Le dernier pharaon, Méhémet Ali
2 - Il Était une Fois, un Petit Port de Macédoine
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IL ÉTAIT UNE FOIS,
UN PETIT PORT DE MACÉDOINE
Kavála, décembre 1800.
Un soleil timide glisse sur les flancs de la mer Égée jusqu'aux maisons blanches du petit port. Dans cette bourgade ignorée de Macédoine viennent mourir les plaines humides de Sérres mouchetées de plantations de tabac et de coton. Des femmes vêtues de noir s'activent vers on ne sait où. Le linge claque aux terrasses. Quelques nobles vieillards aux traits burinés fixent l'horizon et leur regard s'évanouit parfois vers l'île de Thasos où, dit-on, saint Paul aurait séjourné quelque temps, à moins qu'il ne s'agisse du Grand Alexandre.
Saint Paul n'est plus. Alexandre a croisé sa mort aux confins de la Perse.
Et la Macédoine – la Roumélie des Ottomans1 – est depuis 1371 province turque.
En ce matin d'hiver, à l'instar des vieillards de Kavála, Méhémet-Ali2, barbe soyeuse d'un blond roux, yeux noisette enfoncés sous des sourcils abondants, fixe la mer.
Son regard est d'une extraordinaire vivacité, d'une mobilité remarquable. Tous ceux qui le rencontrent sont unanimes, cette mobilité est ce qui les a le plus frappés : « Il y a des voyageurs dont l'œil pénétrant devine dans un vieillard tout ce qu'il a dû faire depuis qu'il est arrivé à l'âge viril ; ils vous apprendraient qu'il est impossible de ne pas lire dans le regard de Mohamed-Ali qu'il devait de toute nécessité devenir vice-roi d'Égypte et
conquérant3. »
Il est de stature moyenne, 1,70 mètre environ, cambré à la taille, le trait régulier, la main petite et fine. Il a tout juste trente ans. Il est né ici même, dans une maisonnette de bois, non loin de l'aqueduc romain qui projette son ombre sur le quartier musulman. Plus tard, animé par le désir de mettre en relief les prémisses de son destin, il affirmera à son entourage avoir vu le jour en 1769 et la plupart de ses biographes – ou, devrait-on dire, ses hagiographes – accorderont foi à cette confidence.
Barthélemy Clot, son médecin personnel de 1825 à sa mort, le rajeunira de cinq ans : « A mon arrivée en Égypte, en 1825, Méhémet-Ali, âgé
d'environ cinquante ans, était doué d'une constitution vigoureuse4 ». Pour s'empresser de rectifier dans ses Mémoires : « Mohamed Ali, vice-roi
d'Égypte, naquit en 1769 de notre ère, à la Cavale5. » Quant à Pascal Coste, son architecte de 1817 à 1827, il écrira dans ses Notes et souvenirs de voyages : « Méhémet-Ali naquit à la Cavale, en 1773. »
En vérité, il nous semble que la seule date digne de foi est celle qui figure au revers d'une médaille de bronze frappée en 1847 pour commémorer la construction d'un barrage érigé sur le delta, au nord du Caire. On peut y
lire : « Méhémet-Ali, né à la Cavale, l'an 1184 de l'hégire 6... » Soit entre
le 27 avril 1770 et le 15 avril 1771 7.
Précisons qu'il arrive à Méhémet-Ali lui-même de ne plus très bien se souvenir de son anniversaire ! Une première fois, il écrira dans une lettre du 23 février 1840 adressée à Khosrew pacha : « Altesse, je vous parlerai avec franchise et loyauté : j'ai soixante-dix ans, et je n'ai plus d'ambition
pour moi-même 8. » Et le 24 octobre 1831, il déclarera à Édouard Lavison,
drogman9 du consulat général de Russie, « qu'il vient d'entrer dans sa
soixante-quatrième année10 ».
Alors, pourquoi avoir finalement gardé la date de 1769 ? Probablement parce que dans son esprit il était indispensable de rehausser ses humbles origines par quelque détail éclatant susceptible de frapper les esprits : 1769 n'est-elle pas l'année de naissance de Napoléon Bonaparte et, ironie du sort, celle de Wellington ? À la rigueur, il se serait bien passé du vainqueur de Waterloo, mais le génie d'Austerlitz le fascine par-dessus tout. Bonaparte, Napoléon, Napoléon Bonaparte. L'ombre du Corse va le précéder tout au long de son règne et le hantera plus d'une fois, à la nuit tombée, dans les couloirs de ses palais.
Un pieux mensonge en entraînant un autre, Méhémet-Ali s'est plu à se composer une enfance imaginaire. Il a entre autres affirmé que son père,
Ibrahim agha 11, mourut quand lui-même n'était encore qu'un enfant et que son oncle Toussoun l'éleva. Or sur la stèle funéraire élevée pour Ibrahim à l'instigation du khédive Ismaïl (petit-fils de Méhémet-Ali), on lit l'inscription suivante : « Mort en 1205 de l'hégire », c'est-à-dire 1791 de l'ère chrétienne, quand Méhémet-Ali entrait dans sa vingt et unième année. Fabulation donc, probablement inspirée par le désir d'offrir à la postérité et sans doute à ses proches, ses fils en particulier, l'image d'un homme forcé de lutter seul pour se hisser jusqu'aux étoiles.
On aurait aussi beaucoup parlé, de son vivant, d'un songe fait par sa mère alors qu'elle le portait. Ce songe, interprété par des bohémiens, présageait au fruit de ses entrailles honneur et puissance. Mis au courant, l'enfant en aurait conçu une espérance secrète qui influa, dit-on, sur le développement de son caractère. Nous le savons, les biographies d'hommes illustres sont volontiers émaillées d'anecdotes en tout genre. Certaines sont là pour assombrir le portrait, d'autres pour l'éclairer. Dans le cas du futur pacha, ces anecdotes fourmillent littéralement, pour la plupart élaborées et rabâchées pour sa plus grande gloire ; seuls l'époque et l'auteur varient. Mieux vaut n'en retenir que le romanesque et le charme suranné.
Venons-en aux origines albanaises de Méhémet-Ali. On l'a assez dit et répété : il est turco-albanais. Son arbre généalogique (il est vrai, très mince)
lui impute de vagues aïeux à Ilica, hameau d'Anatolie12, situé au sud-est
d'Istanbul13 ; un arrière-grand-père, né à Konya, toujours en Anatolie, un grand-père, Osman, né à Edirne. Rien d'albanais là-dessous. Pourtant tous les témoignages, qu'ils émanent de ses collaborateurs ou de ses descendants, lui attribuent cette dernière origine. À ce propos, un ami, familier de l'histoire de l'Égypte et de la monarchie, nous confiait l'anecdote suivante : dans les années cinquante, en Grèce, le roi Farouk s'étant vu refuser l'accès d'un restaurant interdit aux Arabes et aux Turcs, protesta finement : « Je ne suis pas turc, voyons, je suis albanais ! » Les racines sont tenaces.
