Le dernier pharaon, Méhémet Ali
5 - le Lion Britannique et le Renard Albanais (1806-1807)
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LE LION BRITANNIQUE
ET LE RENARD ALBANAIS
(1806-1807)
La date du 12 mai 1805 est décisive dans l'histoire de Méhémet-Ali. C'est celle où il commence à assumer de fait le gouvernement de l'Égypte à la tête duquel il se maintiendra quarante-quatre années consécutives.
Envers et contre tous il a réussi l'impossible. Mais les difficultés qui l'attendent sont immenses. Le pays qu'il prend en main est ruiné et en proie à l'anarchie. Les Mamelouks tiennent la Haute-Égypte. Les caravanes sont régulièrement pillées par les Bédouins. Son autorité est circonscrite aux murs du Caire et à la Basse-Égypte. Alexandrie est gouvernée par un officier délégué du sultan. Dans la capitale même les soldats indisciplinés menacent à tout instant d'un mauvais coup si on diffère le règlement de leur solde.
Aussi se trouve-t-il très vite aux prises avec les deux grandes urgences du moment : le besoin d'argent et les Mamelouks. En dehors du Caire, où son autorité est reconnue et respectée, sa puissance est surtout nominale. Le pouvoir effectif est encore à conquérir. La marche sera longue. Au cours des six premiers mois, il cherche d'autant plus à temporiser et à répondre aux exigences du quotidien qu'il n'est pas dans les intentions de la Sublime Porte de laisser respirer l'Égypte. Il suffit de parcourir les firmans qui continuent d'arriver à la Citadelle pour s'en apercevoir : « À Méhémet-Ali pacha et son defterdar, à Ahmed, surintendant de la douane d'Alexandrie et de Rosette, à Osman, gouverneur militaire d'Alexandrie.
« Il est ordonné d'envoyer rapidement, au moyen de navires, la quantité qui se trouve prête des 300 000 cokes de salpêtre que l'Égypte doit fournir annuellement à l'arsenal d'Istanbul, et qui, comme l'a fait remarquer Taher, le sous-directeur de la poudrière Impériale, doit se trouver toujours dans la susdite poudrière en quantité abondante, étant un élément essentiel de la
poudre à canon 1. »
Ou, bien plus prosaïque : « À Méhémet-Ali pacha et son defterdar :
« Il est confirmé une pension journalière de 15 paras sur le gewali d'Égypte au cheikh Hassan ibn Abd el-Rahman de Médine, le décret relatif
à cela s'étant perdu2. »
Dès la fin du mois d'août, le vice-roi fait venir auprès de lui ses deux fils, Ibrahim et Toussoun. Le premier approche de ses dix-sept ans, le second a douze ans à peine. Aussitôt il nomme Ibrahim gardien de la Citadelle.
Sur ce point, les avis divergent : Mouriez affirme que Toussoun fut désigné, Bankes aussi. Mais ni l'un ni l'autre ne vivaient à l'époque au Caire. En revanche Djabarti cite bien le nom d'Ibrahim et, de plus, on voit mal Méhémet-Ali nommer – même s'il s'agissait de son fils préféré – un enfant de douze ans à un poste aussi stratégique.
En outre Méhémet-Ali doit au plus vite renflouer le Trésor. Les Mamelouks et autres gouverneurs n'ont guère connu, en dehors des impôts réguliers, qu'une ressource exceptionnelle : l'extorsion, moyen classique pour se procurer des fonds en cas d'urgence. Sans déroger à cette vieille pratique, Méhémet-Ali, à la différence de ses prédécesseurs, a grand soin d'en faire supporter le poids le plus lourd à la classe aussi détestée qu'opulente des intendants coptes. Il se garde provisoirement, tant que son pouvoir n'est pas sérieusement affermi, de toucher aux grands cheikhs influents, encore moins aux négociants européens, comme l'ont fait pour leur propre ruine les Bardissi et autres. Il taxe d'abord les négociants indigènes chrétiens du Caire. Peu après il fait arrêter l'intendant général copte, Guirguis el-Gawhari, l'oblige à restituer une somme de 4 800 bourses qu'il aurait détournée à son seul profit et le fait jeter en prison. Il impose les commerçants de Rosette puis de nouveau ceux du Caire, pour des montants considérables. Pour finir il s'attaque aux artisans, aux peseurs publics, aux marchands de bois et de poisson salé et aux fermiers.
