Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 55 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

24 - L'europe dans la Tourmente (1832-1833)

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L'EUROPE DANS LA TOURMENTE

(1832-1833)

 

Au lendemain de Konya, un vent de panique souffle sur Istanbul. Le général égyptien va-t-il se porter sur la capitale ? La route est ouverte, l'opinion le porte, les populations l'attendent, nulle armée ne saurait l'arrêter. La panique gagne la Cour. Le « vieillard aveugle » excommunié par Mahmoud II se tient sur le seuil de sa porte ; un pas encore et il le saisira par le collet pour le jeter hors de son palais. On songe à Rome pétrifiée à l'approche d'Hannibal ; à l'effroi de ses sénateurs apprenant que leur plus formidable armée vient d'être balayée à quelque cinquante lieues de leur capitale par les troupes du Carthaginois. C'est la question d'Orient qui se pose à l'Europe dans toute son ampleur.

Mais l'Europe, ce n'est qu'un nom. Chacune des puissances a sa politique propre. Comment se débrouillera l'écheveau continuellement serré et desserré par la diplomatie ? La France, sous la Restauration, a fait le plus souvent équipe avec la Russie en Orient. Sous la monarchie de Juillet, donc depuis deux ans, France et Russie se tournent le dos. Suivant les conseils de Talleyrand, la diplomatie française a les yeux tournés vers l'Angleterre. La politique orientale de Paris et de Londres est antirusse et favorable à la survie de l'Empire ottoman. Toutefois, la France a toujours manifesté un faible pour Méhémet-Ali, cette France dont le pacha aime à se dire le protégé et l'élève, et qui voit en lui le continuateur de l'œuvre commencée par le vainqueur des Pyramides. Ses intérêts en Égypte n'épousent guère ceux de l'Angleterre. Aussi va-t-elle chercher à concilier ces deux préoccupations : le maintien de l'intégrité de l'Empire ottoman et la préservation du légitime avantage acquis sur le terrain par Méhémet-Ali. Autant le dire, la tâche est digne d'un funambule.

Le baron de Varenne, alors chargé d'affaires français à Istanbul (il n'y a pas à ce moment-là d'ambassadeur), s'emploie donc à faire agréer par le sultan les conditions du vice-roi (fin décembre 1832). Il se met directement en rapport avec Méhémet-Ali et Ibrahim et cherche à hâter le raccommodement de la Turquie et de l'Égypte. Mais malgré Konya le sultan demeure intransigeant. C'est qu'il n'est plus seul : avec la présence de Mourawiev à Istanbul, la Russie a jeté le poids de son épée dans la balance. Aux côtés du Russe se trouve un homme à l'influence pernicieuse qui s'efforce de tout mettre en œuvre pour ruiner les plans de Méhémet-Ali : son vieil ennemi Khosrew pacha, cheville ouvrière s'il en est de la vieille politique turque intrigante et subtile. Personnage « hideux, sardonique et grotesque », pour reprendre la description de Cadalvène, il va tout faire pour briser les rêves de celui qui l'évinça, vingt-sept ans plus tôt, du pachalik du Caire.

Dans sa fureur contre Méhémet-Ali et Ibrahim, Mahmoud, cédant aux premières inspirations de la peur, décide donc de se jeter dans les bras du plus vieil ennemi de son empire et déclare à Mourawiev qu'il accepte le secours du tsar Nicolas I er. Ce rapprochement turco-russe, pourtant contre nature, va devenir une véritable obsession pour les puissances européennes. Aussi redoubleront-elles d'efforts pour amener sans nul retard la paix entre le vassal et son suzerain.

De son côté, Ibrahim n'en démord pas : il est plus que jamais déterminé à exécuter son plan avec célérité afin de mettre l'Europe devant le fait accompli, sans lui laisser le temps de se concerter. Il tente même de rallier à ses vues son illustre prisonnier, Rechid pacha, et lui propose une marche conjointe sur la capitale ottomane, marche que soutiendraient les ulama et l'opinion musulmane tout entière. Voici un extrait de la conversation entre les deux hommes, extrait retrouvé par M. Sabry dans les archives égyptiennes. Ibrahim y expose la nécessité de renverser le sultan Mahmoud et de le remplacer par le tout jeune Abdel Medjid :

« Mais le prince Abdel Medjid est encore un enfant [il n'a alors que neuf ans] et croyez-vous, dans ce cas, qu'il soit à même d'occuper le trône et de diriger les affaires de l'État ?