À l'appui de la thèse albanaise figurent aussi les liens privilégiés que Méhémet-Ali entretint de tout temps avec ces mercenaires qui formaient le corps d'élite de l'armée ottomane. Bien que musulmans, les Albanais haïssaient leurs maîtres turcs et ne s'exprimaient pour la plupart que dans leur propre langue. Hommes rudes, montagnards indisciplinés, seul un des leurs pouvait les tenir en bride ou les séduire. De surcroît, la double origine
du futur pacha14 expliquerait le sentiment d'amour et de haine qu'il porta
toujours aux seigneurs, de la Sublime Porte15 : il les méprisait autant qu'il les respectait, et, tout au long de son règne, on le verra plus d'une fois hésiter à porter l'estocade à leur gouvernement qu'il tenait pourtant à sa merci. Cela étant, on peut envisager une autre théorie : à cette époque, un grand nombre d'Albanais (et autant de Slaves) circulaient dans toute la Roumélie ; il est fort possible que le père de Méhémet-Ali fut l'un d'eux. Vers 1768 il dut résider à Kavála où il fit la connaissance de son épouse, Zeinab, fille de Hussein agha, dont il n'eut officiellement que deux enfants : Méhémet-Ali et Ahmed. Mais sans doute leur progéniture fut-elle plus nombreuse et certains auteurs avancent le chiffre, parfaitement plausible, de
seize garçons et filles 16.
Ibrahim agha occupait la fonction de yol aghasi, sorte d'officier chargé de la sécurité des routes du district. Parallèlement à cette activité, il se livrait comme la plupart des autochtones au commerce du tabac. Personnage somme toute assez commun, dans un univers commun. Et pourtant – l'Histoire est là pour le démontrer –, c'est souvent dans ces milieux que les dieux font leur moisson de personnages hors du commun.
Méhémet Ali continue de fixer la mer...
Se peut-il qu'en ce mois de décembre 1800 il ait déjà conscience de faire partie de ces élus ? On peut en douter. Jusqu'à cette heure, il a seulement secondé son père dans ses activités d'officier de milice et d'exportateur de tabac. Il ne sait ni lire ni écrire et ce n'est que bien plus tard, vers quarante-cinq ans, qu'il comblera cette lacune, non sans avoir pris sa revanche en exigeant que tous ses fils reçoivent une instruction sans faille. C'est ainsi que Saïd, pour ne citer que lui, saura, sous la férule du jeune orientaliste
français Koenig 17, manier dès l'âge de onze ans le turc, l'arabe et le persan.
À trente ans, la trame de son caractère est tissée. Méhémet-Ali est déjà ce qu'il sera : obstiné, non dépourvu de souplesse et d'un vrai courage physique.
Bien que les Mémoires du docteur Clot manquent d'objectivité, leur témoignage sera à cet égard précieux. « Au mois d'août 1839, le vice-roi fut affecté d'un énorme anthrax aux lombes qui le fit beaucoup souffrir et qui fut accompagné de phénomènes cérébraux, comme cela arrive souvent chez les vieillards. Il fallut inciser cet anthrax au bout de douze jours, car la tumeur, très enflammée, avait pris un développement considérable et était constituée par des tissus très épaissis. J'avertis Son Altesse que cette opération serait un peu douloureuse, bien que de courte durée. J'ajoutai que c'était le seul moyen de traitement, et que je l'avais employé avec succès sur des militaires également atteints. Le vice-roi me répondit qu'il avait autant de courage qu'un simple soldat et qu'il supporterait sans se plaindre la douleur de l'opération. En effet, et bien que je pratiquai une incision cruciale, profonde d'environ deux pouces, pour arriver jusqu'aux limites des tissus lardacés qui constituaient la tumeur, le vice-roi ne poussa pas un seul cri, mais il avoua, ensuite, que jamais, dans sa vie, il n'avait éprouvé une pareille souffrance. » Et le médecin de préciser : « Il ne dormait que quelques heures par nuit et encore, son sommeil était très agité : à quatre heures du matin il était sur pied. »
On trouvera aussi ce commentaire de P. Hamont, administrateur de l'école vétérinaire du Caire, qui, lui, à l'opposé de Clot, ne porta pas le pacha dans son cœur : « Il est d'une force morale surprenante. Rien ne l'abat. Il est toujours au-dessus des événements, quelque malheureux que soient ces événements. Il est stoïcien. Un mal intense n'enlève pas sa gaieté ordinaire. Jamais on ne lui entend proférer une plainte, quelle que soit la
maladie dont il est atteint 18. »
En revanche, quoi qu'on ait pu prétendre, c'est un grand émotif qui cache
mal ses états d'âme, comme en témoignera le comte de Forbin 19 : « Méhémet-Ali est un caractère entier, violent, et souffre difficilement la contradiction. » Il dira encore : « La conversation de Mohamed Aly est souvent interrompue par une sorte de hoquet convulsif. On m'assura que cette incommodité était la suite d'un poison violent (sic), mais dont l'effet, prévenu à temps, ne lui laissa que cette infirmité, pour la guérison de laquelle on consulte vainement les plus habiles médecins d'Europe. »
Et Clot bey d'ajouter : « Il a un tempérament sanguin-nerveux, il est très vif, très impressionnable et cache difficilement les sensations qu'il éprouve. » Et de développer : « En 1825, à l'époque de mon arrivée en Égypte, le pacha souffrait depuis longtemps de fréquentes douleurs occasionnées par des crampes atroces qui lui arrachaient des cris continuels. Il me consulta à ce sujet, et je crus qu'un régime adoucissant bien dirigé était le seul moyen de le tirer d'affaire. Malheureusement, il n'était pas facile de faire adopter ce régime à Son Altesse, car le vice-roi avait toujours été habitué à une nourriture composée exclusivement d'aliments gras, et il s'était adonné, durant un certain temps, aux boissons alcooliques. Ce ne fut qu'après beaucoup d'efforts que je parvins à lui faire adopter mon traitement. Ce régime, basé sur la médecine physiologique, donna des résultats merveilleux au bout de très peu de temps. En effet, à partir de ce moment, Méhémet-Ali ne fut plus fatigué par ses crampes, et il put jouir bientôt du sommeil réparateur dont il était privé depuis de longues années, pendant lesquelles il était toujours veillé par ses Mamelouks, occupés à le frictionner.
« Dès cette époque, sur ma recommandation, le vice-roi adopta définitivement le régime européen, et on fit venir, pour lui, des cuisiniers français. C'est alors qu'il prit l'habitude de s'asseoir à table pour prendre ses repas qu'il partageait tous les jours avec des Européens de distinction. Je suis certain que ce système alimentaire a beaucoup contribué à prolonger, jusqu'à quatre-vingts ans et plus, la vie de Méhémet-Ali. Ce prince, du reste, n'eut plus de maladies sérieuses jusqu'en 1839. »
En revanche, tous les témoignages concorderont pour dépeindre le personnage obsédé par une soif de domination, un besoin d'action militaire et d'accroissement politique dont l'exagération lui fera perdre de vue la limite de ses moyens. En quoi il se montrera bien le digne jumeau de son idole, Napoléon Bonaparte.