Ce problème momentanément réglé, il doit tenter de briser ses derniers adversaires, les Mamelouks. C'est contre eux qu'il ligue toute son énergie. Il commence par attirer certains beys, les 19 et 20 août, dans un guet-apens au Caire. Plusieurs d'entre eux y périssent, mais la plupart en réchappent et rejoignent en Haute-Égypte le gros de leurs partisans. Et comme certains prisonniers – environ quatre-vingts – cherchent à s'évader, on leur tranche la gorge. Parmi eux se trouvent, on ne sait comment, cinq Français (des anciens de l'armée d'Orient qui s'étaient intégrés parmi les Mamelouks). Drovetti n'a pas eu le temps d'intervenir en leur faveur
À la tête des Albanais, Méhémet s'engage ensuite dans de véritables opérations coup de poing. Elles sont parfois conduites par lui-même, plus souvent par Hassan pacha, mais obtiennent peu de succès : Hassan se fait même battre par Mohamed el-Alfi, qui a reparu en Basse-Égypte. Des négociations entamées avec les beys, plus exigeants que jamais, n'aboutissent pas davantage. En échange de sa soumission, Alfi réclame le Fayoum, Béni Souef, Gizeh et la Buhaïra, ainsi que les revenus fiscaux de deux cents villages. Ses acolytes ont des exigences tout aussi rocambolesques. Méhémet-Ali refuse catégoriquement. La guerre continue donc et en avril 1806 Alfi met le siège devant Damanhour.
Au printemps de cette année-là, la situation du vice-roi est on ne peut plus critique. Cédant à la pression anglaise, la Sublime Porte décide son éviction. Une décision qui n'a rien de surprenant. Si en mai 1805 les autorités turques avaient fini par reconnaître l'élection populaire de l'homme de Kavála, c'est surtout parce qu'elles avaient été placées devant le fait accompli et impuissantes à s'y opposer. Depuis, les Anglais, eux-mêmes harcelés par leur agent à Alexandrie, le major Missett, ont œuvré dans l'ombre auprès du Grand Seigneur : pour eux Méhémet-Ali n'est qu'un pion au service des Français, un rebelle dangereux qui risque de mettre l'Empire
en péril 3. C'est surtout ce dernier argument que le cabinet de Saint-James plaide auprès du sultan. Il réussit à le convaincre de la nécessité de rétablir les Mamelouks, avec Alfi, leur créature, pour chef du gouvernement de l'Égypte. Il laisse clairement entendre que si les choses traînaient en longueur Sa Gracieuse Majesté, perdant toute confiance dans le soutien d'Istanbul et redoutant que la France reprenne pied en Égypte, se verrait contrainte de prendre des mesures aptes à sauvegarder la sécurité de l'Angleterre.
Côté français, en dépit des mises en garde de Sébastiani depuis la Turquie, de Lesseps, puis de Drovetti depuis l'Égypte, Talleyrand – fidèle à sa politique – refuse toujours de s'immiscer dans les affaires égyptiennes. Aussi écrit-il au premier en mai 1806 pour lui rappeler que, depuis le départ des troupes françaises, l'Égypte a toujours été en proie à la guerre civile. Et il conclut : « Laissez, pour le moment, marcher sans vous les événements de ce pays ; c'est dans les provinces d'Europe que vous aurez quelques fois à
les diriger4. »
Cependant on retrouve presque à la même période les traces d'une bien étrange affaire qui laisse à penser que Bonaparte n'était pas aussi indifférent à l'Égypte qu'on pourrait le croire.
Dans le courant du mois de mai 1806, en effet, un certain Ali bey el-
Abassi débarque à Alexandrie 5. Il se fait passer pour un pèlerin de La Mecque. En réalité, il est espagnol, se nomme Badia Castillo Leiblich, né à Barcelone, est érudit et francophile. Il passe tout l'été à Alexandrie. Le 30 octobre il est à Rosette, le 10 novembre au Caire où il est reçu par Méhémet-Ali en personne. Le 15 décembre il prend le chemin de Suez mais, avant de s'embarquer pour La Mecque, il reçoit la visite de Drovetti au nord du village de Matarieh. Le consul est accompagné de cinq Mamelouks français au service du vice-roi. Aucune information ne nous est parvenue sur cette entrevue. Le Catalan a pris des notes sur les forces albanaises en garnison à Alexandrie, Rosette et Le Caire, et donne nombre de détails sur les différentes places qu'il a traversées. De là il part pour La Mecque et entreprend une enquête approfondie sur les Wahhabites qui viennent de s'emparer de la ville sainte. Précisons que dès 1803 on découvre, dans une lettre de Talleyrand adressée le 1 er octobre à M.
