Le dernier pharaon, Méhémet Ali

Gilbert Sinoué · Chapitre 69 sur 101

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Le dernier pharaon, Méhémet Ali

28 - les Balbutiements de Thiers (1840)

28

 

LES BALBUTIEMENTS DE THIERS

(1840)

 

À la fin du mois de février 1840 le maréchal Soult, mis en minorité par la Chambre sur une question sans aucun rapport avec la situation extérieure, est contraint de remettre sa démission à Louis-Philippe. Le 1er mars sa succession échoit à Adolphe Thiers, tandis que Guizot est nommé ambassadeur à Londres, poste ô combien sensible à ce moment. Dorénavant, c'est à leur tandem qu'incombent le destin de Méhémet-Ali et le devenir de la question orientale.

Dès le 7, le directeur des affaires politiques Desages écrit à Cochelet, consul de France à Alexandrie : « Le nouveau cabinet est installé depuis trop peu de jours pour que nous nous trouvions en mesure de vous écrire officiellement par le bateau qui va partir. Vous devez donc rester en panne jusqu'à nouvel ordre. Du reste, tout est également en suspens à Londres. Ici, le Conseil n'a point encore eu de délibération sur les affaires d'Orient. Dans mon opinion, les choses à Paris et à Londres traînent en longueur. Le cabinet anglais est, au fond, beaucoup moins vif que naguère ; mais en admettant l'opinion de quelques personnes, qui le croient disposé à faire retraite, encore faut-il lui ménager les moyens de le faire honorablement. Comme vous le croirez sans peine, notre nouveau chef [Thiers] est loin d'être hostile au vice-roi. Il ne faudrait pas prendre pourtant tout ce qu'il a dit, étant opposant, pour la règle inflexible de sa conduite comme ministre. Dites-vous pour votre gouverne que, dans l'intérêt même du pacha, nous avons de grands ménagements à garder avec l'Angleterre, que nous ne voulons rien brusquer avec elle, et que par conséquent tout cela prendra du temps et prolongera le statu quo, à moins que (ce qui serait fort à mon goût)

le pacha ne s'arrange directement avec la Porte1. »

De fait, la politique de Thiers va consister à jouer double jeu : si d'une part il continue à négocier pour endormir les puissances, de l'autre il pousse le sultan à faire des concessions à Méhémet-Ali. C'est compter sans la détermination anglaise. Celle-ci ne se cachait pourtant guère, lors de l'entretien qu'ont eu Guizot, encore ambassadeur à Londres, et lord Palmerston :

« Milord, pourquoi faire courir à la paix de l'Orient, à la sécurité de la Porte et de l'Europe, tant de hasards ? Pour refuser l'hérédité à un vieillard de soixante et onze ans ? Qu'est-ce donc que l'hérédité en Orient, Milord, dans cette société violente et précaire, dans ces familles nombreuses et désunies ? L'histoire de Mohamed Ali n'est pas un fait nouveau dans l'Empire ottoman ; plus d'un pacha avant lui s'est élevé, a fait des conquêtes, s'est rendu puissant et presque indépendant. Qu'a fait la Porte ? Elle a attendu. Les pachas sont morts, leurs fils se sont divisés, et Istanbul a repris ses territoires et son pouvoir. C'est encore ici pour elle la meilleure chance et la conduite la plus prudente.

– Il y a du vrai dans ce que vous dites là. L'hérédité n'aurait peut-être pas grande valeur. Pourtant, Ibrahim pacha est un chef habile, aimé de ses troupes, meilleur administrateur que son père, dit-on. Il a auprès de lui des officiers capables, des Français. Nous nous disons tout, n'est-ce pas ? Est-ce que la France ne serait pas bien aise de voir se fonder en Égypte et en Syrie une puissance nouvelle et indépendante, qui fût presque sa création et devînt nécessairement son alliée ? Vous avez la Régence d'Alger. Entre vous et votre allié d'Égypte, que resterait-il ? presque rien : ces pauvres États de Tunis et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette, seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut nous

convenir2. »

L'importance de cet aveu n'a point échappé à Guizot, puisqu'il l'a reproduit textuellement dans son rapport au ministère. Et Thiers n'en est pas moins frappé puisqu'il cite les propos de Palmerston (sans le nommer) à la tribune de l'Assemblée. Dès lors comment ni l'un ni l'autre ne concluent-ils pas qu'à l'évidence un ministre de la trempe de Palmerston ne ferait jamais la moindre concession, même pour sauvegarder l'alliance franco-anglaise ?

Dans le courant du mois de mars 1840 un remaniement ministériel se produit à Istanbul. Le portefeuille des Affaires étrangères échoit à Rechid pacha, anglophile notoire. Comment ne le serait-il pas, d'ailleurs, alors que la politique préconisée par l'Angleterre sert bien mieux les intérêts de son pays que celle défendue par la France ? En effet, la stratégie anglaise ne semble-t-elle pas devoir libérer Istanbul de la « protection russe » dont le défunt sultan ne s'est encombré qu'à titre d'expédient et en désespoir de cause ? Ne cherche-t-elle pas en outre à interposer entre la Sublime Porte et son vassal indocile un arbitrage européen qu'elle s'efforce de lui rendre le plus favorable possible ?