Sir Charles Murray verra en lui « cet homme [...] né pour la gloire et la
puissance [...] créé pour commander et diriger 20 ». De son côté, Paul Merruau saluera « son caractère qui, à la fois résolu et politique, l'appelait
au commandement21 ». Antoine de Latour s'extasiera : « Que sa volonté toute-puissante subjugue des peuples ou dompte la nature, peu lui importe,
mais il faut de la gloire à ce noble vieillard22. » Et Clot de conclure : « Il ne nourrissait pas seulement l'ambition d'établir sa puissance en Égypte, il rêvait pour son nom une de ces pages glorieuses comme il en avait lu dans l'histoire de Napoléon. » On serait tenté d'ajouter : de César aussi. Car une fois au pouvoir, il ne parlera plus de lui-même qu'à la troisième personne.
Reste que le trait le plus saillant de son caractère sera indiscutablement la méfiance. Sans pouvoir être pour autant qualifié de « paranoïaque », Méhémet-Ali se défiera sans cesse de tout et de tout le monde, y compris de ses propres enfants, dont il ne cessera d'épier les moindres faits et gestes. Le prince Pückler-Muskau, fin observateur, qui lui rendra visite en 1837, notera : « En dépit de ses manières extrêmement affables et de l'expression de bienveillance qui se dégage de ses traits et vous donne l'impression de vous trouver devant le plus obligeant, le plus doux de tous les monarques, il n'en demeure pas moins que, par moments, lorsqu'il ne se sait pas observé,
son visage laisse transparaître une profonde méfiance 23... »
Une méfiance qui, néanmoins, ne l'empêchera pas de se livrer parfois avec une grande sincérité : « Ne me jugez pas par rapport à vous. Comparez-moi plutôt avec l'ignorance qui m'entoure. Vous ne pouvez appliquer les mêmes règlements en Égypte et en Angleterre ; des siècles sont nécessaires pour atteindre le niveau que vous avez atteint en ce moment, et je n'ai à mon actif que quelques années seulement. Vous avez une foule de personnes intelligentes qui comprennent les conseils de leurs chefs. Je ne peux trouver que très peu de personnes qui sachent me comprendre et exécuter mes ordres. Je recherche toute personne qui pourrait me fournir des renseignements. Je suis quelquefois déçu par la conduite des autres ; mais il m'arrive aussi d'être déçu par moi-même.
« Je n'ai pas bénéficié du privilège d'une éducation précoce. C'est à quarante-sept ans que j'ai appris à lire et à écrire. Je n'ai jamais visité de contrées plus civilisées que la mienne ; aussi ne suis-je pas à même d'accomplir ce dont vous êtes capables et d'atteindre le niveau auquel vous êtes parvenus. La difficulté est de commencer. J'avais pour remuer le sol de l'Égypte un pieu. J'ai maintenant pour le cultiver une pioche. Mais je
m'emploie à acquérir tous les avantages d'une charrue24. »
Il possédera également, et au plus haut point, un fabuleux sens du langage diplomatique, avec tout ce que ce don implique d'habileté et de force de dissimulation ; qualités d'autant plus méritoires qu'il masque difficilement ses émotions. L'anecdote que rapporte à cet égard le prince Pückler-Muskau mérite d'être mentionnée.
Au cours de l'une des audiences que lui accordera le vice-roi, Pückler se laissera aller à l'interroger à propos des almées, ces danseuses tant célébrées par les voyageurs de passage au Caire. Or, un décret signé depuis peu de la main de Méhémet-Ali interdisait formellement leurs exhibitions, jugées beaucoup trop licencieuses, et les réprimait sans douceur. Pückler s'en étonne et, dans un moment d'égarement, laisse entendre à son hôte qu'il déplore cette prohibition et plaide la cause des infortunées. Crime de lèse-
majesté s'il en est. On frôle l'incident. Artin bey 25, le drogman du souverain, traduit en bégayant d'émotion les propos du visiteur. Un temps de silence. Méhémet-Ali reste de marbre, puis, avec la candeur d'un enfant, réplique :
« Mon cher, je ne comprends pas votre remarque. Que sont donc ces almées que vous évoquez ? De toute notre existence nous n'avons entendu parler de telles créatures. » Et tandis que l'entourage du souverain retient son souffle, il enchaîne brusquement comme si l'idée venait de frapper son
esprit : « Oh ! Bien sûr ! Vous voulez dire les “musiciens26”. Seulement, voyez-vous, cela ne nous concerne nullement. C'est l'affaire du ministre de l'Intérieur et de la police. Et si nous nous sommes montrés sévères envers eux, c'est qu'ils l'avaient sans doute mérité. Du reste, qu'à cela ne tienne, nous ordonnerons une enquête, car, sincèrement, il ne nous souvient pas d'avoir entendu quoi que ce soit à ce sujet. »
Autre paradoxe, qui fait de lui tout le contraire des seigneurs de la Sublime Porte, il conservera même au faîte de sa gloire des goûts et des habitudes de nomade : partout campé plutôt que logé à demeure fixe. Sa table sera frugale et il sortira dans une calèche très simple, attelée de deux
chevaux fort ordinaires27. À titre indicatif, dans le budget de l'Égypte pour l'année 1833, publié par Bowring, les dépenses totales s'élèveront
à 420 505 bourses28 (environ 52 363 125 francs de l'époque) : or les dépenses de la maison de Méhémet-Ali (houshold expenses of the vice-roy)
n'y compteront que pour 4 000 bourses (500 000 francs)29.
À partir de 1812, il résidera principalement dans sa demeure de Choubra.
