyptiens auxquels il donne volontiers asile. En 1831, plus de six
mille fellahs auraient ainsi passé la frontière 5.
Le vice-roi s'en plaint-il à la Sublime Porte ? On lui répond : « Les paysans égyptiens sont les sujets de l'Empire et non les esclaves du gouverneur d'Égypte. Il leur est loisible de se porter où bon leur semble. » À quoi il réplique aussitôt : « Dans ce cas, je ramènerai mes 6 000 fellahs plus un ! » C'est une déclaration de guerre à peine déguisée. Tout est d'ailleurs prêt. Le vice-roi a tout prévu, disposé, calculé désormais le succès ne dépend plus que de l'efficacité de l'exécution.
Dans sa volonté constante de conquérir la Syrie, certains ont cru déceler l'intention de fonder un empire, un empire arabe très précisément. Disons-le tout de suite, cette thèse a surtout été soutenue par des historiens arabophiles, sans doute séduits par l'idée de faire du pacha le précurseur du mouvement panarabe qui prendra toute son ampleur sous Nasser. Cependant, et bien que dans un règne aussi long et aussi mouvementé on puisse trouver des éléments susceptibles d'étayer cette théorie, elle ne nous semble pas correspondre à la mentalité du pacha. Il nous paraît qu'il fut plutôt dominé par la même nécessité que ses lointains prédécesseurs, à savoir reculer les frontières de l'Égypte pour mieux la protéger des invasions extérieures, comme il l'a fait une première fois en s'emparant du Soudan.
Il y a plus de trois mille ans, l'invasion Hyksos avait fait comprendre aux Égyptiens qu'ils n'étaient pas seuls sur terre, et que les déserts qui entourent la vallée du Nil ne la rendent pas invulnérable. Dès lors, dans un esprit de défense, plutôt que de conquête, maintes expéditions avaient marqué le règne des pharaons de la XVIIIe dynastie en les entraînant à l'est via la Syrie, jusqu'aux bords du Tigre et de l'Euphrate, et au nord, via la Cilicie, jusqu'au pays des Hittites, l'Anatolie actuelle. Mais il y a aussi une autre raison, autrement plus déterminante ainsi que l'explique fort justement Mme Desroches Noblecourt : « Il s'agissait de savoir qui [...] donnerait à son pays la place prépondérante entre Tigre-Euphrate et Méditerranée pour devenir le maître des échanges commerciaux, ce qui l'élèverait ipso facto à la tête de la
plus grande puissance de l'époque 6. »
À l'instar des Thoutmosis et des Ramsès, c'est, nous semble-t-il, cette même politique qui entraîne Méhémet-Ali à prendre pied sur les « marches de l'est ». L'Empire ottoman d'aujourd'hui représente en quelque sorte, à ses yeux, la confédération hittite d'hier.
S'il s'est engagé dans l'affaire grecque aux côtés du sultan, c'est parce qu'en échange il espérait se voir offrir la Syrie, et que cette possession lui permettrait d'atteindre son but favori : assurer la sécurité de ses frontières et mettre entre l'Égypte et Istanbul un « État tampon ».
Début octobre les forces égyptiennes sont prêtes à partir, mais elles sont immobilisées par une épidémie de choléra qui dévaste le pays. Cerisy nous en fait entrevoir la gravité dans une lettre datée du 20 octobre 1831 : « C'est une singulière existence que de se tenir enfermé pendant un mois entier et de ne voir autour de soi que des morts et des mourants. L'Égypte a perdu pendant le mois d'août plus de 120 000 personnes. Au Caire, il est mort
quelques fois deux mille personnes par jour 7... »
Aussitôt le mal enrayé, une armée forte de 25 000 hommes environ et placées sous les ordres d'Ibrahim, que seconde le fidèle Joseph Sève, se met en branle : direction, Saint-Jean-d'Acre.
1 Sabry, op. cit.
2 R. et G. Cattaui, op. cit.
3 En général, ce terme définit une portion du domaine royal accordée à un prince du sang (spécialement à un cadet de la Maison de France) à titre de compensation à son exclusion de la couronne.
4 Planat, op. cit.
5 Certains auteurs, notamment G. Enkiri (op. cit.), citent le chiffre de 18 000 fellahs.
6 Ramsès II, la véritable histoire, Paris, 1996.
7 Enkiri, op. cit.
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