– C'est à l'âge de sept ans que le sultan Mohamed le conquérant monta sur le trône. Abdel Medjid est plus âgé que lui maintenant. Quoi qu'il en soit, la jeunesse du prince, à mon avis, n'offre que des avantages, car les princes héritiers de cet empire ne reçoivent pas leur éducation première comme les princes des autres nations ; ils sont élevés dans le harem et grandissent sans rien connaître des affaires de l'État. Si, par conséquent, Abdel Medjid occupait le trône, il pourrait facilement, par les hommes éclairés de son entourage, s'initier aux affaires de ce monde, développer graduellement son savoir et devenir un homme connaissant les droits et les devoirs du souverain et de la nation.

– C'est fort juste. Mais le sultan, mis au courant, pourrait faire assassiner les princes.

– L'unique but que nous poursuivons est que les affaires de la nation soient réglées conformément au vœu général de la nation ; et puisque chaque nation doit avoir un “sultan” pour la gouverner, nous lui choisirons le sultan que l'unanimité des suffrages aura désigné, et nous mettrons fin à l'arbitraire et aux caprices du despotisme qui n'hésite pas à dire : “Notre volonté suprême ordonne l'assassinat ou l'exil de tel ou tel.” Dans ces conditions, en cas d'assassinat des princes, le sultan seul en porterait toute la responsabilité, et il ne nous resterait qu'à exécuter la volonté de la nation et à nous passer définitivement du sultan.

– J'admets bien votre raisonnement. Seulement, la nation musulmane est-elle prête à accepter ce changement ?

– Il faut s'attendre à ce qu'il y ait, au commencement du moins, des oppositions, mais tous finiront avec le temps par reconnaître les avantages du nouvel état de choses et en saisir toute la portée ; alors, ils demanderont eux-mêmes à asseoir le gouvernement sur des bases solides. »

Bref, Ibrahim aspire à fomenter une révolution de palais. De fait, il écrit à son père, le 28 décembre 1832 :

 

Nous pouvons avancer jusqu'à Istanbul et déposer le sultan promptement et sans difficulté. Mais nous voulons savoir, le plus vite possible, si vous avez réellement l'intention de mettre ce projet à exécution, afin que nous prenions, dès à présent, les mesures nécessaires, car le règlement véritable de nos affaires ne se fera qu'à Istanbul, et c'est là que nous devrons nous rendre pour y dicter nous-mêmes notre volonté.

Cependant, je vous le répète, en toute franchise, la propagande seule ne nous y mènera pas. Mais si vous visez, par les bruits que vous lancez, un but politique tendant à menacer Istanbul et l'obliger à accepter nos conditions, il sera inutile de nous arrêter à Konya et de ne

pas continuer notre marche en avant. Konya est assez loin et les gens d'Istanbul ne seront disposés à conclure la paix avec nous que si nous entrons dans la capitale même, de même qu'ils n'ont conclu la paix avec les Russes que quand ces derniers ont pénétré jusqu'au cœur du pays et sont parvenus à Tchekmedjé, aux environs d'Istanbul. C'est pourquoi nous devons poursuivre notre marche jusqu'à Brousse au moins et occuper les villes situées sur la côte de Marmara et en faire des bases maritimes pour l'approvisionnement de nos armées. C'est alors que nous pourrons propager facilement les bruits qui pourraient amener la chute du sultan. Dans tous les cas, si nous ne réussissons pas à provoquer son détrônement, nous pourrons du moins faire une bonne paix conforme à nos vœux.

Sans vos deux derniers ordres qui nous interdisent formellement toute avance, j'étais déjà aux portes d'Istanbul. Et je me demande à quel motif on peut attribuer cette mise en demeure. Est-ce la peur de l'Europe ou autre chose ? le vous prie de vouloir bien m'éclairer sur cette question avant que le moment opportun n'échappe de nos mains

et de me communiquer vos décisions définitives à cet égard 1 .