Linant de Bellefonds en dressera un portrait des premiers temps 30 : « C'était une maison de campagne fort modeste ; le luxe ne brillait ni dans l'habitation, ni dans l'ameublement, ni dans le service. Il n'existait que des rideaux en indienne à peine de la grandeur de la fenêtre, sans garniture, sans galeries et posés tout simplement avec des clous. Ses appartements de réception se composent d'un unique salon séparé de la salle d'attente par une terrasse découverte. Pour seul mobilier, des divans d'aspect commun. Aux fenêtres, des rideaux d'indienne sans garniture, sans galerie. À la tombée de la nuit, on éclaire avec deux gros cierges en cire fichés dans des chandeliers en argent posés à même le sol, tandis que, dans la salle d'attente, où se tiennent ses premiers secrétaires et les principaux fonctionnaires, on ranime une mauvaise lampe à huile suspendue dans une grossière cage en branches de dattier tendues de papier. Et lorsque Méhémet-Ali quitte son harem de la place de l'Ezbekieh ou de la Citadelle, il emporte avec lui tout son train de
maison : lit, tapis, cuisine, etc. 31 »
Disons-le tout de suite, cette Citadelle a joué et jouera un rôle fondamental dans l'histoire de l'Égypte en général et de Méhémet-Ali en particulier. Érigé par Saladin en 1176, l'édifice n'est achevé et occupé qu'en 1201. Les Mamelouks et les Turcs l'enrichissent de diverses constructions. Méhémet-Ali en couronnera le site d'une mosquée et d'un palais – Al-Gawhara – qu'il fera construire de 1811 à 1814. Sis à l'est du Caire sur la colline du Mokattam, l'ensemble jouit depuis ses terrasses d'une vue assez spectaculaire sur la ville. Du temps du vice-roi s'apercevaient de là les Pyramides et la chaîne Libyque à l'horizon. Du côté du Levant, le Mokattam domine une effrayante aridité. Là, comme partout en Égypte, la vie est toujours à fleur de désert. Ce point de vue sera évoqué – entre autres – par Chateaubriand, dans L'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Arrivé au Caire le 1 er novembre 1806, l'écrivain se rendra à la Citadelle le 2 au matin. Méhémet-Ali n'y étant point, il sera reçu par son fils, Ibrahim. De toute évidence, il ne conservera de cette entrevue qu'un souvenir peu agréable : « Nous présentâmes nos hommages à Son Excellence, qui pouvait avoir quatorze ou quinze ans (Ibrahim en avait seize). Nous la trouvâmes assise sur un tapis, dans un cabinet délabré, et entourée d'une douzaine de complaisants qui s'empressaient d'obéir à ses caprices. Je n'ai jamais vu un spectacle plus hideux. Le père de cet enfant était à peine maître du Caire et ne possédait ni la Haute ni la Basse-Égypte. C'était dans cet état de choses, que douze misérables sauvages nourrissaient des plus lâches flatteries un jeune Barbare enfermé pour sa sûreté dans un donjon. Et voilà le maître que les Égyptiens attendaient après tant de malheurs ! »
Le moins qu'on puisse dire est que ce jour-là M. de Chateaubriand manquera d'intuition. Mais aurait-il pu deviner que ce « jeune Barbare capricieux » se révélerait un fabuleux chef de guerre doublé d'un grand administrateur ? Dans cette Égypte encore en proie à l'anarchie, comment imaginer que l'adolescent et son père feraient un jour trembler l'Orient et l'Asie Mineure ? « J'aimai mieux porter ma vue au-dehors et admirer, du haut du château, le vaste tableau que présentaient au loin le Nil, les campagnes, le désert et les pyramides. Nous avions l'air de toucher à ces dernières, quoique nous fussions éloignés de quatre lieues. À l'œil nu, je voyais parfaitement les assises des pierres et la tête du sphinx qui sortait du sable ; avec une lunette, je comptais les gradins des angles de la grande pyramide, et distinguais les yeux, la bouche, et les oreilles du sphinx, tant ces masses étaient prodigieuses... »
Là aussi Chateaubriand donne dans l'excès, cette fois non par désenchantement mais par trop d'enthousiasme. Du haut du Mokattam ou de la terrasse de la Citadelle, la vue la plus perçante et le regard le plus exercé ne peuvent distinguer ces détails. Le Sphinx est, comme on sait, accroupi au fond d'un vallon, et pour discerner les degrés de la pyramide de Khéops il faut s'avancer au moins jusqu'au bord du plateau de Gizeh. Mais peut-on empêcher un écrivain de rêver...?
Les résidences du vice-roi dans les provinces ne seront généralement que de modestes maisons, et il ne consentira qu'avec beaucoup de peine à se faire construire le premier palais digne de ce nom à Alexandrie : Ras-el-
Tine 32, achevé vers la fin du mois d'août 1817.
L'Italien Forni sera l'un des premiers voyageurs à nous en donner une description sommaire : « Nous entrâmes dans le palais ; celui-ci, quoique construit selon le goût européen, ne représente à nos yeux guère plus qu'un établissement militaire de réception. Le salon de Son Altesse est beau ; un ample sofa en fait le tour couvert d'une étoffe d'indienne bordée de franges d'or. À côté des fenêtres ouvertes sur le port se trouve un grand télescope monté sur pied et dirigé vers la mer ; une lorgnette est placée à portée de la
place où s'assied Son Altesse33. »
Vernet de compléter la description intérieure : « Les appartements sont décorés avec luxe, mais sans style. La chambre à coucher est remplie de psychés, consoles, miroirs et autres meubles de fabrique parisienne. Le lit, placé au milieu, est surmonté d'une vaste moustiquaire en gaze bordée d'un ruban rose et formant un dais assez élégant. On remarque aussi dans ce palais un salon en rotonde, garni de grands rideaux bleus drapés avec tout l'art et le mauvais goût d'un tapissier français.
« La salle où le pacha reçoit d'habitude ses visiteurs est carrée, vaste, entourée de divans très bas, et éclairée de tous côtés par un grand vitrage
qui règne entre des arcades supportées par de minces colonnettes 34. »
Et Paul Chaix d'ajouter : « La situation du palais est fort belle, entre le port, la ville et la pleine mer. Un vestibule soutenu de colonnes et qui fait saillie hors de l'édifice présente une vue superbe sur la mer. Le harem est détaché du palais et isolé au milieu des jardins. L'ameublement est d'une grande élégance, et d'un goût moitié turc, moitié européen. Il brille dans les divans, les parquets en marqueterie et la salle de billard. Le bain se compose d'une double chambre en marbre blanc, élégamment travaillé à jour. »
Méhémet-Ali fixe toujours la mer... À quelques pas de là, son épouse,
Amina Hanem, s'affaire 35.
Voilà douze ans que cette femme, originaire du petit village de Nusretli, est entrée dans sa vie. Parente plus ou moins proche du gouverneur de Kavála, veuve d'un premier mariage, donc – on peut le supposer – héritière de quelques biens, elle aurait pu prétendre à un meilleur parti. Pourtant c'est Méhémet, à peine âgé de dix-neuf ans, qui a obtenu cette faveur. On peut s'interroger sur les motifs du gouverneur à la lui réserver. Est-ce eu égard à sa bonne étoile, déjà ? À la position d'Ibrahim agha au sein de la police ? Au désir de « caser » une parente veuve qui, selon les critères de l'époque,
n'était déjà plus très jeune 36 ? Difficile de répondre. Une chose est sûre, c'est que, malgré la gloire venue avec son lot de concubines et la luxure éphémère des harems, Méhémet-Ali conservera toujours pour Amina Hanem une tendresse et un respect que ni le temps ni les séparations ne démentiront. Jusqu'à sa mort, elle demeurera son épouse préférée. Et les gens admis à contempler son portrait feront la description d'une femme à la forte personnalité, sourcils de jais et épais, regard à l'expression grave,
presque menaçante37.
Certes, en mai 1812, il contractera un autre mariage avec la veuve d'Ahmad pacha, ancien dey de Tripoli ; mais ce sera uniquement pour des motifs politiques. « Le pacha d'Égypte vient d'épouser la veuve du pacha de Tripoli et il a placé convenablement les frères de celle-ci qui étaient restés sans ressources. On serait porté à croire que Méhémet-Ali n'a contracté ce mariage que pour favoriser ses vues d'invasion de la Cyrénaïque, que les
rois d'Égypte avaient anciennement possédée 38. »
Parmi les voix que le vent pousse vers la mer, s'égrènent celles de leurs enfants : Ibrahim, l'aîné, vient d'avoir onze ans. Il a vu le jour dans le village de Drama, à quelques kilomètres au nord de Kavála, où les siens s'étaient réfugiés pour fuir l'épidémie de peste qui ravageait le port. Ahmed Toussoun approche de ses huit ans, Ismaïl en a cinq et leurs sœurs, Tehvide (ou Tawhida) et Nazli, respectivement trois et un an.
Méhémet-Ali n'aura pas moins de trente enfants, dix-sept garçons et treize filles. De cette impressionnante descendance, seuls trois filles,
Tehvide 39 40 41 , Nazli , Zeinab IV, et sept garçons, Ibrahim, Toussoun, Ismaïl, Saïd, Hussein, Abd el-Halim et Méhémet-Ali le jeune, atteindront l'âge adulte.