Résumons les vues de la politique anglaise.

1. Palmerston, on le sait, n'est pas opposé à ce que Méhémet-Ali obtienne le gouvernement de l'Égypte à titre héréditaire. Non par faiblesse, mais tout simplement parce que le relâchement du lien juridique entre ce pays et la Turquie ne pourra que rendre plus facile dans l'avenir une intervention anglaise dans la vallée du Nil ;

2. Pourquoi Palmerston tient-il à conserver au sultan la Syrie ? Parce que l'Angleterre – il l'a dit sans ambages à Guizot – ne peut tolérer que la Syrie reste entre les mains d'un protégé de la France.

Or à quoi se résignerait la Turquie, sinon à céder éventuellement sur le terrain de l'hérédité à condition de récupérer sa province syrienne. Dès lors, comment douter que la voix du cabinet de Saint-James soit plus écoutée à Istanbul que celle de Paris ?

L'autre erreur que commet Thiers est de continuer à croire qu'un accord direct entre la Porte et Méhémet-Ali est possible, alors que depuis la note du 27 juillet nul ne peut ignorer combien Palmerston et Metternich y sont opposés.

De surcroît, Khosrew de son côté n'a garde d'ouvrir les oreilles aux demandes de son vieux rival. Quel intérêt y aurait-il ? Aucun, comme il l'écrit brutalement à Méhémet-Ali le 28 mars 1840 : « Notre attitude vis-à-vis des puissances européennes nous permet d'attendre les événements avec une parfaite tranquillité et sécurité. »

Après six semaines d'exercice du pouvoir, Thiers prend la plume le 18 avril pour exposer sa vision de la question orientale. Il adresse une lettre particulière à Cochelet. Nous nous permettons de la reproduire dans sa presque totalité, car elle nous paraît d'une extrême importance pour la compréhension de la suite, tout en nous éclairant sur la personnalité de celui que Hugo qualifiait de « portier écrivain qui a trouvé des portiers lecteurs ».

Je porte assurément un grand intérêt à la cause du vice-roi. Je ne fais en cela que partager un sentiment très général en France ; mais il ne faut cependant pas que le vice-roi s'abuse sur sa situation et la croie meilleure qu'elle n'est en effet. L'intérêt de la France pourra lui être utile assurément ; cet intérêt lui épargnera de trop dures exigences de la part des puissances européennes, lui ménagera quelques mois de répit, au moyen de négociations plus ou moins bien conduites ; mais tôt ou tard, il se pourra que les quatre puissances finissent par se coaliser contre lui pour lui arracher les concessions qu'il ne veut pas faire aujourd'hui.

L'Angleterre est fort obstinée contre le vice-roi ; la Russie ne refuse rien à l'Angleterre pour arriver à faire accepter les propositions de M. de Brunow ; l'Autriche et la Prusse suivent la Russie et l'Angleterre. On hésitera longtemps à signer un accord sans la France, mais on finira peut-être par signer sans elle et, une fois engagé, on ne sait pas trop où l'on pourra être conduit.

Je sais bien que le vice-roi, très faible quand il passe le Taurus pour entrer en Asie Mineure, est très fort quand il se renferme en Égypte et en Syrie, et que les difficultés se tournent contre ceux qui voudraient passer le Taurus contre lui ; cependant je crains beaucoup pour lui certaines chances. Ainsi, par exemple, la déclaration des quatre puissances, venant à être connue et appuyée par une flotte anglaise, ne soulèvera-t-elle pas la Syrie contre les Égyptiens ? C'est là un résultat possible et peut-être probable. Le pacha ferait des efforts pour contenir la Syrie. Mais y réussirait-il ? En supposant qu'il y réussît d'abord, les quatre puissances, si elles étaient tenues longtemps en échec, ne finiraient-elles pas par s'irriter de leur impuissance et ne prendraient-elles pas quelque résolution énergique contre l'Égypte ? Je ne crains guère pour le vice-roi une armée d'Anglais, car l'Angleterre n'a pas un soldat disponible ; je crains un peu plus, mais, pas beaucoup plus, une armée autrichienne transportée sur des vaisseaux anglais ; mais dans certains cas, je craindrais davantage une armée russe qui, passant le Taurus, viendrait arracher au pouvoir des Égyptiens une province facile à soulever.

