Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 64 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

L'orphelin de la France

Le seul acte qui pourrait amener le Grand Seigneur à modifier son attitude serait la restitution de la Syrie par Méhémet-Ali. Lorsque les agents consulaires évoquent cette hypothèse devant le vice-roi, celui-ci fait toujours la même réponse : « Un enfant, aux prises avec un serpent, eut la chance de lui écraser la queue. Sa mère, craignant la colère du serpent, entreprit de les réconcilier. “D'accord, dit le serpent : qu'il me rende ma queue et nous serons amis !” » Aux yeux de Méhémet-Ali l'éventuelle restitution de la Syrie est impensable, et pourtant l'Égypte est économiquement au plus mal.

M. Cochelet dresse un rapport qui en dit long sur les conditions qui règnent dans la vallée du Nil : « La situation actuelle de ce pays est déplorable. Les finances sont épuisées. Les revenus ne suffisent plus au paiement des dépenses. Les fonctionnaires ne sont pas réglés depuis longtemps. Il est dû à l'armée plus d'une année de solde et, en Arabie, plus de deux années. La récolte la plus abondante, celle du coton, qui suffisait à une partie des besoins de l'Égypte, a éprouvé une grande diminution. Le commerce est dans un état de gêne et de souffrance dont on ne peut se faire une idée. Toutes les ressources en hommes et en argent sont affectées à l'armée et à la marine. Cette lutte prolongée entre la Porte et l'Égypte dessèche toutes les ressources de prospérité et de commerce. »

Vers la mi-septembre 1838 les consuls d'Angleterre et de France effectuent une démarche commune auprès du pacha. Il leur répond qu'il déplore que leurs deux pays se montrent opposés à sa volonté d'indépendance, mais ajoute qu'il espère que la question de l'hérédité pour ses enfants sera favorablement résolue, et de conclure « qu'il limite désormais à ce but son espoir et son désir ».

 

L'orphelin de la France

 

Les cours européennes demeurant inflexibles, le pacha décide de se lancer dans des préparatifs militaires : « Méhémet-Ali fait des armements considérables, note Cochelet, je lui fais les représentations les plus énergiques. Il voit clairement que, pour nous, le statu quo est une idée fixe, et que notre politique orientale n'a pas fait un pas depuis la paix de

Kutahia 18. »

De son côté Palmerston – qui sait que le premier à ouvrir les hostilités sera mal vu des puissances – insiste le 13 septembre auprès de son ambassadeur à Istanbul pour que celui-ci freine le sultan.

 

Mon cher Ponsonby,

 

J'ai eu l'autre jour une longue conversation avec Pethi pacha [l'ambassadeur turc à Londres], et je lui ai donné les meilleurs conseils que j'ai pu à l'égard de son gouvernement et de son pays. J'ai vivement cherché à lui prouver combien il était désirable pour le sultan de s'abs tenir d'attaquer Méhémet-Ali, parce que l'armée du pacha était probablement, à l'heure qu'il est, meilleure ou au moins aussi bonne que la sienne. Je lui ai dit que le sultan devait s'occuper d'organiser son armée et sa marine et d'améliorer son revenu, afin de pouvoir, avec ses propres forces, soumettre Méhémet-Ali.

 

On imagine les déchirements intérieurs, l'amertume, le sentiment d'isolement, la frustration que doit éprouver l'homme de Kavála. La France le lâche. L'Angleterre le soumet à un véritable chantage, l'Autriche observe et la Russie attend de rafler la mise.

Les choses en sont là lorsque soudain, alors que rien ne le laissait prévoir, se produit un coup de théâtre : Méhémet-Ali décide de quitter l'Égypte pour le Soudan. Nombre d'observateurs ont qualifié cette toquade de comédie, d'autres l'on imputée à une immense lassitude ou l'ont portée sur le compte de l'insatiable curiosité du pacha. Une curiosité qui le pousse avant de mourir à partir à la découverte des sources du Nil blanc. Une dernière théorie laisse entendre qu'il voulait tout simplement dresser sur place le bilan de l'occupation égyptienne. Qui saura jamais la vérité ?