Physiquement Ibrahim, nonobstant la petite vérole qui plus tard grêlera
son visage, ressemblera fort à son père42 43 . Cadalvène nous en dresse un portrait assez authentique : « Ramassé dans sa taille peu élevée, large de poitrine, Ibrahim impose par cette force corporelle qui lui permet de décoller d'un coup de yatagan la tête d'un taureau. Quoiqu'un peu gros, sa vivacité se fait sentir dans une allure dégagée et leste. Ses traits sont réguliers, ses sourcils épais, son œil dur, ses lèvres un peu grosses, sa barbe clairsemée et grisonnante. Son sourire a souvent de la douceur et tempère l'expression de son regard. Souvent aussi, les éclats de son rire sardonique dénotent en lui l'homme habitué à mépriser plus que le péril même. Son visage semble avoir été moulé pour le danger. Sous le feu le plus meurtrier,
il garde la même physionomie tranquille, insouciante, voire ironique 44. »
À l'opposé de Méhémet-Ali, qui ne s'exprimera jamais qu'en turc, Ibrahim usera essentiellement de l'arabe et se voudra toujours beaucoup plus égyptien que turc. Son rire est bruyant et sonore ; celui du vice-roi, une sorte de gloussement. Et si ce dernier aura pour habitude de déambuler dans ses palais aussi silencieux qu'un chat, on entendra le pas martial d'Ibrahim retentir à cent lieues à la ronde. Mais il n'y a pas que ces détails qui distingueront le père du fils. Leurs personnalités, leurs visions de l'Empire ottoman et du monde seront souvent en opposition. Qu'il s'agisse de la promotion au rang d'officiers de soldats égyptiens (Méhémet-Ali y sera formellement hostile) ou – nous le verrons – de stratégie politique.
Méhémet-Ali pourra faire preuve d'une très grande dureté à l'égard de ses collaborateurs, n'hésitant pas à les injurier ni à les menacer des pires châtiments. Mais, s'il montrera la détermination des gens de son époque pour qui la vie du prochain ne compte guère plus que la leur propre, il mettra rarement, sinon jamais, ses menaces à exécution. L'impression qu'il laissera à ceux qui le côtoient est au contraire celle d'un être exquis, extraordinairement courtois et affable. Tous les voyageurs à qui il accorde audience insisteront sur ce trait.
Ainsi Hamont : « Lorsqu'aucune affaire ne le préoccupe, sa conversation est pleine de charme. Méhémet-Ali laisse, dans l'esprit des étrangers qui vont le visiter, une impression profonde de haute supériorité. » Madden : « Son attitude était franche, aimable et traduisait une haute intelligence. Les mouvements de ses mains, ses gestes en général, étaient ceux d'une personne parfaitement éduquée, et sa manière de se mouvoir était empreinte de dignité. » Vernet : « Son Altesse nous reçoit étendue sur un divan à l'angle du salon parqueté et ciré à l'européenne. Elle est en costume à la nizam, tient de la main droite une riche pipe et de l'autre caresse complaisamment sa barbe, en s'accoudant sur un coussin. À notre abord, son œil noir s'anime d'une expression de curiosité et de bienveillance très flatteuse. »
Une autre qualité, maintes fois confirmée, sera sa disponibilité à l'égard d'autrui. Manifestement, il n'aura rien de ces monarques confinés dans leur tour d'ivoire : « Rien n'est plus aisé que d'obtenir une audience auprès du vice-roi. Aucun souverain n'est aussi accessible que lui, aucun ne se préoccupe si peu de sa sécurité, alors qu'à tout instant il pourrait succomber sous les coups d'un fanatique. » Et le narrateur, le prince Pückler-Muskau, d'en conclure que son hôte n'a rien du despote haï par son peuple que l'on se complaît à dépeindre en Occident. Un véritable despote serait-il si peu soucieux de sa protection ? Posée ainsi, la réponse est non. Mais Pückler-Muskau néglige un détail : Méhémet-Ali est un homme de grand courage, tant physique que moral. Et la crainte de la mort ne fait pas partie de ses préoccupations.
S'il fallait résumer la personnalité de l'homme de Kavála, le premier mot qui viendrait à l'esprit serait « duplicité ». Et à cette description qui reviendra constamment chez ses biographes : « à la fois lion et renard », on ajoutera l'expression moderne : Jekyll et Hyde. La tradition a aussi, voire surtout, perpétué l'image d'un Machiavel. S'agissant de l'auteur du Prince, on attribue même au pacha cette boutade : « On a beaucoup exagéré la valeur de son enseignement. J'aurais pu lui donner des leçons ! » Il n'en demeure pas moins que s'il sera – assurément – machiavélique, il ne le sera ni plus ni moins que la plupart des hommes politiques de tout temps qui évoluent à une telle altitude.
La patience ne fait en tout cas guère partie de ses vertus. Ce qu'il désire, il le lui faut sur-le-champ. Cadalvène racontera qu'un jour le souverain venait de recevoir de Paris, richement reliée par Thouvenin, une Vie d'Alexandre.
« Dans combien de temps pouvez-vous me donner ce livre-là traduit ? demanda-t-il à l'un de ses drogmans.
– Dans six mois.
– C'est trop long ! »
Et saisissant le yatagan d'un de ses gardes, il partagea le volume en trois.
« De cette manière, vous pourrez vous mettre à trois au travail. Il me faut
la traduction dans deux mois45. »
Ibrahim, lui, se taillera la réputation plus monolithique d'un caractère
acéré, implacable et despotique. Nubar pacha46, son secrétaire privé, révélera dans ses Mémoires qu'au jour de sa mort, son entourage exprimera tant d'allégresse que l'on se serait cru à une noce plutôt qu'à un enterrement.
Hamont, quant à lui, précisera : « Ibrahim est irascible, emporté, et dans ses accès de colère, il est extrêmement dangereux. Les imperfections dans le caractère de ce prince ont défavorablement influé sur l'esprit de l'armée. Des officiers supérieurs ont été contraints d'abandonner leurs drapeaux... »
On le dit très fier, écrira aussi Driault, et d'un difficile abord ; son caractère est tout l'opposé de celui du vice-roi qui est généreux, affable,
humain : le fils, lui, est avare et sanguinaire 47.
