Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 75 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Ibrahim aux Invalides

 

 

Un an plus tard Méhémet-Ali, désireux de renouer des liens avec l'Occident, décide d'envoyer Ibrahim en Europe. Or, Ibrahim est malade. Usée par l'existence militaire, sa constitution s'est dès le retour de Morée révélée fragile, et en ce mois d'août 1845 il est littéralement miné par la

dysenterie contractée jadis au Soudan 5. Ses médecins lui ont prescrit un séjour aux bains de San Guitano près de Pise, bains souverains, disait-on alors, contre « les maux d'entrailles ». La tournée européenne que lui impose son père pourrait lui permettre par la même occasion de se soigner.

Il séjourne donc en septembre et en octobre à Pise, où l'héberge le grand-duc qui a mis à sa disposition une aile de son palais. Mais le traitement suivi à San Guitano se révèle inopérant. Ibrahim décide alors de se rendre en France et de profiter de sa visite pour consulter les sommités médicales du pays. Il se rend à Toulon vers le début du mois de novembre et de là à Vernet-les-Bains, dans les Pyrénées, où les eaux, de l'aveu même des praticiens pisans, sont seules capables de le guérir. À Vernet l'accueille un arc de triomphe érigé en son honneur et qui porte l'inscription : « Au vainqueur de Konya et de Nezib. » Des faisceaux de drapeaux égyptiens et français décorent deux larges allées de houx qui conduisent à un second arc qui porte ces mots : « Au digne fils de Méhémet-Ali. Au civilisateur de l'Orient. À l'ami des Français. Au héros égyptien. »

Son traitement se prolonge là jusqu'en avril 1846. Seul Soliman pacha est à ses côtés. À la mi-avril, le docteur Lallemand déclare que le prince est guéri et qu'il peut sans inconvénient effectuer le voyage jusqu'à Paris.

Le 22 avril, après deux haltes à Bordeaux et à Tours, Ibrahim arrive enfin à Paris. On l'y accueille avec un enthousiasme et un éclat qui dépassent tout ce qu'il a connu jusque-là. Son cortège met plus de deux heures à franchir la distance qui sépare la gare de l'Élysée-Bourbon. On lui a préparé au premier étage les appartements que Napoléon avait occupés, et, clin d'œil du destin, le vainqueur de Nezib couche cette nuit-là dans le lit du vainqueur d'Austerlitz. Mais la fatigue surgit à nouveau et les médecins prescrivent quelques jours de repos.

Il n'est donc reçu aux Tuileries que le 28 avril. En son honneur, Louis-Philippe et la reine sont entourés de la duchesse d'Orléans, de la princesse Adélaïde, du duc et de la duchesse de Nemours, du prince et de la princesse de Joinville, de la duchesse d'Aumale et du duc de Montpensier. Soult et Guizot sont également présents.

Le lendemain il visite les Invalides, accompagné par le duc de Montpensier, Soliman pacha et ses aides de camp, et après s'être incliné devant le tombeau de l'Empereur, il est reçu par le gouverneur militaire, le duc de Reggio, et salué par 2 000 vétérans des guerres napoléoniennes, massés dans la cour principale.

Le 30 une réception est donnée en son honneur au Luxembourg. Dans un salon du palais trône le fameux tableau d'Horace Vernet décrivant le massacre des Mamelouks. Ibrahim contemple longuement la toile puis murmure : « Non, ce n'est pas le visage de mon père. C'est un autre visage. »

La suite de son séjour dans la capitale n'est qu'une succession de fêtes et de concerts. L'apothéose s'en déroule au Champ-de-Mars le 25 mai. Édouard Gouin, qui en est le témoin, écrit : « Jamais, depuis Napoléon, le Champ-de-Mars n'avait servi de théâtre à plus brillante solennité. Huit princes et six princesses, un état-major de soixante officiers généraux et supérieurs étaient de la partie. Le soleil paraissait lui-même avoir revêtu ses habits de fête pour saluer le vainqueur de Nezib, un de ses enfants. Le 25 mai fut le plus beau jour du plus beau mois de la plus belle saison de 1846. »

Après la France, c'est l'Angleterre. Sur une invitation officielle de la reine Victoria, Ibrahim se rend à Londres, où il est dignement reçu à Buckingham par la souveraine, puis par le commodore Napier, Palmerston lui-même et les officiels. Dans la soirée du 13 juillet, lord Palmerston donne en l'honneur du prince un somptueux banquet. À l'heure des toasts, chaque ministre y va de son discours. Palmerston parle le dernier et termine son allocution par ces mots : « L'Égypte, à cette heure, doit se rendre compte qu'elle n'a pas d'ami plus sincère que la Grande-Bretagne. » No comment...