Quoi qu'il en soit, il s'embarque le 15 octobre 1838 en compagnie du consul de Grèce, Tossiza, de Lambert, Lefebvre, Boreani, d'Ahmed effendi et de quelques autres ingénieurs égyptiens. Son voyage va durer

jusqu'au 14 mars 1839 19. Cochelet écrit : « Le départ du pacha a eu quelque chose de solennel et d'attendrissant. En voyant partir ce vieillard auquel son fils Saïd bey et tous ses serviteurs assemblés sur le rivage venaient baiser respectueusement la main, les habits et même les pieds, on ne pouvait s'empêcher d'admirer la force d'âme et de caractère qu'il paraissait montrer, au moment d'une séparation douloureuse, qui sera longue et qui pourrait être éternelle. Indépendamment du merveilleux qui s'attache à une expédition au centre de l'Afrique, conduite par un vieillard de soixante-dix ans, qui a déjà rempli le monde de sa renommée et qui a élevé l'Égypte à un haut point de grandeur, ce voyage est surtout remarquable par les résultats commerciaux qu'il peut avoir et par l'influence qu'il exercera sur la

civilisation de l'intérieur de l'Afrique20. »

Si le voyage au Soudan ne procure aucun des résultats économiques et « culturels » envisagés ci-dessus, en revanche, il joue peut-être légèrement en faveur du pacha, du moins pour ce qui est de la France. En effet, pendant l'absence du vice-roi, un changement – dont seuls les hommes politiques ont le secret – se produit au sein du gouvernement de Louis-Philippe, qui prend tout à coup conscience du bien-fondé des revendications égyptiennes et surtout des pressions que la politique anglaise continue d'exercer à son seul profit à Istanbul.

Le comte Molé décide brusquement de s'opposer non seulement à une intervention maritime des Européens contre Méhémet-Ali (plan Metternich), mais suggère au cabinet de Saint-James que les puissances occidentales laissent entrevoir au vice-roi qu'elles emploieraient volontiers leurs bons offices en vue d'obtenir pour ses enfants le droit à l'hérédité. Il conclut en expliquant que briser la puissance de Méhémet-Ali n'est pas souhaitable, puisque le pacha représente d'une certaine façon un obstacle à l'ambition de la Russie.

Par l'entremise de son agent, M. Aston, lord Palmerston lui oppose qu'il ne serait opportun ni pour l'Angleterre ni pour la France de renouveler auprès du sultan les négociations entreprises naguère lors de l'affaire syrienne. À ses yeux, il s'agit là d'une affaire purement intérieure, dans laquelle les puissances étrangères ne devraient pas s'immiscer, à moins d'y être invitées par Istanbul. Toujours fidèle à ses principes, il est du reste bien décidé à se passer de la bénédiction de la France : « Les dernières communications que je vous ai faites – écrira-t-il à Henry Bulwer, son agent à Istanbul, le 1 er septembre 1839 – doivent amener les Français à une décision. Ils verront par ces communications que, malgré notre extrême désir de continuer à marcher ensemble, nous ne sommes nullement disposés à rester stationnaires avec eux. »

Loin de s'abuser sur la faiblesse du roi des Français et son absence de détermination, il affirme dans ce même courrier : « Je ne puis pas croire Louis-Philippe capable de la dernière résolution qui consisterait à nous mettre des entraves. »

Pourtant, dans une dépêche datée du 12 avril 1839, Cochelet presse le gouvernement de Louis-Philippe de se hâter, « lorsqu'il est temps encore, d'arracher l'Égypte à une ruine complète et d'empêcher que le désespoir ne la forçât à se jeter dans les bras d'une puissance étrangère (l'Angleterre, en

l'occurrence) qui en ferait la plus belle et la plus riche des contrées 21. L'Europe gagnera d'être délivrée de toute inquiétude sur ces questions orientales, dont le dénouement imprévu pourrait apporter la perturbation dans ses relations politiques ».