Certains historiens réfutent ce portrait du prince en citant des extraits de sa correspondance avec son père qui le révèlent « préoccupé du bien-être de ses soldats, plaidant pour qu'ils soient traités en êtres humains et non en
bêtes de somme48 ». Objectivement, cela ne prouve rien sinon qu'Ibrahim, à l'instar des grands seigneurs de la guerre, savait mener ses hommes et se faire aimer d'eux. Bonaparte aussi possédait ce don, ce qui n'atténuait en rien certains traits barbares de son caractère. Le consul Mimaut confirmera d'ailleurs, dans sa lettre à Sébastiani du 5 avril 1831, l'impopularité d'Ibrahim en partance pour la Syrie : « Il n'y aura personne en Égypte à qui [son] absence ne fasse plaisir. Les négociants sont ceux qui s'en féliciteront le plus, ayant à souffrir plus que qui que ce soit de son avidité et de sa dureté. Pendant ce temps, du moins, ils n'entendront pas si souvent parler de bastonnade. On n'a jamais eu autant à se plaindre du gouvernement égyptien que depuis le retour d'Ibrahim de la Morée. Ses manières et son despotisme le font universellement détester des gens du pays ; il ne traite bien que les étrangers. La différence qu'on fait entre lui et son père est immense. En effet, malgré de justes plaintes dans l'administration de Méhémet-Ali, il est impossible de ne pas reconnaître ses belles et brillantes qualités et de ne pas s'intéresser à sa personne. Si les gens de ce pays regardent comme un malheur le moment où l'Égypte le perdra, c'est surtout
parce qu'ils redoutent le joug de son fils 49. »
Or, si Ibrahim sera indiscutablement un grand chef militaire et un fabuleux stratège, il sera aussi un administrateur-né. Il accomplira entre autres de véritables prodiges en matière d'agriculture et fera preuve d'une grande rigueur dans la gestion des deniers de l'État. Sur ce dernier point, il n'est pas impossible que son avarice légendaire lui ait été de bon conseil. À ce propos, Nubar pacha écrira que, voyant Ibrahim aux portes de la mort, il lui conseillera d'appeler à son chevet le célèbre médecin français Lallemand : « Non, me dit-il, il ne faut pas lui écrire de venir. Il faut seulement lui rappeler la promesse qu'il m'a faite de visiter l'Égypte. » Et Nubar de conclure : « Le ladre ! Je compris. Il voulait bien avoir les soins du docteur Lallemand, mais il voulait esquiver les honoraires. »
Ibrahim sera aussi un grand amateur d'alcool. Hamont en particulier (il n'est pas le seul) nous apprendra qu'il « s'enivrait et que, dans l'ivresse, il était à craindre ».
Et Nubar de remarquer : « J'avais vu souvent Ibrahim, sous l'influence du vin et du champagne, se lancer dans le récit des faits de guerre. Son front large s'éclairait alors, ses yeux bleus, naturellement doux, s'illuminaient, le bas de sa figure perdait alors de ce caractère de férocité qui lui était propre. »
Concernant ses mœurs sexuelles, Hamont notera qu'il apprécie autant les hommes que les femmes. Propension plutôt banale dans cette région du monde où la bisexualité – quoique masquée – était relativement courante.
En tout cas, une chose est sûre : Méhémet-Ali préférera son second fils, Toussoun. Élégant, mince, les cheveux châtains, la bouche plutôt large mais toujours souriante, il tient de sa mère plus que de son père. Doux, affable, charmeur, très populaire, tant parmi les soldats que les gens du peuple, il se montrera d'une extraordinaire prodigalité. À son père qui la lui reprochera régulièrement, il répliquera : « Mon père, il vous convient d'être économe, à vous qui n'êtes pas né fils de vice-roi, mais moi qui suis le fils de Méhémet-
Ali, je dois tenir mon rang et me montrer généreux 50. »
Ismaïl, le benjamin, sera quant à lui autoritaire et hautain et, à la différence d'Ibrahim, sa réputation de sadique et de sanguinaire n'aura rien d'usurpé. Il possédera l'orgueil et la fougue de son frère, mais sans sa force de volonté. Victorieux, il achèvera ses victimes. Insultant, il humiliera ses prisonniers. C'est en raison même de sa violence intérieure et de son intolérance qu'il connaîtra une fin tragique.
Méhémet-Ali lève les yeux vers le ciel immaculé...
Demain, dès l'aube, il s'embarquera pour le Bosphore et de là pour l'Égypte, terre de légende dont il ignore tout ou presque. Là-bas, il faudra livrer bataille pour chasser l'occupant français, ce général Abounaparte – comme l'ont surnommé les Égyptiens – qui a osé s'emparer d'une province, propriété de l'Empire ottoman.
Si la Sublime Porte est toujours vaille que vaille maîtresse de la Méditerranée, de l'Afrique du Nord, de l'Europe balkanique, des pays du Proche-Orient et des rives de la mer Noire, cet empire vacille sur ses bases, il se fissure même. Et le monde est aux aguets, qui attend l'instant où l'on se partagera ses possessions. En attendant, Istanbul doit tenir ses vassaux en laisse. Une fois les Français rejetés à la mer, l'Égypte réintégrera sa place dans le giron ottoman.
Comme toutes les provinces de l'Empire, Kavála a dû fournir son contingent : trois cents hommes. Ils seront transportés vers la baie de Marmaris où les attend une autre flotte : celle de Sa Très Gracieuse Majesté George III. Anglais et Turcs unis vont enfin pouvoir déloger l'armée française, enfermée depuis trois ans dans sa conquête.
Ali, fils du gouverneur, a été nommé à la tête du bataillon local. Méhémet-Ali, lui, est commandant en second. Cette promotion quelque peu inattendue peut s'expliquer de deux façons : soit par son mariage avec une protégée du gouverneur, soit pour s'être fait remarquer de ce dernier par son efficacité dans la lutte contre les brigands qui infestent la région. S'il paraît peu crédible – en dépit des affirmations de ses hagiographes – qu'il livrait combat aux pirates qui écument la mer Égée, on peut en revanche admettre que, dès sa prime jeunesse, la mer n'est pas pour lui ce domaine effrayant redouté des paysans et des cavaliers. Et rien n'interdit de penser qu'à plus d'une reprise il a manœuvré quelque embarcation, navigué çà et là et pratiqué la navigation mieux que par ouï-dire. Ce fondateur de marine dut certainement être un peu marin.
Méhémet-Ali l'a maintes fois déclaré : ce n'est pas sans réticence qu'il prend part à cette expédition lointaine. Il a d'abord, à l'en croire, opposé un refus catégorique à la proposition du gouverneur et n'a cédé qu'aux injonctions d'un vieux sage lui prédisant un avenir des plus glorieux dans la vallée du Nil. Soit notre personnage fabule, soit il ne disposait pas de moyens suffisants pour acheter les équipements nécessaires à ce genre de
voyage51.
Méhémet-Ali se redresse, quelqu'un lui fait un signe de la main. Il reconnaît dans la silhouette son vieil ami, M. Lion, Français de Marseille qui depuis près de trente ans est établi à Kavála où il dirige une maison de commerce.
Une fois de plus, d'aucuns se sont plu à rapporter (Mouriez entre
autres52) que jamais les conseils et les bienfaits de ce M. Lion ne manquèrent à Méhémet-Ali. La mémoire de cette affection quasi paternelle aurait accompagné le jeune aventurier tout au long de son ascension en terre étrangère et, quand le succès eut couronné son ambition, il devait s'en souvenir encore. On nous dit aussi que plus tard, vers 1820, devenu
wali53 d'Égypte, il s'inquiéta de savoir ce qu'il était advenu de M. Lion. Ayant appris son retour dans sa ville natale, Méhémet-Ali l'aurait invité à lui rendre visite sur les bords du Nil. Hélas, M. Lion serait mort le jour même fixé pour son embarquement. À la suite de cette nouvelle, il aurait expédié à la sœur du défunt une lettre de condoléances accompagnée d'un riche présent. C'est aussi par cette histoire que certains expliquent l'origine de la sympathie que Méhémet-Ali éprouvera pour la France. En vérité, nous le verrons, des motifs bien plus profonds et plus complexes expliquent cet attachement. Il n'en demeure pas moins que des hommes tels que M. Lion durent influencer le futur vice-roi dans le choix de ses collaborateurs. Son métier de négociant en tabac l'a souvent mis en relation avec des Occidentaux. De cette époque date son estime pour les Européens et notamment pour les Grecs, les Français et les Arméniens. Une fois au pouvoir, il la concrétisera en s'entourant essentiellement d'hommes de confiance issus de ces trois nationalités, convaincu que le talent doit être pris là où il se trouve, sans contrainte de religion ou de race.