 

Manifestement, les deux hommes ont des points de vue totalement opposés dans cette affaire. L'un voudrait le monde, l'autre se contenterait d'un empire constitué des conquêtes.

Ibrahim, lui, est fermement décidé à ne plus perdre de temps. Voilà plus d'un mois que son armée végète à Konya. À la différence de son père, peut-être ne veut-il pas s'entendre adresser un jour le reproche fait à Hannibal : « Tu sais vaincre, mais tu ne sais pas exploiter la victoire. »

Or, apprenant à Konya que la Porte a désigné Khalil Rifaat pacha pour négocier la paix avec son père, il ne s'est pas non plus fait la moindre illusion sur le caractère de cette mission, comme sur une paix conclue dans ces conditions. Il est convaincu qu'au mieux cette paix ne sera qu'une trêve car un abîme sépare maintenant les deux parties, et la puissance suzeraine humiliée cherchera tôt ou tard à prendre sa revanche.

Toute l'attitude de Méhémet-Ali pourrait se résumer en quelques mots : il vit dans la terreur que la prise d'Istanbul, geste d'une portée considérable, n'amène l'Europe à intervenir pour concrétiser son vieux rêve de partage de l'Empire ottoman, lequel – il en est convaincu – fournirait alors à l'Angleterre l'occasion de s'emparer de l'Égypte.

Mais voilà que le 20 janvier 1833, faisant fi de tous les conseils de temporisation, Ibrahim annonce à son père qu'il reprend sa marche en avant :

 

L'armée s'est remise aujourd'hui en marche de Konya, et les unités avancent par petits groupes à cause de la rigueur du froid et de l'insuffisance du nombre de chameaux nécessaires au transport. Il résulte des dires des courriers qui arrivent d'Istanbul qu'il ne se trouve sur notre chemin aucune force pour nous résister et qu'à Istanbul même il n'y a aucun signe d'activité militaire contre nous ; ce qui prouve clairement qu'ils mettent leur espoir suprême dans la paix et que c'est dans ce but qu'ils firent partir Khalil Rifaat pacha en mission. Il est du domaine du possible de conclure une paix honorable par l'intermédiaire de Rifaat, mais je pense, autant que ma faible raison puisse en juger, que tant que le sultan Mahmoud, ce mauvais génie, restera sur le trône, il n'y aura pas de paix véritable ni de règlement définitif du conflit. Car il sera toujours à l'affût de toute occasion qui se présentera, pour faire le mal et il continuera, comme par le passé, à commettre des violences et des excès sur cette malheureuse nation musulmane. Aussi notre attachement à cette nation et notre zèle religieux nous dictent-ils l'impérieux devoir, non seulement de travailler en vue de nos propres intérêts, mais encore et surtout, en vue des intérêts de la nation tout entière.

Force nous est donc de revenir à la première décision de détrôner cet homme néfaste et de mettre à sa place le prince héritier, afin que des actes de cette gravité servent de levier puissant pour remuer cette nation et la réveiller de sa torpeur.

Si on nous objectait que l'Europe ne nous approuverait pas, je dirais que nous ne lui laisserons pas le temps pour intervenir et que nous éviterons ainsi tout danger de ce côté. Car notre projet sera exécuté à peine connu et les puissances ne sauraient rien dire, devant le fait accompli.

Si toutefois l'Europe cherchait à profiter de la circonstance pour réaliser ses ambitions dans un partage de l'Empire ottoman, de quoi

serions-nous responsables ? Et pourrions-nous l'empêcher de réaliser un vieux rêve qu'elle entretient depuis quatre-vingt-quatre ans ? Que Dieu nous accorde sa protection ! Dans tous les cas, il est préférable que ce qui doit arriver un jour ou l'autre arrive, maintenant, afin d'en finir et de régler en même temps, une fois pour toutes, cette question qui nous préoccupe également.