Peine perdue, car le cabinet des Tuileries persiste à vouloir faire de l'alliance anglaise le pivot de sa politique. L'entente des deux puissances maritimes doit, dans ses pensées, dominer l'Europe et assurer son équilibre. Mais tandis que la France s'efforce de se rapprocher de l'Angleterre, Palmerston, qui, lui, sait tout ce qui sépare les deux nations, travaille avec Metternich à isoler la politique pro-égyptienne de la France.

L'Angleterre continue donc d'avancer ses pions, d'une manière qui va se révéler déterminante pour la suite des événements. Brusquement, vers la fin du mois d'avril 1839, une petite troupe britannique débarque dans le port d'Aden. Le vice-roi ne veut d'abord voir là qu'une opération destinée à créer un simple dépôt de charbon, et il pousse la bienveillance jusqu'à recommander à l'émir de la place de faire droit à la demande anglaise. Aussi à peine l'officier britannique chargé de la négociation s'est-il fait céder le port et les hauteurs d'alentour que le gouverneur général des Indes, lord Auckland, écrit au pacha pour le remercier de son intervention. Le vice-roi se rend compte, mais trop tard, qu'il a été joué : la soudaine occupation d'Aden n'est évidemment pas innocente ; les opérations menées depuis des années par Méhémet-Ali en Arabie ont fini par porter ombrage à l'Angleterre. Bagdad, le détroit stratégique de Bab el-Mandeb menacés par un Bonaparte musulman, il y a là de quoi émouvoir le Foreign Office ! De plus, bénéficiant d'une position stratégique remarquable au contact de la mer Rouge et de l'océan Indien, Aden a une importance géopolitique extrême.

Méhémet-Ali proteste auprès du consul anglais et menace de faire reprendre Aden par l'armée égyptienne, mais son interlocuteur reste de marbre et ne lui laisse aucune illusion sur les conséquences d'une pareille action : Aden et son territoire sont et demeureront anglais jusqu'en 1967.

L'étau se resserre autour du vice-roi.

À Istanbul le sultan, maintenant convaincu qu'il peut compter sur l'appui de l'Angleterre en cas de défaite militaire, décide que l'heure est venue de prendre sa revanche... Une armée impériale reconstituée s'ébranle vers la Syrie.

 

1 Cattaui, 1931, op. cit.

2 Enkiri, op. cit.

3 Sebastea ou Mégalopolis, située au centre de la Turquie à une hauteur d'environ 1275 m. De récentes fouilles ont mis à jour des vestiges d'origine hittite.

4 Enkiri, op. cit.

5 René Cattaui, L'importance des documents russes pour la connaissance du règne de Méhémet-Ali. Communication présentée à l'Institut d'Égypte lors de la séance du 6 avril 1936.

6 Ibid.

7 Medem était honoré de l'estime de Méhémet-Ali et il avait gagné l'amitié d'Ibrahim. Il était l'un des plus fermes partisans du vice-roi, ce qui ne cadrait pas toujours avec la politique de Saint-Pétersbourg.

8 Le colonel Duhamel fut l'agent de la Russie de 1834 à 1837, Medem de 1837 à 1841.

9 Sabry, op. cit.

10 Ibid.

11 Ibid.

12 Lord Palmerston, Correspondance intime, Londres.

13 Ibid.

14 Hanotaux, op. cit.

15 Palmerston, op. cit.

16 Sabry, op. cit.

17 De 3 à 12 pour 100. Ce traité ne fut que partiellement exécuté en Égypte après 1841.

18 Sabry, op. cit.

19 De nombreux auteurs ont fait le récit de ce voyage mais le document le plus digne de foi reste celui qui fut publié en turc dans L'Officiel égyptien du 6 safar 1255 (21 avril 1839). Sabry, op. cit., en donne quelques extraits.

20 Hanotaux, op. cit.

21 Sabry, op. cit.

 

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