Le vent est retombé...
Des pêcheurs halent leurs filets. Méhémet est immobile. L'heure des adieux a sonné. Sa main caresse nerveusement les contours de sa barbe. Son regard soudain plus acéré laisse transparaître la tension intérieure qui l'anime.
Comment ne pas s'interroger sur les dernières réflexions qui se bousculent dans sa tête ? Songe-t-il à la gloire qui peut-être sera au rendez-vous ? À cette famille qu'il laisse sans grands subsides et qui devra survivre un mois, un an, en son absence. Cette incertitude doit dominer de loin ses autres pensées car, à moins qu'il ne fût devin, rien en cet instant ne peut lui laisser entrevoir la fabuleuse destinée qui l'attend en terre d'Égypte...
1 En règle générale, ce nom était donné par les Ottomans à l'ensemble de leurs provinces européennes jusqu'au milieu du XVIe siècle. Le congrès de Berlin (1878) créa une province de Roumélie orientale qui s'unit en 1885 à la Bulgarie.
2 Le nom peut s'écrire de trois façons différentes : Mohammed Ali d'après la prononciation des Arabes. Mohamed Aly, d'après l'usage anglais ou français local, se ressent notamment de la tendance qui existe en Orient, par imitation de l'orthographe française, à mettre des « y » à la fin des noms propres qui se terminent par le son « i ». Et enfin Méhémet-Ali, d'après l'usage qui remonte du vivant du pacha et s'est maintenu jusqu'à nos jours en France, lequel nous semble le plus approprié puisque conforme à la prononciation turque.
3 Paul Chaix, Lettres des bords du Nil, Genève, 1908.
4 Clot bey, Divers mémoires, derniers souvenirs aux académies et société médicales, Marseille, 1864.
5 Histoire de Méhémet-Ali, Mohammed Ali, Vice-Roi d'Égypte, Marseille, 1862.
6 Au fil de l'ouvrage, il nous a paru nécessaire d'indiquer la date de certains événements selon les deux calendriers, musulman et chrétien. Rappelons que l'année musulmane, lunaire, comprend douze mois qui ont alternativement 30 et 29 jours, sauf le dernier, qui peut comporter 29 ou 30 jours. L'année varie donc de 354 à 355 jours : 33 années grégoriennes correspondent à 34 années musulmanes. La durée moyenne du mois est de 29 jours 12 h 44 mn. Les années sont comptées depuis le 16 juillet 622 (1er moharram), jour de l'hégire, ou « émigration » de Mahomet de La Mecque pour Médine. Ainsi 1996 correspond en partie aux années 1415 et 1416 de l'hégire. Quant aux mois, ce sont : muharram, sefer, rabi' el-awal, rabi' el-akher, djoumaz el-awal, djoumaz el-akher, rajab, cha'ban, ramadan, shawwal, zi-el-kadeh, zi el-hijra.
7 Le comte de Pardieu reçut de Soliman pacha un exemplaire de la médaille qui fut frappée à l'occasion de cette inauguration. Il nous fit donner la traduction de l'inscription arabe gravée au revers de la médaille. On peut y lire : « Méhémet Ali, né à la Cavale, l'an 1184 de l'hégire, gouverna l'Égypte. Dans la 43e année de son règne, il fit construire pour l'intérêt général de son peuple ce barrage, dont il jeta lui-même les fondements, le vendredi 23e jour de rabi el-akher de la même année. » De plus, en 1949, le roi Farouk eut l'intention de célébrer le centenaire de la mort de son illustre aïeul. La (très) volumineuse correspondance qu'échangèrent le palais et les archivistes de l'époque révèle que l'on a tenté à ce moment-là d'établir avec précision la date de naissance de Méhémet-Ali. Il en ressort que même les membres de la famille royale se trouvèrent dans l'incapacité de s'accorder sur ce point. Finalement, ce furent les archivistes qui conclurent que la date la plus plausible était bien 1770. Voir Excursions en Orient, en 1849 et 1850, Paris, 1851. Le professeur Marsot qui, à notre avis, a rédigé l'un des ouvrages les plus sérieux sur le vice-roi, confirme bien cette date.
8 Paul Mouriez, documents historiques, in Histoire de Méhémet-Ali, Le Caire, 1855-1858.
9 Traducteur, du mot arabe targama', traduction.
10 René Cattaui, Le règne de Mohamed Aly, rapports consulaires, Le Caire, 1931.
11 Le mot agha (pluriel aghawat) a un sens assez flou. Il peut signifier selon les circonstances seigneur, chef (militaire) ou encore chef des eunuques. Mais généralement, c'est la première acception qui prévaut.
12 Nom donné par les Byzantins à l'Asie Mineure. À partir de 1923, il a désigné plus spécifiquement la Turquie d'Asie (Arménie et Kurdistan compris).
13 Afaf Lutfi Al-Sayyid Marsot, Egypt in the reign of Muhammad Ali, Cambridge University Press, 1984.
14 Dans l'usage arabe et l'ancien usage occidental, le mot se prononce bâcha. Il peut être employé sans nom propre. Dans ce cas, il reçoit en arabe l'article el. Cette façon de parler était la plus couramment employée par les historiens pour désigner les gouverneurs généraux du Caire et Méhémet-Ali lui-même. Pas plus que celui de bey ou d'effendi, le titre de pacha n'est héréditaire.
15 L'expression remonte au début du XVIe siècle, certains souverains orientaux ayant eu coutume de présider leur conseil, d'accorder des audiences à la porte de leur palais ou de leur tente. Par extension, le terme est employé pour désigner la Turquie elle-même.
16 Gabriel Enkiri, Ibrahim pacha (1789-1848), Le Caire, 1948.
17 Gendre de Linant de Bellefonds, Koenig débarqua en Égypte en 1822 pour se perfectionner dans la langue arabe. Auteur entre autres d'importants travaux de traduction qui lui valurent d'être remarqué par le vice-roi et nommé précepteur de Saïd.
18 Prisse et Hamont, L'Égypte sous Méhémet Ali, 2 vol., Paris, 1843.
19 Peintre et archéologue, il suivit les cours du peintre David et servit quelque temps dans l'armée sous le Consulat. En 1809, il se rendit à Rome où il se consacra aux beaux-arts. Rentré en France, il fut nommé directeur général des musées sous la Restauration. On lui doit l'agrandissement du musée du Louvre et la fondation du musée du Luxembourg. Il débarqua en Égypte en 1818 où il fut reçu à maintes reprises par Méhémet-Ali. Il obtint même d'exécuter un portrait du pacha qui fut lithographié plus tard par Horace Vernet. Ce portrait est reproduit par Mlle Hartleben dans son édition des Lettres et journaux de Champollion, Bibliothèque égyptologique, 1909. C'est en 1819 qu'il publie la relation de ses aventures, Voyage dans le Levant en 1817 et 1818, Paris, 1819.