Corancez6, l'intérêt de Napoléon pour cette région du monde : « Le premier consul me charge de vous recommander le plus grand zèle à recueillir toutes les informations que vous pourrez vous procurer sur tout ce qui est relatif à cette nation [l'Arabie], et à me les transmettre promptement, régulièrement
et par toutes sortes de voies 7, »
Quoi qu'il en soit, sa tâche achevée et les intentions de ces intégristes avant l'heure sondées, Abassi retourne à Suez en juin 1807 et poursuit sa mission en Palestine et en Syrie.
Quel est donc réellement ce mystérieux personnage ? Un espion de
Napoléon, comme le prétendent les Anglais8 ? Chateaubriand, qui l'a rencontré, l'a pris pour un riche Turc, voyageur et astronome. Ce qui est sûr, c'est qu'en mai 1808 le faux Abassi rejoint l'Empereur à Bayonne et lui annonce qu'il a recueilli au cours de ses pérégrinations une grande quantité de documents et de cartes sur l'Égypte, l'Arabie et l'Asie Mineure qui, pour l'heure, se trouvent à Madrid. Napoléon ordonne aussitôt à Murat de récupérer « tous ces papiers où il y aura sans doute des renseignements très utiles ».
En fait, Castillo est l'un de ces afrancesados (partisans des Français) entrés au service de la France au moment de l'intervention en Espagne. La relation de son voyage en Orient ne sera publiée que sous la Restauration, preuve sans doute que Napoléon ne tenait pas à diffuser certaines
informations sur l'Égypte de Méhémet-Ali ou la marche des Wahhabites9.
À Istanbul, la pression anglaise à la cour du sultan a fini par payer. Un matin de juillet 1806, accompagné de 3 000 hommes, le capitan pacha Hadji-Méhémet, successeur de Saleh pacha, débarque en Égypte. Il est porteur de firmans aux termes desquels Méhémet-Ali doit échanger avec un certain Moussa pacha le gouvernement du Caire contre celui de Salonique. Le vice-roi ne s'en émeut pas outre mesure et se contente d'une réponse évasive. Mais dans l'intimité il ricane : « J'ai conquis l'Égypte par le sabre, je ne la rendrai que par le sabre ! Je connais les Turcs : ils sont à vendre, je les achèterai. Avec cinq cents hommes j'ai su accomplir une révolution ; j'en ai plus de quinze cents autour de moi, c'est plus qu'il n'en faut pour garder mon œuvre. Celui qui fera briller le plus d'or, celui qui fera résonner le meilleur fer, celui-là sera le maître. »
Officiellement il feint, avec son habileté coutumière, de se soumettre à la volonté de la Porte. Il comble son envoyé de présents tout en agissant en sous-main pour que les chefs des odjaq (milices) et les ulama s'opposent à son départ et réclament son maintien. C'est effectivement ce qui se produit. Les cheikhs signent une supplique dans ce sens. Puis, devant l'absence de résultat, une seconde requête est souscrite qu'accompagne un argument irrésistible : une lettre de change de 6 000 bourses. Un autre gros bakchich fait tomber les dernières résistances du capitan pacha qui accepte de reprendre la mer. Toutefois, comme Méhémet-Ali ne possède pas le premier sou des 6 000 bourses qu'il s'est engagé à payer, on exige que son fils aîné Ibrahim soit envoyé en otage jusqu'au jour où la dette sera épongée. On lui impose aussi une autre condition : les villes portuaires de Damiette, Rosette et Alexandrie ne relèveront plus de sa juridiction et leurs revenus devront
revenir au Trésor impérial dans leur totalité10. Enfin on le presse de faire la paix avec les beys et de leur accorder quelque territoire. Il cède sur tout. Toujours en apparence. Le 2 octobre 1806, Ibrahim n'en est pas moins emmené sur la frégate du capitan pacha.
