Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 18 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Les finances du pharaon

Méhémet-Ali réagit comme à l'accoutumée. Il louvoie, biaise, divise : « Des conseils, des remontrances, tant que vous voudrez : je les écouterai avec déférence et ne négligerai aucune occasion de vous être agréable. Mais je ne tolérerai aucune manifestation publique, encore moins d'incitations à la révolte ni d'agitation populaire, d'où qu'elles viennent ! D'ailleurs, ces vaines démonstrations ne me font aucunement peur ; si le peuple venait à se révolter, comme vous le dites, je n'aurais pour lui que le sabre et la

vengeance4 ! »

L'affaire fait long feu. Mais si la conjuration des cheikhs peut être considérée comme déjouée, il reste à faire payer son inspirateur : Omar Makram, l'homme grâce à qui Méhémet-Ali a obtenu le soutien des Égyptiens et son titre de pacha. Implacable, il le destitue de son titre de nakib el-Ashraf, le fait remplacer par le cheikh El-Sadat et l'exile à Damiette. Il est probable qu'à ce moment-là il veut du même coup se débarrasser du seul personnage qui peut lui disputer l'autorité aux yeux du peuple, du seul qui possède suffisamment de charisme pour le défier et mobiliser les masses contre lui. À travers cette disgrâce, on retrouve la méthode propre au prince : il exploite ses pièces, les manipule, il use de celles qui peuvent lui être d'une certaine utilité pour, ensuite, et sans état d'âme, les jeter hors de l'échiquier.

Ainsi, le dernier facteur d'opposition – si l'on excepte les Mamelouks – est brisé. Les ulama sont contraints de rentrer dans le rang et, bien que leur influence ne soit pas totalement anéantie, elle ne représentera plus jamais la force qu'elle a été dans le passé.

 

Les finances du pharaon

 

Si nous résumons les actions de Méhémet-Ali depuis le jour de son arrivée en Égypte, nous sommes face à la plus étonnante série de manipulations de l'Histoire. Il s'associe avec Khosrew contre les Ottomans et le trahit avec l'aide de Taher pacha. Il offre son amitié indéfectible au Mamelouk El-Bardissi et l'amène à combattre puis à assassiner El-Djezaïry. Ensuite il influence Bardissi dont il se sert contre Alfi, lequel est contraint à l'exil. Il ne soutient Kourchid pacha que le temps de soulever contre lui Omar Makram et ses ulama et, à travers eux, le peuple égyptien. Et, pour conclure, il brise Makram à son tour.

Si sa mainmise sur le waqf procure au vice-roi une source de revenu substantielle, les rentrées les plus considérables sont obtenues grâce à la vente du blé. De 1809 à 1813, les Anglais sont ses clients les plus importants. À titre d'exemple, en octobre 1810 trente navires arrivent à Alexandrie battant pavillon anglais et chargent soixante-douze mille hectolitres.

En bon commerçant, l'homme de Kavála ne fait jamais crédit. En échange de ces livraisons, des navires de guerre lui apportent les fonds à Alexandrie. Le colonel Boutin, alors en mission secrète en Égypte, peut écrire le 29 juillet 1811 au ministère de la Guerre que, sans le blé de Méhémet-Ali, l'Angleterre aurait déjà été forcée d'évacuer la péninsule

ibérique, car ses armées y auraient péri d'inanition 5.

Pourtant, les agents français à Istanbul ou Alexandrie font l'impossible pour paralyser ce ravitaillement. Quand Drovetti se plaint de ces fournitures aux ennemis de la France, le pacha lui répond que s'il ne vendait pas de blé aux Anglais, les Anglais pourraient venir en chercher eux-mêmes. Il n'a pas tort. Il sait trop bien que, depuis Trafalgar, la flotte anglaise garde la maîtrise des mers. S'il refusait d'échanger son blé contre des guinées, non seulement il se priverait de sommes considérables, mais placerait les forces anglaises dans la nécessité de conquérir l'Égypte pour s'y ravitailler. La France, faute d'escadre suffisante, ne lui serait en l'occurrence d'aucun secours. Mais il n'y a pas que la France qu'il irrite ; il en prend aussi à son aise avec les ordres de la Porte : elle interdit l'exportation de cette denrée, dont elle-même a besoin. Il passe outre. D'ailleurs, ses exigences vont sans cesse augmenter. Assez rapidement, il fixe le prix du blé à cent francs les deux hectolitres, et les Anglais continuent d'en acheter sans ciller.

Le grand spéculateur sait faire aussi argent de ses chevaux. En 1812 et en 1813, afin de régénérer leur cavalerie ibérique, officiers britanniques et vétérinaires viennent en Égypte se fournir en montures et Méhémet-Ali vend. Drovetti proteste une fois encore, sans grand résultat.

Parallèlement, Méhémet-Ali ne se refuse aucunement à commercer avec d'autres nations que l'Angleterre. Si le centre principal de ses affaires se trouve à Malte, il n'en a pas moins installé des agents très actifs dans tous les grands ports européens : Marseille, Livourne, Trieste, Barcelone et même Stockholm. Demeuré neutre dans le duel gigantesque que se livrent la France et la Grande-Bretagne et où l'Autriche, la Prusse et la Russie jouent le rôle de comparses, il vend aux belligérants tout ce que l'Égypte est à même de vendre : blé, riz, orge, fèves, lentilles, oignons, savon, natron. Il dirige aussi sur les mêmes débouchés quelques produits provenant de l'Arabie ou de l'Afrique intérieure, café, gommes, peaux, ivoire, poudre d'or. Quant aux céréales destinées à Istanbul, il a l'audace, comme s'il était indépendant de l'Empire ottoman, de les frapper d'un droit de sortie de dix à douze piastres par ardab.

Bientôt, le marchand royal ne se cantonne plus à l'exportation. Ayant compris qu'il est de son intérêt que les navires envoyés à Malte chargés de céréales ne regagnent pas soutes vides leur port d'attache, il les fait charger de produits manufacturés qu'il revend en Égypte avec bénéfice, ainsi que de machines pour sa jeune industrie, d'armes et de munitions pour ses armées de terre et de mer.

Il est et sera toujours en quête de nouvelles ressources, quitte pour les obtenir à user des méthodes les moins légitimes. À titre d'exemple, une de ses astuces consiste à réaliser des bénéfices sur la fabrication de la monnaie, de même que sur les fluctuations arbitrairement imposées au cours du change.

Sans entrer dans des détails fastidieux, si la technique mise au point par le vice-roi n'a rien d'original en soi, elle le devient du fait de sa situation de vassal. Frapper monnaie alors que l'on n'est rien de plus qu'un fonctionnaire aux yeux de la Porte, voilà quelque chose d'assez unique. Le maître de l'Égypte spécule donc sur le change des diverses monnaies en circulation, en faisant de sa propre autorité hausser ou baisser le cours, selon son intérêt du moment. Quand il doit recouvrer une taxe, il fixe une valeur inférieure au numéraire reçu en paiement ; quand, au contraire, il doit solder ses troupes, il en relève le tarif. D'autre part, il avilit le métal contenu dans les piastres frappées sur son ordre ; cette monnaie, vers 1815, ne contient plus qu'un quart de son poids en argent. Finalement, Méhémet-Ali renoncera à cette pratique pour le moins illicite grâce à l'accroissement de ses ressources fiscales normales et à la réorganisation de son administration.