20 Murray (sir Charles), A short Memoir of Mohammed Ali, Londres, 1898.
21 Paul Merruau, L'Égypte contemporaine de Méhémet-Ali à Said pacha (1840-1857), Paris, 1858.
22 Latour, Voyage de SAR Monseigneur le duc de Montpensier à Tunis, en Égypte, en Turquie et en Grèce, Paris, 1847.
23 Travels and adventures in Egypt, with anecdotes of Mehemet Ali, 3 vol., Londres, 1845.
24 John Bowring, Report on Egypt and Candia addressed to the Right Honourable Lord Viscount Palmerston, Londres, 1840.
25 En règle générale, le titre de bey était porté par les souverains vassaux du sultan ou par certains hauts fonctionnaires.
26 Les danseuses orientales sont toujours accompagnées par des musiciens.
27 Bowring, op. cit.
28 Soit 25 000 paras. Voir en fin d'ouvrage le tableau des monnaies en vigueur à l'époque et les rapports (très approximatifs) qui existaient entre elles.
29 Voir Henri Dehérain, Le Soudan égyptien sous Méhémet-Ali, thèse de doctorat présentée à la faculté des lettres de l'université de Paris, 1898.
30 Linant de Bellefonds bey, Mémoires sur les principaux travaux d'utilité publique exécutés en Égypte, Paris, 1872-1873.
31 Mais au fil des années, le lieu deviendra un véritable palais avec une ménagerie, des jardins qui feront l'admiration de tous les visiteurs et surtout un nymphée. Il s'agissait d'un magnifique quadrilatère ouvert sur un bassin et auquel les visiteurs avaient accès par quatre portes. On l'appelle aujourd'hui encore « Le kiosque de la fontaine ». Autour du bassin couraient des colonnes en marbre, une galerie, tandis qu'aux quatre angles trônaient des lions en marbre. Au sein même du nymphée se trouvaient quatre salons, chacun possédant son propre style. À la mort de Méhémet-Ali, le palais de Choubra fut délaissé et en 1875 le bassin était à sec. Il l'est resté depuis.
32 Bellefonds, op. cit.
33 Forni, Viaggio nel'Egitto en nell'Alta Nubia, 2 vol., Milan, 1859,
34 Cité par Goupil Fesquet, in Voyage d'Horace Vernet en Orient, Paris.
35 Félix Mengin, dans Histoire de l'Égypte sous Mohammed Aly entre 1828 et 1833, Paris, 1839, dresse un arbre généalogique assez fantaisiste et appelle l'épouse du vice-roi « Zelpha Kelfa Hanan ». Il affirme détenir ses informations d'un voyageur, le baron Ruppell.
36 À ce propos, une rumeur a longtemps couru, qui laissait croire qu'Ibrahim était en réalité un enfant issu du premier mariage d'Amina. Cette rumeur, reprise par des auteurs comme Jules Planat, aurait surtout été répandue en 1846 par des partisans d'Abbas, neveu d'Ibrahim, premier dans la lignée de la succession au trône, dans l'intention de nuire à Ibrahim et de remettre en cause sa légitimité à remplacer son père sur le trône. Cette rumeur est infondée, Méhémet-Ali ayant plus d'une fois écrit au sultan des lettres dans lesquelles il confirmait qu'Ibrahim était son fils aîné. De plus, la très forte ressemblance physique entre les deux hommes anéantit définitivement cette hypothèse.
37 Marsot, op. cit.
38 Lettre de Saint-Marcel, vice-consul de France à Alexandrie, au duc de Bassano, ministre des Affaires étrangères, 30 mai 1812, in Archives des Affaires étrangères, correspondance politique, Égypte, 1803-1841.
39 Épouse de Moharrem bey, elle meurt en 1830, à l'âge de trente-trois ans.
40 Mariée à Mohamed bey el-defterdar, elle décède une dizaine d'années après Méhémet-Ali, en 1860, âgée de soixante et un ans.
41 Quatrième de ses filles à porter le même nom (les autres étant décédées en bas âge), elle s'éteint à cinquante-neuf ans. Mariée au grand vizir Youssef Kamal, elle divorcera après l'avoir surpris en flagrant délit d'adultère avec une esclave.
42 R.R. Madden, Travels in Turkey, Egypt, Nubia and Palestine, 2 vol., Londres, 1829.
43 Cadalvène était un homme d'affaires sur lequel on ne sait pas grand-chose. Il vint en Égypte en 1829 en compagnie de son ami J. de Breuvery. Après avoir remonté le Nil, il semble s'être installé au Caire pour quelques années comme correspondant de banques françaises. Voyageur consciencieux, il a rapporté le récit de ses voyages et de son séjour en Égypte dans un ouvrage rédigé en collaboration avec Breuvery : L'Égypte et la Nubie, 2 vol., Paris, 1841. Cadalvène a également retracé, de pair cette fois avec le saint-simonien E. Barrault, les phases essentielles de la lutte turco-égyptienne : Histoire de la guerre de Méhémet-Ali contre la Porte ottomane (1831-1833), Paris, 1937.
44 Cadalvène et Barrault, op. cit.
45 Ibid.
46 Arménien, né à Izmir en 1825, élevé en France et en Suisse, Nubar Nubarian pacha fut appelé en 1839 en Égypte par son oncle, Boghos Youssoufian bey. Ministre de Méhémet-Ali, interprète et secrétaire privé d'Ibrahim, puis d'Abbas, il devint plus tard directeur des services ferroviaires et fut à plusieurs reprises le représentant d'Ismaïl en Europe. L'Égypte lui doit la création des tribunaux mixtes (1875). Ses Mémoires ont été publiés avec introduction et notes de Mirrit Boutros Ghali.
47 La formation de l'Empire de Mohamed Aly de l'Arabie au Soudan (1814-1823). Société royale de géographie d'Égypte. Lettre de Pilavoine au secrétaire d'État des Affaires étrangères à Paris, 17 janvier 1820, rapportée par É. Driault.
48 Marsot, op. cit.
49 G. Douin, La première guerre de Syrie, La paix de Kutahia, correspondance des Consuls de France, Le Caire, 1931.
50 Enkiri, op. cit.
51 Selon le professeur Marsot, op. cit., ce serait l'un de ses amis arméniens du nom d'Aghiazar qui lui aurait avancé la somme nécessaire à son départ. Plus tard, à titre de reconnaissance, Méhémet-Ali remboursera sa dette en nommant l'Arménien changeur officiel à Istanbul.
52 L'un des premiers biographes de Méhémet-Ali, il s'est trouvé en Égypte en 1847 et il y a séjourné trois ans environ. Son séjour lui a permis de découvrir le pays dans toute son étendue et de recueillir certains témoignages non négligeables. Certaines de ses critiques ne manquent pas de mordant mais, quoique les institutions de l'époque fussent alors en pleine décadence, son analyse est dans l'ensemble favorable au vice-roi. Histoire de Méhémet-Ali, 5 vol., Paris, 1855-1858. Le 5e volume contient les documents historiques, op. cit.
53 Le gouverneur avait titre de pacha, nommé pour une durée d'un an renouvelable et détenait le pays en fermage.
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