Le lendemain Ibrahim s'embarque à bord d'une frégate à vapeur, l'Avenger. Le 23 juillet il est à Lisbonne. Le 3 août il est de retour à Alexandrie.

Dans l'intervalle, au Caire, Méhémet-Ali s'est consacré à rétablir l'équilibre des finances affecté par tant d'années de guerre. Bien qu'en 1843 les produits égyptiens aient considérablement perdu de leur valeur commerciale (le coton, qui représentait bon an mal an un capital brut de 30 millions de francs, ne rapporte plus que le tiers), le vice-roi envisage la situation avec optimisme. Il crée une banque d'État chargée essentiellement de mettre fin à la spéculation illicite sur le cours des monnaies, des valeurs ou des marchandises et de faciliter le paiement des fonctionnaires. Il semble que cette institution ait donné quelques bons résultats.

En 1846, seule année sur laquelle nous possédions des données budgétaires plus ou moins fiables, la situation financière se présente sous de meilleurs auspices. Les recettes sont évaluées à 840 160 bourses, et les dépenses à 409 000.

En 1846 toujours le vieux pacha décide de répondre à l'invitation de son suzerain et de se rendre à Istanbul, où il débarque le 10 juillet, soit un mois environ avant le retour d'Ibrahim. Son déplacement est entouré de toute la munificence orientale, afin sans doute de tirer un trait sur les conflits passés et d'effacer les vieilles querelles qui n'ont cessé de laminer les deux pays.

Abdel Medjid accueille son vassal avec faste et déférence. Mais, à la vue de ce vieil homme amaigri et courbé par l'âge, l'enthousiasme retombe très vite. Méhémet-Ali prolonge inutilement son séjour dans le Bosphore, et c'est triste et déçu qu'il s'embarque pour la Macédoine où l'attend le petit port de son enfance : Kavála.

Nul témoin oculaire ne nous a rapporté ce que fut ce pèlerinage. Mais on peut aisément l'imaginer. Un petit marchand de tabac anonyme, un analphabète, a fait trembler sur ses bases le tout-puissant Empire ottoman. Il a tenu à sa merci le Bosphore, conquis un immense empire, tiré la vallée du Nil de la nuit et captivé les regards de l'Europe. Recueilli dans le silence du modeste cimetière de Kavála, au pied de la sépulture de son père, c'est à tout cela que doit songer Méhémet-Ali...

 

1 Sur ce point, lord Ponsonby écrivit le 1er février au sultan : « Si la collecte des revenus est laissée entre les mains de Méhémet-Ali, Votre Seigneurie constatera par l'étude du budget égyptien quelle vaste somme d'argent sera laissée à sa disposition, et personne n'ignore que l'argent est l'arme la plus formidable dont il puisse se servir contre le sultan, et il s'en servira. » Sabry, op. cit.

2 Sabry, op. cit.

3 Convaincu depuis toujours que l'on pouvait établir une nouvelle route par terre jusqu'à Bombay ou Calcutta et que celle-ci serait nettement plus courte que la voie maritime, Waghorn s'était efforcé de convaincre les autorités britanniques de la justesse de ses vues, mais en vain. Emporté par la passion qui caractérise les aventuriers de génie, il s'était rendu au siège de la Compagnie des Indes à Londres, procuré un double du courrier que l'on expédiait habituellement par voie maritime via Le Cap, et après avoir avisé les hommes d'affaires entretenant des relations commerciales avec le continent indien, s'était embarqué de Farmouth à bord d'un vapeur qui assurait la liaison avec Malte. De là, il avait poursuivi jusqu'à Alexandrie. Une fois parvenu dans le port égyptien, il avait poussé jusqu'à Suez, franchi la mer Rouge et une quarantaine de jours après son départ d'Angleterre arrivait à Bombay. Quarante jours, au lieu de sept à huit mois, la démonstration était faite.

4 À propos de cette demeure, Champollion avait écrit en date du 14 septembre 1829 : « Le pays environnant est d'une affreuse tristesse, et le point où est bâtie la maison de campagne de Moharrem bey, gendre du pacha et gouverneur d'Alexandrie, n'est guère plus gai d'aspect, malgré quelques plantations de palmiers qu'on appelle un jardin. »

5 Clot bey mentionne aussi une atteinte de la prostate soignée par les docteurs Prunier et Castagnoni.

 

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