Ce n'est pas au début de la guerre faite au vice-roi que je crains un tel résultat : non, au début, on fera des déclarations et on se bornera à

montrer le pavillon britannique ; mais, après un certain temps d'attente, je crains l'amour-propre irrité des grandes puissances, et l'épuisement des ressources du vice-roi, qui ne pourra pas longtemps supporter les dépenses qu'il fait aujourd'hui. On dit beaucoup à Vienne, à Berlin, à Londres, qu'il faut y regarder longtemps avant de signer un arrangement, mais qu'une fois signé, il faudra l'exécuter coûte que coûte et ne pas se laisser constituer en impuissance par le pacha d'Égypte.

Il faut donc que Méhémet-Ali ne vive pas d'illusions et ne s'imagine pas que la résistance de la France peut lui épargner une coalition des quatre puissances. La France pourra retarder cette coalition, mais n'est pas assurée le moins du monde de réussir à l'empêcher. Quand cette coalition aura été formée, l'amour-propre engagé des quatre puissances peut amener des résolutions extrêmes. La France, prête à se lever tout entière pour un intérêt sur le Rhin ou sur les Alpes, ne montrerait pas le même élan pour des événements qui se passeraient sur le Nil ; et il ne faudrait pas que le pacha crût que, pour sa cause, une guerre générale serait entamée. Je ne conviens avec personne de ce que je vous dis ici ; bien loin de là, je dis que le pacha est invincible ; je parle bien haut, à la tribune, de l'appui que la France entend lui donner ; mais tout cela est dit pour l'Europe ; au fond, je crains que le pacha ne soit faible en Syrie ; et je ne crois pas que la diplomatie française réussisse toujours à empêcher un accord de la Russie, de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse. Il faut donc que le pacha d'Egypte n'en croie pas les médiocres correspondances qu'il entretient à Paris, et qu'il voie les choses telles qu'elles sont. Il ne peut conjurer les dangers de sa situation, qu'en montrant beaucoup de sagesse et de modération. Je vois qu'il revient sur la concession d'Adana, autrefois à demi faite ; il a tort ; il rendrait tout arrangement amiable impossible. Je doute que l'on consente à lui donner l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie. Ce serait un immense succès de l'obtenir ; mais nous ne l'obtiendrions, dans tous les cas, qu'à la condition de céder Candie, Adana, les villes saintes. Il y a un autre arrangement peut-être possible ; ce serait de donner au vice-roi l'hérédité de l'Égypte seule, avec la possession viagère de tout le reste, la Syrie, Adana, Candie, l'Arabie. J'aimerais mieux ce dernier ; je ne l'espère que très peu. Le statu quo , c'est-à-dire la continuation de

l'état antérieur à la bataille de Nezib, me semble la troisième chance possible. Elle ne pourrait résulter que de la fatigue des négociateurs européens ; cependant, on a pris une précaution à Pétersbourg contre la fatigue : on a voulu se donner du temps et, pour cela, on a nommé M. de Brunow ministre à Londres. De toute façon, la situation est grave. Ce que je conseille au vice-roi, c'est de se préparer à des sacrifices raisonnables et de se confier à nous.

Si on lui donnait l'Égypte et la Syrie héréditairement, moins Candie, Adana, les villes saintes, il devrait se rendre. Si on lui donnait l'Égypte seule héréditairement, et la Syrie, Adana, Candie à titre viager, il devrait se rendre encore. Quant à nous, nous croirions avoir fait pour lui dans l'un ou l'autre de ces cas tout ce que la situation comporte. Il faut lui faire bien entendre que, s'il voulait résister à des concessions raisonnables, nous ne pourrions plus l'appuyer ; et que nous ne risquerions pas notre alliance avec l'Angleterre pour soutenir des prétentions démesurées.

Je ne sais donc ce qui adviendra de toute cette affaire, si grande et si mal engagée ; mais il faut détruire les illusions que se ferait le pacha ; il faut surtout lui répéter que dans la situation présente, loin de devenir plus difficile, il doit au contraire se rendre plus facile. Que, du reste, il se confie en nous ; il peut nous regarder comme des amis fidèles, sûrs et désintéressés. Nous ne l'abandonnerons point, s'il comprend sa position et sait bien y adapter sa conduite.

[...] Du reste, ne faites aucune proposition au pacha : bornez-vous à préparer son esprit à la modération ; prenez soin de détruire les illusions trop grandes qu'il pourrait se faire, sans toutefois diminuer sa confiance en nous, sans le décourager surtout ; car il aura besoin peut-

être de beaucoup de courage et de force 3 .

 

Thiers se dissimule donc si peu la gravité de la situation que sa politique se résume à... prôner la modération. Il s'abuse seulement sur l'ampleur des concessions que Palmerston compte exiger de Méhémet-Ali. Aucun des cas de figure qu'il envisage n'a la moindre chance d'être agréé par le cabinet de Saint-James.

À toutes les pressions auxquelles l'Europe entière le soumet, Méhémet-Ali réplique en redoublant d'activité militaire : fortifications d'Alexandrie et des côtes égyptiennes, création d'une garde nationale dans les principales villes. Son but est clair : opposer la résistance la plus énergique en cas d'attaque étrangère.