Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 12 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Le pantin déchu

 

Quelle est alors la situation ? Le Trésor est vide. Le pays est à l'agonie. Le commerce est au plus mal, en raison de l'insécurité permanente qui règne sur les routes. Le blé (donc le pain) manque cruellement. Et, lorsqu'on en trouve, il se vend à des prix tellement exorbitants (plus de 50 paras

l'ardab)16 qu'il est inaccessible aux plus défavorisés. Quand ce ne sont pas les Mamelouks qui dévalisent les marchés, ce sont les Bédouins qui attaquent les caravanes, tandis que la soldatesque – dont les arriérés de solde se sont accumulés – met au pillage la moindre embarcation porteuse de denrées arrivant de Haute ou de Basse-Égypte.

C'est dans ce contexte dramatique que le malheureux Bardissi, propulsé en avant par Méhémet-Ali, se retrouve virtuellement à la tête du pays. Le 7 du mois de rabi'el-awal (22 septembre 1804), les deux compères font leur entrée dans la capitale. Ils sont immédiatement assaillis par une foule qui hurle sa détresse. Devant cette désespérance, Bardissi donne immédiatement l'ordre à Méhémet-Ali d'ouvrir les silos et de distribuer les céréales qui y sont entreposées. Auquel des deux hommes profite cette

décision ? Au premier, selon Djabarti 17. Cependant, n'en doutons pas un instant, le second s'attire certainement une bonne part des bénédictions du peuple. Après tout, n'est-ce pas lui qui se charge de la distribution de blé ?

Quoi qu'il en soit, pour l'heure rien n'est résolu. Bardissi doit répondre aux troupes qui continuent de réclamer à cor et à cri l'arriéré de leur solde. Un conseil est réuni chez Ibrahim bey, décision est prise de répartir entre les émirs les sommes à payer proportionnellement aux ressources de chacun d'eux. Mais cela est loin de suffire. Bardissi est contraint de lever une contribution qui, au grand dam des consuls, est infligée non seulement aux marchands du Caire, mais aussi aux négociants étrangers établis dans la capitale. « Le nouveau gouvernement, revenant au système des avanies, a mis une contribution très forte sur les chrétiens du pays et y a inclus les protégés de France, qui ont des firmans de la Porte, ainsi que ceux de Suède qui n'ont point de commissaire ici, et parmi lesquels se trouvent des

hommes qui ont rendu des services à l'armée française18. »

Sous le regard atterré des commerçants, on s'empare de leurs marchandises et on les vend aux prix les plus bas. Le café en provenance de l'Hadramaout et de Yambo est saisi et bradé. De même, cherchant à regagner le soutien de l'armée, Bardissi frappe les habitants d'un nouvel impôt. Ce sera la goutte qui fait déborder le vase.

Dans les jours qui suivent, Le Caire se transforme en volcan. Des émeutes éclatent un peu partout et, du haut des minarets, des voix scandent

à l'unisson : « Ô Bardissi, que veux-tu encore prélever sur notre misère 19 ! » Les hommes et les femmes se font teindre les mains en bleu en signe de deuil. Les boutiques ferment et plus que jamais la soldatesque pille les

djermes 20 qui arrivent de Haute ou de Basse-Égypte. On se dirige en masse vers la mosquée d'Al-Azhar, habituel lieu de regroupement du peuple dans les heures dramatiques. Des poings se dressent. Mais – ce qui confirme bien que Méhémet-Ali a joué au plus fin – jamais, dans ce flot de colère, ne s'élève la moindre critique, la moindre invective à l'égard du futur pacha. Dans l'ombre, il se frotte les mains. Le moment de jeter Bardissi à la trappe est arrivé. Il répand ses Albanais dans la capitale avec pour mission d'empêcher les Mamelouks de molester la foule. Le petit peuple commence à s'intéresser de plus près à ce protecteur providentiel.

Rendu furieux par la révolte qui gronde, Bardissi convoque les ulama, les notables de la capitale, et se répand en invectives à leur encontre, leur imputant l'entière responsabilité des événements. Immédiatement, Méhémet-Ali prend parti pour les ulama. Il rétorque avec aplomb que ce n'est pas au peuple égyptien qu'il incombe de payer la solde des militaires, mais au gouvernement. Par cette attitude il démontre aux notables qu'il ne craint pas de s'opposer aux Mamelouks pour défendre les intérêts de la masse. Insensiblement il offre aux yeux de la population l'image d'un sauveur, mieux : d'un sauveur sans ambition.

Au cours de la même semaine il excite la rancœur des Albanais qui attendent leur solde en retard depuis huit mois. La chasse est donnée aux Mamelouks, plusieurs centaines d'entre eux sont massacrés. Les Albanais cernent les palais des principaux beys, notamment ceux d'Osman el-Bardissi et d'Ibrahim. L'affaire est si bien montée que les assiégés apprennent seulement par la fusillade l'attaque dont ils sont l'objet. El-Bardissi, dont la demeure se prête à une forte résistance, se défend énergiquement mais très vite il se rend compte qu'il est perdu. Il se place alors à la tête des quelques fidèles qui l'entourent, fait ouvrir toutes grandes les portes de son palais et, dans un galop effréné, se rue à l'extérieur, culbute ses adversaires et se réfugie au fort voisin de l'Institut. À la nuit tombée, il fuit Le Caire et trouve refuge dans le désert où Ibrahim l'a précédé. Exit Bardissi, l'ami des mauvais jours...