Il est probable qu'à cet instant tout autre que le vice-roi se serait dit que la chute n'était plus qu'une question de semaines, voire de jours. Tout autre mais pas l'homme de Kavála. Force est au surplus de constater que, dans des périodes critiques de sa vie, il s'est souvent produit un événement providentiel qui lui a permis de rebondir. La chance est toujours indissociable des chemins qui mènent à la gloire. Ce ne sera pas un, mais deux événements providentiels qui surviennent : Osman Bardissi meurt brusquement, terrassé par une fièvre bilieuse. Et, le 27 janvier 1807, Alfi meurt à son tour. Il venait d'avoir cinquante-cinq ans. Drovetti en fait part immédiatement à Talleyrand tout en soulevant l'hypothèse – hautement improbable – de l'assassinat : « Je m'empresse d'avoir l'honneur de prévenir Votre Altesse Sérénissime que je viens de recevoir par exprès la nouvelle de la mort d'Alfi bey. Il est décédé le 27 janvier. Il y a deux opinions dans son camp ; les uns attribuent sa mort imprévue aux suites d'un violent accès de colère dans lequel il a, de sa propre main et avec une massue, assommé quatre Bédouins, parmi lesquels un cheikh de tribu ; d'autres prétendent que les vomissements et spasmes convulsifs sous lesquels il a succombé étaient l'effet d'un poison qui lui a été administré par les femmes de son harem, dont une fille de cheikh qu'il aurait assassiné. Avant sa mort, il aurait choisi
Chahine bey pour successeur11. »
En apprenant la disparition de son ennemi juré, Méhémet-Ali commence par refuser d'y croire. Il garde à ses côtés pendant quatre jours le Bédouin qui lui a apporté la nouvelle et lorsqu'elle est confirmée lui offre une pelisse, le couvre d'or et lui donne l'ordre de parcourir la ville en répandant
la nouvelle 12.
Le dernier grand émir mamelouk a donc quitté la scène. Cet homme dont Méhémet-Ali disait : « Je ne serai jamais en paix tant qu'El-Alfi vivra ; nous ressemblons à deux funambules, avec cette différence que lui a des échasses
aux pieds 13. » Quant à Alfi, avant de rendre le dernier soupir, il aurait murmuré : « Tout est fini. L'Égypte appartient désormais à Méhémet-Ali. Personne n'aura la force de s'opposer à lui. » La disparition à peu de semaines d'intervalle des deux principaux chefs mamelouks, ses ennemis les plus acharnés, lui insuffle le nouvel élan dont il avait tant besoin à ce moment-là. Il redouble d'ardeur contre leurs successeurs, se met en personne à la tête de son armée, la conduit en Haute-Égypte et s'empare d'Assiout en mars 1807.
On peut croire que le ciel commence à se dégager, augurant d'un avenir plus serein. Mais non. Loin d'être une terre isolée, l'Égypte n'est que l'une des cases du gigantesque échiquier planétaire sur lequel, une fois déplacée, la plus humble des pièces – fût-elle à des milliers de milles – influe sur l'ensemble du jeu. Une série d'événements se succèdent, qui ne sont pas sans conséquences pour le destin de l'Égypte : rupture de la paix d'Amiens ; coalition des empires continentaux (Autriche, Russie, Prusse) contre la France ; batailles d'Austerlitz, de Trafalgar, d'Iéna qui confèrent à Napoléon la maîtrise sur terre, à l'Angleterre celle des mers. À Istanbul, l'écho des éclatants succès français couvre les voix anglaises et affaiblit grandement le prestige britannique. L'ambassadeur de Sa Très Gracieuse Majesté s'en est ému dès le 16 septembre 1806 : « L'influence française l'emporte complètement ; et l'on dit que le grand Seigneur lui-même se rallie à nos ennemis. Si les armées russes ne marchent pas, si nos flottes ne paraissent pas, la barrière qui couvre notre frontière de l'Inde tombera du même
coup14. »
Les Britanniques décident alors une double action : le forcement naval des Dardanelles et l'occupation militaire d'Alexandrie. Ainsi l'Égypte se trouve-t-elle de nouveau comprise dans leur champ d'opérations. Dans cette affaire, le major Missett n'est pas étranger à la décision prise par son pays. Une décision qui se révélera catastrophique.
L'avalanche ininterrompue de conflits et de révoltes qui se sont produits de 1803 à 1807, l'extraordinaire défilé de gouverneurs n'ont fait qu'ancrer l'agent britannique dans sa conviction qu'en dehors du régime mamelouk il ne pouvait y avoir qu'instabilité et convulsions. Il est en outre acharné à ramener les Anglais en Égypte, cultivant des relations privilégiées avec les Mamelouks qu'il considère comme les auxiliaires de la future occupation. Et après que les renversements successifs de Khosrew, d'Ali, de Taher et de Kourchid eurent éliminé de la scène les gouverneurs légaux, c'est vers Alfi bey qu'il s'est retourné.