Aussi, animé de cet esprit et m'en remettant à Dieu, vais-je me diriger hardiment vers Brousse et Modania, de telle sorte que je n'aie point le temps de recevoir aucune nouvelle venant de vous ou d'Istanbul, m'interdisant toute avance. En restant sur nos positions actuelles, j'éprouve toutes sortes de difficultés à approvisionner l'armée à cause de la pauvreté du pays qui l'entoure ; il ne me reste plus d'autre ressource que d'aller à Brousse, d'où je vous expédierai un délégué extraordinaire afin de vous soumettre les résolutions que nous aurons

arrêtées suivant les circonstances 2 .

 

En fait, sa théorie du « fait accompli », Ibrahim la pratique avec son propre père. À la tête de son armée, il franchit donc une nouvelle étape qui le rapproche encore des rives du Bosphore. Parti de Konya le 20 janvier 1833, il parcourt en treize jours, malgré un froid intense, les 224 kilomètres qui le séparent de Kutahia. Il est à moins de deux cents kilomètres d'Istanbul.

Kutahia, bâtie sur le flanc d'une montagne, est une ville assez importante d'environ 50 000 âmes. Ibrahim y trouve en abondance toutes les ressources d'approvisionnement dont il a besoin pour son armée.

Dans l'intervalle, Mourawiev s'est rendu auprès de Méhémet-Ali (13 janvier), ne lui a pas tenu le langage comminatoire auquel on s'attendait et le pacha s'est de son côté montré conciliant en laissant entendre qu'il était disposé à suspendre les hostilités.

Le 21 un négociateur de haut rang, Khalil Rifaat pacha, arrive à son tour à Alexandrie. Accueilli avec grands honneurs par Méhémet-Ali, il annonce en préalable à ce dernier que lui et son fils sont relevés de la déchéance et de l'excommunication prononcées par Istanbul. Les deux hommes entament une négociation empreinte de part et d'autre de bonne volonté, tandis qu'un émissaire est envoyé à Ibrahim pour lui enjoindre de s'arrêter où qu'il se trouve et d'attendre la fin des tractations.

Si le vice-roi est déchiré entre l'option radicale que lui suggère son fils et le compromis, Ibrahim, lui, est partagé entre son désir de renverser le sultan et l'obéissance qu'il doit à son père. Finalement, à la réception des ordres expédiés du Caire, le devoir filial l'emporte. La mort dans l'âme, il s'immobilise avant même d'avoir atteint Brousse, son objectif, but premier de son départ de Konya. Datée du 29 janvier, une lettre du baron de Varenne lui parvient alors :

 

Très excellent et magnifique seigneur,

 

Je crois de mon devoir de vous faire connaître que la Sublime Porte, désirant mettre un terme aux maux que la guerre attire sur les populations dont la Providence lui a confié le bien-être, a expédié à Alexandrie, l'ex capitan pacha, Khalil, accompagné de l'Ametchi

Rechid bey 3 et qu'elle l'a muni des pleins pouvoirs nécessaires pour conclure un arrangement définitif avec S.A. Méhémet-Ali pacha. Cette détermination de la Sublime Porte étant une conséquence des propositions que j'ai été chargé de lui transmettre de la part de votre illustre père, je me trouve dans l'obligation spéciale de vous en informer. Ma qualité de représentant d'une puissance qui, bien qu'elle n'ait pas cessé un instant de faire des vœux pour la prospérité de l'Empire ottoman, m'autorise à entretenir Votre Altesse. Je me bornerai à Lui attester l'état des choses, dans l'espoir que S.A. comprendra que tout acte hostile est devenu sans objet, que le blâme et la responsabilité en retomberaient aujourd'hui sur leurs auteurs, et que de tels agissements pourraient créer des difficultés à la transaction qui se traite. V.A. jugera à propos d'arrêter sa marche et de prescrire à ses différents chefs de corps de suspendre également leurs mouvements. Si, comme j'ose m'en flatter, Votre Altesse adopte cette disposition, je suis assuré que, sur l'avis qu'elle en ferait parvenir aux commandants des troupes de la Sublime Porte, ils s'empresseraient, conformément aux ordres qui leur ont été adressés, de rester de même dans l'inaction. Elle recevra la présente dans un courrier qui pourra revenir avec la réponse dont il lui plaira de m'honorer.

Je profite, très excellent et magnifique seigneur, de cette première occasion pour offrir à Votre Altesse l'hommage des sentiments de ma